L ENFANT ET LE ROMANCIER
Nul n'est plus à l'aise que le romancier pour peindre les mœurs enfantines.
Le poète lyrique est limité par la forme même de son inspiration, le cadre où elle s'enferme, la subtilité fugace des impressions qu'il retrace. Il y a de plus dans le lyrisme une harmonie, ou, si Ton aime mieux, un parfum qu'on goûte avec passion, mais dont on sj trouve assez vite rassasié : plénitude engendre lassitude, comme dans le banquet de l'Ile enchantée décrit par Fénelon.
Le poète dramatique se heurte à d'autres écueils : les difficultés scéniques ; inventer une fable qui se prête avec vraisemblance à la peinture des mille petits faits composant une vie d'enfant ; faire descendre l'action des hau-
teurs tragiques au niveau d'un petit êlre dont les pas, les démarches, les gestes, les pensées roulent dans un cercle nécessairement réduit ; trouver des acteurs à sa taille, qui ne se troublent pas au feu de la rampe, supportent vaillamment la rumeur de la foule, fassent valoir le rùle, miment et dialoguent avec art, Réveillent pas le rire quand il faut pleurer, ne discréditent pas les pleurs et ne trahissent pas l'artifice, bref, livrent la bataille et supportent le choc avec l'aplomb de vieilles troupes. — Tout cela est rare et malaisé, elles poètes qui ont triomphé de l'obstacle se comptent parmi nous.
Plus heureux le romancier. Il dispose en maître du temps et de l'espace, nous transporte où il veut, comme il veut et pour le temps qu'il veut. Il combine l'action à sa guise, la prolonge à son gré et la tranche à son heure. Les procédés analytique et descriptif, qui lui sont propres, se prêtent à l'expression des sentiments les plus déliés, des situations les plus diverses. Le simple et le compliqué, le naïf et l'extraordinaire sont également de son domaine. Comme son œuvre vaut par le détail, les nuances, les finesses psychologiques, il n'y a rien de trop menu pour lui. Son tableau ne risque pas de s'éclipser au feu des lustres, cette dangereuse lumière qui dévore les traits trop délicats, les beautés trop subtiles et trop tendres.
Kn outre, il n'est pas aux prises avec un parterre impatient, blasé, sceptique et parfois goguenard, qu'une maladresse met en gaîté, une prétention en rumeur, une nouveauté en révolte. Il ne relève pas du suffrage instantané, irréfléchi de gens qui s'entraînent l'un l'autre,
s'excitent sans le savoir et sifflent par imitation, caprice, * amour du bruitet de la tempête. 11 écrit pour le lecteur, personnage débonnaire, patient, parfois naïf, rarement pressé, et qui prend à petite dose la distraction qu'on lui sert. Pas de grandes disgrâces à craindre avec celui-là; pas de gros risques à courir ; une sécurité relative. Le livre qu'on ferme, un bâillement qu'on étouffe, c'est toute la vengeance ; pas de sifflet, pas d'exécution brutale. Un drame tué à la scène consterne son auteur, le rend timide pour toute sa vie. Un livre trépasse de mort lente et douce ; infortune inaperçue ; nul n'est prié aux obsèques, pas même le père qui se repaît d'illusions vivaces.
L'enfant et le romancier semblent donc créés l'un pour l'autre. Et pourtant ils y ont mis quelque façon, du moins en France. Il fallut l'exemple de Dickens pour populariser parmi nos conteurs les figures enfantines. Mais, une fois le type adopté et l'habitude prise, quelle fécondité soudaine ! Ce qui était rareté avant 1850, se tourne en lieu commun depuis. Il y a peu de romans, à l'heure présente, qui ne tirent de la peinture des enfants des effets de pathétique ou de contraste, ou d'analyse, à moins qu'ils ne réunissent tous ces effets à la fois. Le berceau est devenu l'un des accessoires indispensables de la littérature contemporaine. La nursery, pour emprunter le mot anglais, tient, dans Je domicile des héros de roman, la même place que le salon ou le boudoir.
Essayez un moment de vous représenter parla pensée tant déjeunes créatures saines ou maladives, dolentes ou joyeuses, blondes ou brunes, riches ou pauvres ; vous n'y parviendrez pas. Une baguette magique se posant
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sur leurs tètes, et les douant de la vie, ferait soudain surgir la population d'une grande ville.
Plus qu'ailleurs, un choix est donc ici nécessaire. Mais choisir n'est pas exclure. Un suivant no.s préférences, nous n'entendons pas condamner celles d'autrui. Tel personnage omis par nous ne nous sourit pas moins que tel autre qui figure dans nos cadres. Pourquoi l'un plutôt que l'autre ? Pourquoi les petits écoliers de Tôpfler, au lieu des petits marins de la Roche aux Mouettes, décrits par Sandeau ? Pourquoi le petit Paul Dombey de Dickens, et non la petite Evangélinade la Case de Voncle Tom, par miss Bêcher Stowe ? Pourquoi... « Tes pourquoi, dit le Dieu, ne finiront jamais. » Assez plaidé, c'est à nos personnages de se défendre euxmêmes.