LA TRIBU DES INFORTUNES
Tout ceci, c'est l'histoire de l'enfant heureux. A peine quelques ombres dans son ciel. Il faut aborder le côté sombre du sujet, et, du foyer où tout rit, où tout chante, passer sous le toit où l'on pleure.
Hugo n'y manque pas. Son âme est pleine de miséricorde pour les infortunés. Tout ce qui pâtit, les faibles, les délaissés, les opprimés, ont droit à sa pitié : à plus forte raison les victimes innocentes que leur âge livre sans défense aux coups du sort.
Tantôt il les choisit sur le trône : Louis XVII, le roi de Rome; nous connaissons ces deux jeunes et touchantes figures.
Le plus souvent dans la vie privée. Jamais il ne s'arrête devant une pauvre demeure visitée par le deuil, sans y jeter un regard de compassion. Et que de misères il y découvre ! Que de peintures navrantes il en rapporte ! Que de questions douloureuses expirent sur ses lèvres ! Il faut détacher quelques pages de ce lugubre poème de la misère et de la faim. Elles ne sont pas écrites seulement pour le charme de l'imagination ; l'art est ici la chose secondaire. Sentir les maux d'autrui, concevoir un grand désir de les soulager, voilà ce qui doit résulter de cette lecture. Elle est d'une morale hu-
maine et vraiment suggestive ; l'égoïsme le plus enraciné n'y résiste pas.
Première scène : Il s'agit d'un groupe de petits abandonnés, rencontrés sur une route, en pleine campagne fleurie, sous un beau ciel que le soleil éclaire :
Après avoir donné son aumône au plus jeune,
Pensif, il s'arrêta pour les voir. — Un long jeûne
Avait maigri leur joue, avait flétri leur front.
Ils s'étaient tous les quatre à terre assis en rond,
Puis s'étant partagé, comme feraient des anges,
Un morceau de pain. noir ramassé dans nos fanges,
Us mangeaient, mais d'un air si morne et si navré,
Qu'en les voyant ainsi toute femme eût pleuré.
C'est qu'ils étaient perdus sur la terre où nous sommes,
Et tout seuls, quatre enfants, dans la foule des hommes !
Oui, sans père ni mère, et pas même un grenier ;
Pas d'abri ; tous pieds nus, excepté le dernier,
Qui traînait, pauvre amour, sous son pied qui chancelle,
De vieux souliers trop grands, noués d'une ficelle.
Ils errent de hameau en hameau, demandant leur pain, et chantant leur chanson. Mais quelle chanson, hélas! La misère morale éclipse ici la misère physique, et c'est un attentat de l'homme sur l'enfant qui, dernier trait du tableau, porte la pitié à son comble:
Ils errent. Le petit, sous sa pâleur malsaine, Chante, eans la comprendre, une chanson obscène, Pour faire rire, hélas ! — lui qui pleure en secret, — Quelque immonde vieillard au seuil d'un cabaret ; Si bien que quelquefois, du bouge qui s'égaye, Il tombe à leur faim sombre une abjecte monnaie, Aumône de l'enfer que jette le péché, Sou hideux sur lequel le démon a craché !
Autre groupe encore : ce sont les victimes du travail prématuré, les petits garçons et les petites filles saisis trop tôt par l'usine, et flétris par elle dans leur santé, leur jeunesse, leur pureté.
Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ?
Ces doux êtres pensifs que la lièvre maigrit?
Ces filles de huit ans qu'on voit cheminer seules ?
Ils s'en vont travailler quinze heures sous des meules ;
Ils vont de l'aube au soir faire éternellement
DaDsla même prison le même mouvement....
Jamais on ne s'arrête et jamais on ne joue ;
Aussi quelle pâleur! la cendre est sur leur joue.
Il est à peine jour, ils sont déjà bien las.
Ils ne comprennent rien à leur destin, hélas !
Ils semblent dire à Dieu : « Petits comme nous sommes,
Notre Père, voyez ce que nous font les hommes. »
Et le penseur, suivant son idée, nous montre dans ces enfants trop tôt et trop durement asservis à la loi du travail physique, des générations épuisées, des corps rachitiques, des cerveaux obscurcis. Il maudit , lui l'homme de lumière*, lui l'apôtre du progrès, ce faux et barbare progrès — « qui se sert d'un enfant ainsi que d'un outil », et qui donne « une âme à la machine et la retire à l'homme. »
Mystérieux pouvoir de la muse, vertu efficace des beaux vers: la voix du poète a été entendue. Une société humaine et généreuse, comme est la nôtre, a pris pitié de ces petits. Des lois ont été votées, des décrets rendus, une organisation administrative créée pour assurer le respect et l'affranchissement de l'enfance . Aujourd'hui une limite est tracée. L'enfant ne peut
être mis au travail avant l'âge des forces déjà venues ; ce travail ne peut excéder un nombre d'heures calculées selon ses forces ; le travail de nuit est interdit. L'instruction du petit ouvrier est assurée (1).
A quoi songeait donc Platon lorsqu'il exilait le poète du territoire de sa République ? La poésie, lorsqu'elle s'inspire, comme c'est le cas, des sentiments de justice et de bonté sociales, devient l'âme du progrès, la mère des grandes réformes morales, l'éducatrice d'une nation.
C'est l'honneur de Victor Hugo que son œuvre appelle, justifie de pareils commentaires, et ce qui permet de goûter ce mérite insigne avec plénitude, c'est que la vue du mal et le sentiment des souffrances endurées ne lui inspirent pas d'amère et sombre colère. Ses larmes sont saines et fécondes, c'est une semence de pitié, ce n'est jamais une provocation à la révolte ou à la haine, encore moins une profession de foi pessimiste.
Tout au plus un doute, sous forme de question hésitante et douloureuse, se glisse t-il par exception sous sa plume. Une fois, par exemple , passant près d'une pauvre chaumière, habitée par une mère et ses quatre enfants , il entend des sanglots, pousse la porte et entre. Un spectacle lugubîe s'offre à lui :
(1) Lois et décrets sur le travail des enfants daDS les manufactures; sur l'inspection des enfants assistés, sur l'inspection des manufactures, etc. — Lois (en discussion) sur les enfants moralement abandonnés, — toute une œuvre de prévoyance humaine et de sauvegarde sociale, qu'on ne saurait trop rappeler, encourager, bénir.
Les quatre enfants pleuraient et la mère était morte. Morte, laissant les pauvres petits sans secours et sans pain, et personne pour les assister. Et le poète, ébranlé dans sa foi, s'écrie :
Dieu! pourquoi l'orphelin dans ses langes funèbres
Dit -il : a J'ai faim ! » L'enfant, n'est-ce pas un oiseau ?
Pourquoi le nid a-t-il ce qui manque au berceau ?
poète, le berceau a tout ce qui entoure le nid, et il Ta par surcroit. Et qui le lui donne ? La charité, la charité si bien chantée par vous et nulle part plus belle, nulle part plus touchante que lorsqu'elle prend souci des petits enfants. Et vous-même l'avez dit en vers immortels : « Rien n'est plus beau sur la terre, — Rien n'est plus grand sous les cieux , »
Lorsque, réchauffant leurs poitrines Entre ses genoux triomphants, Elle tient dans ses mains divines Les pieds nus des petits enfants...
Oh ! voilà surtout ceux qu'elle aime !
Faibles fronts, dans l'ombre engloutis, Parés d'un triple diadème, Innocents, pauvres et petits !
Ils sont meilleurs que nous ne sommes.
Elle leur donne en même temps Avec le pain qu'il faut aux hommes Le baiser qu'il! faut aux enfants.
Le soir, au seuil de sa demeure, Heureux celui qui sait encor
Ramasser un enfant qui pleure, Comme un avare un sequin d'or !
Le vrai trésor rempli de charmes, C'est un groupe pour vous priant D'enfants qu'on a trouvés en larmes Et qu'on a laissés souriant.
Images et pensées, tout nous plait dans ces vers qui semblent le fruit naturel d'une terre d'où est sorti saint Vincent de Paul.
Il y a des degrés dans l'élégie : la pauvreté, la souffrance de l'enfant, c'en est le premier ; sa mort esl le degré suprême. Ce deuil nous frappe tous et en plein cœur. On dirait que l'ordre universel en soit troublé, et que ce fait accuse la providence de Dieu en défaut. C'est la seule douleur qui exclue la résignation et fasse pardonner une défaillance de la volonté, un accès de révolte contre la loi de l'existence :
Que te sert d'avoir pris cet enfant, ô Nature ? N'as-tu pas Les oiseaux peints de mille couleurs, Les astres, les grands bois, le ciel bleu, l'onde amère ? Que te sert d'avoir pris cet enfant à sa mère, Et de l'avoir caché sous des touffes de fleurs ?
Pour cet enfant de plus, tu n'es pas plus peuplée, Tu n'es pas plus joyeuse, ô Nature étoilée, Et le cœur de la mère en proie à tant de soins, Ce cœur où toute joie engendre une torture, Cet abîme aussi grand que toi-même, ô Nature, Est vide et désolé pour cet enfant de moins.
Personne mieux que Victor Hugo n'a dépeint l'angoisse des mères en ces heures douloureuses. Son
vers se fait tragique, dramatique au dernier point pour rendre le tumulte de la première heure, l'effarement de Târne, bientôt ressaisie par d'âpres colères. Sa pitié pénètre alors jusqu'à des profondeurs où la muse antique, la muse de Sophocle et d'Euripide n'était point descendue. Elle remonte au jour avecdes paroles de consolation d'une douceur ineffable. Les mères affligées qui lisent ces poèmes en sont successivement déchirées et guéries. Elles revivent leur douleur, et leur douleur est soulagée.
Un poème entre tous offre ce double caractère ; il est intitulé Le Revenant : deux fois touchant, soit qu'il donne cours aux larmes, soit qu'il les apaise.
L'histoire est des plus simples. 11 s'agit d'une jeune femme que le poète a connue à Blois, et dont la maison touchait à celle de son père :
Elle avait tous les biens que Dieu donne ou permet. On l'avait mariée à l'homme qu'elle aimait.
Elle eut un fils; ce fut une ineffable joie.
Tableau de cette joie, de ce premier bonheur maternel, si confiant et si vif, parce qu'il ne connaît pas encore l'amertume de la déception :
Ce premier-né couchait dans un berceau de soie ;
Sa mère l'allaitait; il faisait un doux bruit
A côté du chevet nuptial ; et, la nuit,
La mère ouvrait son âme aux chimères sans nombre.
Pauvre mère! et ses yeux resplendissaient dans l'ombre,
Quand, sans souffle, sans voix, renonçant au sommeil,
Penchée, elle écoutait dormir l'enfant vermeil.
Voilà (nous le connaissons) l'âge d'or de l'amour maternel, l'ère du berceau. Le second âge est quand l'enfant quitte les langes, s'essaie au mouvement, à la parole, à la vie active.
Il grandit. Pour l'enfant , grandir c'est chanceler. Il se mit à marcher, il se mit à parler, Il eut trois ans : doux âge où déjà la parole, Comme le jeune oiseau, bat de l'aile et s'envole.
Dialogue charmant de la mère et de l'enfant, délicieux babil qui est le langage même de la félicité naïve et qui se croit éternelle.
Et, femme heureuse, et mère au regard triomphant, Elle sentait son cœur battre dans son enfant.
Fragile bonheur ! il suffit d'un souffle pour le renverser ; voilà le deuil entré dans la maison. Le croup, « monstre hideux, épervier des ténèbres, d a saisi Tenlant à la gorge.
noire maladie !
De l'air par qui l'on vit sinistre perfidie !
Qui n'a vu se débattre, hélas ! ces doux enfants
Qu'étreint le croup féroce en ses doigts étouffants !
L'enfant expire : deuil sans nom. Contrairement à ce qui a lieu dans la plupart des poèmes, ici la peinture de l'adversité tient moins de place que celle des jours heureux : le poète recule devant l'œuvre ; seulement quelques vers heurtés, coupés comme des sanglots:
Une mère, un père, la douleur,
Le noir cercueil, le front qui se heurte aux murailles, Les lugubres sanglots qui sortent des entrailles, Oh î la parole expire où commence le cri ; Silence aux mots humains !
Le père a pour lui de pouvoir pleurer : les larmes soulagent et' détendent. La mère « au cœur meurtri » reste, durant trois mois, immobile, muette, l'œil fixe, regardant toujours le même angle du mur, l'angle où s'abritait le petit berceau, maintenant vide et silencieux :
Elle ne mangeait pas ; sa vie était sa fièvre ;
Elle ne répondait à personne ; sa lèvre
Tremblait ; on l'entendait avec un morne effroi
Qui disait à voix basse à quelqu'un : « Rends-le-moi ! i>
Trois mois de cette souffrance morne ne peuvent rassasier sa douleur. Enfin, Dieu a pitié d'elle. Elle devient mère une seconde fois. Triste maternité : la pauvre femme ne peut détacher sa pensée de son « doux endormi. » Il lui semble qu'il l'accuse et lui fait reproche :
ce On m'oublie, un autre a pris ma place ;
Ma mère l'aime, et rit ; elle le trouve beau,
Elle l'embrasse, et moi je suis dans le tombeau. ».
Le jour de la naissance arrive : • C'est un garçon ! » s'écrie le père, plus facilement consolé.
Mais le père était seul joyeux dans la maison, La mère restait morne, et la pâle accouchée,
LE RÈCxNE DE L'ENFANT: 47
Sur l'ancien souvenir tout entière penchée,
Rêvait; on lui porta l'enfant sur un coussin;
Elle se laissa faire et lui donna le sein.
Et tout à coup, pendant que farouche, accablée,
Pensant au fils nouveau moins qu'à l'âmè envolée,
Hélas ! etsongeant moins aux langes qu'au linceul,
Elle disait : « Cet ange en son sépulcre est seul ! »
— doux miracle ! mère au bonheur revenue ! —
Elle entendit, avec une voix bien connue,
Le nouveau-né parler dans l'ombre entre ses bras, .
Et tout bas murmurer : « C'est moi! Ne le dis pas. »
Où donc Victor Hugo a-t-il puisé cette science de la douleur maternelle? Qui lui donna le pouvoir de lire à cette profondeur dans les âmes féminines ? L'adversité, ses propres épreuves, son propre deuil.
L'homme est un apprenti, la douleur est son maître,
a dit Alfred de Musset. Hugo l'éprouva entre tous.
On sait l'effroyable catastrophe qui fondit un jour sur sa famille et fit, en un clin d'œil, deux places vides à son foyer.
C'était à Villequier, au bord de la Seine, au pied d'un des plus riants coteaux que ce fleuve arrose, en face d'un site renommé parmi tant d'autres sites qui font l'orgueil de la campagne normande. Maison, domaine, famille, tout était en fête, tout célébrait le mariage de Léopoldinellugo avec l'époux de son choix.
Le couple des jeunes mariés était parti en chantant pour une promenade sur l'eau. C'était l'heure où le flot marin venu du Havre monte dans le. lit du fleuve
48 LE RÈGNE DE l'kNFANT.
et fait sentir jusqu'à Rouen sa puissance. Le choc fut trop fort pour la barque qui les portait, et les deux jeunes gens périrent, presque sous les yeux de leurs proches, impuissants à les secourir. Les deux cadavres furent rejelés à la rive, enlacés aux bras l'un de l'autre. Le plus fort n'avait pas voulu se sauver seul ; la première marque de son amour fut de se sacrifier pour sa jeune compagne.
De cette terrible aventure sont sorties quelques-unes des plus belles élégies qui soient en aucune langue. Le père en deuil vit tout entier dans le souvenir de sa fille. Il la revoit enfant, alors qu'elle lui appartenait toute et semblait l'âme heureuse de sa maison, la lumière de sa vie. Comme la mère de tout à l'heure, il l'entend, il lui parle, il croit, illusion douloureuse, que c'est elle et qu'elle va venir se jeter dans ses bras :
Oh ! que de fois j'ai dit : « Silence ! elle a parlé 1 Tenez, voilà le bruit de sa main sur la clé ! Attendez, elle vient ! laissez-moi, que j'écoute, Car elle est quelque part dans ma maison sans doute.
Illusion que dissipe en un clin d'œil la cruelle réalité. Il n'importe. Par la porte entrebâillée du souvenir entrent, comme un rayon de lumière, les images du passé. Et le poète se complaît dans ses chères visions, quitte à les payer bientôt par une rançon de larmes nouvelles.
Connaissez-vous sur la colline Qui joint Montlignon à Saint-Leu,
Une terrasse qui s'incline
Entre un bois sombre et le ciel bleu ?
C'est là que nous vivions. — Pénètre, Mon cœur, dans ce passé charmant ! — Je -l'entendais sous ma fenêtre Jouer le matin doucement.
Elle courait dans la rosée, Sans bruit, de peur de m'é veiller; Moi je n'ouvrais pas ma croisée, De peur de la faire envoler...
Je toussais, on devenait brave ; Elle montait à petits pas, Et me disait d'un air très grave :
« J'ai laissé les enfants en bas. »
Arrive un temps où cette douleur s'apaise, où le père soutient la vue des lieux assombris par deux morts prématurées, où il revient à Villequier écrire, pleurer ces vers qui portent en titre le nom même du douloureux domaine : plainte où la résignation mêle sa douceur attristée, espèce de murmure qui est au cri de l'âme révoltée sous le premier choc, ce qu'est au premier déchaînement de la tempête, le bruit confus de l'Océan qui se retire.
Je veux transcrire les derniers vers de cette profession de foi inspirée par la douleur : lorsqu'un poète a trouve de si beaux chants pour nous émouvoir sur les malheurs d'autrui, il est juste qu'à ses propres malheurs nousne mesurions pas notre tempset nos larmes :
Hélas 1 vers le passé tournant un œil d'envie, Sans que rien ici-bas puisse m'en consoler,
Je regarde toujours ce moment de ma vie Où je l'ai vue ouvrir son aile et s'envoler !
Je verrai cet instant jusqu'à oe que je meure ;
L'instant, pleurs superflus ! Où je criai : a L'enfant que j'avais tout à l'heure,
Quoi donc! je ne l'ai plus ! »
Ne vous irritez pas que je sois de la sorte, mon Dieu, cette plaie a si longtemps saigné ! L'angoisse dans mon âme est toujours la plus forte, Et mon cœur est soumis mais non pas résigné....
Voyez-vous, nos enfants nous sont bien nécessaires, Seigneur ; quand on a vu dans sa vie, un matin, Au milieu des ennuis, des peines, des misères, Et de l'ombre que fait sur nous notre destin,
Apparaître une enfant, tête chère et sacrée,
Petit être joyeux ; Si beau qu'on a cru voir s'ouvrir, à son entrée,
Une porte des cieux ;
Quand on a vu, seize ans, de cet autre soi-même Croître la grâce aimable et la douce raison, Lorsqu'on a reconnu que cet enfant qu'on aime Fait le jour dans notre âme et dans notre maison,
Que c'est la seule chose ici- bas qui persiste
De tout ce qu'on rêva, Considérez que c'est une chose bien triste
De le voir qui s'en va.
FIGURES EPIQUES.
Victor Hugo n'est point encore là tout entier.
Il est dans la nature de ce puissant génie de sortir de lui-même, de quitter l'ordre des sentiments personnels, pour pénétrer dans l'âme d'autrui, revêtir des caractères et des passions dramatiques, et peindre à grands traits des ligures qui n'ont plus rien de commun avec sa propre nature.
Chez lui, le poète d'épopée n'est pas inférieur au poète lyrique.
La Légende des siècles est une succession de petits poèmes dont quelques-uns nous transportent aux temps de la chevalerie. Les hommes bardés de fer que l'auteur met en scène sont les frères des preux de Charlemagne, tels que les trouvères les ont chantés. Mais s'ils en portent l'armure, s'ils en parlent souvent le langage, ils ont en eux quelque chose de plus généreux et de plus profond ; à chaque instant leurs sentiments et leurs passions sonnent le dix-neuvième siècle.
Au premier rang des devoirs de la chevalerie, nous l'avons vu dans un précédent volume, sont inscrits le respect de l'enfance, la protection de sa faiblesse, la sauvegarde de ses droits. Hugo s'empare de cetélément épique etle met en œuvre avec une rare puissance. Nous
allonsdonc voir, dans une nouvelle série de tableaux, se succéder des personnages d'enfants, les uns victimes de la force brutale et sans frein, les autres affranchis de la servitude ou sauvés de la mort par la force équitable et respectueuse du droit. Victor Hugo n'est pas moins vrai, pas moins pathétique, pas moins intéressant dans ces peintures du monde légendaire, qu'il ne Ta été dans la représentation de la vie réelle. Il ne reste pas moins fidèle à la doctrine du bien supérieur au mal, pas moins affamé d'idéal et de beauté morale : c'est l'immortel honneur de sa poésie.
En premier lieu, voici Nuno, le petit roi de Galice. Il a quinze ans. Son âge tendre et son bras débile le rendent peu propre à régner sur les peuples d'Asturie, aux sombres jours du neuvième siècle. Pourtant il est l'héritier du sang. Son père, don Garcie, l'aîné de onze frères, tâche d'intéresser à lui les oncles de l'enfant. Comme il se sent près de mourir, il les mande, supplie « leur honneur, leur sang, leur cœur, leur foi, » et leur recommande « ce faible enfant, leur roi. »
Vaine supplication ; les dix chefs convoitent ardemment l'héritage du jeune prince ; sitôt que le roi a rendu le dernier soupir, ils mettent la main sur Nuno et ne dissimulent pas leurs sinistres desseins :
De quoi sont-ils joyeux ? D'un exploit. Cette nuit,
Se glissant dans la ville avec leurs gens, sans bruit,
Avant l'heure où commence à poindre l'aube grise,
Ils ont dans Compostelle enlevé par surprise
Le pauvre petit roi de Galice. Nuno.
Les loups sont là, pesant dans leurs griffes l'agneau.
En cercle près du puits, dans les champs d'herbe verte, Cette collection de monstres se concerte.
Le pauvre petit roi souffre et se plaint :
Son front triste est meurtri d'un coup de gantelet. En partant on l'avait lié sur un mulet :
Grave et sombre, il a dit: « Cette corde me blesse, d On l'a fait délier, dédaignant sa faiblesse.
La délibération commence sur le sort final du prisonnier : l'heure de la sieste fait la solitude autour d'eux :
On discute, en baissant la voix avec mystère, Trois avis : le cloîtrer au prochain monastère, L'aller vendre à Junaph, prince des Sarrasins, Le jeter simplement dans un des puits voisins.
Alerte! un cavalier se montre sur la route poudreuse et déserte.
Le cavalier qui passe est habillé de fer ; Il vient par le sentier du côté de la mer; Il entre dans le val, il franchit la chaussée ; Calme, il approche ; il a la visière baissée.
La vue de cette « bande aventurière » ne lui dit rien de bon. Toutefois il allait passer outre, quand il aperçoit l'enfant. Son devoir de chevalier l'oblige à prendre la défense de la petite victime :
Alors il marcha droit vers eux, mit pied à terre, Et grave, il dit : « Je sens une odeur de panthère,
Comme si je passais dans les monts de Tunis ; Je vous trouve en ce lieu trop d'hommes réunis. Fait-on le mal ici, par hasard ? Je soupçonne Volontiers les endroits où ne passe personne. Qu'est-ce que cet enfant et que faites-vous là? »
Don Pacheco, l'un des dix frères, répond par un éclat de rire. '< Un rire si bruyant qu'un vautour s'envola. » Il avoue cyniquement le projet arrêté de faire disparaître Nuno. A quoi le chevalier mystérieux répond en abaissant sa visière :
« Je m'appelle Roland, pair de France, » dit- il.
A ce nom, symbole de justice et de loyauté, Tainé des frères, le diplomate de la bande, don Ruy, surnommé le Subtil, croit prudent de parlementer. Il montre leurs forces (ils sont dix), la contrée escarpée et déserte (c'est une gorge dans la Sierra), et termine par ce conseil émis sur un ton de feinte bonhomie :
Bon Roland, votre nom est venu jusqu'à nous.
Nous sommes des seigneurs bienfaisants et très doux, Nous ne voudrions pas vous faire de la peine, Allez-vous-en. Parfois la montagne est malsaine ; Retournez sur vos pas, ne soyez pas trop lent, Retournez.
— Décidez mon cheval, dit Roland; Car il a l'habitude étrange et ridicule * De ne pas m'obéir quand je veux qu'il recule.
Les Infants se consultent tout bas, et don RUy reprend la parole. Cette fois, le Subtil essaie de séduire
yk LE RÈGNE DE i/ENFANT. 55
Roland. Ne pouvant l'intimider, il s'efforce d'exciter en lui la convoitise. Au nom de ses frères, il lui offre sa part des dépouilles, deux seigneuries, dont il deviendra maître et seigneur, le tout en bonne et due forme.
« Il ne vous reste plus qu'à nous tendre la main. Nous avons de la cire, un prêtre, un parchemin, Et pour que Votre Grâce en tout point soit contente, Nous allons vous signer ici votre patente ; C'est dit. — Avez- vous fait ce rêve? d dit Roland. Et présentant au roi son beau destrier blanc : « Tiens, roi ! pars au galop, hâte-toi, cours, regagne Ta ville, et saute au fleuve, et passe la montagne, Va! » — L'enfant roi bondit en selle éperdurnent, Et le voilà qui fuit sous le clair firmament, A travers monts et vaux, pâle, à bride abattue : « Ça, le premier qui monte à cheval, je le tue, » Dit Roland. — Les Infants se regardaient entre eux, Stupéfaits. Et Roland : « Il serait désastreux Qu'un de vous poursuivît cette proie échappée ; Je ferais deux morceaux de lui, d'un coup d'épée, Comme le Duero coupe Léon en deux. »
Et pendant qu'il parlait, à son bras hasardeux , La grande Durandal brillait toute joyeuse.
Roland s'adosse au tronc robuste d'une yeuse, Criant : « Défiez-vous de l'épée : elle mord ! »
Le combat s'engage et a Durandal travaille. » Dix contre un ; mais cet unique, c'est Roland. Des bandits, les uns mordent la poussière, les autres gagnent au pied, font retraite sur la route, « montrant de loin leurs coutelas. » Et Roland, dont la lame s'est brisée,
Les chassait devant lui parmi les fondrières ; Et n'ayant plus d'épée, il leur jetait des pierres.
Pendant ce temps, le petit roiNuno dévorait l'espace au galop du bon cheval de Roland :
Par moments, frémissant et ravi,
L'enfant se retournait, tremblant d'être suivi, Et de voir des hauteurs du monstrueux repaire Descendre quelque frère horrible de son père. Comme le soir tombait, Compostelle apparut ; Le cheval traversa le pont de granit brut Dont saint Jacque a posé les premières assises. Les bons clochers sortaient des brumes indécises ; Et l'orphelin revit son paradis natal.
Il met pied à terre devant le crucifix de granit qui domine le pont, et devant la madone qui se dresse à côté, et, désormais sauvé, il adresse à Dieu une fervente prière. Elle est belle cette prière, bien que d'une portée un peu supérieure à l'âge et à l'intelligence d'un enfant. Mais n'oublions pas que nous sommes dans le monde épique, monde supérieure celui de la réalité, et puisque la légende autorise le grossissement des forces physiques, pourquoi n'autoriserait-elle pas aussi bien celui des forces morales ? On aime à sentir de grands cœurs sous ces grandes armures.
Donc la rencontre du « paladin de France, » la simplicité de son héroïsme, cette magnanimité qui lui est naturelle ont frappé l'enfant. Une lumière s'est faite dans son âme ; l'acte de justiceaccompli par Roland n'a pas eu pour unique conséquence de sauver une existence humaine et d'empêcher un crime : il a donné naissance à une conscience d'homme. Le petit prince sent avec énergie la révélation du beau et du bien ; le
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devoir, le grand devoir de justice et d'amour, inscrit sa claire notion au fond de cette jeune âme royale. Voilà ce qu'il exprime avec force dans sa prière, digne de l'âge viril :
« Vous m'êtes apparu dans cet homme, Seigneur!
J'ai vu le jour, j'ai vu la foi, j'ai vu l'honneur,
Et j'ai compris qu'il faut qu'un prince compatisse
Au malheur, c'est-à-dire, ô Père, à la justice.
Madame Marie, 6 Jésus, à genoux
Devant le crucifix, où vous saignez pour nous,
Je jure de garder ce souvenir et d'être
Doux au faible, loyal au bon, terrible au traître,
Et justeet 6ecourable à jamais, écolier
De ce qu'a fait pour moi ce vaillant chevalier. »
Et la petite princesse lsora et le marquis Fabrice, quelles adorables figures, Tune d'enfant, l'autre d'aïeul ! Le poème dont ils sont les héros est la contre-partie du Petit roi de Galice. Dans ce dernier, le bon droit triomphe ; il succombe dans l'autre, mais non pas sans être vengé.
Isora est restée orpheline, et son unique protecteur est son grand-père, le marquis Fabrice d'Albenga :
Et l'enfant a cinq ans, et l'aïeul quatre-vingts.
Tous deux, Taï'eul et la petite-fille, vivent à l'abri, derrière les hautes murailles de la forteresse de Final, « sur qui veille une garde fidèle. » Et la forteresse s'élève
Tout au bord de la mer de Gênes, sur un mont Qui jadis vit passer les Francs de Pharamond.-
Le vieux Fabrice est l'honneur de sa race et de son temps ; mais, en deuil de ses enfants, un seul amour lui reste au cœur, celui de la petite Isora :
Ce vieillard, c'est un chêne adorant une fleur. A présent, une enfant est toute sa famille.
11 la regarde, il rêve et dit : « C'est une fille, Tant mieux! » étant aïeul du côté maternel.
Sa journée se partage entre ses devoirs de chevalier et ceux d'aïeul. Aux premiers les heures du matin et de la journée, aux seconds les heures du soir. C'est lui qui conduit l'enfant à la chapelle du doirjon pour y faire sa prière. La main qui tremble aide le pas qui chancelle.
Ils vont sous les portails et le long des piliers Peuplés de séraphins mêlés aux chevaliers ; Chaque statue, émue à leur pas doux et sombre, Vibre, et toutes ont l'air do saluer dans l'ombre Les héros le vieillard, et les anges l'enfant.
Cependant, la forteresse de Final est réputée pour cacher dans ses flancs de pierre un riche trésor, amassé par Othon, fils de Witikind, et grossi, depuis la mort du fondateur, par la prévoyance ou l'avarice de ses descendants. Splendide amas de richesses !
Le trésor, quand du coffre on détache les boucles, Semble, à qui l'entrevoit, un rêve d'escarboucles ! Le trésor est muré dans un caveau discret, Dont le marquis régnant garde seul le secret, Et qui fut autrefois le puits d'une sachette . Fabrice maintenant connaît seul la cachette.
Ratbert, roi d'Arles, espèce de bandit couronné qui s'arroge le titre usurpé d'Empereur, entend parler de ce dépôt 'merveilleux, accru d'âge en âge. Il brûle de mettre la main sur cette proie. L'heure est propice : une enfant de cinq ans, un vieillard de quatrevingts ne doivent pas être difficiles à vaincre ou à tromper.
Un matin, les portiers de Final annoncent l'arrivée d'un messager de Ratbert, porteur d'une lettre :
Ratbert écrit qu'avant de partir pour Tarente,
Il viendra visiter Isora, sa parente,
Pour lui baiser le front et pour lui faire honneur.
A son message, le rusé Ratbert a joint un don, un don bien capable de lui gagner le cœur du vieillard et de la fillette : — c c'est un grand chariot plein de jouets d'enfant. » Résistez donc à de pareilles amorces! a Isora bat des mains, avec des cris de joie. » L'allégresse gagne le vieux Fabrice lui-même :
Qu'il soit le bienvenu ! Bas le pont ! bas les chaînes ! Dit le marquis ; sonnez la trompe et l'olifant ! Et fier de voir qu'on traite en reine son enfant, La joie a rayonné sur sa face loyale.
Pourtant, présage sinistre, un corbeau centenaire, volant au-dessus de sa tête, a, sur la lettre de Ratbert, tandis qu'il la lisait, fait passer l'ombre de ses ailes. Ce même soir, le serviteur chargé d'entretenir la lampe dans le caveau mortuaire des marquis de Final,
ayant regardé les statues de pierre du dernier marquis et de sa femme, avait pâli de terreur,
Car il avait cru voir
Que ces deux fronts, tournés vers la voûte au fond noir,
S'étaient subitement assombris sur leur couche,
Elle ayant l'air plus triste, et lui l'air plus farouche.
Mais le vieux Fabrice est trop loyal pour se défier, trop heureux pour s'alarmer. Tout s'apprête donc pour faire accueil au roi d'Arles. On fait la toilette du vieux donjon, on fait la toilette de la petite fille. A cette dernière, le marquis Fabrice assiste et met la main. Fier de la beauté de l'enfant, il veut la voir briller dans tout son lustre : orgueil de grand-père, qui n'oublie pas non plus le cérémonial et le décorum. 11 faut que la petite fille élevée par lui fasse honneur à son instituteur :
Fais-toi belle ; un seigneur va venir ; il e6t bon ; C'est l'empereur ; un roi ; ce n'est pas un barbon Comme nous ; il est jeune, il est roi d'Aile en France ; Vois-tu, tu lui feras ta belle révérence, Et tu n'oublîras pas de dire : Monseigneur.
11 dispute aux suivantes le soin de la vêtir, et tandis qu'il l'habille de sa plus riche toilette, les souvenirs se pressent sur ses lèvres. Isora lui rappelle une autre enfant, et les premières joies de sa paternité lointaine lui gonflent le cœur :
Oh î quand sa mère était toute petite fille, Et que j'étais déjà barbe grise, elle avait
LE RÈGNE DE i/ENFANT. 61
Coutume de venir dès l'aube à mon chevet ; Parfois elle voulait m'attacher mon épée, Et, de la dureté d'une boucle occupée, Ou se piquant les doigts aux clous du ceinturon, Elle riait.
Et lui, pleure à ce souvenir, jusqu'au moment où la vue d'Isoretta le fait de nouveau.sourire, et ses vieilles mains inhabiles cherchent à se rendre utiles dans cette grande œuvre de la toilette enfantine :
Il habillait l'enfant, et, tandis qu'à genoux
Les servantes chaussaient ses pieds charmants et doux.
Et, les parfumant d'ambre, en lavaient la poussière,
11 tenait gauchement la petite brassière,
Ayant plus d'habitude aux chemises d'acier.
Enfin, le moment solennel est venu. Ratbert et son cortège sont entrés dans le château. La confiance du marquis Fabrice ne s'est pas démentie : il a livré toutes les portes. Sans peine donc la trahison consomme son œuvre. La garnison de Final est surprise, désarmée ou massacrée. Voilà Fabrice et Isoretta prisonniers du féroce roi d'Arles. Sans tarder, celui-ci veut savoir où est le trésor.
On amène Fabrice. Ratbert le questionne : peine inutile. Le loyal vieillard refuse de livrer les richesses confiées à sa garde et léguées à sa petitefille. Il reste muet aux questions du roi , muet aux assauts de la torture. Exaspéré, Ratbert donne un ordre :
Tu me braves !
Eh bien ! tu vas pleurer, dit le fauve empereur.
Des archers apportent une civière recouverte d'un linceul. Deux pieds d'enfant sortent des plis du suaire. Sur Tordre de Ratbert, on lève le voile funèbre :
C'est elle ! Isora ! pfile, inexprimable à voir, Etranglée, et sa main crispée, — et cela navre, — Tient encore un hochet, pauvre petit cadavre.
La douleur de Fabrice s'exhale avec énergie. Elle est éloquente, trop éloquente, sommes-nous tenté de dire, et d'une éloquence à la Sénèque, c'est-à-dire prolixe, prodiguant les paroles au préjudice du sentiment. C'était peut-être le cas de se rappeler le mot d'un ancien : a Les grandes douleurs sont muettes. » Des larmes silencieuses coulant des yeux de Fabrice sur le corps de la petite morte n'eussent pas été un tableau sans grandeur, a Silence aux mots humains!... »
Dénoûment de l'affreuse tragédie : Ratbert mande le porte-glaive, et dans le moment où le vieillard se penche sur le front de la morte pour y mettre le dernier baiser, il ordonne de frapper :
Le porte -glaive fit, étant un misérable, Tomber sur l'enfant mort la tête vénérable.
Mais au même moment, tranchée d'un glaive invisible, une autre tête roule sur le pavé, et c'est la tête de
LE RÈGNE DE i/eNFANT. 63
l'infâme Ratbert. Le poème tourne à la légende et se termine par ces vers :
Le glaive qui frappa ne fut pas aperçu ; D'où vint ce sombre coup, personne ne l'a su ; Seulement, ce soir-là, bêchant pour se distraire, Héraclius le Chauve, abbé de Joug-Dieu, frère D'Acceptus, archevêque et primat de Lyon, Etant aux champs avec le diacre Pollion, Vit, dans les profondeurs par les vents remuées, Un archange essuyer son épée aux nuées (1).
Je passe l'ingénieux apologue intitulé la Rose de l'Infante, pour arriver à cette admirable scène des Pauvres gens. C'est encore une petite épopée, mais sur un sujet moderne, dans un cadre de mœurs contemporaines et de sentiments tirés de notre vie présente.
Nous sommes sur le bord de la mer. Un pauvre ménage de pêcheurs vit misérablement du produit incertain de la pêche. Le poète se souvient peut-être du début d'une idylle antique, celle où Théocrite exprime avec tant d'énergie les misères de cette vie passée à fouiller, à combattre, à maudire la mer. Même détresse sous le toit où nous sommes introduits. Seulement, de grec qu'il était dans Théocrite, le tableau est devenu breton :
On distingue un grand lit, aux longs rideaux tombants. Tout près, un matelas s'étend sur de vieux bancs, Et cinq petits enfants, nids d'âmes, y sommeillent. La haute cheminée où quelques flammes veillent,
(1) légende des siècles, la Confiance du marquis Fabrice.
64 LE RfiGNE DE L'ENFANT.
Rougit le plafond sombre, et, le front sur le lit,
Une femme à genoux prie, et songe, et pâlit.
C'est la mère. Elle est seule. Et dehors, blanc d'écume,
Au ciel, aux vents, aux rocs, à la nuit, à la brume,
Le sinistre Océan jette son noir sanglot.
L'homme est en mer. Depuis l'enfance matelot,
Il livre au hasard sombre une rude bataille.
Pluie ou bourrasque, il faut qu'il sorte, il faut qu'il aille,
Car les petit3 enfants ont faim
L'homme est donc à la pêche; les cinq petits dorment à poings fermés; la mère, dans l'attente du retour, passe le temps à remmailler les filets, à prier Dieu.
Ce jour-là, l'homme tarde ; la nuit est noire, la mer mauvaise. Jeanne s'inquiète et songe: hélas 1 son homme est seul, seul dans la petite barque que le grand Océan ballotte,
Seul dans cette âpre nuit ! Seul sous ce noir linceul !
Pas d'aide. Ses enfants sont trop petits. — mère,
Tu dis : « S'ils étaient grands! leur père est seul ! » —
[Chimère!
Plus tard, quand ils seront près du père et partis, Tu diras en pleurant : « Oh ! s'ils étaient petits ! »
N'y tenant plus, Jeanne prend sa lanterne et sa cape, et va voir, sur la grève, « s'il revient, si la mer est meilleure. » Chemin faisan!, elle passe près d'une cabane plus misérable encore que la sienne. Une pauvre veuve de pêcheur l'habite avec ses deux petits enfants. Jeanne la sait malade, et,prise de compassion, pousse la porte. Spectacle lugubre : la mère est morte, morte sans secours :
Près du lit ou gisait la mère de famille,
Deux tout petits enfants, le garçon et la fille,
Dans le même berceau souriaient endormis.
La mère, se sentant mourir, leur avait mis
Sa mante sur les pieds et sur le corps sa robe,
Afin que dans cette ombre où la mort nous dérobe,
Ils ne sentissent plus la tiédeur qui décroît,
Et pour qu'ils eussent chaud pendant qu'elle aurait froid.
Que se passe-t-il dans l'âme de Jeanne? Pourquoi oublie-t-elle le chemin de la grève ? Que cache-telle sous sa cape noire ? Quel doute la tourmente et quelle inquiétude la saisit ? Pourquoi penehe-t-elle un front plus soucieux sur la chaise où elle s'est assise ? Mystère qui s'éclaircira :
La porte tout à coup s'ouvrit bruyante et claire, Et fit dans la cabane entrer un rayon blanc, Et le pêcheur traînant son filet ruisselant, Joyeux, parut au seuil, et dit : a C'est la marine ! »
Longs embrassements et joyeux propos de Fhomme de mer. Après quoi il faut, pour Jeanne, en venir à ce qui la trouble si fort. Quand l'homme a conté ses aveutures, le temps dur, la mer mauvaise, le vent déchaîné, l'amarre rompue et le lilet troué : « Qu'astu fait, toi, pendant ce temps-là • ? demande le marin :
<i Moi ? dit-elle, ah ! mon Dieu ! rien, comme à l'ordinaire, J'ai cousu. J'écoutais la mer comme un tonnerre, J'avais peur. — Oui, l'hiver est dur, mais c'est ég.il. » Alors, tremblante ainsi que ceux qui font le mal, Elle dit : « A propos, notre voisine est morte. C'est hier qu'elle a dû mourir. Enfin, n'importe,
Dans Ja soirée, après que vous fûtes partis.
Elle laisse ses deux enfants, qui sont petits. L'un s'appelle Guillaume et l'autre Madeleine ; L'un qui ne marche pas, l'autre qui parle à peine. La pauvre bonne femme était dans le besoin. »
Que le père de famille, que l'éducateur qui lira ce poème à ses enfants suspende ici, et pour un moment, sa lecture. Qu'il demande aux jeunes auditeurs de prévoir la réponse du marin, qu'il la leur fasse écrire au besoin, chacun transcrivant lui-même ce qu'il lit au fond de son cœur, et, l'épreuve ainsi préparée, qu'on achève le récit tel que Ta conçu le poète : peut-être y aura-t-il quelque profit et quelque saveur morale à procéder de la sorte.
L'homme prit un air grave, et, jetant dans un coin Son bonnet de forçat mouillé par la tempête : « Diable ! diable ! dit-il eu se grattant la tête, Nous avions cinq enfants, cela va faire sept. Déjà, dans la saison mauvaise, on 6e passait De souper quelquefois. Comment allons-nous faire ? Bah ! tant pis ! Ce n'est pas ma faute. C'est l'affaire Du bon Dieu. Ce sont là des accidents profonds. Pourquoi donc a-t-il pris leur mère à ces chiffons ? C'est gros comme le poing. Ces choses-là sont rudes. Il faut pour les comprendre avoir fait ses études. Si petits ! on ne peut pas dire : « Travaillez ! » Femme, va les chercher. S'ils se sont réveillés, Us doivent avoir peur, tout seuls avec la morte. C'est la mère, vois-tu, qui frappe à notre porte ; Ouvrons aux deux enfants. Nous les mêlerons tous. Cela nous grimpera le soir sur les genoux.
Us vivront, ils seront frère et sœur des cinq autres. Quand il verra qu'il faut nourrir avec les nôtres
Cette petite fille et ce petit garçon,
Le bon Dieu nous fera prendre plus de poisson.
Moi je boirai de l'eau. Je ferai double tâche.
C'est dit : va les chercher. Mais qu'as-tu? Ça te fâche ?
D'ordinaire tu cours plus vite que cela.
— Tiens, dit-elle en ouvrant les rideaux, les voilà ! •
Voilà les poèmes qui expliquent et justifient l'empire exercé par Victor Hugo sur l'âme de ses contemporains. 11 s'en dégage plus qu'une vertu poétique. Ils exercent une sorte de contagion bienfaisante, nous font vivement sentir la beauté de l'héroïsme, et en nous faisant aimer le bien, nous rendent moins incapables de l'accomplir.
Et n'est-ce pas ce que M me de Sévigné aimait de toutes les forces de son âme dans le poète de sa jeunesse, dans Corneille, ce peintre par excellence de la grandeur morale ? avec cette différence que le xvii e siècle cherchait cette grandeur surtout en des sujets nobles, en des personnages de haute naissance : le génie de notre siècle démocratique les cherche de préférence dans l'obscurité des existences humbles, au fond des âmes populaires.
Je ne veux pas fermer ce recueil de petites épopées sans en détacher une d'un caractère particulier. C'est une leçon d'humanité donnée à des enfants. Par qui ? Par un pauvre âne; et en faveur de qui ? en faveur d'un crapaud. Le choix des personnages est caractéristique, et l'intention du poète bien marquée.
On a pu voir qu'il s'abstient de prêcher l'enfance. Sauf dans la Prière pour tous, il évite le rôle de moraliste, celui de sermonneur. A lire ses vers, on
croirait l'enfance impeccable. Elle y apparaît comme dans une lumière qui l'enveloppe et la fait resplendir. Son âme est immaculée comme la blanche parure des jours de fête.
Un seul défaut frappe la vue du poète et motive une sévère censure : c'est la cruauté de l'enfant pour les animaux. « Cet âge sans pitié » s'arroge des droits sur certains êtres, les manie comme des jouets, les brise ou les torture. Cruauté innocente la plupart du temps, effet de la curiosité et de l'étourderio plutôt que de la malice, mais qui conduit aux pires conséquences. L'âme s'endurcit avoir souffrir, elle prend le pli de la tyrannie, et après avoir opprimé par jeu, l'enfant opprime par calcul et par méchanceté.
« J'étais petit, j'étais enfant, j'étais cruel, » dit en forme de confession le poète au début de son récit. Et il entre du remords dans son aveu.
Donc un crapaud, attiré hors de sa retraite par la fraîcheur d'un soir d'orage, se traînait sur lebord d'une route. Il regardait le ciel, « bête éblouie. » Un crapaud ! Du fait de sa faiblesse et de sa laideur, c'est une victime désignée d'avance. Un passant écrase celui-ci du pied ; une femme l'éborgne du bout de son ombrelle. Viennent à leur tour quatre écoliers : quelle bonne aubaine pour eux !
Les enfants l'aperçurent
Et crièrent : « Tuons ce vilain animal,
Et puisqu'il est si laid, faisons-lui bien du mal ! »
Et chacun d'eux, riant, — l'enfant rit quand il tue, —
Se mit aie piquer d'une branche pointue,
Elargissant le trou de Pœil crevé, blessant Les blessures, ravis, applaudis du passant ;
Car les passants riaient.
Et les enfants disaient : « Est-il méchant ! il bave. »
Traqué, martyrisé, et rendu plus hideux à mesure qu'il souffre davantage, le crapaud se traîne pourtant jusqu'à l'ornière et s'y laisse glisser dans la boue.
..Et les enfants, avec le printemps sur la joue, Blonds, charmants, ne s'étaient jamais tant divertis. Tous parlaient à la fois, et les grands aux petits Criaient: « Viens voir! Dis donc. Adolphe ! Dis donc, Pierre 1 Allons pour l'achever prendre une grosse pierre...
Comme ils vont exécuter leur projet, arrive une charrette attelée d'un âne « écloppé, maigre et sourd, û La roue de la charrette suivait l'ornière, et le chemin était en pente. Quelle idée surgit dans la tête de nos gamins, et quel raffinement subit de cruauté !
ut Ne mets pas le pavé sur le crapaud. Arrête ! Crièrent-ils. Vois-tu, la voiture descend Et va passer dessus, c'est bien plus amusant. » Tous regardaient.
Soudain, avançant dans l'ornière Où le monstre attendait sa torture dernière, . L'âne vit le crapaud, et triste, — hélas ! penché Sur un plus triste, — lourd, rompu, morne, écorché, Il sembla le flairer avec sa tête basse ; Ce forçat, ce damné, ce patient fit grâce ; Il rassembla sa force éteinte, et, roidissant Sa chaîne et son licou sur ses muscles en sang, Résistant à l'ânier qui lui criait : • Avance ! »
Maîtrisant du fardeau l'affreuse connivence,
Avec sa lassitude acceptant le combat,
Tirant le chariot et soulevant le bât,
Hagard, il détourna la roue inexorable,
Laissant derrière lui vivre le misérable :
Puis sous un coup de fouet, il reprit son chemin.
Alors, lâchant la pierre échappée à sa main,
Un des enfants, — celui qui conte cette histoire,
Sous la voûte infinie à là fois bleue et noire,
Entendit une voix qui lui disait : sois bon !
« l'art d'être grand-pkre, » dernier chapitre de « l'art
d'aimer. »
L'Art d'être grand-père est le titre d'un recueil sans précédent dans notre littérature, ni, sans doute, dans aucune littérature. C'est un délicieux chapitre de Y Art dïaimer.
L'aïeul n'aime pas de la même façon que le père. Au fond de l'amour paternel se fait sentir une sorte de fierté satisfaite. L'âme de l'aïeul, mûri, apaisé parlesannées, est toute douceur, toute tendresse. Le père, en la force de l'âge, a le cœur disputé par d'autres passions : l'ambition, la gloire, l'argent, le souci du pain quotidien. Le foyer domestique est un lieu de repos pour lui ; il ne saurait suffire à l'ardeur çle son être, ni aux devoirs de son âge. L'aïeul est revenu des passions, sorti de la vie active, voué au repos, ami des longs loisirs, enchaîné
à ce coin du feu où sa place est marquée près de celle de l'enfant. Là leur rencontre ; là, entre eux, les longs tête-à-tête ; là, les mystérieuses confidences ; là, les intimes dialogues. Elle est courte la distance qui sépare la lèvre de l'enfant de l'oreille du vieillard courbé. Ils sont faciles à escalader les genoux du patriarche sédentaire. A toute heure, en toute saison, on sait où le trouver. Même absent, son fauteuil inamovible marque sa place, promet son prochain retour.
Quels vagabonds que les parents (je dis les moins volages) auprès de ce bon vieux solitaire qui n'a plus rien à faire qu'à garder, qu'à bercer, qu'à choyer !
Joignez ceci : le père est l'autorité responsable, il a ses droits à maintenir : il lui faut gronder, punir, se fâcher. Il est le justicier. De là des conflits, des résistances.
L'aïeul peut se livrer sans remords aux entraînements de sa tendresse. S'il intervient en temps de crise, c'est comme conciliateur, pour apaiser, surtout pour désarmer. Car c'est un juge volontiers partial. Il est du côté de l'enfant toujours et quand même. S'il gronde, c'est sans sincérité, du bout des lèvres, d'une voix où l'enfant a de bonne heure appris à discerner une infinité de nuances qui toutes conspirent en sa faveur.
Les caractères les plus forts ont subi l'empire de ce sentiment. Louis XIV, que nous connaissons si froid pour son fils, si exigeant sur l'étiquette paternelle, se faisant une sorte d'obligation royale d'imprimer la terreur, Louis XIV commence àdésarmer envers le petit
duc de Bourgogne, et quand celui-ci est fiancé à la jeune duchesse de Savoie, une enfant, le roi veut être des premiers à larecevoir.il se transporte au-devant d'elle jusqu'àMontargis. Chose prodigieuse, unique! il fait trêve à l'étiquette. Dangeau n'en croit passes yeux quand le roil'écarte doucement ducarrosse delapetitedauphine pour être le premier à ouvrir la portière, à donner la main à la royale fiancée, à l'aider à descendre. Et il consigne le fait dans ses annales, avec les propres et mémorables paroles à lui adressées par Sa Majesté, dans cette solennelle circonstance : « Pour aujourd'hui, Monsieur, vous vpulez bien que je fasse votre charge. »
A. la réception qui suit, le roi cède le fauteuil d'honneur à sa petite-fille. 11 se tient devant elle « sur un petit siège. » Dérogation énorme, concession sans précédent! — « Voilà, Madame, lui dit-il, voilà comme il faut que nous soyons ensemble, et que nous soyons en toute liberté. » Louis XIV, grand-père, condescendait à son nouveau rôle : obscurément il en sentit, ce jour-là du moins, les charmantes douceurs :
Oui, devenir aïeul, c'est rentier dans l'aurore ;
Le vieillard gai se prête aux marmots triomphants.
Nous nous rapetissons dans les petits-enfants.
Ces douceurs, Victor Hugo les a goûtées tout le emps de sa vie d'aïeul. Il s'en est rassasié et enivré. Père, il avait l'amour infini de l'enfance. Grand-père, il en a l'idolâtrie.
Oh ! les fils de nos fils nous enchantent !
Les arts l'ont représenté rapprochant de sa tête chenue les fraiches joues et les blonds cheveux de Jeanne etde Georges, ses petits-enfants. (Test dans cette attitude, sous cet aspect , que nous l'aimons et qu'il nous apparaît une dernière fois. Point d'image couronnée de lauriers qui ne soit effacée par cette dernière et familière apparition.
Voilà donc un cycle nouveau de poèmes à la gloire de l'enfance. Voilà de nouvelles stations au pied d'un berceau, le front penché sur une innocente endormie :
Ne la réveillez pas, cela dort une rose.
Jeanne au fond du sommeil médite et se compose
Je ne sais quoi de plus céleste que le ciel.
De lis en lis, de rêve en rêve on fait son miel,
Et l'âme de l'enfant travaille, humble et vermeille,
Dans les songes, ainsi que dans las fleurs l'abeille.
Comme elle sommeille. Elle ignore Le bien, le mal, le cœur, les' sens.
Son rêve est un sentier d'aurore Dont les anges sont les passants.
Son bras, par instant, sans secousse, Se déplace, charmant et pur ; Sa respiration est douce Comme une mouche dans l'azur.
Le regard de l'aube la couvre, Rien n'est auguste et triomphant Comme cet œil de Dieu qui s'ouvre Sur les yeux fermés de l'enfant (1).
(l)Ce6 trois strophes appartiennent aux Chansons des rues et des boit. (Edition Lemerrc, page 246.)
LE BÈGNE DE L'ENF. î\
Au réveil, ce sontdelongues promenades où le grandpère se l'ait le conducteur, le gardien, l'amuseur des petits, ceux-ci tout charmés de l'aventure :
Je prendrai par la main les deux petits enfants. J'aime les bois où sont les chevreuils et les faons, Où les cerfs tachetés suivent les biches blanches, Et se dressent dans l'ombre, effrayés par les branches...
C'est là que je ferai ma lente promenade
Avec le3 deux marmots. J'entendrai tour à tour
Ce que Georges conseille à Jeanne, doux amour,
Et ce que Jeanne enseigne à George. En patriarche
Que mènent les enfants, je réglerai ma marche
Sur le temps que prendront leurs jeux et leurs repas,
Et sur la petitesse aimable de leurs pas.
Ils cueilleront des Heurs, ils mangeront des mûres.
Ce sont des visites au Jardin des plantes, des rencontres avec l'éléphant, Martin Tours, et leurs confrères ; des colloques mémorables, des propos recueillis par un Saint-Simon indiscret, et dignes de prendre place dans les Mémoires secrets de l'enfance. Cela se passe entre M. Cinq-ans, M.Six-ans,et legraveM. Septans :
Les lions, c'est des loups. — C'est très méchant, les bêtes.
— Oui. — Les petits oiseaux, ce sont des malhonnêtes;
Ce sont des sales. — Oui. — Les serpents... — C'est en peau.
— Prends garde au singe, il va te prendre ton chapeau !
— Encore un loup ! — Viens voir l'ours avant qu'on lecouche.
— Joli! — Ça grimpe —
[Regardait l'éléphant)
— Il a des cornes dans la bouche.
— Moi, j'aime l'éléphant, c'est gros. — Allons, venez! Vous voyez bien qu'il va vous battre avec son nez (1).
Tournons le feuillet : nous tombons en pleine querelle de ménage. Oh ! rien de grave : un coup de tête du grand-père, lequel est coutumier du fait. Jeanne ayant mérité le pain sec et le cabinet noir, le grandpère, sournoisement, est allé lui glisser dans l'ombre, quoi ? — un pot déconfitures « contraire aux lois. » Et de là le conflit :
... Tous ceux sur qui, dans ma cité, Repose le salut de la société, S'indignèrent.
Jeanne profite de l'aventure. (Oh ! la finesse des enfants ! ils en revendraient aux diplomates ) Elle s'excuse, fait de belles promesses, enfin défend de son mieux l'inespéré pot de confitures.
Je ne toucherai plus mon nez avec mon pouce, Je ne me ferai plus griffer par le minet.
Promesses perdues ; on est fâché contre elle, et sur la tête du grand-père, incorrigible gâteur d'enfant, tombe uneaverse dereproches: Pas de gouvernement possible avec lui ; plus de règle! L'enfant n'a plus rien qui l'arrête. « Vous démolissez tout ! » Le grand-père baisse le front, se fait petit, convient de ses torts et
(1) Ce que dit le public, Art d'être grand- père, édition Le m erre, p. 60.
lâche ce mot : « Qu'on me mette au pain sec ! — *- Vous le méritez, certe ! On vous y mettra. » Sur quoi, Jeanne, tout bas, rendant miel pour miel et bienfait pour bienfait :
Eh bien ! moi, je t'irai porter des confitures.
Jeux d'un cœur ivre de tendresse, badinages faits d'amour et de déraison : nous ne donnerons pas ces pages pour l'expression de la pure sagesse. Il faut, pour revenir au sérieux du sujet, rappeler que Hugo n'a jamais, plus que dans cet Art d'être grand-père, exprimé le respect de l'enfance : témoin ces vers, qui serviront de conclusion à l'étude de ses poèmes :
Prenez garde à ce petit être ; Il est bien grand, il contient Dieu.
Les enfants sont, avant de naître, Des lumières dans le ciel bleu.
Dieu nous les offre en sa largesse ; Us viennent ; Dieu nous en fait don ; Dans leur rire il met sa sagesse Et dans leur baiser son pardon.
PERSONNAGES DE ROMAN : L'ENFANT A LA GALETTE, L'ENFANT A LA CRUCHE, L'ENFANT A LA MARMOTTE.
On peut s'étonner que l'auteur si précoce d'une Inès de Castro n'ait pas songé, dans sa longue carrière,
à mettre au théâtre des rôles d'enfants. J'ai beau me remémorer les drames de Victor Hugo, j'y trouve des personnages de mères tragiques comme Lucrèce Borgia, des pères à la douleur terrible comme Triboulet, mais de petits enfants, pas un seul. Plus circonspect que Shakspeare, son maître et son modèle, Hugo a reculé peut-être devant les difficultés scéniques de l'entreprise. Peut-être a-t-il pensé que, poète novateur, traité de révolutionnaire, et, comme tel, contesté et combattu, il avait assez d'affaires sur les bras, sans donner à ses adversaires une arme de plus contre son œuvre. Une seule image d'enfant apparaît dans tout le théâtre de Victor Hugo: encore n'est-ce qu'un reflet, une évocation du passé, je ne sais quoi de semblable à un rêve, que Job, le vieux Burgrave, conserve précieusement au fond de sa mémoire, et qu'il en fait sortir aux heures où l'on aime à se repaître de larmes. Paternité octogénaire, et dans laquelle se fondent la tendresse du père et celle de l'aïeul. Encore n'a-t-elle duré qu'un instant. Des mains criminelles ont dérobé l'enfant dans son berceau, et depuis vingt ans, le vieux Job n'est pas consolé. Comme l'A.ndromaque de Virgile, il ne peut voir une créature ayant l'âge, la force, la beauté qu'aurait son fils, sans donner cours à ses souvenirs :
Un fils à ma vieillesse!
Quel don du ciel ! J'allais à son berceau sans cesse. Même quand il dormait, je lui parlais souvent, Car, quand on est très vijux, on devient très enfant. Le soir, sur mes genoux j'avais sa tête blonde...
Je pleure après vingt ans comme à la première heure.
Hélas ! je l'aimais tant ! C'était mon petit roi.
J'étais fou, j'étais ivre, et je sentais en moi
Tout ce que sent une âme en qui le ciel s'épanche,
Quand ses petites mains touchaient ma barbe blanche (1).
Ce qu'il n'a pas osé dans ses drames, Hugo l'a fait, et par surcroit, dans ses romans. Bien que l'imagination soit sa faculté dominante, il y a chez ce poète lyrique un goût d'observation, une habitude d'être attentif qu'on ne s'attend pas à rencontrer. Bien des greffiers ont mis moins de constance et d'exactitude à consigner sur leurs registres les menus faits delà vie quotidienne. De là est sorti le livre posthume de « Choses vues », qui dénote chez son auteur un sentiment très intense de la réalité, un besoin très vif de la reproduire sous sa forme la plus fidèle et la plus précise.
Appliqué aux enfants, ce procédé d'observation produit des résultats remarquables, et, introduit dans le roman, il contribue à créer des personnages dont la physionomie est saisissante de vérité.
Cela paraît d'abord dans un épisode de Notre-Dame de Paris. Notre petit héros s'appelle Eustache. Il est natif de Reims et pour l'heure se trouve avec sa mère, dame Mahiette, en visite à Paris, chez des parents de la ligne maternelle.
Dame Mahiette et deux bonnes commères de ses amies
(1) Les Bur graves, II, 4.
cheminent à travers les rues de la cité pour aller voir une pauvre femme, une recluse, la sachette du Trou-aux- Rats, proche la place de Grève. Chemin faisant, dame Mahiette, dont cette recluse est la payse, raconte son histoire. Triste histoire. La recluse a été jeune, a été belle, a été mère. Elle était folle de son enfant : c'était sa joie, c'était sa vie. On le lui a pris: des égyptiennes sans doute. Dès lors sa pauvre cervelle s'est détraquée. Une pensée unique, absorbante y a fait le vide. La folie y a élu domicile. On l'a enfermée dans le Trou-aux- Rats, espèce de cellule ou de cave qui ne voit le jour que par l'ouverture grillée ouverte au ras du sol. C'est par là que lui arrivent l'air, la lumière, les aliments, quelques paroles de pitié que lui adressent de rares passants, plus souvent des railleries et des insultes. Rarement la sachette écoute, jamais elle ne répond. Comme un animal farouche, elle gît à terre, ramassée sur elle-même, les genoux repliés sous son corps. On la croirait insensible et moribonde, si le feu de son regard n'attestait la fièvre de la vie. Ce regard, il est invariablement dirigé et comme collé sur un objet dont l'ombre vague laisse à peine distinguer la nature et les contours: c'est un soulier d'enfant ; pauvre petite relique qui rappelle à l'infortunée tant de baisers tombés de ses lèvres, tant de caresses venues de ses mains sur les pieds blancs et roses du petit enfant disparu. Ah! ces souliers d'enfant, enveloppe immaculée, idéale, de petits pieds qui n'ont pas encore l'âge de marcher , symbole de faiblesse , d'innocence et de beauté, Victor Hugo, a répandu sur eux le trésor
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de sa poésie , dans une page devenue classique, t Je ne crois pas qu'il y ait rien au monde de plus riant que les idées qui s'éveillent dans le cœur d'une mère à la vue du petit soulier de son enfant, surtout si c'est le soulier de fête, des dimanches, du baptême, le soulier brodé jusque sous la semelle, un soulier avec lequel l'enfant n'a pas encore fait un pas. Ce soulier-là a tant de grâce et de petitesse, il lui est si impossible de marcher, que c'est pour la mère comme si elle voyait son enfant. Elle lui sourit, elle le baise, elle lui parle, elle se demande enfin s'il se peut, en eftet, qu'un pied soit si petit, et, l'enfant fût-il absent, il suffît du joli soulier pour lui remettre sous les yeux la douce et fragile créature. Elle croit le voir, elle le voit tout entier, vivant, joyeux, avec ses mains délicates, sa tête ronde, ses lèvres pures, ses yeux sereins dont le blanc est bleu. Si, l'hiver, il est là, il rampe sur le tapis, il escalade laborieusement un tabouret, et la mère tremble qu'il n'approche du feu. Si c'est l'été, il se traîne dans la cour, dans le jardin, arrache l'herbe d'entre les pavés, regarde naïvement les grands chiens, les grands chevaux, sans peur, joue avec des coquillages, avec les fleurs, et fait gronder le jardinier qui trouve le sable dans les plates-bandes et la terre dans les allées. »
Donc nos trois commères, à savoir une Champenoise et deux Parisiennes, ont fait cuire chez le boulanger du coin une bonne petite galette de maïs; c'est leur offrande à larecluse. C'est dame Mahietie qui s'est chargée de l'emplette ; mais, ô imprudence d'une mère trop
confiante ! elle a remis l'objet à maître Eustache, son fils. D'où suit ce drame intime que l'historien de Notre-Dame de Paris surveille de l'œil et note d'une plume bien informée :
t La provinciale tenait à sa main un gros garçon qui tenait à la sienne une grosse galette. Nous sommes fâché d'avoir à ajouter que, vu la rigueur de la saison, il faisait de sa langue un mouchoir.
« L'enfant se faisait traîner, non passibus œquis, comme dit Virgile, et trébuchait à chaque moment, au grand récri de sa mère. Il est vrai qu'il regardait plus la galette que le pavé. Sans doute quelque grave motif l'empêchait d'y mordre (à la galette), car il se contentait de la considérer tendrement. Mais la mère eût dû se charger de la galette. Il y avait cruauté à faire un Tantale du gros joufflu. »
Après bien des détours, et encore plus de paroles, parmi lesquelles cette admonestation réitérée et opportune : « Eustache, que je te voie mordre dans la galette !» — on arrive au logis de la recluse. Dame Mahiette et ses compagnes approchent leur visage des barreaux delà grille, interpellent la folle ; peine perdue. Celle-ci n'entend ni ne répond, jusqu'au moment où Eustache qui voit les autres regarder dans le trou, prétend à sa part du spectacle. Il tire sa mère par sa robe : « Mère, voyons donc que je voie ! » dit-il, et sur cette parole, bien prise sur nature, il se substitue à elle, passe sa tète frisée à travers les barreaux de la cave, et salue la sachette d'un « Bonjour, Madame I » gravement prononcé. Cette voix d'enfant « claire,
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fraîche, sonore, » va au cœur de la pauvre folle, et la tire de son long rêve.
Ici une scène violemmeut dramatique qu'amènent les péripéties du roman et que nous n'avons pas à raconter. Elle éclate si brusque et si prompte que nos bourgeoises oublient le but pratique de la visite, l'offrande à la recluse, la galette de maïs confiée à la garde d'Eustache. Malheur irréparable.
« Près du Grand-Pont, Mahiette, qui s'en revenait avec ses deux compagnes, s'arrêta brusquement :
a — Apropos, Eustache, qu'as-tu faitde la galette? — Mère, dit l'enfant, pendant que vous parliez avec cette dame qui était dans le trou, il y avait un gros chien qui a mordu dans ma galette. Alors j'en ai mangé aussi. — Gomment, Monsieur, reprit-elle, vous avez tout mangé ? — M*re, c'est le chien. Je le lui ai dit, il ne m'a pas écouté. Alors, j'ai mordu aussi, tiens !
u — C'est un enfant terrible, dit la mère souriant et grondant à la fois. Voyez-vous, Oudarde ! 11 mange déjà à lui seul tout le cerisier de notre clos de Charlerange.
Aussi son grand-père dit que ce sera un capitaine
Que je vous y reprenne, Monsieur Eustache... Va, gros lion ! »
Voilà un vif et amusant croquis. Au fond, Mahiette est moins fâchée que glorieuse de cette prouesse de son héritier. Avoir mangé à lui tout seul, et malgré la défense encore, la galette de maïs, c'est ce qui s'appelle avoir de l'estomac et du caractère ! Mais si jamais, à ce régime-là, maître Eustache devient obéissant et sobre, j'en serais surpris.
D'autres peintures, plus étudiées et plus sérieuses, s'offrent à nous dans le roman des Misérables. Ce livre, — le titre l'indique — est le rendez-vous de toutes les misères sociales. Celles de l'enfance n'y sont pas oubliées, elles y ont même une place d'honneur. Il y a là une petite Cosette bien digne de pitié. La mère, forcée de s'en séparer, la confie à un couple d'aubergistes ruraux, les époux Thénardier, établis à Montfermeil. Sous des apparences de bonhomie, ce sont des monstres d'avarice et de cruauté. La mère de Cosette, tombée dans l'extrême misère, a cessé de payer les mois de pension de sa fille. Les Thénardier ne songent plus qu'à exploiter la pauvre petite. Chaque bouchée de pain qu'elle mange est rudement achetée par elle. Pas de mercenaire, pas d'esclave si durement traité. Elle fait des besognes au-dessus de son âge et de ses forces. Il y a surtout l'eau qu'il faut aller puiser à la source qui coule dans le petit bois, à plus de quinze minutes de l'auberge. Le seau à remplir est terriblement lourd, et si grand que la fillette y tiendrait tout entière. Le soir surtout, le supplice de la peur s'ajoute à l'autre supplice. Songez donc, s'en aller toute seule, par les chemins, à travers cette obscurité vague qu'une imagination d'enfant peuple de fantômes et d'ennemis embusqués !
Un soir, elle s'y rendit comme à l'ordinaire; jamais elle ne s'était sentie si troublée, jamais si prête à défaillir. Le seau rempli jusqu'aux bords était là par terre, et elle hésitait à le reprendre, la pauvrette, à la pensée du poids énorme qui lui cassait les bras et les
reins, à la pensée plus terrible encore de l'ombre à traverser, pour la seconde fois, toute seule, sans compagnon, sans défenseur. Il faut se décider pourtant. « Elle marchait, penchée en avant, la tête baissée, comme une vieille ; le poids du seau tendait et raidissait ses bras maigres. L'anse de fer achevait d'engourdir et de geler ses petites mains mouillées ; de temps en temps elle était forcée de s'arrêter, et chaque fois qu'elle s'arrêtait, l'eau froide qui débordait du seau, tombait sur ses jambes nues. Cela se passait au fond d'un bois, la nuit, en hiver, loin de tout regard humain ; c'était un enfant de huit ans ; il n'y avait que Dieu en ce moment qui voyait cette chose triste. »
C'est alors que la providence divine lui apparut sous la forme d'un grand bras d'homme sortant de la nuit. Le bras saisit le seau, qu'il souleva comme une plume ; une main qui se faisait douce et rassurante prit la sienne ; et elle revint pour la première fois sans trembler sous le toit des affreux Thénardier.
Pauvre Cosette, tu ne souffriras plus de la brutalité de ces mauvais maîtres, et si tu ne revois pas ta mère, qui vient de mourir, du moins tu trouveras asile sous un toit honnête et bon. Bénis ton libérateur.
Son nom ? le nom de ce mystérieux personnage qui va par les routes, cherchant le bien à faire, les petits à protéger, les opprimés à défendre, les enfants à rendre à leurs mères?
Hier c'était M. Madeleine, nom pur et honoré , aujourd'hui c'est Jean Valjean, nom flétri, car il est inscrit sur les registres infamants en compagnie des
criminels. C'est une lamentable histoire. Il y a longtemps, bien longtemps, Jean Valjean a volé ; il a été condamné au bagne. Forçat libéré, il a voulu revenir dans son pays natal, travailler, gagner son pain. On Ta repoussé de partout : le repris de justice est un être maudit ; le soupçon et le mépris s'attachent à ses pas, et le pain quotidien est refusé à sa bouche, même au prix du travail qu'il implore. Un soir, poudreux, épuisé, le cœur gonflé de fiel, il a vu se fermer devant lui toutes les portes. Une seule s'ouvre à la fin, c'est celle d'un assez pauvre logis , on ne dirait pas la demeure d'un évêque : c'est elle pourtant. Le bon évêque est Monseigneur Bienvenu. Il accueille le forçat, lui donne la table et le gite, non pas dans la grange, non pas au grenier, mais dans la bonne chambre, celle des hôtes. La servante gronde contre cet hôte suspect, veut tirer les verrous, barricader les portes, ôter les clefs des armoires, cacher l'argenterie. L'évêque la gronde et l'en empêche. Comment est-il payé de son hospitalité ?
Au petit jour, Jean Valjean sort sans bruit de sa chambre et rôde dans la maison endormie. Il porte à la main un chandelier de fer, un chandelier de mineur, arme redoutable entre ses mains. Ses pas le conduisent jusque dans la chambre où repose l'évêque. Là, parla porte entr'ouverte d'une armoire, l'éclat de l'argenterie frappe ses regards ; son cupide instinct le pousse au vol, et le misérable dépouille le confiant bienfaiteur. Puis il saute par une fenêtre, avec son butin, gagne le jardin, une rue, les champs. Mais une
ronde de gendarmes le happe au passage ; on le fouille, l'argenterie le dénonce. Il est garrotté et ramené au logis de l'évêque. Ce dernier, âme obstinée dans la miséricorde et le pardon, tente une seconde fois de conquérir cette âme rebelle, t L'homme n'a pas volé, dit-il; cette argenterie, c'est moi qui la lui ai donnée. » Et pour confirmer son dire, il joint incontinent le don de deux flambeaux d'argent posés sur la cheminée. Puis, les gendarmes partis : « Jean Valjean, mon frère, dit le prêtre, vous n'appartenez plus au mal, mais au bien. C'est votre âme que je vous achète. Je la retire aux pensées noires et à l'esprit de perdition, et je la donne à Dieu. »
Jean Valjean s'éloigne et se perd de nouveau dans les sentiers de la montagne. Un grand trouble s'est élevé dans cette âme ulcérée : c'est la lutte des bons et des mauvais instincts. Tantôt la pensée de l'évêque l'attendrit et met des larmes dans ses yeux flétris, tantôt il se sent repris d'une sourde colère contre les hommes et les choses; les affronts reçus, ceux qui l'attendent, amassent et remuent dans son cœur un flot de ressentiments amers.
Vient à passer, par le même sentier, « un petit Savoyard d'une dizaine d'années, qui chantait, la vielle au flanc, et sa boîte à marmotte sur le dos, un de ces doux et gais enfants qui vont de pays en pays, laissant voir leurs genoux par les trous de leur pantalon. Tout en chantant, l'enfant interrompait de temps en temps sa marche, et jouait aux osselets avec quelques pièces de monnaie qu'il avait dans sa main, toute sa
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fortune probablement. Parmi cette monnaie, il y avait une pièce de quarante sous. »
Dans l'animation du jeu, l'enfant laisse échapper sa pièce, qui roule sous le buisson derrière lequel se tenait Jean Valjean. Le forçat pose le pied sur la pièce. L'enfant voit le geste et, sans s'étonner, marche droit vers l'homme. « Monsieur, dit le petit Savoyard, avec cette confiance de l'enfance qui se compose d'ignorance et d'innocence, — ma pièce ? — Comment t'appelles-tu ? dit Jean Valjean. — Petit Gervais, Monsieur. — Va-t-en, dit Jean Valjean. — Monsieur, reprit l'enfant, rendez-moi ma pièce. » Jean Valjean baissa la tête et ne répondit pas. L'enfant recommença : « Ma pièce, Monsieur ! » L'œil de Jean Valjean resta fi\é à terre. « Ma pièce ! cria l'enfant, ma pièce blanche ! mon argent ! » Il semblait que Jean Valjean n'entendit point. L'enfant le prit au collet de sa blouse et le secoua. Et en même temps il faisait effort pour déranger le gros soulier ferré posé sur son trésor. « Je veux ma pièce ! ma pièce de quarante sous ! »
« L'enfant pleurait. La tête de Jean Valjean se releva. Il était toujours assis. Ses yeux étaient troubles. Il considéra l'enfant avec une sorte d'étonnement, puis il étendit la main vers son bâton et cria d'une voix terrible: «Qui est là? — Moi, Monsieur, répondit l'enfant. Petit Gervais ! moi ! moi ! rendezmoi mes quarante sous, s'il vous plaît; ôtez votre pied, Monsieur, s'il vous plaît! » Puis, irrité quoique tout petit, et devenant presque menaçant : i Ah ! ça, ôterezvous votre pied ? ôtez donc votre pied, voyons ! —
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Ah ! c'est encore toi ! dit Jean Valjean, et se dressant brusquement tout debout, le pied toujours sur la pièce d'argent, il ajouta : — Veux-tu bien te sauver ! »
« L'enfant effaré le regarda, puis commença à trembler de la tête aux pieds, et, après quelques secondes de stupeur, se mit à s'enfuir en courant de toutes ses forces, sans oser tourner le cou, ni jeter un cri. Cependant, à une certaine distance, l'essoufflement le força de s'arrêter, et Jean Valjean à travers sa rêverie l'entendit qui sanglotait. Au bout de quelques instants, le soleil avait disparu. Le soleil s'était couché. »
Eh bien ! sur ce cœur vainement assiégé par l'angélique action de l'évêque , dans cette conscience hébétée, engourdie par dix-neuf années de bagne, ce sont ces pauvres sanglots d'enfant qui vont produire l'effet victorieux et décisif. Un dernier combat se livre dans l'âme du misérable, combat d'où le bien sort vainqueur, et cela pour la vie. Jean Valjean ramasse la pièce de monnaie restée sur le sol II cherche des yeux • l'enfant, ne le voit plus, se met en route, l'appelle à grands cris : « Petit Gervais ! Petit Gervais ! » Mais Petit Gervais est loin et ne peut l'entendre. Passe un bon curé sur son cheval de montagne : Valjean l'interroge : « Avez-vous vu Petit Gervais ? connaissezvous Petit Gervais ? 1 Réponse négative du prêtre. — Tenez, prenez ceci pour vos pauvres, dit Jean Valjean, la main pleine d'écus. — Et de repartir et de courir toute la nuit sur les traces de Petit Gervais qu'il ne peut rejoindre. Et le lendemain matin, à l'aurore, dans la rue de l'Evêché, à Digne, on vit « un homme dans
l'attitude de la prière, à genoux sur le pavé, dans l'ombre, devant la porte de Monseigneur Bienvenu. » Cet homme était Jean Valjean.
Comprenez-vous maintenant pourquoi M. Madeleine ne pouvait supporter la vue d'une souffrance d'enfant, et comment la petite Gosette sentit, un jour, la main de M. Madeleine s'étendre, protectrice, sur sa jolie tête affligée ?