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LES PETITS PAYSANS DE GEORGE SAND

George Sand nous ramène au monde de la fiction. Gomment ce romancier illustre est-il conduit vers la peinture de l'enfance ? Par celle de la vie champêtre. Lassée des romans de crimes et d'aventures qui, de 1840 à 1848, étaient comme le pain quotidien des lecteurs, George Sand éprouve le besoin d'émotions plus saines. « La mission de l'art, a-t-elle dit, est une mission de sentiment et d'amour. »

De tout temps éprise de la nature et des champs, elle songe à peindre ces paysans dont les mœurs l'attirent par leur caractère de simplicité. Elle dit adieu, pour un temps, aux passions mondaines, objet ordinaire de ses brûlants tableaux, et se persuade qu'il y a une chose à faire, « très touchante et très simple » : c'est de

représenter les laboureurs « dans ce qu'ils ont de bon et de vrai. » Car ce grand esprit, altéré d'idéal , ne conçoit pas l'art en dehors d'une certaine beauté engageante et sympathique. A ses yeux, le but de l'artiste, c'est « de faire aimer les objets de sa sollicitude. » Au besoin, elle lui pardonne , elle l'approuve même « de les embellir un peu. • Son œuvre nouvelle est conforme à sa théorie.

Cette œuvre se compose de trois romans célèbres, qui se classent à part dans la série des productions de George Sand : La Mare au diable, la Petite Fadette, François le Champi. Dans tous les trois, l'enfant joue un rôle considérable ; dans les deux derniers, il est le héros luimême. François le Champi est Phistoire d'un enfant trouvé qui a beaucoup pâti, mais dont le cœur, en dépit de la destinée, est resté bon et tendre, peut-être parce qu'il a rencontré sur sa route, dès la première heure, un cœur tendre et bon comme le sien, meurtri, comme lui, par les rudesses de la vie : de là entre eux une entente mélancolique qui passe par plusieurs phases délicates avant d'aboutir à l'amour. — Dans la Petite Fadette, nous sommes introduits en pleine famille rustique, un jour de naissance et de baptême : baptême, naissance vraiment mémorables, car il s'agit de deux jumeaux, de deux « bessons, » comme on dit au village : les bessons de la Bessonnière, Sylvain et Landry, les fils au pTC et à la mère Barbeau, du bourg de Cossé. Le récit de leur enfance, leur croissance en commun, leur étroite amitié, tout cela nous est dépeint en des pages d'une douceur et d'un charme infinis, « Ils

étaient blonds, et restèrent blonds toute leur vie. Ils avaient tout à fait bonne mine , de grands yeux bleus , les épaules bien avalées, le corps droit et bien planté, plus de taille et de hardiesse que tous ceux de leur âge ; et tous les gens des alentours qui passaient par le bourg de Gossé s'arrêtaient pour les regarder,- pour s'émerveiller de leur retirance, et chacun s'en allait disant : « C'est tout de même une jolie paire de gars. » La jolie paire de gars, devenus de beaux jeunes hommes, se séparent sans cesser de s'aimer, souffrent l'un pour l'autre et sont les héros d'une histoire d'amour d'où l'innocence du cœur et la pureté de l'intention n'excluent pas la douleur et la peine.

Dans la Mare au diable, Petit-Pierre ne tient pas une place aussi grande; il est personnage épisodique. Mais l'auteur l'a mêlé avec tant d'art à l'action qu'en somme rien ne se fait sans lui. Petit-Pierre est la physionomie la plus vivante, la plus naturelle du trio enfantin : j'ajoute la plus saine. François le Champi, Sylvain et Landry ont dans leur nature morale quelque chose de maladif et de subtil qui en fait des types d'exception. Petit- Pierre est bien en tout de son village ; c'est de pied en cap un déterminé petit paysan, point rêveur ni songecreux, mais pratique et déluré. Il nous rit et il nous plaît ce petit bonhomme, au point que, des trois, c'est lui que nous voulons fixer tout vif dans notre galerie de bambins rustiques,

George Sand a rencontré Petit-Pierre dans la vie réelle et en a tracé, par manière d'acquit, ce joli portrait ; elle vient de décrire le père, un robuste laboureur

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occupé à défricher son champ, avec quatre paires de bœufs : « Un enfant de six à sept ans, beau comme un ange, et les épaules couvertes, sur sa blouse, d'une peau d'agneau qui le faisait ressembler au petit saint Jean-Baptiste des peintres de la Renaissance, marchait dans le sillon parallèle à la charrue et piquait le flanc des bœufs avec une gaule longue et légère, armée d'un aiguillon peu acéré. Les fiers animaux frémissaient sous la petite main de Tenfant et faisaient grincer les jougs et les courroies liés à leur front, en imprimantau timon de violentes secousses. Lorsqu'une racine arrêtait le soc, le laboureur criait d'une voix puissante, appelant chaque bête par son nom, mais plutôt pour calmer que pour exciter.... Il criait aussi le pauvret, d'une voix qu'il voulait rendre terrible et qui restait

douce comme sa figure angélique Quand l'obstacle

était surmonté et que l'attelage reprenait sa marche égale et solennelle, le laboureur reprenait la sérénité des âmes simples et jetait un regard de contentement paternel sur son enfant qui se retournait pour lui sourire. » Fin et gracieux tableau, qui m'en remémore un autre de même qualité, peint par M. Jean Aicard :

Le travail terminé, grave, à pas lents, ce soir

Le fermier conduisait sa mule à l'abreuvoir;

L'enfant qui marche à peine accourt lui faire fête,

Et, bégayant, lui dit qu'il veut tenir la bête.

Le pore alors a mis la corde dans sa main,

Et le groupe plus lent s'est remis en chemin.

Le petit tient la bride, et la bête de somme

Suit les pas incertains de l'humble enfant de l'homme

Qui rit, trébuche, hésite et tombe tout à coup...

Mais la mule s'arrête et baissant son long cou

Le regarde... L'enfant, maladroit, se remue, Fait effort, se relève en riant et dit : « Hue ! i> Le père marche heureux et las, songeant au jour Où le fils conduira les bêtes au labour (1).

Germain, « le fin laboureur » ; son fils, Petit-Pierre, et la fille d'une voisine, la petite Marie, sont les héros du drame rustique dont nous allons reproduire quelques scènes.

Germain est resté veuf avec trois enfants, Petit- Pierre, la petite Solange et Sylvain II a au cœur, profondément enraciné, le regret de sa défunte, et ne veut pas contracter nouveau mariage. Mais le père et la mère Maurice, ses beaux-parents, avec lesquels il fait* ménage, trouvent lourde la charge des trois petits orphelins. Il y a surtout ce diable de Sylvain, qui a le sang vif et qui est « un terrible enfant ; » la vieille mère ne court plus assez fort pour le rattraper, « quand il va du côté de la fosse ou quand il se jette du côté des bétes. i> Donc, dans leur bon sens positif et pratique, les deux vieux cherchent une femme à Germain. Ils pensent l'avoir trouvée dans une veuve du pays d'à côté, et décident Germain à l'aller voir. Il s'agit d'une Léonard, veuved'unGuérin, qui demeure àFourche, chez son père. C'est un bon pirti par l'âge et pour l'argent. On prêche tant Germain, qu'il se décide, bien à contre-cœur, à tenter l'aventure. 11 selle la Grise, la meilleure jument de la ferme, y charge son bagage, notamment un lièvre et six perdreaux, son cadeau d'introduction, et le voilà

(1) La Chaînon de V enfant.

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en route. Seul ? Non. La mère Guillette, une voisine, dont la fille va en condition à la ferme des Ormeaux, voisine de Fourche, a prié Germain de se charger de l'enfant. Celle-ci a seize ans, « courageuse autant que fille peut l'être », et de tout point valant « son pesant d'or. » C'est la petite Marie. Elle monte en croupe sur la Grise, et comme c'est la première fois qu'elle quitte la Guiilette, sa mère, et le pays, elle a le cœur gros et des larmes pleins les yeux.

Eh bien ? Et Petit-Pierre, où se cache- t-il, le coquin, et pourquoi ne vient-il pas embrasser son père ? Invisible, Petit-Pierre, et pour cause. On part, on cause un peu, pour se distraire des pensers noirs, et dès cette première conversation, la petite Marie révèle son bon cœur et son amitié pour les enfants en général, - pour ceux de Germain en particulier.

« Vos enfants, Germain, ne sont pas comme d'autres enfants. — Crois-tu ? — Ils sont beaux comme de petits anges, et ils sont si bien élevés qu'on n'en peut pas voir de plus aimables. — Il y a Sylvain qui n'est pas trop commode. — Il est tout petit ! Une peut pas être autrement que terrible ; mais il a tant d'esprit ! — C'est vrai qu'il a de l'esprit; et un courage! Il ne craint ni vaches, ni taureaux, et, si on le laissait faire, il grimperait déjà sur les chevaux avec son aîné. — Moi, à votre place, j'aurais amené l'alné. Bien sûr, ça vous aurait fait aimer d'avoir un enfant si beau. — Oui, si la femme (la (iuérin) aime les enfants, mais si elle ne les aime p as ? — Est-ce qu'il y a des femmes qui n'aiment pas les enfants 1 »

Comme ils devisaient ainsi, la Grise fit un écart. Quelque chose de noir, au bord du chemin, l'avait effrayée. On arrête, on regarde, et Marie, la première, avec ses yeux de quinze ans, a reconnu dans l'objet un enfant endormi, et dans le dormeur Petit-Pierre en personne. Germain descend de cheval, prend dans ses bras le bambin, dont le premier mot au réveil est : « Mon petit père, tu vas m'emmener avec toi ! » C'était son idée fixe depuis la veille, à ce gamin : faire le voyage de Fourche, sur la Grise, avec son père « et petite Marie mignonne. » Mais Germain n'entend pas de cette oreille: « Que faisiez-vous là, mauvais Pierre? — J'attendais mon petit père à passer, dit l'enfant ; je regardais sur le chemin, et à force de regarder, je me suis endormi. — Et si j'étais passé sans te voir, tu serais resté toute la nuit dehors, et le loup t'aurait mangé ? — Oh ! je savais bien que tu me verrais, répondit Pelit- Piere avec confiance. — Eh bien, à présent, mon Pierre, embrasse-moi, dis-moi adieu et retourne vite à la maison, si tu ne veux pas qu'on soupe sans toi. — Tu ne veux donc pas m'emmener? s'écria le petit en commençant à frotter ses yeux, pour montrer qu'il avait dessein de pleurer. — Tu sais bien que grand-père et grand'mère ne le veulent pas, dit Germain,» se retranchant derrière l'autorité des vieux parents, comme un homme qui ne compte guère sur la sienne propre. ».

Pelit-Pierre, qui est comme Sylvain, son frère, un peu enfant terrible, fait sa petite scène, et les choses tourneraient mal pourlui, si Marie, qui va devenir la providence de ce monde, grand etpétit, n'intervenait à point,

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et dans le sens des désirs du marmot. Il a cause gagnée. « L'enfant, voyant que la petite Marie prenait son parti, s'était cramponné à sa jupe et la tenait si fort qu'il eût fallu lui faire du mal pour l'en arracher. Quand il reconnut que son père cédait, il prit la main de Marie dans ses deux petites mains brunies par le soleil et l'embrassa en sautant de joie et en la tirant vers la jument, avec cette impatience ardente que les enfants portent dans leurs désirs. — t Allons, allons, dit la jeune fille en le soulevant dans ses bras, tâchons d'apaiser ce pauvre cœur qui saute comme un petit oiseau, et si tu sens le froid quand la nuit viendra, disle-moi, mon Pierre, je te serrerai dans ma cape. Embrasse ton petit pore et demande-lui pardon d'avoir fait le méchant. Dis que ça ne t'arrivera plus, jamais ! jamais! entends-fu? — Oui, oui, à condition que je ferai toujours sa volonté, n^st-ce pas? dit Germain * en essuyant les yeux du petit avec son mouchoir. Ah ! Marie, vous me le gâtez, ce drôle-là! » Et Germain se met à penser et même à dire qu'il aurait mieux fait de prendre la petite Marie pour servante de ses enfants que d'aller chercher bien loin une femme qui peut-être ne l'aimera pas.

On remonte sur la Grise, on repart, on fait halte au cabaret de la mère Rebec, à Corlay, on repart de nouveau, on entre dans le bois, la nuit vient, suivie d'une grande brume, et l'on s'égare. Après des tours et des détours, on est si bien perdu, qu'il faut mettre pied à terre, et bivouaquer à la belle étoile. La Grise, que ce manège ennuie, rompt son licou et reprend au galop le

chemin de la maison. Voilà donc nos gens à pied et parfaitement désorientés. Petit-Pierre s'est endormi aux bras de sa Marie. Celle-ci l'a déposé dans un endroit bien sec, sous les chênes, et il dort la tête sur ses genoux.

Heureusement la Grise en partant a rompu ses sangles et la bâtine ; le manteau de Germain, le sac aux provisions ont roulé par terre. Marie, qui est d'expédient, demande la bâtine : « Qu'en veux-tu faire ? dit Germain. — Un lit pour le petit : non, pas comme cela, à l'envers ; il ne roulera pas dans la ruelle, et c'est encore tout chaud du dos de la béte. Calez-moi ça de chaque côté avec ces pierres... Tenez ! voilà»qui est fait, Germain ! Donnez-moi votre manteau, que j'enveloppe ses petits pieds, et ma cape par-dessus son corps. Voyez s'il n'est pas couché là aussi bien que dans son lit ! Et tàtez-le comme il a chaud ! — C'est vrai. Tu t'entends à soigner les enfants , Marie ! »

On passe à d'autres soins. Un bûcher de bois sec, amoncelé par la jeune pastoure, donne bientôt une flamme claire et vive, vers laquelle on tourne les pieds de l'enfant. Puis Germain dénonce une faim terrible. Deux des perdrix destinées à la Guérin feront l'affaire. Elles sont bientôt plumées, troussées, cuites entre deux pierres chaudes, le tout sous la direction de Marie, qui n'est jamais embarrassée d'agir.

Est-ce le bruit des mâchoires ? Est-ce l'odeur du fricot ? Toujours est-il que Petit-Pierre se réveille, un peu étonné : t. Allons, mon Pierre, tu cherches ton ciel de lit ? Il est fait de verdure ce soir, mon enfant ; mais ton .

père n'en soupe pas inoins. Veux-tu souper avec lui ? » Petit- Pierre ne se le fait pas dire deux fois. Quand il n'eut plus faim, se trouvant excité, comme il arrive aux enfants qui rompent leurs habitudes, il eut plus d'esprit, plus de curiosité et plus de raisonnement qu'à Pordinaire. lise fit expliquer où il était, et quand il sut que c'était au milieu d'un bois, il eut un peu peur. « Y a-t-il des méchantes bètes dans ce bois ? demandat-il à son père — Non, fit le père, il n'y en a point. Ne crains rien. — Tu as donc menti quand tu m'as dit que, si j'allais avec toi dans les granJs bois, les loups m'emporteraient ? — Voyez-vous ce raisonneur ! dit Germain embarrassé. — Il a raison, reprit la petite Marie, vous lui avez dit cela : il a bonne mémoire, il s'en souvient. Mais apprends, mon Petit-Pierre, que ton père ne ment jamais. Nous avons passé les grands bois pendant que tu dormais, nous sommes à présent dans les petits bois, où il n'y a pas de méchantes bétes. » Et voilà comme la petite Marie sauve la situation et conserve à la parole du père son autorité et son prestige. Et Germain a raison de lui dire avec une naïve admiration : « 11 n'y a personne comme toi pour parier aux enfants et leur faire entendre raison. »

Cependant on s'arrange pour ;a nuit. Petit-Pierre, qui sent venir le sommeil, se souvient qu'il n'a pas pensé à dire sa prière, et, en bon petit garçon qu'il est, il veut réparer cet oubli. Seulement il ne peut pas la dire tout seul, parce qu'il en oublie toujours un peu : « Il faut que la petite Marie m'aide. — Oui, mon Pierre, je vais t'aider, dit la jeune fille. Viens là te mettre à genoux sur

moi. « L'enfant s'agenouilla sur la jupe de la jeune fille, joignit ses petites mains et se mit à réciter sa prière, d'abord avec attention et ferveur, car il savait très bien le commencement, puis avec plus de lenteur et d'hésitation, et enfin répétant mot à mot ce que lui dictait la petite Marie, lorsqu'il arriva à cet endroit de son oraison où, le sommeil le gagnant chaque fois, il n'avait jamais pu l'apprendre jusqu'au bout. Cette fois encore, le travail de l'attention et la monotonie de son propre accent produisirent leur effet accoutumé; il ne prononça plus qu'avec effort les dernières syllabes, et encore après se les être fait répéter trois fois; sa tête s'appesantit et se pencha sur la poitrine de Marie ; ses mains se détendirent, se séparèrent et retombèrent ouvertes sur ses genoux. •

C'est le moment pour Marie de recoucher Petit-Pierre dans son lit improvisé. « L'enfant se laisse coucher; mais, en s'étendant sur la peau de chèvre du bât, il demanda s'il était sur la Grise. Puis, ouvrant ses grands yeux bleus et les tenant fixés vers les branches pendant une minute, il parut rêver tout éveillé, ou être frappé d'une idée qui avait glissé dans son esprit durant le jour, et qui s'y formulait à l'approche du sommeil. « Mon petit père, dit-il, si tu veux me donner une autre mère, je veux que ce soit la petite Marie. » Et, sans attendre de réponse, il ferma les yeux et s'endormit. •

Ce mot de l'enfant, mot final d'une scène exquise, fait pressentir le dénoûment. J'y cours par le plus bref. Germain ne trouve pas du tout dans la Guérin la femme qu'il lui faut, la mère qu'il souhaite à ses enfants.

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D'autre part, la petite Marie ne se trouve pas en sécurité aux Ormeaux et n'y fait pas long séjour. On se retrouve sur la route du retour, Germain, Marie et Petit-Pierre, celui-ci heureux de la compagnie de sa « petite maman mignonne, » comme il se plaît à l'appeler. La vérité est sur les lèvres des enfants ; et Germain, le fin laboureur, n'aura pas discerné pour rien les rares qualités de Marie Guillette, son sens maternel si délicat et si tendre. C'est elle qu'il veut pour épouse et qu'il obtient de la mère Guillette et d'elle-même. Le jour où il alla, timide et tremblant, faire sa demande au logis de la Guillette, au moment même où l'aveu d'être aimé le comblait de joie, « son fils qui le cherchait, entra dans la chaumière au grand galop sur son bâton, avec sa petite sœur en croupe, qui fouettait avec une branche d'osier ce coursier imaginaire. Germain le souleva dans ses bras et le mettant dans ceux de sa fiancée : « Tiens, lui dit-il, tu as fait plus d'un heureux en m'aimant. »

C'est ainsi que Petit-Pierre, artisan sans le savoir du mariage de son père, y fut associé à cette heure décisive. Et à la noce, quelle brave figure il fit! Germain était allé chercher sa fiancée sur la Grise, et tous deux en croupe prirent place dans le cortège qui se rendait par les chemins à l'église du bourg. La mère Maurice était montée dans une petite charrette avec les trois enfants de Germain, les ménétriers en plus, qui ouvraient la marche au son des instruments. Mais à un temps d'arrêt qu'il fallut faire, maître Pierre sauta à bas et s'en alla quérir son père pour qu'il le fit monter sur le cou de la Grise, comme le jour du voyage à

Fourche. Germain allait refuser, mais l'intercession de Marie mignonne fut cette fois encore favorable à l'enfant : « Prenez-le, je vous en prie, dit-elle à Germain : je serai encore plus fière de lui que de ma toilette de noces. » — Et de fait, les gens du bourg de Saint-Chartier. quoique très railleurs et un peu taquins, ne songèrent point à rire en voyant un si beau marié, une si jolie mariée, et un enfant qui eût fait envie à la femme du roi. »

Suit la description du costume de gala de ce dauphin rustique : « Petit-Pierre avait un habit complet de drap fileu barbeau, un gilet rouge si coquet et si court, qu'il ne lui descendait guère au-dessous du menton. Le tailleur du village lui avait si bien serré les entournures qu'il ne pouvait rapprocher ses deux petits bras : aussi comme il était fier !... 11 avait un chapeau rond avec une ganse noire et or, et une plume de paon sortant crânement d'une touffe de plumes de pintade ; un bouquet de fleurs plus gros que sa tête lui couvrait l'épaule, et les rubans lui flottaient jusqu'aux pieds. Le chanvreur, qui était aussi le barbier et le perruquier de l'endroit, lui avait coupé les cheveux en rond, en lui couvrant la tète d'une écuelle et retranchant tout ce qui passait, méthode infaillible pour assurer le coup de ciseau. Ainsi accoutré, le pauvre enfant était moins poétique, à coup sûr, qu'avec ses longs cheveux au vent, et sa peau de mouton à la Saint-Je an -Baptiste ; mais il n'en croyait rien, et tout le monde l'admirait, disant qu'il avait l'air d'un petit homme. Sa beauté triomphait de tout. — Sa petite sœur Solange avait, pour

la première fois de sa vie, une cornette à la place du béguin d'indienne que portent les petites filles jusqu'à l'âge de deux ou trois ans. Et quelle cornette ! plus haute et plus large que tout le corps de la pauvrette. Aussi comme elle se trouvait belle! Elle n'osait pas tourner la tête, et se tenait toute raide, pensant qu'on la prendrait pour la mariée. — Quant au petit Sylvain, il était encore en robe, et, endormi sur les genoux delà grand'mère, il ne se doutait guère de ce que c'est qu'une noce. — Germain regardait ses enfants avec amour, et en arrivant à la mairie, il dit à sa fiancée : « Tiens, Marie, j'arrive là un peu plus content que le jour où je t'ai ramenée chez nous, des bois de Ghanteloube, croyant que tu ne m'aimerais jamais ; je te pris dans mes bras pour te mettre à terre comme à présent. Mais je pensais que nous ne nous retrouverions plus jamais sur la pauvre bonne Grise, avec cet enfant sur nos genoux. Tiens, je t'aime tant, j'aime tant ces pauvres petits, je suis si heureux que tu m'aimes, et que tu les aimes, et que nos parents t'aiment, et j'aime tant ta mère et mes amis et tout le monde aujourd'hui, que je voudrais avoir trois ou quatre cœurs pour y suffire. Vrai, c'est trop peu d'un pour y loger tant d'amitié, et tant de contentement (1) ! i

Et nous, en finissant de transcrire cet épisode, nous pensons : « Bonne et saine littérature, est-ce que le sol de France pourra jamais cesser de t'être propice ? Estce qu'il manquera jamais de cœurs soit pour te goûter,

(1) La Mare an Diable. (Calman-Lévy.)

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soit pour te produire ? Et quelle réalité, si bien moulée sur le vif que vous la supposerez, fera perdre le souvenir de cette savoureuse et rustique poésie ?

Mérimée; la trahison de l enfant.

Nos excuses à Balzac.

Le peintre de la Comédie humaine n'a pas ignoré l'enfant. II le peint avec exactitude, non sans grâce ; lui prête çà et là des mots heureux. Néanmoins, ce n'est pas son héros de prédilection, et dans aucune œuvre il ne lui prête un rôle prépondérant. Personnage épisodique, il le mêle à des drames intimes dont l'analyse serait, pour nous, embarrassante. Allez donc expliquer pourquoi la petite Hélène d'Aiglemont déteste son petit frère et finalement, prise d'une fureur jalouse, le pousse dans la Bièvre où il se noie ? Drames de la passion qui s'agitent dans une sphère supérieure à l'enfant, encore que l'enfant en soit victime.

Il y a bien la courte nouvelle de la Grenadière^où est narrée l'histoire très innocente et très pure d'une mère et de ses deux fils. Ces pages jouissent, à notre goût, d'une réputation surfaite. Il est vrai que le cadre et le fond du tableau sont charmants ;. c'est la Loire et ses belles rives, la Touraine et ses molles campagnes. Mais l'action est faible et commune, les personnages lar-

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moyants ; la sentimentalité fait tort au sentiment. Balzac est bien plus lui-même dans son croquis vif et bien enlevé de la famille Derville, — une famille d'enfants terribles, vrai guêpier pour l'invité célibataire. Mais sur ce terrain il serait injuste de le mettre trop près de Gavarni, et le crayon du dessinateur causerait un trop grand tort à la plume du romancier.

Mérimée n'a peint qu'une figure d'enfant ; c'est dans Maleo Falcone, simple nouvelle aussi, de vingt pages à peine ; mais tout y est d'une originalité rare et d'une force tragique inoubliable.

Le petit Fortunato, fils de Mateo et de Giuseppa, a dix ans sonnés. Sa physionomie morale tranche sur le fond de loyauté qui est le propre des mœurs corses. Il est tout en finesse et en ruse, ce fils du chasseur corse, renommé pour sa hardiesse et sa franchise. Le sang de vingt aïeux, intrépides sur l'honneur, s'est altéré en venant dans ses veines. Il va imprimer sur le nom de Mateo une tache ineffaçable.

On sait comment.

Fortunato est seul à la maison, Mateo et Giuseppa étant allés dans le maquis. Des coups de fusil retentissent dans la plaine : « Les collets jaunes » donnent la chasse à un bandit (1). Blessé à la cuisse, incapable d'aller plus loin, le bandit se jette dans le sentier qui mène à la maison de Mateo. Entre lui et Fortunato s'engage ce dia-

(l) Mérimée apprend dans une note que ce mot est ici synonyme de proscrit.

logue : « Tu es le fils de Mateo Falcone ? — Oui. — Moi, je suis Gianetto Sampiero. Je suis poursuivi par les collets jaunes. Gdche-moi, car je ne puis plus aller plus loin. — Et que dira mon père si je te cache sans sa permission ? — Il dira que tu as bien fait. — Qui sait? — Cache-moi vite ; ils viennent. — Attends que mon père soit revenu. — Que j'attende ! Malédiction ! Ils seront ici dans cinq minutes. Allons, cache-moi ou je te tue. — Ton fusil est déchargé et il n'y a plus de cartouches dans ta carchère (giberne). — J'ai mon stylet. — Mais courras-tu aussi vite que moi ? — Tu n'es pas le fils de Mateo Falcone ! Me laisseras-tu donc arrêter devant ta maison ? — Que me donneras-tu si je te cache ? »

Ce dernier mot est le cri du cœur : sournois et rusé, Fortunato est en outre cupide.

Le bandit tire de sa bourse de cuir une pièce de cinq francs réservée sans doute « pour acheter de la poudre. » — a Fortunato sourit à la vue de la pièce d'argent ; il s'en saisit et dit à Gianetto : Ne crains rien. » En un clin d'oeil, Gianetto est caché sous un tas de foin ; et sur ce tas de foin, l'ingénieux enfant de Mateo, qui a des finesses de sauvage, établit une chatte et ses petits. Allez donc soupçonner là-dessous la cachette du bandit !

Arrivent les soldats « en uniforme brun à collet jaune. » Ils sont au nombre de six commandés par l'adjudant Téodoro Gamba, un malin, lui aussi. Il est quelque peu parent de Mateo, et le prend sur un ton de familiarité avec Fortunato. Leur dialogue les peint excellemment l'un et l'autre : — l'adjudant, homme de ressource et tenace, le bambin évasif et eau-

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teleux : « Bonjour, pelit cousin : comme te voilà grand I As-tu vu passer un homme tout à l'heure ? — Oh ! je ne suis pas encore aussi grand que vous. — Cela viendra. Mais n'as-lu pas vu passer un homme, dis-moi ? — Si j'ai vu passer un homme? — Oui, un homme avec un bonnet pointu en velours noir, et une veste brodée de rouge et de jaune ? — Un homme avec un bonnet pointu et une veste brodée de rouge et de jaune ? — Oui, réponds vite et ne re'pète pas mes questions. — Ce matin, M. le curé est passé devant notre porte sur son cheval Piero : il m'a demandé comment papa se portait, et je lui ai répondu... — Oh ! petit drôle, tu fais le malin ! Dis-moi vite par où est passé Gianetto, car c'est lui que nous cherchons ; et j'en suis certain, il a pris par ce sentier. — Qui sait ? — Qui sait ? C'est moi qui sais que tu l'as vu. — Est-ce qu'on voit les passants quand on dort? — Tu ne dormais pas, vaurien ; les coups de fusil t'ont réveillé. — Vous croyez donc, mon cousin, qu3 vos fusils (ont tant de bruit? L'escopettede mon père entait bien davantage. »

(iamba voit qu'il n'aura pas le dernier avec son madré petit cousin, et il se décide à faire perquisition dans le logis. Tandis qu'il y procède avec ses hommes, Fortunato « caressait sa chatte et semblait jouir malignement de la confusion des voltigeurs. » Un soldat effleura de sa baïonnette le tas de foin, par manière d'acquit, « en haussant les épaules. Rien ne remua, et le vi>age de l'enfant ne trahit pas une émotion. » C'était vraiment un garçon très fort que ce petit Fortunato. 11 sera moins fort contre la séduction. Gamba

trouva le secret de son vice qui est décidément Ja cupidité, or II tire de sa poche une montre d'argent qui valait bien dix écus ; et remarquant que les yeux du petit Fortunato étincelaient, en la regardant, il lui dit en tenant la montre suspendue au bout de sa chaîne d'acier : « Fripon, tu voudrais bien avoir une montre comme celle-ci suspendue à ton col, et tu te promènerais dans les rues de Porto- Vecchio, fier comme un paon ; et les gens te demanderaient : Quelle heure est-il? et tu leur dirais : Regardez à ma montre. — Quand je serai grand, mon oncle le caporal me donnera une montre. — Oui, mais le fils de ton oncle en a déjà une.. . pas aussi belle que celle-ci, à la vérité. Cependant il est plus jeune que toi. »

Tant que Fortunato doute de la sincérité des offres de Gamba, il résiste. Mais lorsqu'il voit l'objet pendre à portée de sa main et qu'il ne tient qu'à lui que la belle montre d'argent passe du gousset de l'adjudant dans sa propre poche, il capitule. « L'entant montrait bien sur sa figure le combat que se livraient en son âme la convoitise et le respect dû à l'hospitalité. Sa poitrine nue se soulevait avec force, et il semblait près d'étouffer. Cependant la montre oscillait, tournait et quelquefois lui heurtait le bout du nez. Enfin, peu à peu sa main droite s'éleva vers la montre : le bout de ses doigts la toucha ; et elle pesait tout entière dans sa main sans que l'adjudant lâchât pourtant le bout de la chmne. Le cadran était azuré, la boite nouvellement fourbie ; au soleil, elle paraissait toute de feu. La tentation était trop forte. » Voilà Fortunato devenu traître. Un geste de sa main

droite, àpeine perceptible, indique par-dessus son épaule la cachette de Gianetto : trahison muette, obscure, presque insensible. L'avisé Gamba n'en demande pas plus. On culbute le tas de foin, et le bandit est pris, désarmé, garrotté.

Comme lescollets jaunes allaient repartir avec leur capture, des pas sonnent dans le sentier : c'est Mateo avec Giuseppa, de retour du maquis. Mateo s'informe, est mis au courant par Gamba: « Sans mon petit cousin, je ne l'aurais jamais pu trouver. — Fortunato ! s'écria Giuseppa. — Oui, le Gianetio s'était caché sous ce tas de foin, là-bas ; mais mon petit cousin m'a montré 1 1 malice. Aussi je le dirai à son oncle le caporal, afin qu'il lui envoie un beau cadeau pour sa peine. Et son nom et le tien seront dans le rapport que j'enverrai à M. l'avocat général. — Malédiction ! dit tout bas Mateo. » — Quant au captif, se tournant vers la porte de la maison, il cracha sur le seuil en disant: « Maison d'un traître ! »

On sait la fin, cette fin brève et terrible. Fortunato , dont la personnalité était tout à l'heure si nette et si accusée, perd en présence de Mateo et de Giuseppa toute force et toute volonté. Use sent condamné par son père, et, dans son âme, sa conscience l'a condamné aussi. Giuseppa, quoique mère, le dispute faiblement à la juste vindicte. < Cet enfant est le premier de sa race qui ait fait une trahison, » a dit le père : ces mots contiennent la sentence. Elle s'exécute sur l'heure. Mateo a rejeté son fusil sur son épaule et crie à Fortunato de le suivre. « Il marcha quelque deux cents pas dans

le sentier et ne s'arrêta que dans un petit ravin où il descendit. Il sonda la terre avec la crosse de son fusil et la trouva molle et facile à creuser. L'endroit lui parut convenable pour son dessein... a Fortunato, va auprès de cette grosse pierre » L'enfant fit ce qu'il lui commandait, puis il s'agenouilla. — Dis tes prières. — Mon père, mon père, ne me tuez pas. — Dis tes prières, répéta Mateo d'une voix terrible. L'enfant, tout en balbutiant et en sanglotant, récita le Pater et le Credo. Le père , d'une voix forte, re'pondit Amen ! à la fin de chaque prière, a Sont-ce là toutes les prières que tu sais ? — Mon père, je sais encore Y Ave Maria et la litanie que matante m'aixpprise. — Elle est bien longue, n'importe. »

L'enfant acheva la litanie d'une voix éteinte, a As-tu fini ? — Oh ! mon père , grâce ! pardonnez-moi ! Je ne le ferai plus. Je prierai tant mon cousin le caporal qu'on fera grâce au Gianetto. • — Il parlait encore ; Mateo avait armé son fusil et le couchait en joue en lui disant : « Que Dieu te pardonne ! » L'enfant fît un effort désespéré pour se relever et embrasser les genoux de son père ; mais il n'en eut pas le temps. Mateo fit feu, et Fortunato tomba raide mort. Sans jeter un coup d'œil sur le cadavre, Mateo reprit le chemin de sa maison pour aller chercher une bêche afin d'enterrer son fils. Il avait fait à peine quelques pas qu'il rencontra (jiuseppa qui accourait alarmée du coup de feu. t Qu'astu fait ? s'écria-t-elle. — Justice. — Où est-il ? — Dans le ravin. Je vais l'enterrer. Il est mort en chrétien ; je lui ferai chanter une messe. Qu'on dise à mon gendre

Téodoro Bianchi de venir demeurer avec nous (1). » Elle est d'une beauté antique, cette narration. Elle remet en me'moire certains traits de l'histoire grecque ou romaine, et fait éprouver ce genre de frémissement dont parle Bossuet à propos du consul Brutus immolant ses fils.

M Alphonse Daudet amis en scène un personnage de petit Parisien qui n'est pas sans rapport avec Fortunato. Son Enfant espion opère à Paris, pendant le siège de 1870. Pour quelques pièces d'argent, il livre aux Prussiens le secret d'une sortie , et fait massacrer une centaine des nôtres. L'enfant est trahi par l'argent resté dans ses poches. Son père, intraitable sur l'honneur comme Mateo Falcone, ne verse pas le sang de son fils. C'est lui-même qu'il va faire tuer. La trahison de l'enfant lui a donné le dégoût de la vie. Ce dénoûment n'est pas sans grandeur, — et il est bien de notre temps . Le fils a failli, le père s'offre en réparation.

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