‹ Le règne de Marie-Thérèse dans les Pays-Bas autrichiensChapitre 2 sur 71 · CARACTÈRE DE MARIE-THÉRÈSE. — SES HOMMES D'ÉTAT · texte numérisé non relu

CARACTÈRE DE MARIE-THÉRÈSE. — SES HOMMES D'ÉTAT

L'examen du règne de la fille de Charles VI dans les Pays- Bas nous oblige de faire connaître la princesse et les personnes de sa cour.

Pendant le XVIII® siècle, le système gouvernemental ne dépendait nullement, comme aujourd'hui, de la composition d'un ministère ou du vote d'une chambre de représentants. Le souverain avait une grande autorité. Il n'était pas obligé d'observer une loi fondamentale, ses idées et parfois ses caprices faisaient loi. Une cour princière était tout un gouvernement, dont le souverain tenait les rênes, s'il avait les capacités nécessaires. « Le prince est, dit Montesquieu, » la source de tout pouvoir politique et civil. Les lois fon- » damentales supposent nécessairement des canaux mo'iens » par où la puissance s'écoule ; car s'il n'y a dans l'état que » la volonté momentanée et capricieuse d'un seul , rien ne » peut être fixé et par conséquent aucune loi fondamen- » taie. Le pouvoir intermédiaire subordonné le plus ilature » est celui de la noblesse (1). »

(1) Esprit des lois. 1. II, c, IV.

Cette remarque, très-vraie en ce qui concerne TAutriche, ne s'applique pas aux Pays-Bas. Dans ces provinces, les droits du souverain étaient limités par des lois fondamentales et les droits des états représentant, dans la plupart de nos provinces, la noblesse, le clergé et les communes. Néanmoins le prince y avait lé pouvoir législatif, et de ce chef il exerçait sur les affaires du pays une grande influence, dont les États ne pouvaient arrêter les effets si ce n'est par le refus des aides et des subsides (1). En Autriche, lieu de résidence de Marie-Thérèse, le prince avait un pouvoir beaucoup plus étendu. Libre à lui de consulter ses confidents; mais il s'adressait de préférence à un conseil composé de nobles, toujours prêts à soutenir le système de centralisation, déjà essayé dès le XV« siècle, et développé dans toute sa force pendant le XVIIP.

Le prince s'empara de tous les pouvoirs civils. Les affaires ecclésiastiques subirent la même pression, à la grande joie des encyclopédistes. « A l'avenir, disait Voltaire , la lumière viendra du Nord. » Si en Russie le czar avait entre les mains les pouvoirs civils et religieux, un pareil principe n'était pas applicable à un pays catholique, où la religion jouissait de droits bien établis et considérables. Néanmoins on voulut l'introduire dans les Pays-Bas.

Marie-Thérèse, comme la plupart des souverains de son éptoque, en suivit les traditions (2), Ce fait explique sufB-

(1) Lors de la publication d'une ordonnance, le gouvernement consultait le conseil privé et les conseils de justice. Pour publier une loi dans le Brabant et le Limbourg, il fallait Vassentiment du conseil de justice, dont les membres avaient juré de maintenir la joyeuse-entrée ou la loi fondamentale.

(2) V. à ce sujet Lorem:, Joseph H und die belgische Révolution, p. 2. L'auteur y explique très-bienles allures despotiques de Marie-Thérèse et de son fils, et Publicola-Chaussart, Mém., pp. 332, 403,

sammeiit la manière d'agir de son gouvernement. Aimant la centralisation des pouvoirs, et poussée surtout par le désir de créer une administration personnelle, la reine soumettait à son conseil la plupart des affaires importantes de ses états héréditaires. S'agissait-il d'une question de politique extérieure ou intérieure d'une certaine importance pour la Belgique, le conseil des ministres était appelé à se prononcer. Fallait-il trancher une question financière de quelque importance, la direction de la banque viennoise, dite Bancalité, était appelée à donner son avis. De manière que les grands intérêts des Pays-Bas étaient décidés par la reine et son conseil, composé de personnages pour la plupart entièrement étrangers à notre pays (1).

Nous avons donc intérêt non seulement à connaître Marie- Thérèse, mais aussi ses conseillers et tout son entourage, afin de pouvoir bien apprécier leur influence sur le gouvernement des Pays-Bas. Sinon, il serait impossible de comprendre et de juger les événements, et plus impossible encore de saisir l'esprit des mesures nouvelles prises à l'égard des Pays-Bas.

A son avènement, cette princesse ne pouvait avoir une grande expérience des affaires (2). Dès l'âge de quinze ans elle assistait, il est vrai, à des conseils de ministres, où l'on remarquait l'attention assidue qu'elle prêtait à la discussion. A des grâces extérieures, à une beauté peu commune, Marie- Thérèse joignait une force d'esprit, un courage remarquable»

(4) V. à ce sujet le registre n" 114 des archives de la chanceUerie des P.-B. à Vienne, intitulé : Consultes des Conférences, 1737 à 1745. — Nous n'avons pu examiner que ce seul volume ; mais tout démontre que ce système a été continué.

(2) C'est ce qu'elle reconnut elle-même dans un écrit publié par M. von Arneth, Zwei Denkschriften, p. 21.

une volonté ferme, de la finesse, le sentiment de la dignité, de la justice et de la religion, des vertus privées aux qualités brillantes (1). Sous le rapport de l'esprit et du caractère, dit M. Béer, elle surpasse tous ses ancêtres et ses successeurs (2). Sa devise Justicia et Clementia était autre chose que de vains mots. Élevée par une mère qui avait ab« juré le protestantisme pour embrasser la religion catholique, Marie-Thérèse avait toujours conservé dans ses allures un certain reflet de son éducation première. Malgré sa conversion , l'épouse de Charles VI n'avait pas , comme le dit le baron de PôUnitz , les protestants en haine (3).

Par suite du défaut d'expérience nécessaire, la jeune reine écoutait avec patience, avant de prendre une décision , les membres de son conseil et les explications contradictoires des ministres étrangers. Puis elle prenait sa décision , en se laissant bien souvent guider, au commencement de son règne , par un sentiment intime de bonne foi plutôt que par la perspicacité. Ainsi lorsque l'Angleterre voulait prémunir la reine contre la mauvaise foi de la France, elle refusa d'y croire. Jugeant des autres par elle-même, elle ne pouvait admettre une perfidie de la part d'une puissance qui lui semblait être très-sympathique. Elle s'aperçut trop tard de la trahison, quand il n'était plus temps de porter remède aux coups de la politique du gouvernement français.

Aux yeux de Marie-Thérèse les états de son père étaient un dépôt sacré, dont elle ne pouvait rien aliéner, sans forfaire à son honneur, sans charger sa conscience, sans se

(i) Béer, Atcfzeignungen des Gfv>fen Bentinck uber Mana-Therèsia, intr. II.

(2) V. von Arneth, Maria- Theresia's Regirung, 1. 1, p. 86. et Wraxall, Memoirs of the courts of Berlin, Dresden, Warsaw and Vienna.

(3) Mémoire, t I, p. 301.

rendre parjure. Car elle avait juré de maintenir la Pragmatique Sanction.

D'un autre côté, elle n'était pas exempte de certaines faiblesses. Guidée bien souvent par la passion ou par la haine, elle ne jugeait des événements ni avec sang-froid, ni avec impartialité.

Suivant, pas à pas, les traditions politiques de sa maison, traditions d'expédients et de tâtonnements, elle ne put s'arrêter à un système bien fixe. Les expédients surtout furent la base de sa conduite. Rarement elle put prendre une position nettement dessinée et la conserver. Jamais elle ne put avoir en Allemagne l'ascendant qui convenait à une puissance de premier ordre ; jamais elle ne parvint à identifier ses intérêts à ceux de ce pays. Tantôt le protestantisme l'effraye, tantôt elle redoute l'Église catholique, qu'elle considère comme une théocratie prête à contrecarrer son pouvoir, tantôt le jansénisme la trouble. Tour à tour, elle favorise ou combat ces éléments, selon les exigences du moment, et toujours au point de vue du césarisme. Représentant surtout une puissance conservatrice, la reine essaye des réformes parfois intempestives, qui finissent par la ruine de sa dynastie.

Une trop haute idée de sa puissance, de sa dignité et du lustre de sa maison , quelque propension à l'espionnage et auxdélations, une sincérité douteuse (1) nuisaient singuliè-

(1) À propos du peu de sincérité de son gouvernement, Timpératrice le déplore dans une lettre à son fils : « Notre conduite mystérieuse tant avec nos aUiés que ngs adversaires, tout cela est provenu qu'on a mis pour principe à chercher à profiter de la guerre. On voulait agir à la prussienne et on voulait en même temps retenir les apparences d'honnêteté (lettre de 1772 apud von Arneth, t. II, p. 362). » Dans une lettre du 20 juin 1778, elle dit : « C'est nous qui sommes en défaut, ne parlant clair, et nous ne le pouvons, puisque nous voulons des choses injustes (ibid., t. II, p: 299). »

rement aux brillantes qualités de Marie-Thérèse. Ces faiblesses de l'impératrice étaient exploitées par Bartenstein , personnage souvent peu perspicace dans ses jugements.

L'époux de Marie-Thérèse, dénué des connaissances nécessaires à un homme d'État, n'exerçait sur la direction des affaires aucune influence. Sans volonté, il se laissait diriger par le cabinet et par les décisions impérieuses de la reine, comme il l'avouait lui-même (1).

A la mort de Charles YI, le cabinet ou le Conseil de la conférence, comme on l'appelait à Vienne, était composé du comte Philippe-Louis de Sinzendorff, chancelier de cour, du comte Gondacre de Starhemberg, ministre de la conférence, du comte Âloïs-Raymond de Harrach, land-maréchal, des feld-maréchaux comte Joseph de Harach, Lothaire- Joseph-Dominique , comte de Kœnigseg et du conseiller de cour Jean-Christophe de Bartenstein (2). Marie - Thérèse conserva ces conseillers, dont l'un d'eux, le comte de Starhemberg, lui avait été spécialement recommandé par son père.

Sinzendorff n'avait pas eu, à la vérité, la confiance entière de l'empereur, pas plus qu'il n'obtînt celle de Marie-Thérèse ; mais une certaine expérience des affaires et quelque adresse suppléaient chez lui au manque de pénétration. Ce défaut il cherchait à le cacher par un fracas de paroles, propres à étourdir un auditeur vulgaire.. Incapable de se former une idée très nette des questions, il examinait le pour et contre, bien souvent sans rien décider, et sans même arriver à une

(1) Coxe, Hist, de la maison d'AxitiHche, t. V, p. 48.

(2) Dans des circonstances exceptionnelles, comme par exemple lors de la co-régence de son époux, Marie-Thérèse appelait au Conseil* un plus grand nombre de personnages influents de la noblesse.

conclusion. Regardant la duplicité comme le plus grand talent du diplomate, il disait rarement la vérité. Extrêmement jaloux, il craignait les autres, mais se croyait supérieur à tout le monde. Son égoïsme et ses folles dépenses ne le rendaient pas toujours incorruptible. A la fois flatteur et brusque , opiniâtre et souple , arrogant et humble , un sourire du maître ou un éloge l'enchantaient, tandis que la moindre contrariété le jetait dans l'abattement. Singulièrement épris des nouveautés, il satisfaisait volontiers à toutes les idées bonnes ou mauvaises de l'empereur au sujet de l'encouragement à donner au commerce. Ces petits moyens le servirent merveilleusement pour exploiter son souverain (1). .

Entre lui et Gondacre Starhemberg il y avait un abîme. Starhemberg était un ministre plein de talents, droit, fr^nc, actif, économe, dirigeant bien le trésor impérial en qualité de président des finances (ministerial- banco -deputationj; jamais un manque d'intégrité ne put être reproché à Starhemberg (2).

Les deux comtes de Harrach jouissaient d'une excellente réputation d'hommes honorables et incorruptibles, mais l'aîné seul représentait une personnalité bien marquée (3).

Quant à Kœnigseg, s'il était d'une prudence extrême, il avait le défaut de s'occuper très-peu des affaires, qu'il comprenait du reste très-difficilement.

Bartenstein, fils d'un professeur protestant de Strasbourg, était un adroit avocat, rompu à la chicane, qui après avoir captivé la bienveillance de Starhemberg, fut placé à la chan-

(1) Coxe, t. IV, p. 352, von Arneth, t. I, p. 62.

(2) Coxe, t. IV, p. 352, von Arneth, t. I, p. 62,

(3) von Arneth, p. 70.

cellerie des affaires étrangères. Élevé dans le protestantisme, il se fit catholique comme l'épouse de Charles VI; mais cette conversion semble avoir été chez lui plutôt le résultat d'un calcul que celui d'une conviction. Par son habileté, son activité et ses talents, il dominait complètement le conseil et devint le favori de l'empereur (1).

En continuant à remplir leurs fonctions sous le règne de Marie-Thérèse, chacun de ces conseillers garda le rôle qu'il avait joué sous Charles VI (2). Un seul y fit exception. Ce fut Bartenstein. Plus actif que jamais, il devint plus fertile en expédients, et mettant à profit les faiblesses de la reine, caressant toujours sa vanité, il lui inspira la jalousie du pouvoir et une haute idée des talents dont elle était douée. Cette manière d'agir, la grâce et la facilité avec lesquelles il s'exprimait lui attirèrent immédiatement l'attention de Marie- Thérèse (3). Il domina tout le conseil jusqu'au moment oii il fut nommé vice-chancelier de Bohème (1783). Enfin la reine était tellement satisfaite de Bartenstein qu'il rédigea pour l'instruction du prince, depuis empereur sous le nom de Joseph II, un traité sur le droit naturel et des gens. Les causes de ses succès furent aussi celles de sa chute, comme nous le dirons plus loin (4).

(i) Béer, Aufzeignungen, p. LXX.

(2) Coxe, ibid., p. 474, von Arneth, 1. c, p. 70, von Arneth, Johan Christoph Bartenstein und seine zeit, pp. 33, 43.

(3) von Arneth, Bartenstein, pp. 34. 43.

(4) Les jugements sur ces hommes d'État sont en partie tirés de : Coxe, ^ IV, pp. 352, 474, t. V, pp. 179 et suiv., von Arneth, Maria- Theresia's erste regirung, t. I, pp. 62, 70; von Arneth, Maria-Theresia nach den Erhfolgeknege, pp. 6 et suiv., et surtout de l'appréciation que la reine fait elle-même de ses ministres dans un écrit publié par cet auteur, ibid., pp. 4 et suiv. M. von Arneth a encore fait paraître dans VArchiv fur ôstereichische geschichte. XLVII, t. II, pp. 267 et suiv.. un

Sinzendortr, mort le 8 février 1742, eut pour successeur le comte Léopold d*Ulfeld. Uesprit défiant de la reine et radresse de Bartenstein furent la cause de son entrée au conseil. Sans avoir de grands talents, il était souple, et faisait volontiers le sacrifice de son opinion à celte d*un supérieur ou d*un personnage en réputation ; on le disait honnête homme avant tout (1). C'était précisément ce qu'il fallait à Bartenstein, toujours intéressé à rencontrer le moins d'opposition possible, et à pouvoir disposer d'instruments plus ou moins intelligents, afin de faire dominer sa personnalité.

Starhemberg, de Harrach et de Kinsky disparurent également du conseil, et furent remplacés par les comtes de Colloredo, de Kevenhuller et de Bathiani, trois seigneurs plus ou moins soumis à la volonté de Bartenstein.

Comprenant enfin les tendances d'un semblable conseil, la reine ne s'y fia plus, et prit souvent l'avis de particuliers. Parmi ceux-ci se trouvait le baron de Wasner, esprit élevé, parfaitement au courant de la situation réelle de l'Autriche vis à vis des puissances étrangères ; grand partisan de l'alliance des puissances maritimes, et l'antagoniste né de Bartenstein, l'ami outré de l'alliance française (2). La reine avait encore une grande confiance dans Van Swieten, janséniste avéré, qu'elle consultait volontiers sur l'instruction et la censure des livres (3).

Tous ces avis et contre avis, tous ces conseils contradic-

travail de la reine (Zwei Denkschriften der Kaiserin Maria- Theresiajj dans lequel eUe donne d'excellents portraits de ses ministres, auxquels nous avons eu recours.

(1) Béer, Aufzeignungen, pp. LXXI et LXXIII.

(2) Coxe, t. V, p. 186, von Arneth, Bartenstein, 1. c, pp. 35, 45, 48.

(3) von Arneth, Maria- Theresia nach den Erbfolgekriege, pp. 116 et suiv.

toires faisaient flotter Marie-Thérèse entre divers partis. Bartenstein abusant plus que jamais de sa position, avait flni par l'emporter. Enfin, fatiguée de la présomption de celui-ci, ayant d'ailleurs acquis plus d'expérience, la reine se sentit vivement humiliée de devoir subir les volontés de son ancien favori. Tous les jours la faiblesse et l'incapacité de son conseil habituel lui parurent de plus en plus insupportables. Un changement complet devint nécessaire. Wenceslas- Antoine de Kaunitz-Rittberg fut appelé à remplacer le favori évincé.

Son habileté dans plusieurs missions diplomatiques, son aptitude aux affaires lorsqu'il occupait les fonctions de nynistre dans les Pays-Bas autrichiens, et pendant les négociations de la paix d'Aix-la-Chapelle lui valurent le poste de chancelier de cour (1753). Homme d'État et négociateur habile, il fut envoyé (1744) en qualité de premier ministre aux Pays-Bas; lorsque le prince Charles de Lorraine fut obligé d'en abandonner momentanément le gouvernement, de Kaunitz le remplaça. Au retour du duc il reprit ses fonctions premières et les continua. De Kaunitz avait un patriotisme, un dévouement, une activité qui égalaient ses talents, selon les auteurs de YOesterreichische nationalrEncyclopoedie(i). Les recherches récentes de M. von Arneth (2) prouvent la vérité de cette assertion . Cet historien constate en outre que de Kaunitz avait un esprit éminemment français. Vif et spirituel surtout, il sut plaire à M™*' de Pompadour et parvint, grâce à cette favorite, à poser les bases d'une alliance avec la France, rêve si longtemps caressé par Bartenstein et re-

(i) Ibid., t. III, pp. 165.

(2) Maria-Theresiq^nach den Erbfolgekriege, pp. 344 et suiv. V. aussi les Œuvres posthmnes de Frédéric le Grand, t. III, p. 41.

poussé avec énergie par le baron de Wasner. Jugeant avec une promptitude remarquable les questions les plus complexes et les plus ardues, de Kaunitz avait fini par dominer l'impératrice et tout le conseil. L'ascendant qu'il y exerçait lui permit de rendre à la famille impériale des grands services ; mais il eut le triste privilège, par suite de sa longue carrière , de voir les résultats néfastes de fautes graves et répétées. Son esprit anti-religieux était connu à tel point, que Rome l'accusait de toutes les innovations tentées par l'Autriche en matière de religion. Rome le regardait comme le principal instigateur de la résistance de la reine aux décisions de l'Église.

Malgré les diverses nuances qui les distinguaient, tous les membres de la Conférence avaient un dévouement sans bornes pour la maison d'Autriche, une propension au césarisme, peu de sincérité et de bonne foi, un dédain mal placé à l'égard de l'Allemagne et de ses tendances ; une inclination bien déterminée vers la France et les idées dominantes dans ce pays, beaucoup de scepticisme et d'indifférence en matière de religion, une certaine hostilité contre l'Église, et des projets très nets de centralisation. Leur scepticisme, on le comprend dans un pays composé de nationalités diverses , professant différentes religions ; on comprend moins au point de vue politique l'hostilité à l'égard de Rome, qui rendait les catholiques méfiants.

Tels étaient les hommes d'État appelés à servir de conseil à Marie-Thérèse dans les questions importantes des Pays- Bas.

Outre la Conférence, Marie-Thérèse avait encore à sa disposition un autre corps, celui du Conseil Suprême des Pays- Bas, attaché à sa personne.

Chargé spécialement de l'examen des affaires concernant

ces pb ^s , ce conseil donnait son avis plus ou moins directeioent à la princesse. Il eût pu exercer une grande influence, s'il avait été composé d'hommes énergiques. Le souverain avait le droit d'en nommer les membres. Mais, comme le dit très-bien M. Steur, il avait intérêt, ainsi que son peuple, à choisir de préférence des Belges, qui, mieux instruits de nos lois, de nos privilèges et de nos besoins, pouvaient aussi lui donner des conseils plus salutaires (1). Au moment de la mort de Charles VI , tous les membres du Conseil suprême étaient étrangers à la Belgique, sauf Charles- Philippe Pattyn. Ces étrangers étaient don Emmanuel de Sylva-Tarouca, le marquis de Pacheco, et don Emmanuel Desvals-Paol.

Marie-Thérèse, nourrissant au commencement de son règne des idées plus généreuses, comprit qu'il fallait introduire d'autres éléments dans ce conseil. Nous y voyons arriver tour à tour le baron de Cazier (1742), Jean-Lambert Obin, qui remplaça Cazier (1748), André Capon (1780), François de Robiano et Patrice Mac Neny (1750), appelés par suite de la mort de Capon et de la maladie d'Obin. De Neny resta presque constamment dans les Pays-Bas (2), et fut renforcé par de Figuerola. Le président Sylva-Tarouca, Portugais de naissance, était un gentilhomme accompli du siècle dernier, très-agréable à la cour, causeur respectueux, sachant toujours placer à propos un joli compliment, danseur infatigable et brillant cavalier dans les carrousels., Quant à ses connaissances des affaires des Pays-Bas, il ne semble pas qu'elles furent bien étendues (3). Dans sa correspondance

(1) Précis de Vétat politiqtie des Pays-Bas sous Charles VI, p. 96.

(2) Archives de la chancellerie.

(3) C'est du moins l'idée que Ton peut se former par sa correspondance avec Cobenzel de 1753 à 1756. 4 vol. aux archives du royaume.

avec le secrétaire d'État Grumpipen, il avouait trës-ingénûment qu'il ne comprenait rien aux questions du numéraire. A propos de l'augmentation projetée des droits d'entrée et de sortie, il disait dans cette correspondance : « Ces messieurs » de la république de Hollande sont autant instruits que nous » pourrions l'être de l'afiFaire des droits d'entrée et de sortie, » si pas mieux (1). » Plus tard il ne se gênait pas pour dire : a Je n'entends rien du droit civil, judicature et procé- » dure (2). » Selon ses aveux, il ne comprenait rien aux questions du numéraire, mais il comprenait du moins le mauvais état des finances. Il en entretenait constamment son correspondant, s'apitoyait sur le manque complet de numéraire dans les Pays-Bas, et sur les exactions commises par les Français dans ces provinces. Son dévouement envers les membres de la famille impériale était sans bornes. L'impératrice-reine en faisait donc un grand cas (3).

Les autres conseillers n'avaient pas plus de valeur que Tarouca. Tous étaient étrangers aux Pays-Bas et antipathiques à nos provinces. « Le Conseil suprême, dit Bentinck, » n'a point la confiance des sujets des Pays-Bas, ni ne passe » pour en connottre la force, ni les ressources, non plus que » le génie des différents peuples qui les habitent. Le Portu- » gais (Tarouca) et l'Espagnol (Pacheco), qui sont du Conseil » suprême à Vienne, n'y ont jamais été qu'en passant. Je ne

(1) Lettre du 12 février 1749. Nous avons parcouru ses correspondanceet, où nous n'avons jamais rencontré une seule idée.

(2) 26 mars 1749. Voici comment Bentinck s*âx{ffime au sujet de Tarouca : « En entendant son nom je ne pus m'empêcher de rire. Bartenstein aussi. Je lui dis que Tarouca a trop d'esprit pour moi, que je ne comprenois rien à ce qu'il dit, et que quand il avoit parlé une heure, c'étoit pour moi comme s'il n'avoit rien dit. » (Béer, Aufzeignungen, p. 87).

(3) V. Krajan, Maria^Theresia und GrafSyltHx, Tarouca, Vienne 1859.

» connois Pacheco que pour ravoir rencontré en compagnie. » Pour Tarouca , il a l'esprit trop subtil et trop alambiqué i> pour avoir jamais la confiance des Flamands et des Bra- » bançons. Son génie est comme le tranchant d*un rasoir qui » coupe un cheveu en l'air, mais qui rebrousse sur un bois » dur et noueux. Les gens des Pals-Bas, qui sont employés » ici (à Vienne) dans ce Conseil, sont des gens de rien, qui » sont obligés de faire leur cour à leurs supérieurs pour » faire fortune. Et quand même ils seroient honnêtes gens » aussi bien qu'entendus et versés dans les affaires de leur » pals, encore ne peuvent-ils que donner des informations, » qui, avant de parvenir à la souveraine, passent par d'autres » mains, mais sans pénétrer plus avant dans les raisons. Le » fait est que le Conseil suprême n'a pas la confiance des » Païs-Bas (1). »

Pattyn, conseiller au Conseil privé, jurisconsulte distingué et trës-estimé, était auteur d'un livre intitulé Mare Kberum, dans lequel il défendit avec énergie les droits de la Belgique à la liberté des mers (3). En 1741, il passa à la présidence du conseil de Flandre; par conséquent son influence sur le règne de Marie-Thérèse fut à peu près nulle.

Le comte de Kœnigsegg-Erps était proposé par la gouvernante des Pays-Bas comme le plus capable de remplir les fonctions de conseiller au Conseil suprême, « poste, disait )> la princesse, dans lequel il ne s'agit pas d'avoir une con- )> noissance du droit, mais aussi du système général de ces » provinces, tant à l'égard de l'état politique que par rapport » à celui des finances et de la police, auxquelles ledit comte » s'est appliqué depuis nombre d'années, qu'il est tenu dans

(1) Lettre du 25 juin 1750 apud Béer, 1. c, p. i23.

(2) Mém. de VAcad. royale de Belgique, t. XX, p. 383.

» ce pays, où il s'est attiré la confiance des États de Brabant, » dont il est membre, au point qu'il ne s*est guère présenté » d'affaires épineuses, oii ils ne Fayent nommé pour com- » missaire (1). »

Gazier était conseiller au conseil des finances. A propos de sa nomination, le Conseil suprême dit dans sa consulte que Gazier est un homme capable et de beaucoup d'expérience* <c II a donné, dit ce Conseil,'des marques éclatantes dans ses » empteys antérieurs, particulièrement dans celui de pension- )> naire des états de Tournai etToumaisis, et dans toutes » sortes de commissions dont il a été chargé, tant de la part » desdits États que de celle du gouvernement, étant d'ailleurs » doué de beaucoup de droiture et de plusieurs autres belles » qualités, qui le rendent fort recommandable et qui lui ont » acquis l'estime et l'amour général de tout le monde (% »

Jean-Lambert Obin avait été appelé, en 1728, au Gonseil de Namur ; en 1738, au Conseil privé, et en 1738 il fut chargé de remplir les fonctions de conseiller aux causes fiscales. Il fut désigné définitivement à ces fonctions en 1740. Pendant la même année il fut nommé membre de la jointe militaire, et entra, en 1744, au Conseil d'État. En 1737, il avait été chargé de terminer les contestations avec la France. Le comte de Bathyany, dans le rapport qu'il adressa à la reine au sujet des capacités d'Obin, disait : « Il n'est pas seule- » ment un grand jurisconsulte, mais il connoît aussi à fond » les intérêts et les contestations que les provinces Belgiques )> ont avec les princes et états voisins. Il est d'ailleurs infa- » tigable, et je le crois capable d'exécuter toutes les com- » missions dont il pourroit être chaîné (3).

(1) Chancellerie des Pays-Bas, A. 4, n» 56.

(2) Chancellerie des Pays-Bas, A. 1, ri» 80.

(3) Chancellerie des Pays-Bas, A. 3, n« 4,

Selon la consulte du Conseil suprême, le conseiller Capon joignait à la qualité d*habile financier celle de bon jurisconsulte (1). Il remplaça le marquis de Poal, qui passa au Conseil suprême d'Italie.

Dans sa correspondance au sujet du choix des candidats, Crumpipen disait de Robiano : « Il a aussi des connoissances » très-utiles, outre la jurisprudence, et je dois lui rendre la » justice d'avouer qu'il a travaillé à la satisfaction de S. Â. R. » et à la mienne dans l'affaire des charges publiques. Il a » plus de monde que Pycke. Mais je doute que la bonne » opinion qu'il a de lui-même et surtout sa vivacité puissent » convenir au baron d'Obin (3). »

Quant à de Neny, ses travaux au Conseil des finances et au Conseil privé, son Mémoire hûtorique concernant les Pays- Bas, ses principes empruntés à la doctrine de Van Espen et si favorables au développement du pouvoir personnel , une haine implacable contre le clergé^ dont le prince de Kaunitz lui-même était étonné (3), un manque complet de délicatesse font connaître ses qualités, ses idées et ses défauts.

(c Le comte de Figuerola a de très-bonnes qualités, disait » Crumpipen. Il est modeste, docile et appliqué. Il a un ju- » gement sain et s'accommoderoit parfaitement bien avec » le conseiller baron d'Obin ; mais je ne saurois pas le prô- » ner pour un homme qui seroit en état de donner des lu- » mières certaines dans toutes sortes de cas épineux con- » cernant ce païs, dont il ne laisse pas cependant d'avoir » acquis bien des connaissances (4). »

(1) Ibid., no 23.

(2) Lettre de Crumpipen à Sylva Tarouca, 21 janvier 1750.

(3) Lettre de Kaunitz à Cobenzl du 13 déc. 1758. Chancellerie D. 69. M.

(4) Lettre Crumpipen, 1. c.

Ces portraits font assez connaître les tendances du Conseil. Composé d'hommes parfois capables, toujours dociles et dévoués à la maison d'Autriche, dans le but de parvenir, ce corps suivait volontiers toutes les inspirations du gouvernement. C'était un instrument docile et intelligent, que l'entourage de Marie-Thérèse faisait marcher à sa guise (1). Malgré ces qualités, le Conseil suprême fut dissous (31 mars 1787), et ses attributions passèrent à la Chancellerie de cour et d'état, où il forma le département des Pays-Bas (2). Il passa ainsi complètement sous la dépendance du comte de Kaunitz. Désormais il devait suivre pas à pas toutes les idées du chancelier, qui dirigeait de Vienne les affaires des Pays-Bas. Le chevalier de Dorn, si dévoué à de Kaunitz et à ses idées, fut nommé référendaire du département. Â sa mort, il fut remplacé dans ses fonctions par Auguste Gottlieb de Lederer, auditeur de la Chambre des comptes à Bruxelles.

(1) V. Béer, 1. c. p. 124.

(2) Archives de la chanceUcrie, A. 4, n» 1. V. aussi de Neny, Mém. hist., t. II) p. 119.

Page 1