‹ Le Regne de L'enfantChapitre 22 sur 36 · GAMIN DE MAISON ET GAMIN DE COLLEGE · texte numérisé non relu

GAMIN DE MAISON ET GAMIN DE COLLEGE

Encore deux variétés du genre gamin. Elles sont fournies par la Famille Benoîton,de M. Victorien Sardou. Cette pièce est la satire vigoureuse d'une certaine éducation, réputée pratique et positive, qui tend à prédominer dans notre société de gens d'affaires. Gagner de l'argent, faire fortune le plus vite possible et sans trop regarder aux moyens, tirer parti de tout, tout exploiter dans l'intérêt de son avoir, telle est en résumé la morale de cette génération de pères et d'enfants.

Elle est principalement représentée par la famille Benoiton. De Madame, nous ne dirons qu'un mot: frivole, toute à ses relations et à ses plaisirs mondains, elle passe sa vie hors de sa maison. On parle beaucoup d'elle dans la pièce, on ne la voit pas un seul instant, si ce n'est dans la personne de M ,,es Benoiton, ses filles, formées sur son image, c'est-à-dire vaines, légères , inconséquentes, parfaitement ridicules.

En revanche, nous voyons de très près M. Benoîton, et M. Formichel, son ami, son compère, son modèle. M. Benoîton a gagné un million dans la fabrication des sommiers élastiques. Cet enrichi est a homme pratique* homme sérieux, homme positif. » Sa conscience, en affaires, est des plus larges. Si on lui objecte timidement la morale : « Quelle morale ? vous répond-il bravement 11 y en a trente-six. 11 y a la morale sociale qui n'est pas du tout la morale politique, qui n'a rien à voir avec la morale religieuse, laquelle n'a rien de commun avec la morale commerciale... Ne confondons pas autour avec alentour. »

M. Formichel, riche entrepreneur, espèce de Yankee né en France, par une erreur de la nature, expose le programme d'instruction appliqué à son fils, un gaillard de 23 ans, mais qui, « pour la raison, en a 70. » — Il n'avait pas sept ans que Formichel père lui disait : « Ce n'est pas tout ca, mon bonhomme ; nous sommes sur terre pour faire fortune. Retrousse-moi ces manches-là, et ne barbottons pas dans le latin et le grec qui ne se parlentplus!... Maisducalcui, du calcul à mort. Avec ça, un peu de géographie commerciale, quelque élément de chimie, de géométrie, de mécanique, et même un peu d'histoire, dans tes moments perdus. » Formichel fils, Prudent de son prénom , a glorieusement répondu à cetle culture intellectuelle et morale : « A huit ans, cela vous brassait déjà sa petite règle d'intérêts composés. Et on avait son petit brouillard et son petit grand-livre pour inscrire le doit et avoir de son petit budget. » Et un jour que Formichel père, inquiet de

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l'emploi des économies de Formichel fils (ce dernier avait alors quinze ans), mit la main sur certain portefeuille suspect, il pleura d'attendrissement en y trouvant, quoi ? Deux obligations du Nord, achetées par le cher enfant sur ses petites économies ! — a Ah ! c'est un garçon tout à fait dans le mouvement », conclut Formichel père. Et M. Benoiton de s'écrier : « Si mon aîné pouvait lui ressembler ! »

A défaut de l'ainé qui ne marche pas précisément dans ces voies, il y a Fanfan Benoîton, le cadet, âgé de sept ans, et qui va bien. Mais aussi M. Benoîton, qui est d'avis de s'y prendre de bonne heure, a commencé dès la mamelle. En pédagogue consommé, il s'est d'abord occupé des jouets. Des jouets pratiques, voilà ce qui convient aux enfants d'une génération pratique. Surtout pas de ces objets qui développent des idées chimériques et je ne sais quelle sentimentalité dangereuse. « Pourquoi la France a-t-elle donné si longtemps dans le travers de la gloire militaire ? C'est qu'on nous élevait, Monsieur, moi le premier, à jouer avec de petits soldats de plomb, de petits tambours et de petits fusils. » Oh ! que M. Benoiton s'est montré plus avisé à l'égard du jeune Fanfan ! « Je lui ai mis tour à tour entre les mains une petite balance, pour lui apprendre à bien peser les choses ; une petite lunette d'approche, pour s'habituer à voir les choses de plus loin ; une petite boussole, pour ne jamais ignorer d'où souffle le vent ; enfin un petit coffre-fort, pour qu'il apprenne l'ordre et l'économie, qui sont les bases essentielles de la morale. »

Fanfan fait honneur à la méthode paternelle. M.Sar-

dou a dessiné avec autant de soin que de bonheur cette figure d'agioteur en herbe, qui, d'instinct, aime t les gens riches •, et le dit sans périphrase ; qui sait que ses sœurs sont un beau parti et les jette au nez des gens; qui a « ses affaires », va à la bourse des timbres-poste comme son p^re va au palais de la rue Vivienne, et, toujours comme son père, spécule, tripote, gagne, perd, se ruine, se rattrape. Il faut entendre le récit de sa grande opération sur les timbres- poste américains. « Papa me dit un jour en arrivant : Fanfan, les Fédéraux sont vainqueurs. Marche là-dessus. Moi, je vais à la Bourse, j'achète tous les Sud qui étaient sur la place, contre mes Anglais et mes Italiens. Bibi Lasalle, qui ne savait pas, disait : « Est- il jobard ce Fanfan , d'accaparer comme cela tous les Sud ! » Mais à quatre heures et demie, qui est-ce qui faisait une tête, quand on a su qu'il n'y aurait plus de timbres séparatistes? J'ai revendu les miens avec un bénéfice ! Ils rageaient les autres ! Ah ! ils ne sont pas de force î »

M. Benoîlon est fier de Fanfan, « le petit caissier », comme il l'appelle. Il en fait les honneurs aux étrangers : « Fanfan, montre à Monsieur ton petit coffre-fort. — Mon coffre-fort ! oh ! ouiche ! il n'est pas sérieux, mon coffre -fort. — Comment ? il n'est pas sérieux ? — Eh ! non I il est en bois peint — Voyez-vous déjà l'effet ! une juste appréciation des choses qui lui défend de prendre l'apparence pour la réalité. — Je ne peux pas fourrer mes valeurs là-dedans, voyons ! — Autre vertu :

la prudence est mère de la sûreté Mais il y aune

serrure, cher enfant ! — Ah bien! toutes les clefs y vont,

à cette serrure-là — Troisième vertu: la défiance qui est l'âme du commerce. — Toi, tu as une serrure à secret à ton coffre. A la bonne heure ! voilà un beau coffre que celui de papa ! » Dernière parole, qui fait dire ironiquement à l'étranger en tiers dans cette scène : « Et quatrième vertu : une juste aspiration au coffre-fort de papa, qui est l'idéal. » Celui de M. Benoiton est si bien l'idéal pour Fanfan, qu'on le voit, à Pacte suivant, s'escrimer sur la serrure à secret, dont il a surpris le mot, l'ouvrir triomphalement, s y plonger à corps perdu, et plein d'extase devant cette accumulation de sacs gonflés d'argent, sucrier avec un tremblement dans la voix: « Ah ! papa ! que c'est donc beau tous ces sacs ! » M. Benoiton est ravi de la prouesse de son héritier, sauf à changer le mot de son coffre -fort.

M. Benoiton possède un autre fils, d'une quinzaine d'années, celui-là. C'est Théodule, « un collégien, cancre de la plus belle venue ». Fanfan n'est encore que ridicule, Théodule est ridicule et vicieux. Adolescent, il singe les hommes par leurs mauvais côtés. Son uniforme de collégien lui fait honte, et il revêt, pour aller aux courses, un élégant Knickerbocker , le vêtement à la mode. Il fume des cabahas, première qualité, salue ses sœurs d'un : « Bonjour, petites ! » bien imité, et parle de son cercle avec l'importance d'un dignitaire du Jockey-Club. « Quel cercle ? lui demande sa sœur. — Le cercle des collégiens, donc ! — H y a un cercle des collégiens ? — Un peu ! On nous a refusé l'autorisation, mais nous avons trouvé un atelier au Gros- Caillou, où nous sommes installés... Je ne vous dis que

cela... — Et comment est-ce qu'il s'appelle ce cercle-là?

— Le Potaciï Club ! — Et qu'est-ce qu'on y fait dans ce Potach? Club ? — Ce qu'on y fait ? on fume, quoi! on boit, on joue. — Aux billes? — Oh! aux billes! au billard, au lansquenet, au bac, où j'ai pas mal.perdu, entre parenthèse ! et puis, on discute les intérêts communs des collèges. Sans compter que nous avons notre organe, et un peu chouette ! — Un journal ? — La Sauterelle littéraire t C'est moi qui fais l'article Modes sous le nom de « la Chevalière de Rocquepompon, » et avec un chien ! — Ah ! les modes de ïhéodule ? je demande à voir ca ! — Et mes premiers Paris, donc ! j'ai lancé un petit article l'autre jour : De l'abrutissement de la classe moyenne par l'institution du bachot.. > »

L'arrivée de M. Benoîton ne détourne nullement l'entretien. Le cynique adolescent développe en face de son père sa théorie de l'art de parvenir en se poussant dans le monde : a Suis-moi bien, papa... Je passe mon bachot, n'est-ce pas? Je suis refusé. — Comment, refusé!

— Oh ! mais là, roide ! — Alors je t'engage... — A continuer, oui ; mais cane mord pas, j'en ai assez. — Je t'engage dans l'armée, polisson! — Ne fais donc pas de poésie, papa ! tu ne m'engages pas, mais tu payes mes dettes. — Comment, tes dettes ! — Attendu que les dettes sont l'engrais du génie. Tous les grands hommes, avant de percer, sont criblés de dettes ! Voir plutôt Alcibiade, et Mirabeau, et Pitt, et Fox ! — Voilà ce que c'est que de leur enseigner l'histoire, tenez! — Mes dettes payées, je fais mon petit scandale dans la rue. — Pour ?. . .

— Pour me poser, donc ! 11 n'y a rien qui pose comme un

scandale. Pendant vingt-quatre heures, on ne parle que de moi ; me voilà célèbre. Je me lance dans la diplomatie. Torse sérieux, gilet profond, commencement de genou sur le crâne... Me voilà ambassadeur ; on me pousse^ j'arrives, et je te décore : ça te va-t-il ? — Il a pourtant des idées, ce gamin-là. — Mais, en attendant le gilet profond, prétc-moi dix louis, papa, pour le gilet creux ! — Garnement, va ! (A part.) Si dans tout cela il y avait seulement un peu plus de pratique ! »

Et voilà la morale de ce père de famille qui a charge d'âmes. Elle est de la môme qualité que celle d'Harpagon conseillant à son fils de placer à honnête intérêt l'argent gagné au jeu.

Mais le poète veille, et le châtiment se prépare. Quand les mésaventures vont pleuvoir comme grêle sur tous les Benoîton, grands et petits, un personnage de la pièce tirera cette morale opportune : « Ah ! famille sans devoir, dignité, vertu, honneur, ni morale ; sans autre Dieu que For de ta caisse. famille de lucre et famille de luxe, je les voyais venir tes désastres ! » Ils durent encore, et rien n'annonce qu'ils soient près de finir. La race Benoîton a la vie longue.

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