TYPES ANGLAIS. — LE PETIT PAUL DOMBEY
I ne courte excursion. hors de France. Il s'agit de faire connaissance avec Charles Dickens, le romancier national de l'Angleterre, l'historien de ses mœurs do-
(1) Mérimée, Mateo Falcone (édition Charpentier).
mestiques ; j'ajoute le plus grand peintre d'enfants depuis Shakspeare. Quatre ou cinq des plus belles œuvres de Dickens sont consacrées à l'étude de questions relatives à l'enfance, et, à ce titre, elles ont fait sensation dans leur pays d'origine.
Dans Tune (Nicolas Nickleby), l'auteur consacre toute la première partie de son récita peindre les misères sans nomdont sont victimes les pauvrescréatures, livrées, sous prétexte d'études scolaires, à la rapacité féroce d'industriels qui n'ont de l'instituteur que le titre. Qui ne connaît cette espèce de bourreau hypocrite et maniaque nommé M. Wackford Squeers, propriétaire-fondateur de Dothe boys-hall, pensionnat situé « au délicieux villagede Dolheboys,près(jretabridge, dans le Yorkshire, où les jeunes gens sont, dit le prospectus, nourris, habillés, fournis de livres classiques, d'argent de poche, blanchis, pourvus de toutes les choses nécessaires, » moyennant la modique somme de 20 guinées par an ? « Tout le luxe de santé que peut donner le Yorkshire, toutes les beautés morales que M ,ue Squeers (car l'affreux Squeers a une femelle digne de lui) peut inculquer à la jeunesse, tout le confort domestique qu'on peut désirer pour un enfant , » telles sont encore les promesses du prospectus. En réalité, la pension Squeers est une géhenne où régnent la faim, la terreur, la délation, l'abrutissement. Un cri d'indignation s'éleva par toute l'Angleterre à la lecture de ces pages. Une enquête fut ordonnée, d'affreuses misères constatées, la législation réformée: admirable puissance du livre! un simple roman fit plus pour l'amélioration d'une
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classe d'enfants que les discours des politiques et les théories des philosophes.
Dans David Copperfield, Dickens s^est inspiré du procédé de Topffer. Le petit David est en même temps héros et narrateur. Ses malheurs proviennent de la faiblesse de sa mère qui, tendre de cœur, mais dénuée de volonté, ne sait pas protéger son enfant contre les difficultés de la vie. M me Copperfield n'a pas, comme le laboureur de George Sand, la notion claire et distincte de ses devoirs envers son fils orphelin. Elle se remarie étourdiment, sans considérer si le nouveau père donné à son enfant possède les qualités qui conviennent à ce rôle. Le- petit Copperfield, livré à une tyrannie brutale et imbécile, rompt sa chaîne, s^nfuit, et serait mort de . faim sur les grandes routes, si une vieille tante, Miss Betty Trotwood, ne l'eût finalement recueilli.
Olivier Twist est encore une monographie d'enfant. Ici l'auteur dénonce, dans une suite de tableaux très étudiés et très colorés, la détresse physique et morale des enfants assistés. Un pauvre petit être (c'est le héros du livre, Olivier Twist en personne) est né dans un dortoir d'hôpital, d'une mère recueillie sur la grand'route, un jour de neige et de bise, et qui * est morte après avoir donné le premier et le dernier baiser à son fils. Aucun papier de famille dans les poches de la mendiante, aucun signe permettant de la reconnaître. L'enfant orphelin tombe à la charge de la paroisse et va grossir le nombre de ces abandonnés que la charité publique assiste et fait vivre. Pauvre et misérable existence ! Dès qu'il est en âge,
Olivier Twist est livré à une vieille femme qui fait métier d'élever au rabaisles nourrissons de cette catégorie. De là, il rentre au dépôt de mendicité, où son éducation consiste principalement à éplucher de l'étoupe. D'ailleurs, ici, comme dans la pension Squeers, la faim sévit contre ces malheureux, et l'appétit est un crime sévèrement réprimé. Rien ne donne l'idée, dans nos mœurs plus douces, d'une aussi féroce exploitation ; il faut citer :
• L'endroit où mangeaient les enfants était une grande salle pavée, au bout de laquelle était une chaudière d'où le chef du dépôt, couvert d'un tablier et aidé d'une ou deux femmes, tirait le gruau aux heures des repas. Chaque enfant en recevait plein une petite écuelle et jamais davantage, sauf les jours de fête, où il avait en plus deux onces un quart de pain ; les bols n'avaient jamais besoin d'être lavés : les enfants les polissaient avec leurs cuillers jusqu'à ce qu'ils redevinssent luisants ; et, quand ils avaient terminé cette opération, qui n'était jamais longue, car les cuillers étaient presque aussi grandes que les bols, ils restaient en contemplation devant la chaudière avec des yeux si avides qu'ils semblaient la dévorer de leurs regards, et ils se léchaient les doigts pour ne pas perdre quelques petites gouttes de gruau qui avaient pu s'y attacher. Les enfants ont en générai un excellent appétit ; Olivier Twist et ses compagnons souffrirent pendant trois mois les tortures d'une lente consomption, et la faim finit par les égarer à ce point qu'un enfant, grand pour son âge et peu habitué à une telle existence (car son père
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avait tenu une petite échoppe de traiteur), donna à entendre à ses camarades que, s'il n'avait pas une portion de plus de gruau par jour, il craignait de de'vorer une nuit l'enfant qui partageait son lit, et qui était jeune et faible : il avait, en parlant ainsi, l'œil égaré et affamé, et ses compagnons le crurent ; on délibéra. On tira au sort pour savoir qui irait le soir même au souper demander au chef une autre portion ; le sort tomba sur Olivier Twist (\). a
Nous ne suivrons pas Olivier apprenti à Londres, chez un fabricant de cercueils, retenu de force chez un vieux receleur, puis affilié à une bande de jeunes pick-pockets, et, comme Gil-Blas, voleur malgré lui. Dickens pousse la peinture jusqu'aux dernières limites de l'horrible et, dans sa sanglante satire, fait prendre en haine cette charité hypocrite, incomplète, imprévoyante, qui est l'ouvrière inconsciente de tant de maux.
Eh bien ! il va aussi malheureuxqu'Olivier Twist: c'est le petit Paul Dombey. Paul est le fils d'un des plus riches négociants de la Cilé. Il n'y a pas, de Londres à Calcutta, de nom plus connu, de signature plus réputée que celle de Dombey. Et cependant Paul meurt dans la (leur de sa petite enfance, étiolé, flétri, caduc. Pourquoi ? C'est que l'orgueil de" M. Dombey a voulu faire de Paul sa chose unique et exclusive. Ce père n'aime pas son enfant: c'est soi-même qu'il aime dans son
(1) Olivier Twist, traduction française de P. Lorrain. (Hachette,
éditeur.)
fils. Songez donc ! il voit briller en lettres immenses, dans un proche avenir, le nom de la raison sociale : Dombey et Fils î — Dombey et Fils est tout son espoir, toute son ambition. Ce n'est point Paul Dombey qu'il aime, c'est Dombey et Fils ! une émanation de sa forlune, ou plutôt la synthèse de cette fortune, son couronnement, sa perpétuité, sa gloire. Voilà pourquoi Dombey père souffre impatiemment que d'autres témoignent à Dombey fils affection et sympathie. Voilà pourquoi il a constitué gardienne près de lui une mercenaire dure et hautaine, M mc Pepchin, qui fait bonne sentinelle, écarte de la petite couche tout rayon de tendresse et d'amour.
Mais la mère ? — Eh ! ne devinez-vous pas qu'elle est morte en donnant le jour à son enfant ? Est-ce que la sombre fiction conçue par Dickens serait possible avec la présence d'une mère ? Est-ce que les mères ont des ambitions mortelles à leurs enfants ? Est-ce que Paul, Paul tout court, ne serait pas le nom qui irait au cœur de M l,,e Dombey ? Avant d'étouffer le petit Paul sous le poids de l'orgueil paternel, il a fallu faire mourir M m0 Dombey : cela est logique, mais cela est mortel au petit Paul.
Mais quoi ! pas une sœur aînée pour remplacer la morte? — Si. Il y a la petite Florence, plus âgée que Paul de quelques années. Une délicieuse figure d'enfant que cette sœur de Paul Dombey, une àme pétrie de tendresse, le souffle de la mère mourante entré et fixé dans un cœur enfantin. Etre la providence de son frère, vivre près de lui, pour lui, en lui, elle ne
demanderait pas mieux, la pauvrette, Mais Dombey père y met bon ordre. Non seulement Florence n'existe pour ainsi dire pas aux yeux de son père, mais elle lui est importune. Il ne lui pardonne pas d'être venue la première, trompant son vœu le plus ardent, prenant la place de Paul, reculant les espérances ambitieuses de la raison sociale Dombey et Fils t — Dombey et Fils ! Toujours ce mot, toujours ce rêve agite fiévreusement l'âme orgueilleuse du négociant. Il voudrait hâter le cours du temps, voir Paul grandir, vieillir, porter sur ses débiles épaules le poids de la richesse et des affaires. Ame mercantile, il ne comprend rien aux grâces du premier âge, et dans son enfant caresse son futur associé. Surtout il ne supporte pas l'amitié de Paul pour Florence : ce lui est une blessure, comme le ressentiment d'un larcin qu'on lui fait, comme la substitution impossible, sacrilège de la formule Dombey et sœur à la formule sacrée : Dombey et Fils.
Cette jalousie non dissimulée entre pour sa part dans le dessein arrêté d'éloigner Paul du toit paternel. Paul ira en pension commencer ses classes, et la pension sera choisie exprès loin de Londres, et Paul ne reviendra qu'une fois par semaine au logis de Florence et de son père.
Celte éducation de Paul par des mains étrangères est l'épisode Je plus intéressant et le plus curieuxdu livre.
Paul a six ans. C'est un enfant d'aspect malingre et vieillot, de caractère calme et rêveur. Longtemps il a fallu aider sa faiblesse du secours d'une petite voiture,
tant ses jambes délicates ont peine à le porter. Maintenant il marche tout seul et commence à vivre de la vie des autres enfants. M. Dombey n'entend pas que, pour la science, son fils unique, l'héritier de sa fortune et de son nom, reste en arrière des enfants du même âge. « Il doit les dépasser, Madame Pepchin, les dépasser de beaucoup... On ne peut différer plus longtemps l'éducation d'un jeune gentleman de son rang, Madame Pepchin. » M me Pepchin approuve. En fait d'éducation, elle n'est pas pour les voies douces, M mo Pepchin. « 11 se débite tous les jours un tas de niaiseries, ditelle, sur l'éducation des enfants : on dit qu'il ne faut pas trop les pousser dans les premiers temps, qu'il faut les amorcer pour les faire travailler, et que saisje encore ! » Donc M mo Pepchin recommande au choix de M. Dombey la pension du docteur Blimber, ayant entendu dire « qu'on y est très strict, » et que, du matin au soir, l'instruction va son train. La pension possède un autre mérite très réel aux yeux de M. Dombey : on y paie très cher. Cela empêche qu'on ne s'y trouve avec de petites gens.
« Dans le fait, la maison du docteur Blimber était une grande serre chaude toujours en activité, et fonctionnant de manière à hâter la maturité des intelligences. Les enfants y fleurissaient avant la saison. Ce jardin intellectuel produisait ses petits pois à Noël, ses asperges durant tout le cours de l'année... On s'inquiétait peu delà nature particulière des enfants. Qu'importent les fruits que chacun peut produire ? Le docteur finissait toujours par obtenir un prodige.
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Voilà la maison où Paul est conduit un jour, tenu d'une main par son père, de l'autre par sa sœur Florence, dont il serre les doigts bien fort, t M me Pepchin planait derrière sa victime, avec son plumage sombre et son bec crochu, comme un oiseau de mauvais augure. » Dès le seuil de la porte, M. Dombey dit à son fils cette phrase sentencieuse : « Maintenant, Paul, nous voilà sur le chemin de devenir Dombey et fils et d'avoir de l'argent. Vous êtes presque un homme. » ïl Test si peu, le pauvre petit, qu'il est à peine assez haut pour être aperçu du docteur derrière une table qui masque en entier sa taille exiguë. Il Test si peu, le pauvre petit, qu'au docteur lui demandantavec emphase: «En feronsnous un homme ? » il répond : « J'aimerais mieux être un enfant ! » Et ses mains nouées autour du cou de Florence, et le tremblement de ses lèvres, et des sanglots suivis de larmes disent assez haut ce qu'il y a de douleur contenue dans cette réponse. Non, petit Paul, il n'y a pas d'enfance pour vous, pas de jeunesse, pas de jeux, pas de tendres caresses. Il faut travailler dur, mûrir vite et mourir jeune, pour être, ou plutôt pour n'être pas Dombey et fils. Ainsi Ta décidé M. Dombey père.
Voilà dune Paul pensionnaire de M. le docteur Blimber. « il est bien triste, bien seul, bien malheureux. Il entre dans la vie comme on entre dans un appartement sans meubles, en attendant le tapissier qui doit venir embellir les quatre murs et qui ne viendra jamais. » Avec qui va-t-il vivre désormais ? Et qui aura soin de cette délicate petite nature ? D'abord le docteur
Blimber. C'est un docte instituteur, mais c'est un pédant. Sa préoccupation constante, c'est d'inspirer aux jeunes gens « le sentiment du grandiose. » Tout en lui, geste, maintien, démarche, semble dire : « Auriez-vous l'extrême bonté de m'indiquer, n'importe dans quelle branche des connaissances humaines, un sujet que j'ignore ? » Ses écoliers sont, à ses yeux, un champ scientifique à labourer. Du cœur, de l'âme, il n'en est pas question : tout pour l'esprit, tout pour le cerveau. Culture intensive faite pour des corps de fer et que plus d'un, même formé de ce métal, ne supporte pas.
A côté du D r Blimber, M ,u0 Blimber, sa femme, animée du même esprit, éprise pour Cicéron d'une sorte de passion posthume, ramenant tout à lui et ne souffrant pas une conversation qui n'ait Cicéron pour texte, pour objet ou pour épisode.
Enfin Gornélia, tille majeure de M. et de M me Blimber, et digne en tout de ses deux illustres auteurs et parfaits modèles. C'est elle qui est chargée de la classe enfantine, si ce mot peut s'appliquer au système éducatif du docteur Blimber et à l'opinion qu'il se fait de l'être humain. C'est donc Gornélia qui commencera Paul Dombey, avec mission expresse de le « pousser, de le pousser ferme. » Et tandis qu'elle procède au premier interrogatoire, suivi d'un inventaire négatif, hélas ! de ses connaissances en grammaire latine, Paul se demande avec stupéfaction si cette anguleuse personne, aux cheveux coupés court, à l'air « garçon, • appartient à la même race que sa sœur Florence.
Pauvre éducation que celle qu'il va recevoir: des
livres, des livres, toujours des livres, et rien que des livres. Apivs le numéro 1 le numéro 2, et puis le numéro 3, et ainsi de suite, jusqu'à épuisement de la série. Science livresque, méthode livresque raillée par Montaigne et condamnée par la nature. La nature! quel mot ai-je prononcé là? Mot proscrit du programme Blimber,ou plutùtignoré, complètementet naïvement ignoré. Paul le vit bien, un jour qu'aux prises avec une volumineuse collection de textes à apprendre, il s'avisa de prononcer le nom du a vieux Glubb. » Qu'était-ce que ce vieux Glubb? un brave et rustique serviteur qui ja lis avait bercé Paul de contes d'enfant. Ah! ces contes, ils s'étaient gravés sans peine dans celte mémoire rétive aux notions abstraites; ils s'étaient fait aimer et retenir. Et c'est pourquoi, un jour que Paul est grondé de Miss Blimber, qui déclare la leçon o détestable : » — «Je crois, dit naïvement Paul, que si vous me permettiez de causer quelquefois avec le vieux Glubb, je pourrais mieux faire. » Réclamer le vieux Glubb! préférer son entretien à celui de Miss Blimber, à tous ces vénérables bouquins, marqués par elle aux bons endroits, bonté divine ! est-ce possible ! — Eh ! oui, Miss Blimber, cela est possible, et légitime, et désirable. Lorsque Paul réclame le vieux Glubb pour auxiliaire aux heures de classe, c'est comme s'il vous disait: « Descendez de vos hauteurs, savante Miss Blimber, soyez de mon âge,, parlez-moi mon langage; plus de naturel et moins de doctrine ». Aveux inutiles et soins perdus. Paul est pris dans l'engrenage de l'institution Blimber, il y passera loul entier. Pas de récréations, dans ce système de cul-
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ture à haute pression, pas de relâche pour l'esprit: la machine est montée pour aller toujours, et elle va, sans interruption, entraînant tout avec elle, hommesetchoses, jeunes et vieux, forts et faibles : « On eût dit une roue de la force de cent chevaux que Ton tournait sans cesse à bras tendus. »
Paul n'a qu'une consolation : c'est le voyage du samedi à Londres. Deux jours près de Florence, quel délicieux oubli de la pension Blimber! Florence estmise dans la confidence des déboires de l'enfant, et tout de suite, la bonne petite créature, fidèle au devoir de sœur aînée, veut sa part de cette épreuve. Qui sait? En le voulant bien, en se mettant avec ardeur au travail, peutêtre pourra-t-elle aider Paul, abréger sa route, faciliter sa tâche. En secret, elle achète les mêmes livres que Paul, les médite, les apprend, les digère, et finalement devient capable d'être la répétitrice de Paul, de préparer ses devoirs, de dégrossir sa besogne, de • lui faire trouver clair et limpide ce qui pour lui était si obscur ». Ahl plus n'était besoin d'invoquer le .vieux Glubb: il suffisait de la leçon du samedi, donnée simplement, familièrement, lumineusement, amicalement surtout par Florence. La première fois qu'il eut conscience de ce miracle d'amour fraternel, le cœur du pauvre petit tressaillit de tendresse : « Ah ! Florence, s'écria son frère, que je vous aime! que je vous aime! » Il ne dit rien de plus, mais toute la soirée il resta assis près d'elle, bien tranquillement, et la nuit il lui cria de la petite chambre qui touchait à la sienne: « Je vous aime, Florence, je vous aime beaucoup. »
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Courtes heures de joie. Le lundi, il fallait reprendre le chemin de la pension Blimber, rentrer dans la serre chaude de l'instruction à outrance, et, pauvre petite plante, achever de s'y flétrir, sans même avoir fleuri. « Le petit Dombey s'ennuie, » disaient les domestiques de la maison, lorsqu'ils le voyaient, dans les rares intervalles des leçons, errer mélancoliquement dans les couloirs, s'asseoir sur les marches de l'escalier, écouter le tictac monotone de l'horloge, regarder le papier des chambres, en suivre d'un œil vague et terne les rosaces et les arabesques, devenir chaque jour plus taciturne, plus concentré, plus « vieillot » de corps et d'esprit. « Le petit Dombey s'ennuie! » Oh! oui; et bien fort, et bien cruellement. Mais l'épreuve ne sera pas longue.
Peu h peu le pauvre petit cerveau surmené se prend, la tête devient lourde et douloureuse. Elle est attirée vers le sol comme ces pavots chargés de pluie dont parle Virgile ; il faut que la main de l'enfant la soutienne et l'empêche de choir. Un beau jour, le poids est trop pesant, la douleur trop intense, et le petit Dombey s'évanouit. Grande rumeur dans la maison. On le porte sur son lit, on ouvre la fenêtre. Il revient à grand'peine à la vie, pour entendre la voix du docteur Blimber répéter son refrain habitue] : « Comment va mon petit ami? » Le petit ami va mal, et la preuve, c'est que M m0 Pepchin vient s'installer à son chevet. Ah ! si, au lieu d'elle, c'était Florence, sa chère Florence ! comme l'innocent malade aimerait sa maladie! Du moins parle-t-il d'elle à plein coMir : Qu'on ne lui dise rien surtout, qu'elle n'apprenne pas son accident. Puis, ce sontdes projets d'avenir : a J'ai
envie, dit Paul, de placer tout mon argent dans une maison de banque, sans chercher à en gagner davantage (Dieu ! si M. Dombey entendait ces discours de son héritier désabusé ?), et puis de m'en aller à la campagne avec ma chère Florence : j'aurais un beau jardin, des champs, des bois, et je passerais là toute ma vie. 1 Beaux rêves qui ne détournent pas sa vue d'un point sombre. La mort! il pense à la mort, à Ja sienne ! Il ne dit plus : a Quand je serai grand, » mais : « Si je deviens grand. »
Paul ne mourra pas sous le toit du docteur Blimber : ce serait trop cruel. Remis sur pied tant bien que mal, mais emportant le germe fatal, il part en vacances, il retourne dans la maison paterneile. C'est là qu'il s'éteint doucement, dans un rêve, entre les baisers de sa nourrice qu'il a voulu revoir, et ceux de Florence qu'il enlace de ses bras amaigris.
La douleur de Florence sHmagine. Mais ce qu'on imagine moins facilement, c'est que M. Dombey ne se sente pas attendri sous ce coup terrible; c'est qu'il se dérobe a l'impulsion naturelle d'un cœur de père, en une pareille épreuve, à savoir le retour vers l'enfant qui lui reste, une étreinte repentante et comme désespérée de son âme à l'âme de Florence. Non. Son orgueil reste entier et debout. Il faut bien d'autres épreuves pour l'abattre. Une sorte de haine aveugle et sourde couve dans son âme à l'égard de cette fille qui survit au fils de sa prédilection. Un jour vient où Florence, méconnue et maltraitée, plie sous le faix, quitte en sanglotant le toit paternel, fuit cette inexplicable persécution et va chercher ailleurs asile et protection. Patience, elle se
vengera. Vengeance digne de ce noble et jeune cœur. Un jour, son père se verra atteint dans son honneur, dans sa fortune, dans sa sécurité. Errant et dépossédé, quel foyer s'ouvrira devant lui, le recueillera ? Le foyer de Florence. Devenue jeune femme et jeune mère, aussi charmante dans ce rôle que dans celui de sœur ainée, Florence fait enfin goûtera M. Dombey le charme consolant des affections domestiques. Ce père inflexible* devient le grand-père le plus tendre et le meilleur : et cela est bien dans la nature, n'en déplaise à M. Tainequi regrette cette évolution finale. Les exemples ne manqueraient pas à Dickens, pour appuyer sa thèse, sans compter celui de Louis XIV, que nous avons relaté au début de ce livre. Donc M. Dombey porte sa petite-fille dans son cœur. On dirait qu'il la paye de toute raffeclion dont il a frustré Florence. Il entre des remords dans sa tendresse d'aïeul. « Il ne peut la voir, seule, assise à l'écart, sans se mettre en tête qu'elle se croit délaissée. » Et vite, il court lui tenir compagnie. « Il va, en tapinois, la regarder dormir. Il aime à la voir venir chaque matin le réveiller dans son lit. Il ne Paimejamais plus, il ne lui prodigue jamais plus de caresses que lorsqu'il est loin de tout regard importun. » 11 a tant à se faire pardonner !
ce qu'a coûté la croix du docteur.
I /influence de Dickens sur notre littérature romanesque a été considérable. Pour ne prendre qu'un seul
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exemple, mais éclatant, Alphonse Daudet, l'excellent conteur, s'inspire de Dickens, comme La Fontaine s'inspirait de Virgile et d'Horace, en génie original, en maître. Que ne doit-il pas, comme peintre d'enfants, à l'auteur de Nicolas Nickleby et d'Olivier Twist ?
De Nicolas Nickleby dérive cette étrange pension, exotique quoique parisienne, où le petit Jack, le héros tlu roman de ce nom, passe quelques mois de sa triste existence. « Gymnase Moronval, 55, avenue Montaigne. — Dans le plus beau quartier de Paris. — Institution de famille. — Grand jardin. — Nombre d'élèves limité. — Cours de prononciation française par la méthode Moronval-Decostère, etc. » Est-ce que ce prospectus ne vous rappelle pas celui de Dotheboys-hail, et l'industriel Moronval, l'infâme exploiteur d'enfants nommé Squeers ?
De même, l'hospice d'enfants trouvés où naît Olivier Twist a bien quelque parenté avec « l'œuvre de Bethléem » fondée parle docteur Jenkins, sur les deniers du célèbre Nabab.
Jolie, l'œuvre de Bethléem ! un nom évangélique servant de prospectus "à une effrontée spéculation. L'intrigant docteur Jenkins, pour faire parler de lui, gagner la croix et berner l'opinion, n'a-t-il pas imaginé un mode de nourriture qui n'est ni l'allaitement maternel, ni le biberon ? l'allaitement par les chèvres. L'idée une fois conçue est, grâce à l'or du Nabab, splendidement réalisée. Vite on achète une luxueuse propriété aux environs de Pans, vastes bâtiments, jardins superbes. Un troupeau de chèvres, les nourrices de
celte nursery, se promènent dans les allées, sous l'œil ennuyé d'une gardienne. Leur emploi est une sinécure, à ces bêtes, les nourrissons refusant de téter. C'est une conspiration générale des bébés. Aussi quelle mortalité dans la maison ! t Un vrai Massacre des Innocents. » — « Les enfants, à peine arrivés, tombaient malades, languissaient, finissaient par mourir, si les parents ne les remettaient vite sous la sauvegarde du foyer. Le curé de Nanterre s'en allait si souvent à Bethléem avec ses vêtements noirs et sa croix d'argent, le menuisier avait tant de commandes pour la maison, qu'on le savait dans le pays, et que les mères indignées montraient le poing à la nourricerie modèle. »
Et pourtant un praticien habile, un ancien élève des hôpitaux de Paris, le célèbre Pondevez (vingt ans d'Ecole de médecine), dirige l'établissement. Sous ses ordres, une matrone experte, M me Polge (type à la Dickens). Sous l'œil, légèrement allumé, de M me Polge, une escouade de « lingères, servantes, infirmières, gardeuses, remueuses ». Rien n'y fait ; les obstinés marmots continuent à passer de vie à trépas ; le système leur est décidément antipathique.
C'est dans cette débâcle qu'une estafette, envoyée par Jenkins, annonce la visite, dans deux heures, d'un personnage officiel, l'important M. de la Perrière, espèce cf inspecteur des œuvres de charité auxquelles les Tuileries s'intéressent. Quelle alerte ! Mais Pondevez (dit Pompon dans les brasseries du Quartier latin) ne se trouble pas pour si peu. L'infirmerie est pleine : on la débarrasse de ses hôtes qu'on transporte dans le dortoir : une
nourricerie prospère n'a pas de malades. Quant aux teigneux, aux gourmeux, aux affreux, on saura les escamoter ; serrés dans un coin, ils n'offenseront pas la se'rénité ineffable du « personnage important. »
M. de la Perrière arrive, accompagné du Nabab et de Jenkins. « Ah ! Docteur Jenkins ! quel honneur! quelle surprise ! » dit l'effronté Fondevez. La visite commence. La nursery d'abord. « On distingue dans le fond un groupe bêlant, geignant et remuant. Deux femmes de campagne, deux « nourrices sèches » qui méritent bien leurs noms, sont assises sur des nattes, leur nourrisson sur les bras, chacune ayant devant elle une grande chèvre qui tend son pis. » C'est une savante mise en scène du rusé Pondevez. Du côté chèvre il a choisi € deux bêtes patientes et douces ; » du côté enfant, a deux sujets exceplionnels, deux petits enragés qui veulent vivre à tout prix et ouvrent le bec à n'importe quelle nourriture, comme des oiseaux encore au nid. » Sur l'invitation de l'ingénieux Pondevez, les visiteurs s'approchent et se rendent compte. Le monsieur officiel est « enchanté, positivement enchanté. » Car ils tètent pour de bon, ces chérubins. « L'un, blotti, ramassé sous le ventre de la chèvre, y va de si bon cœur, qu'on entend les glouglous du lait chaud descendre jusque dans ses petites jambes agitées par le contentement du repas. L'autre, plus calme, étendu paresseusement, a besoin de quelques encouragements de sa gardienne auvergnate : « Tète, mais tète donc, bougrri ! » Puis, à la fin, comme s'il avait pris une résolution subite, il se met à boire avec tant d'ardeur que la femme se penche vers
lui, surprise de cet appétit extraordinaire, et s'écrie en riant : i Ah! le bandit ! En a-t-il de la malice! C'est son pouce qu'il tète à la place de la cabre (chèvre) . Il a trouvé cela, cet ange, pour qu'on le laisse tranquille. L'incident ne fait pas mauvais effet, au contraire. M . de la Perrière s'amuse beaucoup de cette idée de nourrice, que l'enfant a voulu leur faire une niche. »
On monte au dortoir. Vitres transparentes, parquets bien cirés , petits berceaux correctement espacés et « tendus de rideaux floconneux et blancs comme les nuées. » Mais dans ces jolis berceaux quels tristes hôtes! « Hélas! les plus âgés n'ont que six mois, les plus je % unes quinze jours à peine, et déjà il y a sur tous ces visages une expression chagrine, des airs renfrognés et vieillots, une précocité souffrante... Puis ils meurent de faim. En dépit des cuillerées de lait, d'eau sucrée qu'on leur introduit de force dans la bouché, d'un peu de biberon employé malgré la défense, ils s'en vont d'inanition. A ces épuisés avant de naître, il faudrait la nourriture la plus jeune, la plus fortifiante ; les chèvres pourraient peut être la leur donner , mais ils ont juré de ne pas téter les chèvres. Et voilà ce qui rend le dortoir lugubre et silencieux.... À peine un vagissement plaintif, comme l'inquiétude d'une âme qui se retourne en tous sens dans un petit corps malade, sans pouvoir trouver la place pour y rester. «L'impression est si funèbre qu'il est difficile d'y échapper. Ponde vez et Jenkins « essaient d'animer la situation, parlent très fort, d'un air bon enfant, tout rond et satisfait : « Eh bien ! Madame Polge, ça va, nos petits
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élèves ? — Comme vous voyez, Monsieur le Docteur. » Vaine diversion : M. de la Perrière s'est arrêté devant un de ces berceaux, trop tranquilles et trop sages : il regarde « une pauvre petite tête couchée sur l'oreiller, son béguin de travers, les narines pincées, la bouche entr'ouverte par un souffle court, haletant, le souffle de ceux qui viennent de naître, aussi de ceux qui vont mourir, a Est-ce qVil est malade? demande doucement M. le secrétaire au directeur qui s'est rapproché. — Pas le moins du monde, répond l'effronté Pompon, et s'avançant vers le berceau, il fait une risette au pelit avec son doigt, redresse l'oreiller, dit d'une voix mâle, un peu bourrae de tendresse : « Eh bien ! mon vieux bonhpmme? » Secoué de sa torpeur, sortant de l'ombre qui l'enveloppe déjà, le petit ouvre les yeux sur ces visages penchés vers lui, les regarde avec une morne indifférence, puis, retournant à son rêve qu'il trouve plus beau, crispe ses petites mains ridées, et pousse un soupir insaisissable. Mystère ! Qui dira ce qu'il était venu faire dans la vie, celui-là ? Souffrir deux mois, et s'en aller sans avoir rien vu, rien compris, sans qu'on connaisse seulement le son de sa voix ! »
La croix espérée, sollicitée par le docteur Jenkins, fut en grand péril pendant cette minute-là. Mais il est un dieu pour ces charlatans. « L'homme important » ne voulut pas voir clair, et passa ; seulement il était un peu pâle ; on l'eût été à moins. La visite de la buanderie, de la lingerie, des salles d'hydrothérapie, remit la note satisfaite et gaie dans les impressions des visiteurs. Ici, grâce au Nabab, on avait bien fait les choses;
son or éclatait partout en cuivres neufs et bien entretenus, en armoires de noyer massif, en lambris de chêne cire's, en plaques de marbre, en dalles de pierres bichromes, en piscines et en lances pour les douches : c'était superbe.
Il y eut bien encore un petit accroc pour finir : la découverte inopinée des « gourmeux, des teigneux, des disgraciés de Bethléem. » Mais Pondeyez sauva une fois de plus la situation, en faisant peur au préposé officiel: « Enfants mis à part... contagion... maladies de peau » , dit-il mystérieusement. Moins héroïque que Bonaparte à Jaffa, l'autre gagna le large.
Quelques jours après cette visite, le Nabab, ou vrantson journal, y vit le texte d'un décret conférant la croix de la Légion d'honneur à M. le docteur Jenkins, « président-fondateur de l'œuvre de Bethléem. » Et, pour motiver le décret, ces mots : « Grand dévouement à la cause de l'humanité. » — Eh bien ! et le Nabab ? et le généreux donateur des billets de mille francs engloutis dans l'œuvre mentionnée ? De lui, pas un mot. Dans la soirée, son secrétaire le trouvant occupé à calculer et à chiffrer : « Savez-vous ce que je fais, mon cher Paul ? lui dit l'opulent personnage. — Non, Monsieur. — Je suis en train de calculer que j'ai déboursé quatre cent trente mille francs pour faire décorer Jenkins (1). »
C'est la perfection même que ce récit. Dickens me parait cependant garder cet avantage sur M. Daudet,
(1) Le Nabab, (édition Charpentier.)
qu'il s'attaque à des misères plus réelles, à des abus plus répandus. Daudet peint l'exception. Sa nursery de Bethléem est unique, Dieu merci. Entrez dans la première crèche venue de Paris ou de sa banlieue — vous le pouvez, la porte s'ouvre à tous, — vous n'y verrez ni l'étudiant Pondevez, ni la dame Polge, ni le docteur Jenkins à l'affût d'une croix volée. Mais a leur place, sous la blanche cornette des sœurs ou le bonnet des mères de famille, vous verrez des gardiennes bonnes, vigilantes et dévouées ; dans les berceaux, des nourrissons repus et bien portants ; sur le seuil, des mères qui se retournent pour jeter un dernier regard à leur enfant, un dernier remerciaient à la gardienne, — partout cet air de bonne humeur qui suit le devoir accompli et lebien réalisé.