TRIO DE PETITES FILLES
Vous rappelez-vous le chapitre des Trois bonnes femmes, dans Montaigne ? Ceci est pour lui faire pendant,
C'est d'abord la petite Berthe, la fille soi-di6ant bien gardée dans la pièce de Labiche. Elle a sept ans, mademoiselle Berlhe, un peu plus que Ja Louison de Molière qui est moins qu'elle rusée et malicieuse : gentille, cela va sans dire, et riche par-dessus le marché. Sa mère est veuve et baronne, et comme elle n'a pas d'autre enfant, il ne faut pas demander si elle gâte mademoiselle Berthe. Ce jour-là, ou plutôt ce soir-là, la mère de Berthe est en toilette de soirée et se. dispose à partir pour le bal. Quoi? abandonner sa fille ? Oh ! seulement pour deux ou trois heures, et puis elle a de si bons domestiques, si dévoués, si sûrs! c'est Marie, la femme de chambre, et Saint-Germain, le chasseur. On peut s'en fier à eux, à leurs protestations prodiguées : « Nous aimons tant Mademoiselle Berthe ! — C'est un ange ! — Un archange ! » Là-dessus, la baronne embrasse la petite endormie, et part sur cette dernière recommandation maternelle : « Allons ! ayez bien soin de ma fille, ne la contrariez en rien, et surtout ne la laissez pas pleurer. »
La porte cochère de l'hôtel n'est pas retombée sur ses gonds que (on a deviné ce que valent ces excellents domestiques) Marie et Saint-Germain ont jeté le masque et montré le fond de leur belle âme. La baronne est au bal, la petite ronfle : pourquoi n'iraient-ils pas à leurs plaisirs, eux aussi ?
Justement un bal public fait entendre son orchestre sous la fenêtre de l'hôtel : la cour à traverser, l'on est rendu. Une heure ou deux de contredanse, pendant que la petite dort à poings fermés, ce n'est pas une
affaire; on en a vu bien d'autres ! Et puis, quand le chat est dehors, les souris dansent. Et Marie et Saint-Germain imitent par avance les ébats de ces jolis rongeurs. Marie court mettre sa belle robe , Saint-Germain, tout en faisant le quart, ravage les cosmétiques et les parfums de la baronne.
Mais dans le monde comique ainsi que dans le monde réel, une divinité taquine se plaît à déranger les combinaisons les meilleures des mortels les plus purs. Berthe se réveille, passe sa tête entre les rideaux, et surprend Saint-Germain en flagrant délit de contrebande : « Tiens ! dit la rusée, tu prends la pommade à maman, o Première circonstance qui lui donne barre sur k valet. Elle saura s'en servir.
La scène qui suit est la photographie même de l'enfant gâté. Le joyeux Labiche s'y montre très renseigné, en môme temps que très expert dans l'art de mettre en relief cette nature particulière de vérité. Berthe, qui n^a plus envie de dormir, devient bavarde et questionneuse: a Saint-Germain, quelle heure est-il? — (// regarde la pendule.) Neuf heures sept. — Où est maman ? — Madame est en soirée. — Et Marie ? — Elle est couchée, elle fait dodo . Et s'il m'était permis de donner un conseil à Mademoiselle la baronne... — Tais-toi. — Oui, Mademoiselle. — Apporte-moi ma poupée. — Mais cependant... — Hein? — Oui, Mademoiselle [Il apporte une énorme poupée.) — Non, c'est inutile, je n'en veux plus ; va-t-en. — Oui, Mademoiselle. — Non, reviens ! — Oui, Mademoiselle. (A part.) Ah I mais voilà une môme qui m'ennuie ! — Bah ! je vais me lever ! »
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Une parenthèse pour faire cette réflexion, que le vaudevilliste a lu ses classiques et qu'il est ici absolument d'accord avec VArt poétique d'Horace, dans sa manière de concevoir le personnage de l'enfant : « 11 ne rêve que jeux, dit le poète latin, se fâche, s'apaise pour un rien, passe par dix états différents dans l'espace d'une heure. » Horace commenté par Labiche.
Plus loin, c'est La Bruyère. La suite de la scène est une mise en action amusante et vive d'une page des Caractères. « Les enfants ont déjà de leur éme Timagination et la mémoire, et ils en tirent un merveilleux usage pour leurs petits jeux et pour tous leurs amusements : c'est par elles qu'ils répètent ce qu'ils ont entendu dire, qu'ils contrefont ce qu'ils ont vu faire, qu'ils sont de tous métiers... etc. (1). »
Mademoiselle Berthe se moule d'elle-même sur ce modèle. Elle n'a pas plus tôt dit: Je vais me lever! qu'elle est déjà à bas du lit, dans sa longue robe de nuit lui tombant jusque sur les pieds. Et il faut que Saint- Germain l'amuse, car elle tient Saint- Germain par ce larcin de pommade à la violette qu'elle a surpris, et qu'elle ne manque pas de constater.
Peu inventif d'ailleurs, le gros Saint-Germain, et de peu de ressource auprès d'une petite fille qui veut jouer. Aussi est-ce Berthe qui se met en frais d'imagination. « J'ai trouvé ! Nous allons jouer à la marchande! — Qu'est-ce que c'est que ça? — Assieds-toi, tu
'l) Les Caractères, chapitre de I'homme.
vas voir. » — Le docile Saint-Germain s'établit marchande dans un fauteuil.
Berthe s'empare d'une ombrelle qu'elle ouvre, comme pour se protéger contre le soleil ; elle joue de l'éventail aussi bien qu'une jeune Espagnole, et se passe au bras le sac de sa maman : la voilà en « madame » ; elle en prend les mines, les manières et le langage :
« Ah ! vraiment, la chaleur est accablante ; je succombe! (Faisant une référence à Saint-Germain.) Bonjour, Madame ! — Qui ça ? Moi ? — Mais oui, puisque tu es la marchande. — Ah!... allez! — Je recommence. (Saluant ) Bonjour, Madame ! — Votre servante, Madame !
— Je voudrais voir des chapeaux. — (D'une grosse voix.) La boutique est fermée. — Rouvre-la, ou je vais pleurer.
— Voilà, voilà ! Elle est ouverte ! Cric ! crac ! — Il me faudrait un chapeau très élégant, oh ! mais très élégant! avec des roses pompons ; c'est pour sortir avec mon mari. — (Saint -Germain à part.) Son mari ! Mouche-toi donc, gamine ! — Avez-vous cela, Madame ? — Certainement, Madame. — Voulez-vous me l'essayer, Madame ? — Avec plaisir, Madame. (// feint de lui essayer le chapeau.) — Ah! délicieux ! charmant ! ravissant ! •
La scène se poursuit avec le même naturel ; Berthe change de jeu, mobile dans ses impressions, comme une véritable enfant gâtée ; la voilà qui joue la malade, et, d'office, transforme le domestique en médecin. Entendez-la dire d'une voix languissante, accoutumée aux vapeurs : « Enfin, vous voilà, docteur ; bonjour, docteur ! Ah ! je suis bien patraque aujourd'hui 1 j'ai les nerfs dans un état, et mon pauvre cœur.,. » Mais cette
fuis la maligne est prise à son piège. Saint-Germain, qui a ses ruses aussi, feint d'entrer dans le jeu, examine la langue, tâte le pouls, et finalement ordonne deux heures de bon sommeil. Berthe s'y prête, d'abord pour rire ; mois bientôt, portée tout doucement sur son lit, elle s'y endort pour tout de bon. Ce n'est pas pour longtemps, comme l'on pense. La pièce reprend son cours, dans le sens d'une fantaisie étourdissante. La suivre n'est pas notre affaire, d'autant que l'auteur s'est souvenu qu'il écrivait pour le théâtre du Palais- Royal, et qu'il a puisé dans la boîte aux épices.
Ce sont ces épices qui compromettent un peu, dans Labiche, ses personnages d'enfants, d'ailleurs si bien venus : le joyeux vaudevilliste n'écrit pas, on le sait, pour des pensionnaires. Que de charmants tableaux d'intérieur il eût composés, s'il eût voulu ! Rappelezvous tout le premier acte de la Cagnotte. Mais rerjfcelezvous surtout une page de son discours de réception à l'Académie française. Il s'agissait de l'éloge de M. de Sacy. L'orateur n'eut garde de laisser dans l'ombre le côté patriarcal du personnage. Du grand-père et de l'aïeul il fit un portrait qu'on n'a pas oublié. Il nous introduit dans cet intérieur, un jour de fête (la fête de l'aïeul) ; on est trente-deux convives autour delà table de famille. Après le repas, viennent les souhaits de fête, les compliments calligraphiés, appris par cœur : « M. de Sacy se plaçait d'ordinaire dans son fauteuil, sa calotte sur la tète, sa tabatière à la main, pour recevoir les hommages de ses petits sujets. Tous s'avançaient par rang d'âge, un peu interdits, d'abord, qui avec son compliment, qui
avec sa fable. M. de Sacy soufflait sévèrement ; il savait toutes les fables par cœur et ne permettait pas qu'on estropiât les vers du dix-septième siècle. Les plus jeunes venaient les derniers, ils n'apportaient rien que leurs joues roses, et ils n'étaient pas les moins bien venus. Mais bientôt la nichée devenait familière, audacieuse. Elle escaladait le grand-père, qui se laissait faire avec bonheur; car, une fois conquis, il n'avait pas assez de bras, pas assez de genoux, pas assez de baisers, pour accueillir ses chers envahisseurs. » — « N'est-ce pas là un tableau de Greuze ? » demande Labiche. — Oui, certes, et reproduit par Ménandre.
Paulo majora... Nous sommes au Théâtre-Français, un des derniers jours de Tannée 1849. Un poète encore jeune, déjà célèbre, donne une comédie en cinq actes et en vers. Le poète s'appelle Emile Augier, la pièce Gabrielle. C'est l'histoire d'un jeune ménage parisien. Julien, le mari, est homme de cœuret homme de devoir; il est sérieux de caractère, même positif, mais il Test à bon escient. Simple avocat, sans patrimoine, il songe à sa femme, à la petite Camille, sa fille unique, dont il veut assurer l'avenir, augmenter le bien-être. C'est sur ces deux têtes que repose toute sa vie : c'est pour elles qu'il travaille avec ardeur, veille sur le code et pâlit sur les dossiers.
Gabrielle, sa femme, comprend mal ce caractère. Il est tout à l'action, elle est toute au rêve. Son âme romanesque s'accommode peu du terre-à-terre de la vie domestique. Le ménage lui est à charge. Elle se laisse bercer
par je ne sais quels songes de poésie vague et décevante, et marche à travers sa vie prosaïque, les yeux distraits, l'âme tournée ailleurs. Ces sortes de caractères, tout négatifs, sont malaisés à mettre en lumière : ils manquent de relief, ne ressortent pas, s'évanouissent dans la pénombre. 11 faut au poète beaucoup d'industrie pour les en tirer.
L'industrie, M. Emile Augier n'en manque pas. Dans le cas présent, il procède par menus traits, par petites touches réitérées, à la façon des peintres de miniature.
Dès la première scène, on voit poindre le désaccord. Julien met sa femme au courant de leurs affaires et de ses espérances, pose des chiffres, aligne des sommes. Gabriellel'écouted'uneoreille distraite, inattentive. Kh ! que lui importent ces calculs d'argent I Julien, un peu décontenancé, se replonge dans ses dossiers, et voilà sa femme emportée dans le pays des rêves :
nature immortelle,
Pénétrantes senteurs de la feuille nouvelle, Tranquillité des champs au soleil prosternés., Est-ce là cet amour dont vous m'entretenez ? etc.
Au beau milieu de son dithyrambe,"Julien lève le nez, montre ton col de chemise veuf de bouton, et la fait retomber du ciel sur la terre.
Gabrielle ? — Plaît-il ? — Hors chez nous, où voit- on Chemise de mari n'avoir pas un bouton ?
— Ah !... Mettez une épingle. — Il faut que je te gronde. Mon linge est dans l'état le plus piteux du monde.
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— Bien, je ferai venir une femme demain.
— (A part.) Ma mère m'aurait tout rapiécé de sa main.
Tous ces traits portent, aucun n'est décisif. Le grand coup sera donné par l'intermédiaire de l'enfant. Camille (un gentil nom et gentiment porté) arrive en sautillant comme un oiseau annoncer àsa maman que <* lablanchisseuseestlà. »Lablanchisseuse ! pouah ! quellehorreur ! La poétique Gabrielle renvoie la corvée à la domestique. Mais Julien, le correct Julien ne l'entend pas ainsi : il
a le souci du linge et le culte du ménage :
Eh ! reçois-le en personne,
Que diable ! Daigne au moins gouverner ta maison ! Ce n'est pas exiger beaucoup de ta raison.
« Bien ; j'y vais, » dit Gabrielle résignée ; et la petite fille reste seule avec son papa. La courte scène qui suit est capitale en ce sens qu'elle montre à nu l'état moral de Gabrielle : chose grave, cette mère que les détails du ménage rebutent, se désintéresse même de son enfant : elle s'en remet à une domestique de ces soins charmants qui plaisent tant aux mères Son amour pour les rêveries rQmanesques ne lui en laisse plus-ni le temps ni le goût. La pénible vérité apparaît à Julien dans un rapide dialogue qui est une des beautés de la pièce :
Camille, où t'en vas-tu si vite ? — Petit père,
Je vais dans le jardin jouer avec la terre.
— As-tu fait ta lecture ? — Oui.., c'est-à-dire, non !
C'est dimanche aujourd'hui. — Respect au droit canon.
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Mais on peut embrasser son père le dimanche.
— Oh ! Oui. — Te voilà belle avec ta robe blanche.
— C'est ma bonne qui m'a coiffée et pas maman, Parce qu'elle lisait dans un livre. — Un roman !
— Pourquoi faire lit- elle après qu'elle sait lire?
— Ma foi, je serais bien en peine de le dire, Car elle a constamment ouvert devant les yeux Le livre le plus pur et le plus gracieux
Que poète ait jamais tiré de sa cervelle.. .
Un enfant rose et blanc qui grandit autour d'elle. Tu ne me comprends pas, mais cela m'est égal. Va, cher petit roman de mon destin banal, Ma seule rêverie et ma seule aventure, Ce n'est pas moi qui cherche un bonheur en peinture. Ta présence suffit à verser largement La gaîté dans mon cœur et l'attendrissement ; Et la seule chimère à laquelle je tienne, C'est de jeter ma vie en litière à la tienne, cher trésor... Elle est si belle, qu'on rirait Si j'osais avouer qu'elle est tout mon portrait. M'aimes- tu bien, au moins ? — Oui, bien, bien. — Va,
[cher ange, Ton père t'aime aussi diablement en échange.
Julien est ému, ses yeux se mouillent de larmes. Sa femme rentre en ce moment. Il dépose vivement sa fille à terre, et déguise son émotion: il en rougit devant Gabrielle. L'homme positif ne veut pas avouer qu'il a pleuré et renvoie brusquement la petite fille ! ■ Allez jouer, Mademoiselle. » Pourquoi cette fausse honte ? Elle met Julien dans son Lort. Rougir de sa tendresse paternelle, c'est Irop se cuirasser, c'est presque donner raison aux plaintes de Gabrielle :
Ces larmes m'auraient plu sortant de votre cœur. Certes, voilà matière à votre esprit moqueur ;
Mais dussiez-vous encor me trouver romanesque, Sortant de votre cœur, ces pleurs me gagnaient presque.
Cette intervention de l'enfant pouvait amener une entente entre les deux époux ; par la faute de Julien, elle contribue à accentuer le dissentiment.
La pièce suit son cours, e.t Gabrielle sa destinée. Son cœur cherche. ailleurs ce qu'elle ne croit pas trouver chez elle. La malheureuse court vers l'abîme, elle y va tomber, et c'est la petite main de l'enfant qui la retient sur le bord. Camille vient opportunément montrer son joli visage, dont la seule vue, comme un a remords » vivant fait rentrer en elle-même cette âme tourmentée :
J'avais tout oublié ; ma fille me rappelle
Que je dois respecter son père au moins pour elle....
Je ne souillerai pas Phéritage d'honneur
Que ma mère a transmis à toute sa famille,
Et que je dois transmettre à mon tour à ma fille.
Quand son père travaille et consume ses jours
A lui faire un destin paisible dans son cours,
Moi, femme, je ne puis à la moisson plus ample,
Je ne puis apporter pour ma part que l'exemple ;
Mais je l'apporterai, quoi qu'il coûte à mon cœur,
Et de ce grand combat il sortira vainqueur,
Pour qu'à sa mère un jour ma fille se soutienne
Comme je me soutiens maintenant à la mienne.
Gabrielle est de bonne foi, mais son mal est plus protond quelle ne le pense. Elle y retombe, et celte fois, ce ne serait pas assez de la vue de son enfant pour la sauver d'elle-même, si Julien, qui a entrepris la guérison de cette malade, n'y employait toute son énergie, toute
sa grandeur d'âme. Il réussit ; la réconciliation s'opère ; elle est scellée par le repentir de Gabrielle qui prononce ce vers devenu fameux :
père de famille ! poète ! je t'aime !
Et Camille ? Elle manque à la fête. C'est dommage ; ayant été à la peine, elle devait être à l'honneur. Le poète eût dû.... Mais je m'arrête, pour ne pas tomber dans le ridicule de Gros-Jean qui en remontre à son curé.
Mon troisième personnage de petite fille, c'est Jeanne. Jeanne qui ? Jeanne Dumont, la fille du riche banquier. Un excellent homme, ce M. Dumont ; chez lui, le financier n'a pas tué le mari ni le père. Son premier mot, quand il rentre delà bourse ou du bureau, c'est de demander : Où est ma fille ? L'amour paternel se tourne même chez lui en poésie : « Lorsqu'on s'est entretenu d'affaires toute la journée, c'est un rayon de soleil que le sourire d'un enfant. » Jeanne vaut son père : de là, entre eux, une sympathie expansive qui éclate dès la première scène. M. Dumont est rentré avec un paquet sous le bras : Jeanne l'avise et naturellement veut savoir : on est gentille, mais curieuse. De là entre le père et la fille ce joli dialogue: « M. Dumont. Quel jour est-ce aujourd'hui ? — Jeanne. C'est samedi. — Et demain ? — C'est dimanche. — Mais de qui est-ce la fête demain?— De moi! — De toutes celles qui s'appellent Jeanne et de tous ceux qui s'appellent Jean. — Comme mon parrain. — Eh bien ! ton père
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qui n'oublie pas les dates, en sa qualité de banquier, s'est rappelé le 27 décembre, et il est allé chercher des joujoux pour sa fille, à qui il souhaite respectueusement sa fête. » Jeanne est contente, mais une chose la chiffonne : pourquoi souhaiter la fête la veille ? A quoi son père répond que « cette habitude aura été prise par un papa qui avait hâte de faire plaisir à sa petite fille, et que les autres pères l'auront imité. » Quant à sa poupée, la malicieuse enfant lui trouve tout de suite une ressemblance : « Elle ressemble à madame Larcey, — mais en mieux ». Et le père (l'imprudent!) appuyant sur l'épigramme : « Jecroisbien ! dit-il, elle ne parle pas. »
Cependant Jeanne a bon cœur ; on lui a de bjnne heure enseigné la charité ; elle s'en souvient au plus fort de sa joie. La poupée, voilà pour elle ; mais pour « ses petits pauvres ? » M. Dumont tire sa bourse et verse généreusement. Jeanne compte et fait tinter « une, deux, trois,... cinq pièces d'or ! » Quel bonheur ! Les pauvres n'auront plus faim. « Aujourd'hui, dit M. Dumont, mais demain ? » Demain, on fera la même chose. Quoi î dit Jeanne, « tous les jours tu me donneras de l'argent pour eux ? — Les jours que tu seras sage. — Alors je serai sage tous les jours . • Sur ce joli mot et cette belle résolution, Jeanne va « faire manger sa poupée. » Puis elle s'habillera pour le bal d'enfants donné à l'occasion de sa fête.
Eh bien ! cette scène charmante est le prologue du drame le plus douloureux ; si douloureux, et d'une nature si particulière, que nous devons seulement l'effleurer, sans en développer les complications lamen-
tables. La trahison est entrée dans cette maison en apparence si heureuse : elle y a fait son œuvre. Le bonheur de M. Dumont, mensonge ; cette paternité où son cœur se délecte avec tant de confiance, mensonge. Où et quand l'infortuné découvre-t-il l'infâme vérité ? Dans ce même salon qui l'a vu si content des baisers de sa fille, et pendant la fête offerte à ses petites amies. Un bal d'enfants, des jeux d'enfants, des rondes d'enfants servent de fond de tableau à une suite de scènes dont la moins cruelle déchire le cœur. Jeanne, qui porte sa nouvelle poupée dans les bras, sa Fanchette, comme elle Ta baptisée séance tenante, Jeanne tient dans ses mains innocentes la lettre qui va faire tant de mal. Le mal consommé, — et il est irréparable, — Jeanne encore se présenle, la joie dans les yeux, des baisers pleins les lèvres. « Àhl maman, comme je m'amuse ! » Et sa mère la renvoie. Elle se tourne vers son père ; et son père la repousse, plus brusquement encore. Et la pauvre petite, endolorie dans sa chair, coritristée dans son âme, s'écrie tristement et sans comprendre : « Papa, tu m'as fait du mal le jour de ma fête, et quand je voulais t'embrasser. » Plainte naïve qui perce cet homme jusqu'au fond du cœur : il s'agenouille devant cette enfant, lui demande pardon du mal qu'il lui a fait et fond en sanglots devant elle. Et celle-ci à la fois effrayée et attendrie, essuyant de ses petites mains ces larmes qu'elle ne comprend pas : « 11 ne faut pas pleurer, mon petit papa. Les hommes, ça ne pleure pas; c'est bon pour les petites filles. »
Jeanne tient sa place dans le dénoûment. Le lien con-
jugal étant rompu, à qui Jeanne doit-elle appartenir? qui suivra-t-elle, des deux époux? Celui qu'elle-même aura voulu. M. Dumont la rappelle et lui laisse la liberté du choix : « Jeanne, ta mère est riche, moi je suis devenu pauvre. Tu sais bien ce que c'est que d'être pauvre ? — Oh ! oui, papa ! — Avec lequel veux-tu vivre ? — Avec toi. — Ta mère est forcée de partir ; veux-tu rester avec moi ou partir avec elle ? — J'aime mieux rester avec toi. » Mais quoi ? pas un regret pour sa mère ? Si. Au moment où celle-ci s'éloigne : a Je reverrai maman ? » dit-elle à M. Dumont. — Peut-être, répond le père : première velléité de pardon qui se fait jour dans ce grand cœur.
Ainsi se comporte la petite Jeanne, dans la pièce d'Emile de Girardin, Le Supplice d'une femme^ repétrie, refaite d'une main magistrale par M. Alexandre Dumas fils. Même réduit, même tronqué par nos scrupules, ce rôle est le plus fort qui, dans cet ordre de faits, ait été mis au théâtre. M. Alexandre Dumas recherche la compagnie de ces petits personnages. Les montrer dans leur berceau, les pendre au sein de leur nourrice ne l'embarrasse pas. Grandis, il excelle à rendre leur naïveté fine et malicieuse : voyez « le prince bleu x dans les Idées de Madame A ubray. Mais il n'y a pas, même chez lui, d'autre exemple d'une pièce où, sans sortir de sa sphère d'ingénuité et de naturel, l'enfant « innocent et joyeux » soit associé de si près aux infortunes les plus poignantes de l'âme humaine, concoure avec autant de puissance à l'effet dramatique, et produise, par des moyens si simples, une pareille somme d'émotions