‹ Le Regne de L'enfantChapitre 29 sur 36 · LE PETIT CHOSE · texte numérisé non relu

LE PETIT CHOSE

L'Histoire du petit Chose va nous reposer de ces scènes pénibles. Daudet n'a rien écrit de plus attachant, de plus naturel, de plus limpide. L'enfance de son héros est une de ces peintures vives et bien enlevées, où tout est lumineux, expressif, mi-partie réel et figuré, en sorte qu'on éprouve cette incertitude délicieuse qui fait dire : « Est-ce une fiction? est-ce de l'histoire?» C'est l'un et l'autre. Point de thèse, comme dans

Dickens ; à peine quelques traits ds satire. Le livre est écrit pour le seul plaisir, pour revivre en imagination les heures de la vie passée.

Le petit Chose, de son vrai noih Daniel Eyssette, est un fils du Midi : la poussière blanche, le soleil, les monuments romains, les cigales tiennent bonne place dans sa mémoire. Son père, M. Eyssette, est un fabricant de foulards d'une petite ville du Languedoc. La naissance de Daniel coïncide avec le commencement d'une décadence commerciale qui ira chaque année croissant, pour ne s'arrêter qu'à la ruine complète.

Daniel voit successivement les métiers diminuer de nombre, les ateliers se fermer, le mouvement et le bruit se retirer progressivement de tous les étages de la fabrique. 11 n'en est pas autrement fâché, et nous reconnaissons bien en cela l'imprévoyance et l'égoïsme naïfs du jeune âge : la fabrique, muette et déserte, est livrée tout entière à ses jeux. Que souhaiter de plus ? De la maison paternelle, taillée dans un pan de la vaste manufacture, il n'a qu'un saut à faire pour être dans le jardin ombragé de vigoureux platanes, dans les cours traversées de bassins d'eau vive, dans le dédale pittoresque des ateliers et des couloirs. Mais que parlé-je de jardin, de cours, de bâtiments ? Le petit Chose a reçu le volume de Bobinson Crusoë ; il est dans la première ferveur, dans tout l'enchantement de cette magique lecture. Le soir, après souper, il relitl'ouvrage, l'apprend par cœur; le jour, il le joue « avec rage. » Tout ce qui l'entoure est enrôlé dans sa comédie. « La fabrique n'était plus la fabrique, c'était mon

île déserte. Les bassins jouaient le rôle d'Océan. Le jardin faisait une forêt vierge. Il y avait dans les platanes un tas de cigales qui étaient de la pièce et qui ne le savaient pas. »

Daniel a un camarade, le petit Colombe, fils du concierge, surnommé Rouget à cause d'une opulente chevelure rouge. C'est «un gros garçon, d'une douzaine d'années, fort comme un bœuf, dévoué comme un chien, bête comme une oie. • On voit d'ici sa part dans l'épopée indéfiniment renaissante de l'insulaire Robinson. Il sera tour à tour le « fidèle Vendredi, une tribu de sauvages, un équipage révolté, » tout ce qu'on veut. Brave Rouget, il n'a pas son pareil pour imiter les rugissements des sauvages ; si bien qu'en l'entendant, en voyant de plus « sa forte crinière rouge » s'agiter sur sa tête, petit Chose lui-même est effrayé et lui dit tout bas : « Pas si fort, Rouget, tu me fais peur. » .

L T n jour (étrange phénomène !) l'île déserte se peuple de visiteurs étrangers. Robinson, caché dans sa grotte, les voit mesurer les salles, éprouver les murs, sonder les bassins. C'étaient des acquéreurs : la fabrique et la maison étaient vendues. Il fallut déloger. Pour aller où ? Loin du soleil, loin de la chaleur et de la lumière ; vers le nord, à Lyon. Triste exode.

Lyon, c'est le pôle Nord pour ces méridionaux. Un vent froid, la Saône et le Rhône se cotisant pour fournir la contrée de brumes continuelles, un parler terne, sans éclat, des bouchers qui vous rient au nez quand on leur demande une « carbonade » ; pour toute distrac-

lion, des promenades sous le parapluie, le Jong des quais trempés d'eau. Annon, la vieille domestique de la famille, est partie, chassée par la nostalgie du soleil et du patois languedocien. C'est le commencement d'une misère noire. Une étrangère fait le gros ouvrage. Madame Eyssette calcine au feu des fourneaux ses belles mains blanches. Quant aux provisions, on les fait faire par Jacques. On lui mettait un grand panier sous le bras, en lui disant : « Tu achèteras ça et ça ; et il achetait ca et ca, très bien. »

Qu'est-ce que ce Jacques, l'excellent factotum du ménage Eyssette? C'est le frère de Daniel, son aîné de deux ou trois ans : une physionomie originale et intéressante. Jacques n'est pas l'esprit brillant de la famille, Jacques n'est pas le préféré : il a contre lui une sorte de timidité, autant physique que morale qui le prédispose aux larmes. Les événements agissent sur lui comme la chaleur sur la neige ; ils l'obligent à fondre en pleurs ; c'est une source, c'est upe fontaine ambulante. Son père, M. Eyssette, bon homme au fond, mais naturellement vif et bourru, a contracté, par suite de ses malheurs, une irritabilité promptement inflammable : un rien l'exaspère. Les pleurs de Jacques ont particulièrement le don de l'agacer. 11 en résulte, à l'adresse du trop sensible adolescent, des épithètes désagréables, dont l'effet est de le démoraliser de plus en plus. La peur le rendait bête. M. Eyssette lui portait malheur. Comme preuve à l'appui, le narrateur relate une scène mémorable, celle que, dans les archives de la maison Eyssette, on appelle a la scène de la cruche. •

328 LE KKl.NE DE l'EXFÀNT.

Elle est à deux personnages, la cruche et Jacques. Oyez et frémissez :

« Un soir, au moment de se metlre à table, on s'aperçoit qu'il n'y a plus une goutte d'eau dans la maison. « Si vous voulez, j'irai en chercher, dit ce bon enfant de Jacques. » Et le voilà qui prend la cruche, une grosse cruche de grès. M. Eyssette hausse les épaules : « Si c'est Jacques qui y va, dit-il, la cruche est cassée, c'est sûr! — Tu entends, Jacques — (c'est M me Eyssette qui parle de sa voix tranquille) — tu entends, ne la casse pas, fais bien attention ! » M. Eyssette répond : — « Oh î tu as beau lui dire de ne pas la casser, il la cassera tout de même. » ici la voix éplorée de Jacques : u Mais enfin, pourquoi voulez-vous que je la casse ? — r Je ne veux pas que tu la casses, je te dis que tu la casseras, » répond M. Eyssette, et d'un ton qui n'admet pas de réplique. Jacques ne réplique pas ; il prend la cruche d'une main fiévreuse et sort brusquement avec l'air de dire : « Ah ! je la casserai ! Eh bien, nous allons voir! » Cinq minutes, dix minutes se passent; Jacques ne revient pas. M mo Eyssette commence à se tourmenter : « Pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé ? — Parbleu ! que veux-tu qu'il lui soit arrivé ? dit M. Eyssette d'un ton bourru. Il a cassé la cruche et n'ose plus rentrer. » Mais tout en disant cela — avec son air bourru, c'était le meilleur homme du monde — il se lève et va ouvrir la porte pour voir un peu ce que Jacques est devenu. Il n'a pas loin à aller : Jacques est debout sur le palier devant la porte, les mains vides, silencieux, pétrifié. En voyant M. Eyssette, il pâlit, et

.d'une voix mourante et faible, oh ! si faible : « Je l'ai cassée! » dit-il. — Il l'avait cassée » (i)

Et l'éducation de Daniel, que devient-elle? Ce qu'elle peut dans cette vie de méridionaux insouciants et gênés. Au beau temps de la fabrique, Daniel, trop frêle et trop maladif pour aller à l'école, avait appris à lire et à écrire sous les auspices de la maman Eyssette, t plus quelques mots d'espagnol et deux ou trois airs de guitare; » le tout lui valait, dans une famille peu exigeante, « une réputation de petit prodige. » Education de cigale. A Lyon, on le mit avec Jacques à la manécanterie. Qu'est cela, la manécanterie ? Une école paroissiale, où les enfants sont formés à l'office d'enfants de chœur et de chantres au lutrin. Pas bien appliquante, la manécanterie de Saint-Nizier. Pas bien exigeant le bon abbé Micou, chargé de faire travailler ce petit monde. L'n peu d'Epitome, et beaucoup de plain-chant. Mais que de congés grappillés sur la route! Et quelle joie quand le di^ne abbé disait entre deux prises , d'un air solennel : « Demain, Messieurs, pas de classe du matin, nous sommes d'enterrement ! » Etre d'enterrement ! c'était cela une aubaine! En somme, « c'était très amusant la manécanterie. Chacun avait dans une petite armoire un fourniment complet d'ecclésiastique : une soutane noire avec une longue queue, une aube, un surplis à grandes manches raides d'empois, des bas de soie noire, deux calottes, l'une en drap, l'autre en

(1) Le Petit Chose, page 18 (édition Hetzel).

330 LK RKf.NE DK r/ENFANT.

velours; dos rabats bordés de petites perles blanches : . tout ce qu'il fallait. »

Mais quoi! pas de bonheur parfait en ce monde. On a un oncb», haut dignitaire de l'Université. Il ne parait pas à cet homme austère que la manécanterie de Sainl-Nizier soit précisément le chemin le plus court pour arriver aux grades, aux diplômes, à la conquête d'une carrière civile, et Ton décrète que Daniel (Daniel de préférence à Jacques, notez le fait) entrera comme boursier externe au collège de Lyon,

Ici commencent de petites misères d'amour-propre. Daniel Eyssette est pauvre, donc pauvrement yêtu. La bonne M mo Eyssette , en cela peu prévoyante , le laisse aller en classe avec la blouse populaire et méridionale, « la blouse à carreau qui datait de la fabrique. » Cela fait exception, événement, petit scandale dans la classe. Les élèves ricanent. « Tiens, il a une blouse! c'est un gonen gamin des rues).

Je reconnais bien là l'âge sans pitié. Mais ce qui suit m'étonne: « Le professeur Ht la grimace et me prit tout de suite en aversion. Depuis, quand il me parla, ce fut toujours du bout des lèvres, d'un air méprisant. Jamais il ne m'appela par mon nom, il disait toujours : Kh ! vous, là-bas, le petit Chose! » — Etes-vous bien sûr de cela, petit Daniel ? et vos souven'rs ne vous trompent-ils pas? Passe pour le surnom de petit Chose qui est inoffensif et que vous avez à jamais illustré. Mais le mépris, l'aversion ! Voilà de bien gros mots désignant de bien vilaines choses. J'en ai connu beaucoup de maîtres, pas tous amusants, pas tous aimables;

LE RÈGNE DE i/ENFANT. 331

mais taillés sur ce modèle, pas un ! J'en ai connu qui, sévères pour tous, parfois durs, ne se relâchaient qu'envers quelque pauvre petit diable, lui tendaient une main secourable, le consolaient des menus chagrins de la vie scolaire et avaient à cœur de réparer envers lui l'injustice du sort. Oh! de ceux-là, j'en ai connu beaucoup, j'en ai aimé certains, j'ai tâché même (car on est présomptueux) d'en imiter de loin quelques-uns. Ou le vôtre, petit Eyssette, est un type unique, une exception malheureuse, ou vous vous souvenez mal.

Cuoi qu'il en soit, le petit Daniel ne s'abandonne pas. Il comprend, — et j'aime cet acte de virile intelligence

— il comprend « que lorsqu'on est boursier, qu'on porte une blouse, qu'on s'appelle le petit Chose, il faut travailler deux fois plus que les autres pour être leur égal, » et, ma foi ! le petit Chose se mil à travailler de tout son courage. — « Brave petit Chose ! Je le vois encors, en hiver, dans sa chambre, sans feu, assis à sa table de travail, les jambes enveloppées d'une couverture. Au dehors, le givre fouettait les vitres. Dans le magasin, on entendait M. Eyssette qui dictait: « J'ai reçu votre honorée du 8 courant. » Et la voix pleurante de Jacques qui reprenait : « J'ai reçu votre honorée du 8 courant. »

— De temps en temps la porte de la chambre s'ouvrait doucement; c'étaitM™ Eyssette quientrait. Elles'approchaitdu petitChose sur la pointe des pieds. Chut! — f Tu travailles? lui disait-elle tout bas. — Oui, mère. — Tu n'as pas froid? —Oh! non! » — Le petitChose mentait, il avait bien froid au contraire. Alors M m ° Eyssette s'asseyait auprès de lui, avec son tricot, et restait là

de longues heures, comptant ses mailles à voix basse, avec un gros soupir de temps en temps. »

Daniel grandit, Daniel avance en âge ; et toujours la pauvreté. 11 faut gagner sa vie. L'oncle, grand dignitaire, lui fait obtenir une place de.... maître d'étude au collège de Sarlande: il faut bien débuter. Daniel est si petit de taille, si jeune de figure, si frêle d'apparence, que tout le monde, à l'arrivée, depuis le concierge jusqu'au principal, le prend pour un nouvel élève. Pas de prestige, le petit Chose. Pourtant il se tire assez bien d'affaire dans l'étude des petits. Il y a là de bonnes et naïves natures faciles à mener ; « on lisait toute leur âme dans leurs yeux. » — i Je ne les punissais jamais. A quoi bon? Est-ce qu'on punit lesoiseaux? » Et puis il avait un bon moyen de discipline à sa disposition, le petit Chose : il racontait des histoires, nouveau talent, éclos en lui, et qui fera quelque bruit dans le monde : n'est-ce pas, Monsieur Daudet ? « Une histoire ! quel bonheur ! Vite, vite, on pliait les cahiers, on fermait les livres ; encriers, règles, porte-plumes, onjetait tout pêle-mêle au fond des pupitres, puis, les bras croisés sur la table, on ouvrait de grands yeux et on écoutait. » Ces histoires. c'éldiicniles Débuts d'une Cigale Jes Infortunes de Jean Lapin, les Aventures d'un Papi'lon bleu. Pas maladroit, le petit Chose : il avait pris la suite des affaires de Jean de La Fontaine son auteur favori. Il y faisait honneur.

Une de ses épreuves, au petit Chose., c'était de conduire ses élèves en promenade, surtout de traverser la ville avec sa division, « la division des pelits. » — « Les

LE RÈGNE DE i/ENFANT. 333

autres divisions emboîtaient le pas à merveille et sonnaient des talons comme de vieux grognards : cela sentait la discipline et le tambour. Mes petits, eux, n'entendaient rien à toutes ces belles choses. Ils n'allaient pas en rang, se tenaient par la main, jacassaient le long de la route. J'avais beau leur crier : Gardez vos distances ! Ils ne me comprenaient pas et marchaient tout de travers. J'étais assez content de ma tète de colonne. J'y mettais les plus grands et les plus sérieux, ceux qui portaient la tunique ; mais à la queue, quel gâchis ! quel désordre ! Une marmaille folle, des cheveux ébouriffés, des mains sales, des culottes en lambeaux ! Je n'osais pas les regarder. » Doutant que, le dimanche, les rues delà ville étaient pleines de monde, de dames, d'élégants en pantalons gris-perle, et de demoiselles en bonnets roses. Le petit Chose eût voulu être à vingt lieues de là.

Il y avait dans sa troupe un pauvre petit diable que ses camarades avaient surnommé Bamban, parce qu'il boitait. Il était mal peigné, mal vêtu, sentait d'une lieue la pauvreté. Vous penspz. n'est-ce pas ? que le petit Chose va le prendre en affection, le consoler, le choyer, en souvenir d'un certain petit écolier du collrge de Lyon tourmenté par ses camarades et méprisé par son maître? Moralistes naïfs ! Bamban va devenir la bête noire du petit Chose, que sa laideur et sa mauvaise tenue désespèrent. Il le prend « en aversion. » Ouand il le voit, les jours de promenade, « se dandiner à la queue de la colonne avec la grâce d'un jeune canard, » il lui vient a des envies furieuses de

le chasser à grands coups de bâton, pour l'honneur de la division. » Ai- je bien lu ? Ces sentiments féroces à l'endroit du pauvre et déshérité Bamban ont-ils pu naître dans l'âme honnête du pelit Ghose ? Le souvenir de la pelite blouse à carreau n'est-il donc jamais intervenu entre Bamban et son gardien ? Mais n'abusons pas de ces confidences : n'y voyons qu'un document de plus à joindre à l.'histoire du cœur humain. D'ailleurs le petit Chose est bon, et ne saurait haïr longtemps. Il finira par aimer Bamban : ce sera long à venir , mais cela viendra, et il paiera, sans compter, l'arriéré de tendresse dont il se sent débiteur.

MADEMOISELLE LILI ET SOX GROUPE. — STAIIL ET M. LE- GOUVÉ. — CONTEURS ET DESSINATEURS.

Nous l'avons vue naître, Mademoiselle Lili, sur les genoux de Stahl et de Frœlich. Jamais plus jolie petite créature n'ouvrit les yeux à la lumière du jour. Jamais plus de dons aimables ne furent amassés sur un berceau par les bonnes fées protectrices de l'enfance. La beauté des traits, la gentillesse des manières, la finesse de l'esprit, le bon cœur, Mademoiselle Lili a reçu en partage et d'emblée toutes ces qualités, dont une seule sutïirait à la faire aimer. Si quelques défauts se sont glissés à la suite, ils sont de mince importance, et c'est

LE RÈGNE DE i/ENFANT. 335

le privilège de cette charmante petite nature de les tourner en agréments. Son fonds est si bon, son naturel si sain, que tout ce qu'elle reçoit semble s'épurer, se clarifier en elle. Elle est un peu bavarde et questionneuse, Mademoiselle Lili ; mais ses propos sont amusants , ses questions bien placées ; sa curiosité honnête, inspirée par le goût de s'instruire. Elle aime à toucher aux objets, Mademoiselle Lili ; et cependant personne ne l'a jamais surnommée Mademoiselle Touche-à-tout. Pourquoi ? C'est qu'elle a la main légère et le toucher prudent : ses doigts ont du tact, comme son esprit. Elle est malicieuse, Mademoiselle Lili ; mais elle l'est au moment opportun , pour peu de temps, avec grâce et fimesse : espièglerie innocente, grain de sel attique de l'enfance qui assaisonne la sagesse et le bon sens, ne fait de mal à personne, réveille et stimule le goût du bien, empêche la vertu rie s'affadir. Gomme on souhaiterait une pincée de ce sel dans les héros de Berquin, de Madame de (ienlis, même de Madame Guizot !

Mademoiselle Lili se sait gentille, et n'en tire pas vanité; — spirituelle, et ne cherche pas à le paraître ; — bien douée pour apprendre, et n'en travaille que mieux. C'est plaisir que de l'aider à s'instruire. Son propre pore Ta entourée des meilleurs maîtres ; pas une princesse des temps anciens , pas une filleule des fées, ne reçut une éducation plus brillante et plus rare. Elle apprend à lire dans un alphabet composé pour elle, et quel alphabet que V Alphabet de Mademoiselle Lili! Jean Macé l'a dotée d'une arithmétique sans pareille, Y Arithmétique du grand papa. Elle a sa grammaire, son

336 LE RKf,\K DE L'ENFANT.

histoire, sa géographie, son histoire naturelle. Fontenelle est revenu au monde afin d'écrire exprès pour elle, de sa plume spirituelle et claire, l'Histoire d'une bouchée de pain.

Mademoiselle Lili a de petits frères et de petites sœurs, auxquels elle songe et qu'elle veut rendre instruits et gentils comme elle. De là, ces livres et ces albums remplis des scènes instructives de sa propre vie. On y voit , comme dans les poèmes de Sully-Prudhomme, Mademoiselle Lili s'élancer à la conquête de la terre : premier voyage autour de la chambre, première descente dans le jardin, première découverte de la basse-cour et de la ferme ; graves aventures dans un parc ; navigation sur une pièce d'eau ; expédition à travers une forêt vierge; exploits pédestres, exploits équestres, que sais-je ? Toute cette vie pleine de faits et d'impressions nous est révélée, narrée par le menu dans la prose gaie et limpide de Stahl, dans les images (première manière) de Frœlich. Association féconde de deux talents ; exemple rare de deux pensées qui tantôt se traduisent, tantôt se complètent l'une l'autre; harmonie extraordinaire de deux arts, amis quoique rivaux, et parlant quoique muets. Cela aussi est un idéal.

■Mademoiselle Lili a des frères et des sœurs aînés. Elle-même grandira, atteindra leur âge. Le père y a pourvu ; il a dit aux littérateurs et aux savants les plus réputés : « A l'œuvre ! Taillez vos meilleures plumes ! lirez de vous-mêmes la fleur de votre savoir, le miel de votre doctrine. Enseignez à ce monde d'adolescents, qui la littérature, qui l'histoire, qui la physique

et la chimie, qui la zoologie, la botanique, le dessin et le reste. »

Et tous de répondre à l'appel. Quant à la morale, Stahl ne s'est reposé sur personne du soin de l'enseigner. Lui-même s'en estchargé. Surdes feuilles volantes heureusement recueillies, il a -composé, selon l'inspiration de l'heure présente et le besoin du moment, le plus aimable, le plus vivant, le plus persuasif et le plus pratique des traités de morale. Socrate, si l'acariâtre Xantippe l'eût permis, saint François de Sales, s'il n'eût été prêtre, eussent ainsi morigéné leurs enfants, Elle prend tous les tons, cette Morale familière, et familiale, oserai-je dire : agressive contre les défauts , elle les poursuit dans les plus obscurs recoins de la conscience; indulgente aux simples faiblesses , elle indique le moyen de s'en guérir; tendre au malheur, elle le console , le relève , panse la plaie, endort la douleur, inspire la force et la santé; sympathique aux bonnes qualités, elle les accroît, les fortifie, leur ouvre des régions plus hautes et de plus larges perspectives. Quel bon semeur, que Stahl ! A chaque brin d'herbe arraché, une bonne graine substituée. Et à pleines mains il répand ce qu'il y a de meilleur au monde, la bonté: être bon, c'est pour lui le dernier mot de la sagesse. Ainsi la fille de son cœur, cette adorable petite Lili, devint en peu de temps l'idéal de l'enfant au \ix° siècle, ou, plus exactement, l'idéal de l'enfant tel qu'on l'entendait, tel qu'on l'aimait vers l'année 18G0,— époque unique peutêtre pour l'amour et le souci de l'enfance. De cet espritlà, nous en vivons encore. Tâchons d'en vivre toujours.

Et ce n'est pas tout. On ne peut travailler sans cesse. Il faut respirer, se de'tendre. Sous ce titre : Magasin cT éducation et de récréation, Mademoiselle Lili eutson journal — journal à la taille de ses lecteurs, à lamesure de leur esprit, à l'unisson de leur cœur, plein par conséquent debons enseignements, dejolis récits/de fictions exquises. La fiction est le domaine que Stahl réserve en propre à l'enfant. Etnon seulement la fiction, mais le merveilleux. Il n'est pas de cette école froide et positive qui ne reconnaît que le fait, la réalité sèche et limitée. Il sait que le surnaturel plaît aux petites âmes; il ne reiloute pas pour elles ces belles chimères dont se repaissent les imaginations humaines de tous les temps, de tous les âges. Il n'efface sur le catalogue de la bibliothèque de Mademoiselle Lili, ni les Contes de Perrault, ni les fables de La Fontaine. — Bien mieux, il en fait des éditions nouvelles, splendides, décorées des dessins des plus illustres artistes. Il estime que ce n'est pas trop de Doré ou de Lambert pour égaler l'estampe au récit, Y illustration &U texte.

Gomme il s'est fait moraliste, il se fait conteur. Il renouvelle le vieux fonds et l'art des narrations enfantines. Ses apologues, ses nouvelles, ses petits romans sont autant d'oeuvres où le moraliste et le conteur étroitement associés s'entendent pour produire les impressions les plus pures et les plus durables. 11 dose avec justesse, il combine avec dextérité l'esprit et la raison, la tristesse et la gaité, le sourire et les larmes. Il dérobe à l'Allemagne, à l'Angleterre, à la Russie le secret de leurs belles et émouvantes fictions, en ac-

climate la racine parmi nous, les fait fleurir et fructifier sur le sol français, en exprime le parfum et le suc, nourrit ses jeunes lecteurs d'un aliment où tout est sain, profitable, fortifiant. Soit qu'il invente, soit qu'il imite, il crée de belles et vivantes figures qui viennent enrichir la galerie de jeunes personnages qui sera le legs précieux de notre siècle au siècle suivant. Qui les a vues les aime et ne les peut oublier : c'est Hans et Gretel, les deux petits Hollandais partis à la conquête des Patins d'argent; — c'est Maroussia,l'Antigone russe ; — c'est le bon gros BernarJ, dit Pouf, et la petite Loulou sa compagne de voyage ; — ce sont toutes les élèves du pensionnat du Petit-Château, abeilles de la même ruche, papillons de la même famille.

Autour de Stahl, une pléiade de conteurs marchent dans le même sillon, répandent la même graine. Ici Jules Sandeau, avec sa Roche aux Mouettes, une des œuvres les plus simples et les plus parfaites de notre littérature narrative : une fine et pâle figure de petit Parisien maladif se détachant sur les mines robustes de jeunes marins bretons aux fronts hâlés. A côté, Lucien Biart, et ses petits naturalistes ; Eugène Millier et ses enfants célèbres ; Ratisbonne et sa Comédie enfantine; Hector Malotet son orphelin sans famille; —enfin Jules Verne, le créateur du merveilleux scientifique, le père de tant de voyages extraordinaires, le chef de tant de caravanes à la suite desquelles nos enfants ont visité tous les continents, exploré toutes les mers, approfondi tous les abîmes : aujourd'hui au pôle Nord, demain aux Indes Noires; tour à tour aéronautes, plongeurs,

340 LE KKliNK DE L'EXFAXT.

mineurs ; écumant la mer, exploitant le ciel, en route vers la lune, fabuleux voyage duquel ils ne sont pas encore revenus, je crois....

Œuvre considérable, — qu'on ne s'y trompe pas — conside'rable par le nombre, la variété, TinQuence. En voici la preuve éclatante : Mademoiselle Lili fut avisée qu'il était question d'elle en bon lieu. « Chez le confiseur ? dit Lili. — Non, à l'Institut. » — A l'Institut, rien que cela! Ainsi, quarante graves personnages, quarante écrivains réputés immortels s'occupaient de Mademoiselle Lili et de son groupe. Ajourné, le dictionnaire; suspendus, les doctes travaux, pour que l'illustre compagnie eût le loisir de lier connaissance avec Mademoiselle Lili. El la gentille enfant fut tellement goûtée de ces bons vieillards, que trois mois après, à la plus belle distribution des prix qui ait lieu en France, puisque la coupole du palais Mazarin est à peine assez haute pour en contenir la pompe et la gloire, une belle couronne était déposée sur le front de Mademoiselle Lili, une médaille d'or suspendue à son cou. On couronnait en elle loute une littérature, — et cela fut à bon droit considéré comme un signe des temps.

On a ses rêves. Lorsque mourut l'aimable écrivain appelé Stahl, je me suis représenté la petite Lili, la gracieuse enfant de son imagination, prenant sa part du deuil commun :

Dans le grand cimetière et dans la grande allée, La petite Lili tout de noir habillée, Pâle, avec ses grands yeux que rougissent les pleurs, Serrait entre ses bras une touffe de fleurs,

— De ces fleurs que Ton sème, hélas ! aux. funérailles,

Quand les larmes d'argent pleurent sur nos murailles,

Et que le noir cercueil lentement transporté

S'approche de la fosse et de l'éternité. —

« Ma petite Lili, lui dis- je, quelles causes

Ont assombri tes yeux et fait pâlir tes roses ?

Quelle petite amie ou quel petit garçon

S'en est allé dormir, là-bas, sous le gazon ? »

Mais elle, dont le deuil accroît encore les charmes,

Penchant son front pensif et retenant ses larmes,

Sans me répondre un mot, d'un signe de la main

M'impose le silence et poursuit son chemin.

Nous prîmes un sentier qui passe entre les tombes,

Et d'où les gais pinsons et les blanches colombes,

Troublés dans leurs amours ou bien dans leurs chansons,

S'envolaient par essaims vers leurs vertes, maisons.

Ma petite compagne alors s'est arrêtée

Près d'une pierre neuve et déjà visitée.

A genoux sur le bord, elle a, pieusement,

Murmuré sa prière au Dieu juste et clément;

A l'angle du tombeau qu'une grille environne

Posé tout doucement les fleurs et la couronne,

Puis, rêveuse et les yeux collés au piédestal,

Du doigt elle épelait le nom chéri deStahl.

Un jour, — Stahl vivait encore, — le facteur remit à M 1,c Lili une lettre timbrée du Pouliguen, en Bretagne, et portant la date du 18 juillet 1875. « Je ne sais pas votre adresse, disait cette missive ; mais vous êtes si connue à Paris, votre spirituel parrain, M. P.-J. Stahl, vous a fait une telle réputation que je n'hésite pas à jeter cette lettre a la poste sans autre désignation que celle qu'on employait pour M. de Voltaire: M Ue Lili à Paris. » — Lili courut à la signature : en lisant le nom de M. Legouvé, de l'Académie française, la lettre lui tomba des mnins.

Tout le monde sait que M. Legouvé est un des grands criminels de notre temps. On connaît sa part dans l'assassinat des fils de Médée. NVt-il pas ramasséle poignard d'Euripide pour le plonger jusqu'à la garde dans le cœur de ces innocentes créatures? Plus lard, avec la complicité de M. Scribe, n'a-t-il pas versé le poison à cette charmante Advienne Lecouvreur ? Deux meurtres, dans une vie d'homme ! En vain, le jury du Théâtre Français avait-il absous le dernier : « Assassinez, dit le proverbe; il en reste toujours quelque chose. » Ces détails, connus de M 110 Lili, la firent hésiter; il fallut quelque temps pour dissiper le malentendu. Mais comment s'obstiner à voir un tigre dans M. Legouvé ? Le récit qui accompagnait sa lettre* était si joli, si fin ; ceux qui suivirent témoignaient d'un tel amour de l'enfance, d'une connaissance si profonde de ses goûts et de ses besoins, d'une sympathie si vive pour l'œuvre de Stahl, d'une affinité si évidente avec ce rare esprit ! L'alliance devait se faire, et elle se fit. Ce qu'on lui doit de charmantes pages ne se peut compter. Ce sont des portraits d'enfants, comme celui-ci, vrai pastel de Latour : « Tout lui souriait, et il souriait à tout. Quand on l'apportait au salon à l'heure du coucher, dans sa petite chemise de nuit, pour dire bonsoir, il tendait si gentiment à tout le monde sa figure à baiser ; son petit corps se dessinait si rond et si ferme sous la batiste, que chacun, en l'embrassant, ne pouvait se défendre de quelque exclamation sur tant de beauté, tant de santé et tant de grâce. » — Lili y reconnut son petit ftvre. Elle reconnut ses cousins dans « ces pauvres mioches qui nous ôtent gravement leur

LE RÈGNE DE i/ENFANT. 343

chapeau etnous font si sérieusement l'aumône de leurs petites joues : leur air de ne pas penser à ce qu'ils font ajoute à leur charme. »

Elle fut presque jalouse de la petite Marguerite, dont les néologismes eurent les honneurs d'un article, et faillirent prendre rang dans les colonnes du Dictionnaire de l'Académie. « Si elle est trop près de la table, elle dit : Déproche-moi. Sous prétexte qu'on dit : Je viens, tu viens, elle dit à sa bonne : Vienne z donc!... Quand approche l'heure du coucher, elle dit qu'elle a les yeux plein de dormir. » Un jour qu'elle a déchiré son pantalon sur les rochers de la plage (pas par devant, au contraire), elle dit pour expliquer cette brèche incongrue : « J'aiété forcéede descendre t j n m'asseoir. » — Et la lettre sur l'écriture, en a-t-on assez parlé au cours de M lle Lili ! Ah ! M. Legouvé, les oreilles ont dû vous corner au moins toute une semaine : '( Ecris bien, fillette, écris bien. Une jolie écriture pour une femme, c'est comme une jolie toilette, une physionomie aimable, un agréable son de voix ; cela prévient en sa faveur. »

Une fois maître de son monde, grâce à ces procédés engageants, M. Legouvé, qui est un malin, se mit à Tinstruire, à le moraliser. H entreprit de cultiver ces petites Ames, de diriger ces caractères, comme d'autres entreprennent la culture des roses et la direction du chèvrefeuille ou du lierre. Il y fut excellent, sûr de lui et de son art, riche en recettes. Si ce n'est Stahl, il n'y eut pas son pareil pour corriger un défaut , réprimer un mauvais penchant. Il avait des remèdes contre l'envie , l'orgueil , l'avarice , la peur, Tétourderie.

344 T.E RÈGNE DE î/eNFANT.

On les appliquait. Miracle! ils guérissaient toujours.

Et point charlatan, notre docteur, point cachotier, point cupide. Chaque année, il publiait ses recettes. De là sont venus ces livres excellents : Nos filles et nos fils, — Pères et Enfants au xix e siècle : toute la science de l'éducation, mais une science en fleur, souriante et doux- fleurante, comme dit Montaigne. A cette époque, il n'était pas rare de voir M. Legouvé arrêté dans la rue par des papas, des mamans, des tantes, des grands'mères, et ce dialogue vous venait aux oreilles : « Eh bien, et notre jeune malade, comment va-t-il? — Pas trrs bien, docteur; il y a eu rechute. — Diable! cela est grave. J'irai le voir. — Comme vous êtes bon I — A ce soir. » C'est quelque grand médecin, se disait Je passant qui avait entendu. Oui, médecin des âmes.

Vers le même temps, il ne pouvait traverser les Tuileries, aux bonnes heures, sans être assailli par des bandes de marmots, délaissant pour lui qui la balle, qui le cerceau, qui la raquette, qui la. toupie. Et tout ce petit inonde lui apportait ses joues et ses lèvres, comme ces petites filles de Nice ou de Florence offrent, selon la saison, touffes de roses ou bouquets de cerises. — C'est de la gloire, cela, de la gloire en miettes ; mais de ces choses, les morceaux en sont bons.

Stahl et Legouvé, ces deux noms font bien l'un à coté de l'autre. Ils désignent deux des meilleurs peintres de l'enfance, deux de ses meilleurs amis, deux ouvriers de la môme couvre. Sous leurs auspices, est sortie du tronc vivace et sain de notre littérature nationale une branche nouvelle, chargée de fruits jusqu'à rompre.

LE RÈGNE DE i/ENFANT. 3^5

C'est une richesse épanouie et luxuriante. On couvrirait des pages rien qu'avec les noms de ces auteurs qui ont choisi pour domaine la littérature enfantine, et porté, illustré à leur tour la bannière où brillent, gentiment brodées, les initiales et l'image de Mademoiselle Lili.

J'en nommerai deux seulement, de ces conteurs, au talent original et fin. L'un est M me Colomb. Delà FiVe deCarylès, qui est peut-être son chef-d'œuvre (1874), aux Révoltes de Sylvie, son dernier livre (1889), elle a répandu sur vingt ouvrages sa raison lumineuse, sa morale sensible et saine, cette verve tranquille et qui se possède. Chez elle, la narration coule de source ; elle a Pabondance, le naturel, la pureté, dons de l'âme devenus de précieuses qualités dustyle. Fénelon et Makitenon coûteraient l'élévation soutenue de sa pensée, la force de son bon sens, la sûreté de son pinceau, et je ne doute pas que la marquise de Sévigné, la meilleure des aïeules, n'acquît la collection tout entière pour en régaler sa petite Pauline.

A coté de M mu Colomb, Jules Girardin. Même but, atteint par des routes différentes. Où l'une prend la grand'route, l'autre préfère les chemins de traverse. Jules Girardin met au service de son idée l'ironie de TôpfFer et le persiflage de Dickens. Sa bonhomie est malicieuse, sa naïveté singulièrement aiguisée. Il a des sourires qui vous raillent et des caresses qui vous égratignent. C'est un humoriste dont l'esprit a plus d'une fois traversé la Manche et butiné chez nos voisins. Bien Français d'ailleurs, Français d'allures, de langage, de sentiment. Que dis-je? Parisien dansl'àme, Parisien commeon

346 LE KKti.NE DE L* ENFANT.

ne l'est qu'à Versailles, c'est-à-dire à distance, avec recueillement, possession de soi- même, liberté plusgrande. Girardin a créé des types : son huissier sentimental, qui est le meilleur de ses Braves gens ; la Toute petite ;

Y Oncle Placide et son neveu ; l'enfant raisonneur et réfléchi de Grand-Père. Ce dernier récit pourrait s'intituler

Y Art d'être petit-fils, et fournir une suite au poème de Victor Hugo.

Son triomphe, c'est la peinture de l'écolier. Renseigné comme pas un, Girardin nous fait l'anatomie du personsage. Son observation, très déliée et très pénétrante, se porte sur toutes les variétés du genre, et dans chaque individu met bien en relief le trait distinctif. Rien ne l'étonné, rien ne l'embarrasse, et comme il a osé l'idylle d'un huissier, il osera le Roman d*un cancre. L'historien futur de nos mœurs universitaires trouvera dans l'œuvre de Girardin une* mine de faits psychologiques et de documents certains : sa plume était un burin, son lorgnon une loupe (i).

A coté des conteurs, les dessinateurs. Ils sont nombreux les maîtres du crayon et du pinceau qui ont voué leur talent à la reproduction graphique des mœurs enfantines. Leur œuvre est devenue une province de l'art, et des plus peuplées et des plus amples. Désormais tout livre consacré à l'enfant procure l'amusement et l'intérêt en partie double : le texte et l'image. Tantôt le texte préexiste à l'image qui s'inspire de lui, tâche de se

(1) C'est le lieu de citer un autre historien de la Vie de collège en France et en Europe, M. André Laurie, dont les récits, pleins de verve et d'entrain, serrent de si près la réalité.

LE RÈGNE DE i/ENFANT. 347

mouler sur lui ; d'autres fois, le texte dérive de l'image, lui doit l'être, en émane, comme l'arbre de la graine, le fruit de la fleur.

Faut-il citer des noms ? L'embarras est de choisir. Comment se décider entre Tatticisme de Froment, l'élégance de Bayard et de Marie, la bonhomie de Roux, la verve maligne de Mars, l'exactitude de Geoffroi et de Sauvage, la naïveté piquante, légèrement exotique de BoutetdeMonvel? Avouerai-je ma prédilection pour ce dernier ? Ses dessins dénotentune justesse et une conscience d'observation qui leur donnent un grand prix. Ses petits personnages ont un naturel qui s'accommode avec l'élégance ; une délicatesse de traits et de manières qui n'exclut pas le mouvement et la verve ; une variété d'allures qui double leur vie physique et leur vie morale. Je les reconnais pour enfants bien appris, bien stylés, de bonne fréquentation, de bon exemple. Des pieds à la tète, ils sont francs et sincères ; leurs pensées, leurs désirs sont écrits en caractères fins, mais nets et bien tracés, dans leurs regards, leurs gestes, leur attitude, un bras qui s'avance, un pied qui se retire, une main qui frétille, une lèvre qui frémit, des cheveux qui voltigent, une larme qui perle, un sourire qui poind, un cri qui se devine. Bien de banal. Leur extrême précision les grave dans le souvenir, leur donne place sur cet album idéal dont les feuillets tournent dans notre tête avec leurs images indélébiles. Au moment où j'écris, je crois voir, ou plutôt je vois, je touche d u doigt une aquarelle exposée un jour chez Georges Petit : appelons-la, si vous voulez, la Tasse de thé :

,148 LE RKf.NE DE l' ENFANT.

Paysage naïf : une grande prairie

De quelques liserons discrètement tleurie ;

Feuillage tin et clair de tremble et de bouleau ;

Autour d'un guéridon, en jupes écossaises,

Assises au soleil, deux petites Françaises

De leur gentil minois éclairent le tableau. *

Leurs noms ? — Jeanne et Bertha ; ce sont les deux jumelles ;

Les épis sont moins blonds et les fleurs sont moins belles.

Rosa, leur sœur aînée, avance pas à pas :

Elle apporte le thé. L'Aurore aux doigts de rose

De ses plus gais fuseaux tissa sa robe rose.

Chut ! Regardez-la bien, mais ne la troublez pas.

Songez qu'elle a sept ans, que la théière est pleine, Qu'un choc ferait tomber la frôle porcelaine, Et qu'un vase qu'on brise est un fort méchant cas. Maman pour la dînette aura, je l'imagine, Imprudemment prêté quelque tasse de Chine : — Souffrez que je l'admire et ne l'imite pas.

Le maître qui peignit cette jolie idylle,

Est, si je ne m'abuse, un père de famille

Dont Tâme est attentive au monde des berceaux.

Sa muse qui n'est pas captive en un musée,

Le mène dans les bois suivre sur la ro^ée

Et les petits enfants et les petits oiseaux.

Page 1