‹ Le Regne de L'enfantChapitre 7 sur 36 · LAMARTINE PEINTRE DE LAMARTINE. — SCKNES DÉTACHÉES · texte numérisé non relu

LAMARTINE PEINTRE DE LAMARTINE. — SCKNES DÉTACHÉES

Et cela est vrai de presque tous les poètes contemporains . Epris du même sujet , ils forment comme un chœur superbe d'où s'élève, en l'honneur de l'enfance, un chant d'allégresse et d'amour. Il a une cour brillante et des sujets sans nombre, le petit monarque du foyer. Dans un temps qui ne se pique pas de tendresse pour les princes, il ne voit autour de lui que fronts inclinés, regards en extase, cassolettes d'or et d'argent où la poésie brûle ses parfums les plus suaves. — « Messieurs les enfants, » disait naguère un fin railleur (1). La formule a vieilli, elle ne repond plus à la réalité ; dites : « Sa Majesté l'Enfant ! »

(1) Le mot est de M. Deschanel.

Il nous faut pénétrer dans ce cercle poétique, entendre de plus près ces voix, et, sans nous arrêter à toutes (le temps manquerait à l'écrivain et le lecteur au livre), distinguer celles qui font résonner une note plus originale et plus rare .

Au premier rang Lamartine.

Une aimable figure d'enfant passe et repasse dans ses poèmes. Elle est toujours la même, et elle charme toujours. Il se complaît à la peindre, à l'exposer dans une pure lumière. Il lui prête une grâce délicate et tendre, quelque chose de féminin et de rêveur. Vous l'avez compris, c'est sa propre image. C'est lui, lui toujours, lui partout, depuis le berceau jusqu'à la tombe. Cela est dans l'essence de son génie. En tous lieux,. de tous les points de sa vie, sa poésie le reflète, comme ces sphères argentées qui, sur toute l'étendue de leur courbe lumineuse , réfléchissent le jardin qu'elles décorent.

Si le vers lui manque et s'épuise, il emploie la prose, cette prose ondoyante qu'il jette et fait traîner sur sa pensée , comme les plis d'une robe magnifiquement peinte.

Enfance heureuse d'ailleurs que celle de Lamartine. Le chantre de la mélancolie n'a connu ni les deuils anticipés qui voilent de crêpes un berceau, ni les épreuves qui rendent l'adolescence trop tôt sérieuse. Il n'a pas été orphelin et pauvre comme Rousseau ; il n'a pas souffert dans l'intérieur taciturne et contraint que nous a révélé Chateaubriand. Non, il agrandi entre un père et une mère unis et dévoués. C'était une de

ces familles de l'ancienne noblesse de province où s'est conservé plus longtemps le parfum des anciennes mœurs.

Peu de fortune, peu d'éclat, mais vieille et bonne renommée , racines profondément enfoncées dans le sol nalal, longue tradition d'honneur et de vertu. Au lendemain de la tourmente révolutionnaire, ils se sont retrouvés dans un bien de famille, cette terre de Milly (Saône-et-Loire), dont plus tard le poète a si souvent dépeint les rustiques beautés. Leur vie est patriarcale. On exploite le fonds de terre, on vit des produits du sol, on est entouré de laboureurs et de pâtres ; les yeux se posent sur les charrues, les jougs, les colliers, les greniers pleins, les meules amoncelées, la vendange qui mûrit et fermente dans les douves.

Quatre ou cinq enfants animent les chambres, les corridors du vieux manoir. Du jardin on voit leurs visages s'épanouir aux vitres :

La vie apparaissait rose à chaque fenêtre

Sous les beaux traits d'enfants nichés dans la maison.

Une grande liberté lui est laissée. Il se lève dès l'aube. Ses habits ne diffèrent pas de ceux des petits paysans du voisinage : « Ni bas, ni souliers, ni chapeau; un pantalon de grosse toile écrue, une veste de drap bleu à longs poils, un bonnet de laine teint en brun, comme celui que les enfants des montagnes de l'Auvergne portent encore : voilà mon costume. Je jette par-dessus un sac de coutil qui s'entr'ouvre sur la

poitrine, comme une besace à grande poche. Cette poche contient, comme celle de mes camarades, un gros morceau de pain noir mêlé de seigle, un fromage de chèvre, gros et dur comme un caillou, et un petit couteau d'un sou dont le manche de bois mal dégrossi contient en outre une fourchette de fer à deux longues branches. Cette fourchette sert aux paysans à prendre le pain, le lard et les choux dans l'écuelle où ils mangent la soupe. »

C'est dans cet accoutrement que se montre d'abord à nous celui qui sera le chantre harmonieux d'Elvire, le peintre élégant et pur des mélancoliques rêveries.

Où va-t-il, équipé de la sorte ? Sur la place du village, près de l'église, où se ressemblent chaque matin, avant de partir pour la montagne, f autour de leurs moutons, de leurs chiens et de quelques vaches maigres, les huit ou dix petits bergers de Milly à peu près du même âge. » Parvenus sur la montagne, le plaisir est de faire un beau feu de branches et de cuire sous la cendre quelques châtaignes oubliées sur les arbres, de découvrir quelque lac perdu sur les hauteurs, quelque source sortant des rochers. Ainsi se familiarise l'enfant avec la solitude agreste ; ainsi les lacs, les ruisseaux, les cascades tiennent déjà dans sa vie première la place qu'ils occuperont dans ses poèmes : une secrète attraction l'y conduit et l'y retient. « L'eau est l'élément triste. Pourquoi ? C'est que l'eau pleure avec tout le monde. »

Permis à Alfred de Musset de railler

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... Les pleurards, les rêveurs à nacelles,

Les amants de la nuit, des lacs, des cascatelles ;

c'est la boutade d'un Parisien à sec, et qui n'avait pas encore sa cascade du bois de Boulogne ; si elle vise Lamartine, elle le trouve en bonne compagnie, avec La Fontaine, avec Rousseau, ces amants avérés des lacs et des eaux vives.

Le soir, il revient au logis, las et affamé. On soupe sur la table rustique, touchant du coude les serviteurs attablés avec les maîtres , d'après l'ancienne coutume. Puis on se retire dans la chambre qui sert à la veillée. Lamartine a tracé le cadre d'une de ces veillées :

« Il est nuit. Les portes de la petite maison de Milly

sont fermées La chambre où je me revois est

grande, mais presque nue. Au fond est une alcôve profonde avec un lit. Les rideaux du lit sont de serge blanche à carreaux bleus. C'est le lit de ma mère ; il y a deux berceaux sur des chaises de bois au pied du lit, l'un grand, l'autre petit. Ce sont les berceaux de mes plus jeunes sœurs qui dorment déjà depuis longtemps. Un grand feu de ceps de vigne brûle au fond d^ne cheminée de pierres blanches dont le marteau de la révolution a ébréché en plusieurs endroits la tablette en brisant les armoiries ou les fleurs de lis des ornements. La plaque de fonte du foyer est retournée aussi, parce que sans doute elle dessinait sur sa surface opposée les armes du roi ; de grosses poutres noircies par la fumée, ainsi que les planches qu'elles

portent, forment le plafond. Sous les pieds, ni parquet ni tapis. »

Là, le père d'une voix grave et timbrée lit tout haut le poème du Tasse, la Jérusalem délivrée, dans la traduction de Lebrun, et l'enfant aspire avidement cette poésie si nouvelle pour lui et dont le langage éveille déjà des échos mystérieux dans son cœur.

Plus tard ce sera la Bible de Royaumont et ses belles images , feuilletées en commun avec sa nière et ses sœurs. Plus tard encore, Paul et Virginie, furtivement emporté et dévoré d'un œil humide dans la solitude des forêts. Toute l'histoire de l'enfance de Lamartine tient dans ces quelques lignes. Point de faits ; des impressions et des rêves. 11 s'en est fait le chantre en vers délicieux, dont il faut citer quelques-uns.

Enfant, j'ai quelquefois passé des jours entiers

Au jardin, dans les prés, dans quelques verts sentiers,

Creusés sur les coteaux par les bœufs du village,

Tout voilés d'aubépine et de mûre sauvage ;

Mon chien auprès de moi, mon livre dans la main,

M'arrêtant sans fatigue et marchant sans chemin,

Tautot lisant, tantôt écorçant quelque tige,

Suivant d'un œil distrait l'insecte qui voltige,

L'eau qui coule au soleil en petits diamants,

Ou l'oreille clouée à des bourdonnements ;

Puis, choisissant un gîte à l'abri d'une haie,

Comme un lièvre tapi qu'un aboiement effraie,

Ou couché dans le pré, dont les gramensen rieurs

Me noyaient dans un lit de mystère et d'odeurs

Et recourbaient sur moi des rideaux d'ombre obscure,

Je reprenais de l'œil et du cœur ma lecture.

C'était quelque poète au sympathique accent Qui révèle à l'esprit ce que le cœur pressent, Hommes prédestinés, mystérieuses ries, Dont tous les sentiments coulent en mélodies, Que l'on aime à porter avec soi dans les bois, Comme on aime un écho qui répond à nos voix ! Ou bien c'était encor quelque touchante histoire D'amour et de malheur, triste et bien dure à croire : Virginie arrachée à son frère, et partant, Et la mer la jetant morte au cœur qui l'attend ! Je la mouillais de pleurs et je marquais le livre, Et je fermais les yeux, et je m'écoutais vivre.

S'écouter vivre et traduire en vers le son de sa vie, c'est ce que fera Lamartine jusque dans son âge mûr. Poète éminemment subjectif et qui ne sort pas volontiers de lui-même.

Il en sort pourtant. Pour ami qu'on soit des rêves et des mélancoliques souvenirs, on est homme, on vit avec les hommes. On a des deuils de père à consoler, des larmes d'orphelin à étancher. Lamartine ne serait pas le grand poète qui a tenu la France captive à ses lèvres, s'il ne faisait jaillir alors de sa poitrine émue des vers dignes de son génie.

Voici ceux que lui arrache la mort prématurée d'une mère et la vue des petits enfants en pleurs autour d'une tombe :

Pauvres petits enfants, qui demandez sans cesse A votre père en deuil ce que c'est que la mort, Et pourquoi vos berceaux s'éveillent sans caresse, Et quand donc finira le sommeil qu'on y dort ;

Taisez-vous, grandissez ! vous n'aurez plus qu'en songe Cesbaisers sur le front, ces doigts dans vos cheveux,

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Ce nid sur deux genoux où votre cou se plonge,

Ce cœur contre vos cœurs, et ces yeux dans vos yeux.

Vous n'aurez qu'une vague et lointaine mémoire De tout ce qu'au matin la vie a de plus doux, Et l'amour maternel ne sera qu'une histoire Qu'un père vous dira, seul et pleurant sur vous (1).

Si, après avoir feuilleté l'œuvre lyrique de Lamartine, on ouvre son poème de Jocelyn, c'est encore lui qui apparaît sous ce nom d'emprunt. Les huit premières Epoques sont comme un journal de sa vie et de ses rêves, traduits sous forme de fiction. Je n'en veux détacher qu'une page : elle est consacrée à sa mère, qui fut l'adoration de sa jeunesse et l'entretien, peut-être exubérant, de son âge mûr. Ici on peut rapprocher Hugo et Lamartine. Hugo, parlant de sa mère, en trace une image, je ne dis pas isolée, mais indépendante et distincte. Dans le tableau de Lamartine, l'image de la mère et celle du fils sont tellement rapprochées qu'elles se confondent ; mêmes traits, mêmes sentiments, même attitude. On dirait que l'enfant continue à vivre de sa mère, comme dans la période mystérieuse qui précède la naissance. Ou bien ce sont ces peintures des vieux maîtres allemands réunissant dans un nimbe deux belles figures :

. . . Plus tard quand, bercé, grandi sur tes genoux, Mon oreille s'ouvrait à tes accents si doux, Que du monde et du ciel l'obscure intelligence A travers ton sourire éclairait mon enfance,

(1) Aux enfants de M me de Genoude.

Que tes saintes leçons façonnaient ma raison, Que le bord de ta robe était mon horizon, Et que toute mon âme attentive à la tienne Notait que la lueur d'une autre dans la mienne, mère, qui pouvait démêler d'un regard Cette existence à deux ? faire à chacun sa part ? Distinguer toi de moi dans cette âme commune, Restituer en deux ce qui sentait en une, Dans nos doubles clartés voir laquelle avait lui, Et, sans mentir au ciel, dire : C'est elle ou lui?

Aussi qu'étais-je ici que ta vivante image ?

Ton œil semblait avoir façonné mon visage ;

Jeune, dans la maison on ne distinguait pas

Le timbre de nos voix ni le bruit de nos pas ;

Par le frémissement de chaque même idée

Dans le même moment notre aie était ridée;

Le même sentiment battait dans nos deux cœurs ;

Si tu devais pleurer, mes yeux roulaient des pleurs ;

S'il passait sur mon front quelque fraîche pensée ,

D'un sourire avant moi ta lèvre était plissée.

.LTn en deux, toi le tronc, moi le tendre rameau,

Toi la voix, moi le son ; toi la source,, et moi l'eau ;

Union si profonde et si forte des âmes

Que Dieu seul peut de l'œil en démêler les trames,

Que lui seul peut savoir, en sondant nos deux cœurs,

Si c'est toi qui survis ou si c'est moi qui meurs (1).

A la fin du livre seulement, dans la neuvième Epoque, la figure de Jocelyn, de Jocelyn devenu prêtre, s'accentue en un sens indépendant et original. Le poète cesse de s'unir aussi étroitement avec son héros, il lui prête une vie personnelle et séparée de la sienne. Il y a là deux ou trois épisodes qui sont notre bien.

(1) Joctlyn, 7 6 Ej)Pqve.

An premier rang l'idylle des Laboureurs, poème dans un poème.

Jocelyn, desservant d'une pauvre paroisse perdue sur une cime des Alpes, aime à parcourir les environs du hameau qu'il habite. Un jour, sa promenade le mène en face d'une famille de paysans occupés à labourer leur coin de terre, leur c morceau de colline. » Caché dans la haie, Jocelyn observe tout, note tout, décrit tout. Le laboureur a gravi les pentes du coteau

Avec son soc plaintif traîné par ses bœufs blancs, Et son mulet portant sa femme etses enfants.

C'est la présence de la femme et des petits enfants qui va donner au tableau son caractère d'intimité et faire de ce coin de montagne comme une dépendance du toit domestique.

Tandis que l'homme laisse souffler les bœufs haletants, les autres personnages ne restent pas oisifs :

La femme et les enfants, tout petits, à genoux Devant les bœufs privés baissant leur corne à terre, Leur cassent des rejets de frêne et de fougère, Et jette devant eux en verdoyants monceaux Les feuilles que leurs mains émondent de rameaux.

L'instant d'après, l'homme ayant remis les bêtes sous le joug, l'attelage étant prêt à se remettre en marche,

Les enfants vont cueillir des rameaux découpés, Des gouttes de rosée encore tout trempés ;

Au joug avec la feuille en verts festons les nouent, Que sur leurs fronts voilés les fiers taureaux secouent, Pour que leur flanc qui bat et leur poitrail poudreux Portent sous le soleil un peu d'ombre avec eux.

L'œuvre commence, on trace le premier sillon ; dur labeur, l'homme pèse sur le manche, la femme parle aux bœufs a du geste et de la voix, » les enfants écartent les mouches importunes :

Les animaux courbés sous leur jarret qui plie, Pèsent de tout leur front sous le joug qui les lie ; Comme un cœur généreux leurs flancs battent d'ardeur ; Ils font bondir le sol jusqu'en sa profondeur. L'homme presse ses pas, la femme suit à peine; Tous au bout du sillon arrivent hors d'haleine. Ils s'arrêtent; le bœuf rumine, et les enfants Chassent avec la main les mouches de leurs flancs.

La tâche reprend, le sillon s'ajoute au sillon, et comme la navette dans la main du tisserand, la charrue opère dans les deux sens son double voyage.

Vient l'heure du repas, on dételle les bœufs qui ont bien gagné repos et pâture. La famille a sa table rustique.

La mère et les enfants, qu'un peu d'ombre rassemble, Sur l'herbe, autour du père assis, rompent ensemble Et se passent entre eux, de la main à la main, Les fruits, les œufs durcis, le laitage et le pain. Et le chien, regardant le visage du père, Suit d'un œil confiant le morceau qu'il espère. Le repas achevé, la mère, du berceau Qui repose couché dans un sillon nouveau,

Tire un bel enfant nu qui tend ses mains vers elle, L'enlève et suspendu l'emporte à sa mamelle, L'endort en le berçant du sein sur ses genoux, Et s'endort elle-même un bras sur son époux ; Et sous le poids du jour, la famille sommeille Sur sa couche de terre, et le chien seul les veille : Et les anges de Dieu d'en haut peuvent les voir, Et les songes du ciel sur leurs têtes pleuvoir !

Le travail, de nouveau repris, une dernière fois s'arrête ; c'est le soir qui tombe, et la cloche de Y A ngelus l'annonce : scène de prière et de recueillement, comme dans Victor Hugo :

C'est Y Angélus qui tinte et rappelle en tout lieu

Que le matin des jourj et le soir sont àDieu.

A ce pieux appel le laboureur s'arrête,

Il se tourne au clocher, il découvre sa tête.

Joint ses robustes mains d'où tombe l'aiguillon,

Elève un peu son âme au-dessus du sillon,

Tandis que les enfants, à genoux sur la terre,

Joignent leurs petits doigts dans la main de leur mère.

C'est Y Angélus de Millet qui, par avance, se dessine là sous nos yeux. Plus haut, dans la scène du labour sous le soleil qui darde ses plus chauds rayons, je crois revoir la toile fameuse des Moissonneurs. Vous reconnaissez ce jeune homme « au front mâle et doux » qui s'accoude sur le joug, tandis que ses bœufs soufflent. Vous retrouvez la jeune mère et les enfants alertes, et jusqu'au marmot emmaillotté qui dort sur les javelles. Mieux encore que le coloris sombre et triste de Millet, la splendide coloration prodiguée par

Léopold Robert s'harmonise bien avec les teintes chaudes et vibrantes de la palette de Lamartine.

Plus tard Jocelyn se fait instituteur. Il l'est comme il faut l'être, avec joie, avec amour:

Lorsque j'ai célébré le pieux sacrifice, J'enseigne les enfants, je me fais leur nourrice, Jedonne goutte à goutte à leurs lèvres le lait D'une instruction simple et tendre qui leur plaît.

, . Les heures Que je passe avec eux sont pour moi les meilleures.

L'école ne se tient pas entre quatre murs, en présence de bancs et de pupitres noircis ; elle est en plein air, devant la petite église du hameau, à l'ombre de deux vieux noyers, parmi les tombes du cimetière rustique, en face d'un panorama splendîde, où l'on voit,

A. travers les branches" de noyer

Les lacs lointains bleuir et la plaine ondoyer.

Là se groupent les petits pâtres dans un pittoresque désordre et selon le hasard de la rencontre :

Les uns au tronc de l'arbre adossés deux ou trois, Les autres garnissant les marches de la croix ; Ceux-là sur les rameaux, ceux-ci sur les racines Du noyer qui serpente au niveau des ravines ; Quelques-uns sur la tombe et sur les tertres verts Dont les morts du printemps sont déjà recouverts.

Les moutons continuent à paître dans le voisinage et jusque dans le cimetière ; l'hirondelle, dans son vol, effleure les groupes ; les passereaux,

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Enhardis par leur calme et par leur attitude, Entourent les enfants et viennent sous leur main. S'abattre et s'attrouper pour é mie tter leur pain.

Voilà l'auditoire. Jocelyn se sent ému, ému de la magnificence du cadre, ému de l'attention des enfants, ému des vérités qu'il va faire entendre :

Je me pénètre bien de ce sublime rôle

Que sur ces cœurs d'enfants exerce ma parole.

Posant la main sur leurs fronts baissés, il prie Dieu « d'élever son esprit à la simplicité. » Simplicité relative, qui n'est pas de Jocelyn mais de Lamartine, simplicité où le commun des mortels trouverait l'étoffe de beaucoup de magnificence. Un poète ayant, à un degré même ordinaire, le sens dramatique, eût saisi l'occasion d'un discours très humble, rustique avec dignité, empreint de ce que La Bruyère appelle a la bassesse évangélique, » se sentant du voisinage de ces petits pâtres, vraiment fait chez eux et pour eux. L'ardente imagination de Lamartine ne s'accommode pas de ce rôle. Elle éclate en images d'une richesse incomparable, raconte les merveilles de la création sur le ton inspiré du Psalmiste, conclut à la Providence de Dieu ; bref, refait à sa manière et avec une incroyable richesse de langage, soit un chapitre célèbre du Traité de Fénelon, soit la Profession de foi du Vicaire Savoyard. Cela estadmirable, et cela est parfaitement stérile; j'entends stérile pour ces petits montagnards que je vois d'ici éblouis de métaphores ,

aveuglésd'images, étourdis de lyrisme, désorientés dans leur foi naïve, et se demandant si ce ne serait point par hasard quel'éloquence consiste à n'être pasentendu. « Oh ! le beau sermon ! disait, au sortir de l'église, une servante fraîchement débarquée de son village, une servante de la famille de Martine, je n'y ons rien compris du tout » (historique). Ce qui n'empêche que nous, les lettrés et les doctes, nous ne goûtions ce morceau de philosophie religieuse, où la belle doctrine spiritualiste se déploie avec magnificence ; mais il fallait nous convoquer, et non ces écoliers en sabots. Garçons, retournez au logis ; petits pâtres, à vos moutons!

l'opinion d'un célibataire.

On la connaît, puisqu'il s'agit d'Alfred de Musset. Cet épicurien ironique, hautain et quelque peu blasé, a le sens très vif et le respect très grand de la beauté enfantine. Il ne la rencontre jamais sans la saluer d'un regard ou d'un baiser. 11 est comme Frank, le fier chasseur tyrolien, mis en scène dans son poème de La Coupe et les lèvres. Frank a quitté son village, sa chaumière pour se faire coureur de grande route et chef de bande dans la montagne. Quel souvenir emportet-il du pays natal ? quelle image le hante dans sa vie bruyante et souvent mauvaise ? Celle d'une enfant

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qu'il a connue là-bas, et qu'il a rencontrée la veille, endormie sur un banc, auprès d'un puits :

Le cher ange dormait, les lèvres demi-closes.

(Les lèvres des enfants s'ouvrent comme des roses

Au souffle de la nuit.) Ses petits bras lassés

Avaient, dans son panier, roulé les mains ouvertes.

D'herbes et d'églantine elles étaient couvertes.

De quel rêve enfantin ses sens étaient bercés,

Je l'ignore. On eût dit qu'en tombant sur sa couche

Elle avait à moitié laissé quelque chanson,

Qui revenait encor voltiger sur sa bouche

Comme un oiseau léger sur la fleur d'un buisson.

Nous étions seuls. J'ai pris ses deux mains dans les miennes,

Je me suis incliné sans l'éveiller pourtant.

Gunther, j'ai po^é mes lèvres sur les siennes,

Et puis je suis parti, pleurant comme un enfant.

Le même sentiment respire dans les stances fameuses par lesquelles le poète accueillait, il y a cinquante ans sonnés, la naissance d'un royal enfant. Avec un rare bonheur de pensée et d'expression, il a réuni dans le même cadre* deux scènes, Tune empreinte de l'idée politique, l'autre purement intime et domestique ; il a fait de ce nouveau-né le centre d^une famille et d'une nation, et renouvelant le symbole de la mère patrie, il a enrichi d'une grande et belle page le livre des allégories poétiques. De ce que les événements ont brusquement fermé le livre et changé le cours des destinées, il ne s'ensuit pas que nous devions proscrire ces vers, portion intégrante de notre sujet Nous les citons, pour emprunter les propres mots du poète, << sans peur, sans flatterie. »

Le bruit de nos canons retentit aujourd'hui ; Que l'Europe l'écoute, elle doit le connaître ; France, au milieu de nous un enfant vient de naître, Et si ma faible voix se fait entendre ici, C'est devant un berceau que je te parle ainsi.

Son courageux aïeul est ce roi populaire

Qu'on voit depuis huit ans sans crainte et sans colère,

En pilote hardi nous montrer le chemin.

Son père est près du trône, une épée à la main.

Tous les infortunés savent quelle est sa mère.

Ce n'est qu'un fils de plus que le ciel t'a donné. France, ouvre -lui teB bras, sans peur, sans flatterie. Soulève doucement ta mamelle meurtrie, Et verse en souriant, vieille mère patrie, Une goutte de lait à l'enfant nouveau-né.

Autre corde de la même Ivre. Nous sommes à Bade, au temps où la roulette y tenait ses assises. Le poète y est venu, quelque peu touché par le démon du jeu. Mal lui en a pris ; tout son argent a passé de sa poche dans les coffres des croupiers. Mélancolique (la mélancolie est le remords des décavés), il fait le compte de ses pertes, comme Panurge celui de ses moutons.

Donc

Venant de perdre une bataille honnête,

Ne possédant plus rien qu'un grand mal à la tête,

il rêve et — déraisonne, lorsque — Mais il faut l'entendre lui-même:

Comme j'en étais là de mon raisonnement, Enfoncé jusqu'au cou dans cette rêverie,

Une bonne passa qui tenait un enfant.

Je crus m'apercevoir que le pauvre innocent Avait dans ses grands yeux quelque mélancolie. Ayant toujours aimé cet âge à la folie,

Et ne pouvant souffrir de le voir maltraité,

Je fus à la rencontre et m'enquis de la bonne

Quel motif de colère ou de sévérité

Avait du chérubin dérobé la gaîté ?

« Quoi qu'il ait fait d'abord, je veux qu'on lui pardonne,

Lui dis- je, et ce qu'il veut, je veux qu'on le lui donne »

(C'est mon opinion de gâteries enfants.) Le marmot là- dessus m'accueillant d'un sourire, D'abord à me répondre hésita quelque temps, Puis il tendit la main et finit par me dire Qu'il n'avait pas de quoi donner aux mendiants. Le ton dont il le dit, je ne puis pas l'écrire.

Mais vous savez, lecteur, que j'étais ruiné ; J'avais encor, je crois, deux écus dans ma bourse ; C'était, en vérité, mon unique ressource, La seule goutte d'eau qui restât dans la source, Le seul verre de vin pour mon prochain dîné ; Je les tirai bien vite et je les lui donnai.

Dénoûment... — Ah ! oui, un mariage avec la mère de l'enfant, qui est jeune, jolie et veuve ; c'est vieux comme le déluge. — Attendez :

Mon marmot cependant se trouvait une fille,

Anglaise de naissance et de bonne famille.

Or, la veille du jour fixé pour mon départ,

Je vis et rencontrai sa mère par hasard.

C'était au bal. — Au bal, il faut bien qu'on babille,

Je fis donc démon mieux mon métier de bavard...

LE RÈGNE DE i/ENFANT. 121

Le soir, en revenant, après la contredanse,

Je lui donnai le bras, nous entrâmes au jeu,

Car on ne peut sortir autrement de ce lieu.

« Vous partez, me dit-elle, et vous allez, je pense,

D'ici jusque chez vous faire un peu de dépense ;

Pour votre dernier jour il faut jouer un peu. »

Elle me fit asseoir avec un doux sourire.

Je ne sais quel caprice alors la conseilla ;

Elle étendit la main et me dit : Jouez là! »

Par cet ange aux yeux bleus je me laissai conduire,

Et je n'ai pas besoin, mon ami, de vous dire

Qu'avec quelques louis mon numéro gagna.

Nous jouâmes ainsi pendant une heure entière, Et je vis devant moi tomber tout un trésor.

Si c'était rouge ou noir, je ne m'en souviens guère; Si c'était dix ou vingt, je n'en sais rien encor ; Je partais pour la France, elle pour l'Angleterre, Et je sortis de là les deux mains pleines d'or.

Quand je rentrai chez moi, je vis cette richesse. Je me souvins alors de ce jour de détresse Où j'avais à l'enfant donné mes deux écus.

C'était par charité, je les croyais perdus.

De Celui qui voit tout je compris la sagesse : La mère, ce soir-là, me les avait rendus (1).

Je doute que « Celui qui voit tout » choisisse la roulette pour auxiliaire de justice et coopératrice de charité. A cela près, la pièce est délicieusement belle.

(1) Alfred de Musset, Une bonne fortune.

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