‹ Le Regne de L'enfantChapitre 30 sur 36 · UNE PAIRE D'ENFAXTS MAL ÉLEVÉS · texte numérisé non relu

UNE PAIRE D'ENFAXTS MAL ÉLEVÉS

Ceci est un cap dangereux. Gavarni l'a côtoyé. Gyp,le spirituelethardiGyp, l'aborde carrément. Allons-y donc!

L'enfant terrible n'est pas nécessairement l'enfant mal élevé : c'en est le commencement, comme qui

dirait la graine. Il y a chez lui plus d'entraînement que départi pris, plus de saillies que de suite : c'est l'occasion qui le fait larron. Mais lâchez la bride à sa nature, donnez au simple penchant le temps de devenir habitude, la graine a bientôt fait de lever et de fructifier, et alors.... Gyp va nous dire ce qu'il en advient.

Vous connaissez Gyp ? le plus malin des observateurs, el le plus preste des photographes. Qui passe à portée de son objectif est (qu'il le veuille ou non) saisi, fixé, rendu tout vif et tout cru.

Il a joué ce tour à deux enfants de notre époque, deux petits citoyens de l'avenir, encore tout ébahis de se voir, dans le laisser-aller de la vie intime, exposés à toutes les vitrines, regardés par tous les passants. « C'est I3ob, dit l'un, — et Loulou » , dit l'autre. « Quelle ressemblance ! C'est nature! » C'est même naturaliste. Bob et Loulou sont la parfaite antithèse de notre idéale amie, la petite Lili.

Loulou a quinze ans, — comme Joseph Meunier, pas plus gamin qu'elle, à le bien prendre. Inutile de dire qu'elle est parisienne, parisienne de mère en fille, et d'aïeule en petite-fille; parisienne de parler, de manières, de sentiments, d'idées ; parisienne dans l'âme, parisienne des pieds à la tête. Au physique, on nous la montre « maigre, chiffonnée, très drôle. » Mettez làdessus une crinière acajou, des yeux verts pailletés de jaune, une bouche grande avec des dents de petit chien, et surtout un petit nez « insolent. »

Au moral, nous sommes prévenus que Loulou est « intelligente, bonne, horriblement mal élevée et le

plus souvent insupportable. • A la bonne heure, voilà un peintre qui ne flatte pas son modèle. Pourquoi insupportable ? Parce qu'elle s'est mise sur le pied de tout faire et de tout dire. « Monsieur le marquis, » son père, a peu d'autorité; • Madame la marquise » n'en a pas l'ombre. Ni l'un ni l'autre n'ontl'idée de l'éducation. La maison est opulente, de grand luxe et de grand air : vie de plaisirs, famille dans le train. Loulou y monte, comme les autres, et n'aura, je vous le jure, ni les yeux, ni la langue dans sa poche.

Etonnants, son langage et sa tenue. Patricienne et des mieux apparentées, elle affecte les manières hardies, le ton vulgaire. Ilabite-t-elle faubourg Saint-Germain ou place Maubert ? Loulou traîne la voix, mange les voyelles, supprime les tètes des mots. Elle dit:

a .... turellement! faitement! » — Elle dit encore :

« Ben oui, — ah ben! — P'us qu'ça d'mondel — C'est chic! c'est rageant! — Tu m'embêtes. » — On ne conjugue pas plus crânement les verbes « rigoler, raser, gaffer. » On ne lance pas avec plus d'aisance les noms de « bahut, potache et bachot. » Loulou est garçon en diable.

Reprise sur ce chapitre et réprimandée dix fois par jour, Loulou répond que, sachant l'anglais et apprenant l'allemand , c'est bien le moins qu'elle puisse mal parler le français. — L'allemand lui vient par une gouvernante d'outre-Rhin, récemment entrée dans la maison. « Fraiïlein » est une flegmatique personne, ne sachant pas un mot de français, ne comprenant rien à sa bizarre petite maitresse, assistant de loin et sans se

faire de bile aux orages qui accidentent ses journées. « Ich kann Nichts dafûr * (J'y peux rien, comme traduit Loulou), c'est sa réponse à tout.

Loulou est paresseuse « comme une couleuvre; » et c'est dommage, car elle comprend vite. Mais elle raisonne mal ou pas du tout. Elle ne réfléchit pas, parce que, dit-elle, « ça l'empêche de penser. » Chose rare dans son monde, le marquis est pour les examens, les cours, les fortes études classiques, même le latin et le grec. Loulou, accablée de leçons, peste contre les programmes, o bûche les math...., ces sales math!.... » Sa vengeance est d'étonner ses parents par des opinions hardies en histoire, en littérature, en art. Cette petite fille d'émigrés loge sous ses jupons une jacobine en herbe. Ses propos font gémir dans leurs cadres ses vénérables ancêtres.

Contrariante, elle l'est comme pas une, et critique et ergoteuse — « Petite bêcheuse! » lui dit le marquis. Elle l'est surtout avec le précepteur de son frère, le a bilieux M. Tanard. » Elle Ta pris en grippe : « II m'attriste, il me gèle ; sa tête me fait penser à l'imparfait du subjonctif. » Entre eux, c'est une guerre à outrance, guerre de mots, d'allusions, de sous-entendus. M. Tanard est un tantinet pédant; il aime à « éblouir. » Cette mauvaise lui tend des pièges, l'embarrasse, le colle, et pour finir l'envoie « causer avec M. Taine. »

Loulou dédaigne le piano, trouve la guitare « un outil cocasse, » mais elle est de première force à cheval, parle équitation en vieux sportman, et si M. Tanard

lui jette au nez un texte de Xénophon, de Re equestri, elle riposte par une phrase de Newcastle : The right horseman —

On la mène au Salon, pas toujours devant les bonnes toiles ; au bois, pas toujours dans les bons coins ; au théâtre, pas toujours aux bonnes pièces.

Il faut l'entendre déchiqueter un drame, démolir les situations et les personnages. Au reste, très simpliste, et ramenant toute l'esthétique dramatique à cette formule : « s'épouseront-y ? s'épouseront-y pas ?» Formule étonnante pour s'ajuster également bien sur Andromaque et la Grande Marnière, — le Cid et l'abbé Constantin.

Loulou a le verbe haut, incisif et tranchant; elle lâche ses paroles a pleine voix, comme une volée de moineaux effrontés et criards. En public, ses remarques la signalent, et font retourner le passant. Elle en a de sensées et d'absurdes, de fines et de saugrenues, d'exquises et d'énormes. Elle fâche, désole, consterne, et surtout désoriente la marquise sa mère, réduite, devant la fillette, au rôle de poule qui a couvé œuf de canard.

Pas méchante d'ailleurs : malicieuse sans idée du mal; intempérante plutôt que malfaisante. Ayant besoin de jeter par tous les rameaux de ses quinze ans cette gourme qui deviendra sève lorsque le temps et la raison auront passé par là. Arbuste mal taillé, mal dirigé, mal greffé, et qui accuse surtout l'incurie ou la maladresse du jardinier.

Bob (en français Robert) est le pendant de Loulou.

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Les deux font la paire. Ils auraient dû naître frère et sœur : ils ne sont que conge'nères.

Bob a huit ans à. la mairie, mais sa précocité de Parisien émoustillé lui en vaut bien douze. Il a une mémoire de perroquet etdesmalices.de ouistiti. Il retient tout ce qu'il entend, répète tout ce qu'il retient, et enjolive tout ce qu'il répète. On voit d'ici l'effet produit. C'est une affaire pour ses proches, oncle, précepteur, grandpère, de lui couper la parole et de rompre, comme on dit, les chiens. Il irait loin dans les plates-bandes et marcherait dans tous les plats, si on ne l'arrêtait d'un perpétuel : « Tais-toi donc, Bob! » qui l'exaspère.

Bob est fils de marquis, comme Loulou. Mais il n'y paraît guère. Lui aussi est un mangeur de voyelles, un escamoteur de syllabes. Lui aussi déchiqueté la langue de ses aïeux, troue les mots les plus complets, démantibule les plus respectables. Et quelle grammaire! Il dit : « Je mai instruit — c'est-y des animaux ? » Il aime les métaphores hardies et les façons de parler populaires. 11 ne dit pas : gronder, mais « faire du potin. »

— Une figure s'appelle chez lui « une trompe ; » — un maladroit est « un empaillé, » — un avare « un rat, »

— et le brave militaire retraité « une vieille panoplie. » C'est clair, Bob manque de tenue. 'Il le sent, il le sait,

il l'explique ; car il a de l'esprit, legredin : « Qu'est-ce que la tenue, Monsieur Bob? — Dame! moi, j^roisq'cest pas faire d'taches à sa robe, pas tirer la langue aux gens, pas faire manger les chiens dans mon assiette, pas monter aux arbres, pas mettre mes jambes en l'air, pas dire c'que j'pense, m'iaver les mains chaqu'fois

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qu'elles sont sales .. Enfin, la tenue, c'est faire c'qui ennuie, et pas faire c'qui amuse. Vous croyez pas, dites ? »

S'il manque de tenue au moral, Bob en est bien pourvu physiquement parlant, grâce au tailleur et aux femmes de chambre de sa mère. Sa garde-robe est un conservatoire de toilettes. Dans vingt ans, l'historien de nos modes en consultera le catalogue. Il y en a pour toutes les circonstances. En classe, aux heures de leçon : « costume de bure marron, col et manchettes gigantesques en toile rayée de deux bleus, chaussettes marron. » — Au jardin : « robe anglaise en toile à voile, à grand col marin bien décolleté; manches relevées audessus du coude; chaussettes rayées rouge et bleu. »

— Au bois : « costume de drap bleu gendarme, patte dans le dos, forme « gâteuse. » Grand col et grandes manchettes en toile à pois bleus. Bonnet de castor, à poignard écossais au coté. Chaussettes bleu gendarme. » — Le premier de l'an : « costume de velours loutre. Col et manchettes immenses, d'une blancheur immaculée. Chaussettes de soie bleue, souliers vernis. »

— Aux bains de mer : costume de matelot en coutil à raies blanches et bleues. Col et manchettes bleus. Sifflet et couteau pendus au cou par une grosse cordelière bleue et blanche. Immense chapeau matelot. Mollets couleur « orange de Portugal » ; cou et mains idem. — J'en passe, et des meilleurs; car Gyp est expert sur l'article, Gyp en remontrerait à une femme.

Ah ! Bob est joliment habillé ! que n'est-il aussi bien éduqué ? Son grand-père, ses oncles, sa mère s'y

emploient : Irop lard ; le drôle a mis le grappin sur eux. Sur sa mère surtout. Bob la suit au bois, en visite, aux Français, à l'Opéra, au concours hippique, un peu partout. Leurs conversations sont ondoyantes et diverses, panachées de querelles, d'explications, de gronderies, de raccommodements : journées d'avril, mi-partie de soleil et de pluie, avec un coucher presque toujours souriant et attendri. Bob a bon cœur et il aime sa mère. Il faut l'entendre dire d'un ton câlin, avec trémolo dans la voix et petite larme au coin de l'œil : « T'es pas fâchée, dis, au moins ? Tu m'aimes tout d'mèuie, dis ? — Oui — Disl'mieux q'ça. Tu voudrais pas, Fjour des étrennes, m'faire une peine pareille que d'te fâcher, dis? » Si sa mère, ennuyée de questions, lâche un : « Tais-toi, Bob, tu m'ennuies ! » Bob fait retraite, digne et majestueux, en disant à son chien : «Viens, Léon, puisque nous ennuyonsm'man!!! » Et m'man, qui ne peut se passer de Bob, revient et capitule.

Bob serait volontiers jaloux, il n'entend pas qu'un autre soit logé plus avant dans le cœur maternel, ni Fred (Frédéric), ni Lily, ses cadets. Il ne cède pas son droit d'aînesse. Au fond il est rassuré. Au jour de l'an, son cadeau est toujours le mieux reçu ; au jour de fête, son pot de fleurs éclipse les autres. Bob règne et Bol) gouverne.

Il le sait et il en abuse, le coquin, surtout à l'égard de Fred, son livre. Un poltron, une poule mouillée, ce Fred. C'est pourquoi Bob s'amuse à lui faire peur. Si Fred réclame une histoire gaie, Bob lui en débite une

à porterie diable en terre : a... On entendit un grand cri!. . Et sur le mur on vit apparaître une main blanche, blanche!... C'était celle de l'homme noir !»Fred se sauve en se bouchant les oreilles, et Bob le traite de « mouchard ! » parce qu'il va se plaindre à l'autorité. L'autorité, c'est • Monsieur l'abbé, » précepteur pour ses péchés, et qui fait avec Bob un rude purgatoire. Orageux, le tète à tête du maître et de l'élève. Plus l'abbé fait d'efforts pour corriger le langage de Bob, expurger son vocabulaire et civiliser sa syntaxe, plus Bob le bombarde de tournures sauvages et dVxpressions incongrues : lutte où le champion de l'Académie française n'a pas toujours le dessus. Bob est bavard, et lire le journal ou dire son bréviaire n'est pas chose facile avec lui. D'autant qu'il se pique au jeu, et, moucheron taquin, tourmente à plaisir le grave compagnon de ses promenades. Que de péchés d'impatience il lui fait commettre, au pauvre « Monsieur l'abbé ! »

Bob n'est pas une bête, c'est un irrégulier. Il travaille à ses heures, hors du règlement, en marge du programme et quelquefois en travers: c'est sa manière d'apprendre, à côté, par-dessus le maître, souvent contre ou malgré le maître. 11 fait des lectures... Tirons un voile. De là d'étranges lacunes et des réminiscences encore plus étranges. Cancre en orthographe, cancre en écriture, cancre en grammaire. Inégal en histoire, il fait de Charles-Quint un pape, et de Sixte- Quint un empereur. Mais il récite le grand monologue du tombeau, dans Hemani, ou Y Expiation de Victor

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Hugo. « Ça n'a que trois cent quatre-vingt-six vers, c'est pas si long que ça. » — Il a ses idées sur le répertoire qu'il voit jouer au Théâtre-Français. Victor Hugo lui plaît mieux que Corneille et Racine, parce que, dit-il, a les personnages sont plus nature; ils agissent plus comme on ferait soi-même. » Athalie lui semble emb... nuyeux, bien que ce soit o un gosse qu'est l'intrigue » ; mais c'est le pof j me de prédilection de Monsieur l'abbé : cela suffit.

Bob a ses mauvais jours : son humeur s'aigrit, son caractère fait des siennes. Il a le propos agressif et l'impertinence naturelle. Il manque d'égards, comme il manque de tenue, et parce que le respect a ça conrpliquetout. » Il aime « Tair insolent » chez les autres, et il en use pour son compte. Ces jours-là, Monsieur l'abbé n'en est plus maître : Bob rompt en visière, b»ve l'étendard, fredonne en guise de Marseillaise un couplet de Jean Richepin :

Où quej'vas? Ça vous regarde pas.

J'vas où que j'veux, loin d'où que j'suis ; ("est à coté, tout près d'Ià-bas.

Mon pif marche d'vant, et j'ie suis.

Que penser de Bob et de Loulou, en somme? Plus de mal que de bien, surtout si l'on tient compte de ce goût de curiosité malsaine, de questions indiscrètes et scabreuses, qui (ait qu'à chaque moment, avec ou sans conscience, Bob et Loulou côtoyent l'abîme et frôlent le précipice. Ces gamins-là font trembler. « Fleurs

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de décadence, types fin de siècle, • me souffle à l'oreille quelqu'un d'expert. C'est mon avis. Mais quel peintre que Gyp 1 Un seul reproche à lui faire. Pourquoi ne pas donner huit ans à Loulou et quinze à Bob? On les marierait vers 1905 ; cela serait drôle.

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