BRIZEUX. — ENFANCES BRETONNES
C'est la frontière de Bretagne, C'est le pays cher aux ramiers, Où le blé noir dans la campagne Fleurit à l'ombre des pommiers.
Que l'ombre de Brizeux me pardonne : ces vers sont d'un poète angevin (1). Ils nous arrivent parfumés d'une bonne odeur de lande, ils nous transportent aux confins du pays breton. Franchissez la limite, gagnez le cœur de la presqu'île : là s'est complu la muse de Brizeux. Elle chante entourée de petites paysannes aux corsages noirs, aux coiffes blanches ; de petits Celtes aux grands chapeaux et aux longs cheveux. Leurs yeux sont pensifs et doux, leur physionomie calme et résignée. Leurs noms sonnent le pur idiome celtique, ce sont les noms des ancêtres : Alan, Loïc, Arvor, Suzic, Elo, Ivona, Mai. Non moins antiques et non moins sonores les noms des sites et des ruisseaux : le Scorf, le Scaer, le Leta, Poull-dû, Pen-Mark, et le reste.
De ces groupes de garçons et de fillettes épars sur la rive ou sur la lande, deux adolescents se détachent, s'esquivent, gagnent la solitude et l'ombre. C'est Brizeux et la petite Marie, « sa mie, » comme disaient
(1) M. René Bazin, .
nos pères. Où vont-ils, la main dans la main ? Demandez-leur :
Un jour que nous étions assis au pont Kerlô, Laissant pendre en riant nos pieds au fil de l'eau, Joyeux de la troubler, ou bien à son passage, D'arrêter un rameau, quelque flottant herbage, Ou sous les saules verts d'effrayer le poisson Qui venait au soleil dormir près du gazon ; Seuls en ce lieu sauvage, et nul bruit, nulle haleine N'éveillant la vallée immobile et sereine, Hors nos ris enfantins et l'écho de nos voix Qui partait par volée et courait dans les bois, Car entre deux forêts la rivière encaissée Coulait jusqu'à la mer, lente, claire et glacée : Seuls, dis-je, en ce désert, et libres tout le jour, Nous sentions en jouant nos cœurs remplis d'amour.
Suivons-les encore, à l'église, avec les enfants des hameaux voisins que le son de la cloche appelle au catéchisme :
Chaque jour, vers midi, par un ciel chaud et lourd, Elle arrivait pieds nus, à l'église du bourg ; Dans les beaux mois d'été, lorsqu'au bord d'une haie On réveille en passant un lézard qui s'effraie, . Quand les grains des épis commencent k durcir, Les herbes à sécher et l'airelle à noircir ; D'autres enfants aussi venaient de leur village, Tous, pieds nus, en chemin écartant le feuillage Pour y trouver des nids, et tous à leur chapeau Portant ces nénuphars qui fleurissent sur l'eau. Alors le vieux curé, par un long exercice, Nous préparait ensemble au divin sacrifice, Lisait le catéchisme, et nous donnant le ton, Entonnait à l'autel un cantique breton.
Mêlant uos grands cheveux, serrés l'un contre l'autre, Nous écoutions ainsi la voix du digne apôtre ;
Lui, sa gaule à la main passait entre les rangs,
Et mettait les rieurs à genoux sur leurs bancs....
Oh! quand venait Marie, ou lorsque, le dimanche,
A vêpres, je voyais briller sa robe blanche,
Et qu'au bas de l'église elle arrivait enfin,
Se cachant à demi sous sa coiffe de lin,
Volontiers j'aurais cru voir la Vierge immortelle !...
C'est Marie, « cette grappe du Scorf, cette fleur du blé noir, » qui apparaît encore dans la maison de son père, le métayer du Moustoïr, un « fin laboureur », dirions-nous dans la langue du Berry, chère à George Sand, et sa fille, une fine moissonneuse :
Marie! ô brune enfant dont je suivais la trace,
Quand vers l'étang du Rorh tu courais avec grâce,
Tout en faisant les blés, toi qu'au temps des moissons
Les jeunes laboureurs nommaient dans leurs chansons,
Entends aussi ma voix qui te chante, 6 Marie,
O tendre fleur cachée au fond de ma patrie !
Montre-toi belle et souple et douce avec gaîté,
Pareille au souvenir qui de toi m'est resté,
Quand ta voix se mêlait retentissante et claire
Au bruit des lourds fléaux qui bondissaient dans l'aire,
Ou lorsque, 80U3 la meule, au milieu des épis,
Tu venais éveiller les batteurs assoupis.
Ne crains pas si tu n'as ni parure ni voile.
Viens sous ta coiffe blanche et ta robe de toile,
Jeune fille du Scorf ; même dans nos cantons,
Les yeux n'en verront pas de plus belle aux Pardons.
Je l'aime cette poésie rustique, image d'un monde déjà lointain. Elle n'a pas la puissance ni la splendeur dé celle de Hugo ou de Lamartine ; elle garde, dans la simplicité de sa langue discrète et sobre, le charme du pays breton, pays où l'on sent plus qu'on
ne pense, où l'on pense plus qu'on ne parle, où l'on parle dans la franchise et la sincérité.
Marie commence par être la Virginie de l'adolescent breton, elle finit par devenir sa Laure ou sa Béatrice. La transformation s'opère d'une façon progressive et d'une marche à peine sensible. Le sentiment éprouvé par l'enfant, loin de perdre en innocence et en pureté, s'idéalise avec les années. A mesure que grandit sa conscience, grandit aussi le respect dans la tendresse, et la vertu dans l'amour. Une légère teinte de mysticisme, — de ce mysticisme particulier à la race des Celtes aux yeux bleus — colore ce sentiment d'une nuance exquise et rare. Cette Brette candide, aux longs cils et aux yeux doux, cette Laure adorée du Breton rêveur, devient épouse, mère de famille. Un jour, comme la Laure de Pétrarque, elle reçoit à son foyer nouveau la visite de son amoureux de quinze ans, et ils peuvent se presser la main sans rougir :
L'époux est sans soupçon, la femme sans mystère. L'un n'a rien à savoir, l'autre n'a rien à taire.
Admirable et adorable idylle, dont les deux héros marchent les pieds sur la terre, le front dans le ciel. La lecture en est bonne pour tous, aux jeunes parce qu'elle leur fait concevoir un idéal d'une pureté infinie et que les impressions de cette nature, reçues dans l'âge tendre, laissent toujours quelque trace ; aux autres, parce qu'elle les ramène vers un passé qui avait son prix, vers une poésie qui avait sa puissance, vers des
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traditions d'art et de beauté morale qui avaient leur grandeur :
Entends-tu ces regrets, et combien il est doux D'avoir aimé bien jeune une enfant comme nous... De ces jeunes amours, dans le cœur le plus grave Il reste un souvenir qui pour jamais s'y grave, Un parfum enivrant qu'on respire toujours, Et les autres amours ne sont pas des amours.
Et ailleurs :
Bien des jours ont passé depuis cette journée, Hélas! et bien des ans ! Dans ma quinzième année, Enfant, j'entrais alors; mais les jours et les ans Ont passé sans ternir ces souvenirs d'enfants : Et d'autre jours viendront, et des amours nouvelles, Et mes jeunes amours, mes amours les plus belles, Dans l'ombre de mon cœur mes plus fraîches amours, Mes amours de quinze ans refleuriront toujours.
Marie est la page délicieuse du livre des souvenirs, dans Brizeux ; ce n'est pas la seule page. Ce poète a le culte du passé. Il ne se peint pas tout seul, ni même seul avec Marie. 11 a, gravés dans le cœur et présents sur les lèvres, les noms de ses camarades bretons :
Leurs noms, je les sais tous : Albin, Elô, Daniel, Alan du bourg de Scaër, Yves do Ker-ihuel, Tous, jeunes paysans aux costumes étranges.
Portant de longs cheveux flottants comme les anges.
Il aime à parler de ses joies et de ses chagrins d'écolier. Nous connaissons par lui t l'humble et bon vieux
curé d'Arzannô », et les premières impressions reçues sous le toit du modeste collège breton :
Le premier point du jour nous éveillait ; bien vite, La figure lavée et la prière dite., Chacun gagnait sa place, et sur les grands paliers, Dans les chambres, les cours, le long des escaliers, En été dans les foins, couchés sous la verdure, C'était tout le matin, c'était un long murmure, Comme les blancs ramiers autour de leurs maisons, D'écoliers à mi-voix répétant leurs leçons :
Puis la messe, les jeux; et, les beaux jours de fête, Des offices sans fin chantés à pleine tête.
Il faut achever dans le texte ce poème qu'on voudrait citer tout entier (1). Il n'y en a pas qui peigne en traits plus vifs une enfance bretonne, réveil d'une âme poétique, et l'aspiration de cette âme vers le bien et le beau. Il a de plus ce mérite d'embellir sa cellule aux yeux de l'écolier, de faire aimer au captif sa prison et sa chaîne, de le rendre sensible à cette poésie qui n'est absente d'aucun objet et qui fait goûter la plus humble existence à l'égal du sort le plus envié.
Comme le souvenir de Marie, le souvenir du petit collège d'Arzannô a duré au cœur du poète. Homme fait, il y revient ; il aime à croiser sur le seuil les groupes d'écoliers qui s'y rendent ou qui en sortent, il se revoit lui-même dans leur costume et sous leurs traits, le cœur lui bat, comme à la renconlre de frères bien-aimés, il se nomme, on entoure l'ancien, on l'écoute, on lui fait
(1) Marie, édition Lemerre, page 79.
fête, il est, une dernière fois, l'hôte volontaire et choyé de la studieuse demeure, il l'aime, il la chante encore. Ou bien c'est un hymne à la gloire des vacances. Chanter les vacances en beaux vers et qui ne soient pas des vers latins, et qui ne sentent pas la harangue de distribution de prix, dites ? n'est-ce pas là un titre unique, et le nom de Brizeux ne mérite-t-il pas d'être inscrit à la page d'honneur sur le livre d'or des écoliers?
mes frères, voici le beau temps des vacances!... Le mois d'août appelé par dix mois d'espérances ! Voici le beau mois d'août ; en courses, camarades! La chasse le matin, et le soir les baignades!...
Un dernier trait achève de rendre cette physionomie attrayante. Brizeux est un des poètes qui ont le mieux exprimé l'amour maternel. Chez lui l'amour filial est une seconde religion, laquelle lui inspire un culte touchant et tendre. Son vers n'est jamais plus naturel, plus près de l'humble prose que lorsqu'il parle de sa mère. Mais le parfum de l'amour filial y respire et l'embaume.
On peut faire à deux grands génies de notre temps un reproche contraire : l'un a pris soin de nous apprendre que sa mère était un laideron : c'est Chateaubriand ; l'autre, qu'elle était belle comme un rêve : c'est Lamartine. Lamartine ne tarit pas sur ce sujet; il y revient et s'y complaît, comme une belle image doit se complaire à refléter le visage dont elle émane. Il a sur le bord des lèvres le mot historique d'un enfant gâté : « On dit que je suis tout le portrait
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de mon admirable mère. » Rien de semblable dans Brizeux. Si sa mère était blonde ou brune, grande ou petite, belle ou laide, je ne le sais ni ne m'en enquiers. Suffit qu'il nous dise qu'elle était bonne, et qu'il l'aimait. Ce dernier point n'est pas d'ordinaire celui qui prend le plus de relief dans les récits des poètes. Ils se peignent volontiers entourés d'une auréole d'amour dont ils sont le centre, dont ils absorbent tous les rayons. Mais où sont les rayons renvoyés par eux? Je vois ce qu'ils reçoivent, je ne vois pas distinctement ce qu'ils donnent. Leurs confidences me rappellent parfois cet autre mot d'un autre enfant gâté : « Je suis allé chez maman dimanche, elle a été bien contente de me voir, i — Et vous, mon petit ami, qu'avez-vous ressenti, de grâce?
Brizeux ne commet pas ces oublis. Deux parts sont faites de son cœur, l'une est pour Marie, l'autre pour sa mère.
Si je ne t'aimais pas, qui donc pourrais-je aimer ?
A qui envoie-t-il d'abord ce poème de Marie , le premier et le plus beau de ceux que lui dicta la Muse ? A sa mère.
Lorsque seule, en hiver, assidue à l'ouvrage, Le soir, tu sentiras défaillir ton courage, Songeant que, sans profit pour mon bien à venir, J'ai quitté la maison pour n'y plus revenir ; Quand ton cœur abîmé dans cette idée amère Sera près de se rompre, alors prends, 6 ma mère !
Prends ce livre qu'ici jecrivis plein de toi,
Et tu croiras me voir et causer avec moi. *
Tes conseils, mes regrets, nos communes pensées,
Y sont avec amour et jour par jour tracées ;
Ce livre est plein de toi ; dans la longueur des nuits,
Qu'il vienne, comme un baume, assoupir tes ennuis.
Si ton doigt y souligne un mot frais, un mot tendre,
De ta bouche riante, enfant, j'ai dû l'entendre ;
Son miel avec ton lait dans mon Time a coulé ;
Ta bouche, à mon berceau, me l'avait révélé (1).