ENFANTS TERRIBLES
Le caricaturiste est un poète comique à sa façon. Son dessin figure aux yeux la scène que sa légende développe et commente. Toute une situation morale se déroule par le moyen de ce double exposé. On devine ce qui précède, on conclut ce qui va suivre. La comédie est complète.
L'enfance fournit aux moralistes du crayon un riche contingent d'idées. Charlet nous amuse avec ses petits soldais jouant à la guerre et mettant en aclion les récits des vieux grognards, ou les lambeaux des drames du Cirque olympique.
Daumier pénètre dans la famille et y dérobe de jolies esquisses, amusantes, peu profondes, mais justes et bien observées. Dans ses Enfantillages, il nous montrera un gamin au menton imberbe, qui ne peut voir sans envie son papa se raser, et qui laisse é happer ce cri d'enfant gâté : « Je veux aussi qu'on me fasse la barbe, moi, na ! » — Ou bien c'est un ouvrier au cabaret, avec son fils : le moutard veut son verre, comme un homme, et comme on fait mine de le lui refuser, il abuse de la situation : « Si je n'ai pas mon verre, je dirai à maman que tuas encore été boire avec le grand escogriffe, qu'elle t'avait défendu d'aller avec. *
Dans la série des Papas^ nous assistons aux jeux en famille : le père, à cheval sur une canne, est fouaillé à tours de bras par son héritier présomptif ; un autre souflïe dans la voile d'un bateau minuscule qui navigue sur une cuvette ; un autre encore traîne une charrette : c'est la mise en action de certains vers de Ménandre.
Une autre série nous mène à l'école et nous initie aux malices des écoliers : tout le monde se rappelle ce dessin représentant un marmot assis dans la chaire du maître absent, grave et digne sous la casquette et les lunettes usurpées ; d'un geste comique il commande le silence, tandis que le maître (le vrai), attiré par les rires, paraît dans l'embrasure de la porte et s'écrie : * Attends, attends ! je vais t'en donner, moi, du maître d'école. »
Tout cela, ce ne sont que les bagatelles de la porte. Le vrai moraliste, le vrai philosophe du dessin, c'est Gavarni. Celui-là ne s'arrête pas à la surfa'ce des choses. Ses dessins, fruit d'un art très savant et très sûr, nous arrivent, en quelque sorte, chargés de méditation et de pensée. Sa gaîté est, comme celle de Molière, une forme de la rétlexion ; son rire est le produit sérieux de son expérience.
Gavarni abeaucoupétudiél'enfance, l'influence qu'elle exerce sur la vie humaine. Il s'est fait l'historien de ces charmants égoïstes , de ces cruels innocents qu'on appelle les Enfants terribles. Ce titre est celui d'une de ses séries les plus populaires etles plus justement admirées. Tout à sa pensée, à son plaisir, à son instinct, l'enfant terrible n'a nul. souci des réticences, nulle idée
des euphémismes. Il a l'éloquence meurtrière du fait. Rien ne l'empêche de dire tout haut ce qu'il pense tout bas, ou plutôt ce qu'il sent dans un coin vague du cœur. Conséquemment c'est un complice peu sûr, un ennemi dangereux. Mal parler, mal agir devant lui est une grave imprudence. On dirait qu'il éprouve un malin plaisir à vous embarrasser ou à vous trahir. Que de drames intimes, et des plus tragiques dans leurs conséquences, Gavarni indique, éclaire d'un coup de son crayon révélateur! Voyez-vous ce gamin au visage rond et frais, aux yeux tranquilles : sur ces lèvres résonne encore le mot irréparable. Celui qui l'écoute en a l'âme pour jamais troublée : lui vaque paisiblement à son jeu, et c'est en tournant une canne, en remuant un ballon qu'il vous plonge le poignard.
a Dans les naïvetés d'un enfant bien né, a dit Ghamfort, il y a quelquefois une philosophie bien aimable. » Quand on a feuilleté Gavarni, on est tenté de corriger le texte et de dire : « Dans les naïvetés â"un enfant terrible, il y a quelquefois une philosophie bien cruelle. »
L'enfant terrible a l'horreur innée des importuns, des parasites. Je ne sais quoi lui dit qu'ils sont à charge à tout le monde, et il se fait d'instinct le justicier de tous : a C'est pas vous qui êtes le grand sec qui vient toujours pour dîner ? Monsieur, papa n'y e±t pas. & — Fin de visite. Le visiteur, se levant : « Adieu, Madame, puisque vous permettez que je vienne ainsi vous ennuyer quelquefois. » — La dame, par politesse : « Monsieur, vous ne m'ennuyez jamais. — L'enfant. Si, maman, tu as dit l'autre jour qu'il était ennuyeux. » La
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voix de l'enfant, c'est, dans ce cas, la voix de la conscience publique, que n'étouffe plus, de sa main gantée, la politesse mondaine.
En d'autres cas, le pur égoïsme dicte la saillie. Un visiteur d'âge respectable, avant de s'asseoir pour une séance qui menace d'être longue, croit prudent de se concilier le marmot : a Petit chérubin, j'ai apporté du bonbon pour vous ; je vous le donnerai quand je m'en irai. » — L'enfant, logicien sans vergogne, réplique avec une candeur effrontée : « Eh bien ! Monsieur, donne-lemoi tout de suite , et puis va t-en. »
Ailleurs , le mot indiscret vient du plaisir étourdi de répéter ce qu'on a entendu : « Qui est-ce donc qui Ta inventée, la poudre, que papa dit que ce n'est pas vous ?» — A table, devant un convive, tandis que le père s'escrime du couteau et du coude sur un vieux coq très dur : « iMère, est-ce que c'est le crevé de ce matin, que t'as dit que ce serait toujours assez bon pour lui ?» — A un autre : a Est-ce que c'est vrai, Monsieur, que tu couperais des liards en quatre ? Sapristi 1 comment donc que tu peux faire? » — Autre : « Maman, c'est Monsieur ***, tu sais, ce mossieu qui a ce nez ! »
L'enfant terrible n'épargne pas plus ses proches. Malheur à sa tante s'il a surpris le secret de ses cheveux teints ; à sa mère, s'il l'a vue mettre du rouge, ou quelque autre agrément postiche ; à son père, s'il est aux prises avec les huissiers : a Monsieur, on ne peut pas voir papa, il est en train de faire faillite. »
L'enfant apparaît encore, mais d'une autre manière, dans Thomas Vireloque. Sous ce nom, qui est celui d'un
gueux, d'un cynique en haillons, vrai Diogè ne moderne, Gavarni entreprend la satire acre et mordante des misères sociales. Thomas Vireloque aperçoit deux gamins, pieds nus, déguenillés, qui laissent leurs toupies pour se battre à grands coups de poing : a Misère et corde ! s'écrie-t-il (son juron favori), jeune enfance : c'est déjà des histoires pour des toupies !» — 11 rencontre en pleins champs une division d'écoliers qui, couchés sur l'herbette, se reposent du jeu, en lisant : « L'histoire ancienne, mes agneaux, dit Thomas Vireloque, c'est mangeux et mangés. Blagueux et blagués, c'est la nouvelle. » — A un petit paysan campé devant lui sur ses deux jambes : a Ça n'a encore été éduqué aucunement, et déjà stupide !» — Un groupe de petits mendiants accroupis, un soir de carnaval, au pied d'un mur, lui arrache cette question : « Souperont-ils ? » Finissons par un trait d'amour paternel et de concorde domestique qui n'est pas, dans Gavarni, aussi rare qu'on le penserait. Il s'agit d'un père de famille qu'on vient d'enfermer à Clichy, l'ancienne prison pour dettes. Sa femme et son enfant viennent le visiter, a Tiens, dit la jeune femme, je t'apporte ta casquette, ta pipe en écume de mer, ton Montaigne. » Attentions perdues pour le quart d'heure : l'homme s'est emparé du marmot et le mange de baisers. N'est-ce pas la nature prise sur le fait, et l'auteur des Essais eût-il mieux rencontré ?