INSTRUCTION MOYENNE
Cette partie de l'éducation était généralement confiée soit aux jésuites, soit aux oratoriens, soit aux augustins, soit aux récollets ou à d'autres ordres rejigieux. Des prêtres laïcs enseignaient aussi, dans le plat pays, les humanités aux jeunes gens qui se destinaient à l'état ecclésiastique.
Le nombre des collèges consacrés à l'enseignement des humanités dans les Pays-Bas s'élevait à 58, parmi lesquels 17 appartenaient aux jésuites. Ceux-ci avaient seulement deux pensionnats ordinaires et deux autres destinés à l'éducation des jeunes Anglais (1).
(l) Pièce intitulée : Sentiments de M. de Nenij, du il juiUet 1775, et un écrit intitulé : Études, dans les archives de la secrétairerie d'État et de guerre.
Selon de Neny, l'instruction et l'éducation données par les jésuites étaient si peu soignées, que la plupart des parents envoyaient leurs enfants à l'étranger pour y suivre les cours des humanités. « Ils ont cependant toujours réussi, ajoute » l'auteur du mémoire ; ce qui est conforme à leurs vues et à » leur politique, à se faire croire au-dessus des autres et se » concilier la plus grande partie de la confiance publique, au » point que la multitude s'est crue sans ressources au mo- » ment de la dissolution (1). »
Ces quelques mots font suffisamment pressentir la pensée du gouvernement de vouloir diriger par lui-même toute l'instruction publique, pensée qu'il avait déjà manifestée au moment de la suppression des jésuites. Le Comité jésuitique — c'est ainsi qu'on appelait la commission 'chargée d'examiner toutes les affaires relatives à la suppression de la compagnie — présenta, dès le 9 avril 1774, au gouvernement une consulte dans laquelle il développa un plan général de réorganisation des études. Une note rédigée par H. de Crumpipen « touchant les arrangemeiis résolus par S. M. rimpératricereine à l'égard des études et de l'éducation de la jeunesse aux Pays-Bas » fut publiée. D'après ce factum la reine ne voulait pas « concentrer la profession littéraire dans une seule » classe ou un seul prdre de personnes ; et le bien d'une en- » treprise aussi intéressante a paru demander essentiellement » qu'en étendant la concurrence autant qu'il sera possible, on » regardât comme habiles à cette profession tous ceux qui
(1) Mémoire précité — Eu vue de bien faire comprendre les succès des jésuites, l'auteur aurait dû. ajouter que leurs collèges étaient suivis par les jeunes gens appartenant à des fîimilles sincèrement catholiques, tandis que les collèges des autres ordres religieux, tels que ceux des oratoriens, étaient plus ou moins suspects de jansénisme. On sait ce que cette qualification valait à cette époque.
» réuniroient les qualités nécessaires, sans distinction d*état.» Les futurs professeurs, dispensés de vivre en commun, ne doivent plus donner des cours gratuits, « abus qui sous un » faux air de grandeur et de munificence, dit de Crumpipen, » avoit véritablement énervé le zèle et l'émulation parmi les » instituteurs.» Des appointements fixes leur assureraient une existence honnête et convenable ; les élèves y ajouteraient de légers honoraires ; toutefois les jeunes gens sans fortune et montrant des dispositions extraordinaires ne seraient pas exclus des collèges. Dans le but d'exciter leur émulation, les professeurs pouvaient compter sur des gratifications et des pensions; les collèges déjà existants recevraient les mêmes encouragements et pourraient perfectionner l'enseignement au moyen du système adopté dans les collèges royaux; un prêtre régulier ou séculier devait remplir les fonctions de préfet.
Après cet exposé de principes, le manifeste fait connaître les établissements que la reine se propose d'ériger (1). On y devait enseigner les langues mortes, les principes de l'histoire, de, la géographie, des mathématiques et d'autres sciences ; et le prince de Starhemberg avait déjà écrit aux autorités civiles et ecclésiastiques dans le but de les inviter à faire connaître au gouvernement général les sujets ayant les qualités requises pour donner l'instruction. Enfin la reine avait résolu d'établir à Bruxelles, une Commission royale des études, qui serait chargée de mettre à exécution ses vues concernant l'enseignement. Cette Commission, composée de
(1) Des pensionnats devaient être élevés à Bruxelles, Anvers, Bruges, Namur, Gand, Ruremonde, Luxembourg, Mons, Tournai. De simples collèges dans les villes de moindre importance, telles que Nivelles, Hervé, Marche, Hal, Ypres, Courtrai, Audenarde, Alost, etc.
de Neny, de Limpens, conseiller au conseil des finances, de Limpens, procureur général au conseil de Brabant, de Nelis, chanoine de Tournai, plus tard évêque d'Anvers, de Marci, prévôt du chapitre de Louvain, et de Des Roches, siégea la première fois le 10 mars 1777. Tous ces personnages avaient en général les mêmes vues que de Neny.
Une partie des biens des jésuites supprimés fut destinée à combler le vide laissé dans l'enseignement par l'anéantissement de la compagnie. Par décrets du 9 mars, l'impératrice avait déjà fait connaître à la Commission ses intentions à ce sujet en indiquant les principes, les vues et les résolutions qui devaient prévaloir dans l'enseignement public et dans l'établissement des écoles nouvelles. Ces décrets devaient en même temps servir d'instruction et de direction à la Commission royale des études et aux conseils collatéraux, chacun dans sa sphère d'action.
La Commission devait s'occuper de tout ce qui concernait les collèges et écoles, et spécialement du choix des employés , des concours destinés aux professeurs et aux autres employés, du plan des études, des règlements concernant l'enseignement public, du choix des livres, des règlements d'ordre intérieur, de la distribution des minervals, de la surveillance exacte de tout ce qui tenait à l'enseignement et à la discipline des collèges et écoles de fondation ancienne et nouvelle, de l'aliénation des établissements et collèges ayant appartenu aux jésuites et inutiles à la formation des collèges nouveaux et pensionnats (I). La Commission élabora le règle-
(1) Mémoire sur la commission des études, ms. dans les archives de la chancellerie d'État et de guerre. En 1785, cette commission fut remplacée par lé département scholastique, auquel succéda, en 1787, la commission ecclésiastique.
ment de discipline et de police pour les pensionnats et collèges des Pays-Bas (22 septembre 1777), une ordonnance sur les rétributions à payer aux professeurs (même date) et le Plan provisionnel ététudes.
L'instruction moyenne n'était pas, avant l'époque à laquelle le gouvernement s'en empara, dans un brillant état, il s'en faut (1). La décadence littéraire, la décadence artistique, la décadence générale donnent le niveau de la situation dans laquelle l'instruction devait se trouver.
En dépit de tous ces sacrifices, le gouvernement autrichien est-il parvenu à relever l'instruction? Y a-t-il introduit du nouveau? Nous ne le croyons pas. Les moyens employés par l'État ne furent pas assez énergiques pour extirper le mal : toutes les mesures prises par lui ne produisirent aucun effet. « Les bons collèges, dit Van Beughem, directeur de celui de Gand, figurent sur le papier (2). » Des Roches reconnut que la manière d'agir des professeurs ne pouvait nullement inspirer la confiance des parents (3), « Les élèves » en syntaxe, dit la Commission des études dans un rapport, » se plaignent de ce que les professeurs négligent la géogra- » phie, le grec, etc. (4), » et Des Roches y ajoute dans une note du l*"" septembre 1778 : «Comme parmi les professeurs, » surtout dans les collèges anciens, il en est d'ignorans, de » paresseux et d'indiscrets, il est arrivé que quelques uns » ont pris le change ; et trouvant plus de facilité à faire des
(1) Van Ruckelingen, Belgie onder Maria-Theresia, blz. 116.
(2) Goethals, Hist. des lettres, t. III, p. 339.
(3) Plusieurs professeurs s'adonnaient à des excès tels que le conseiller fiscal de Brabant dut intervenir. (Conseil de Brabant, office fiscal, n" 80.) Les laïcs et ecclésiastiques attachés au même établissement se chamaillaient au grand scandale des élèves.
(4) Secret. d'État et de guerre, n« 242.
» additions et des soustractions qu'à expliquer Nepos et )) Tite-Live, ils ont négligé la langue latine et grecque, c'est » à dire les principes pour l'accessoire (1). » Ces faits étaient suffisants pour faire déserter les collèges, et, dit de Neny, « le mal est tel que M, Reuss, procureur général de Brabant, w a déclaré que si le professeur ne changeait pas de mé- » thode, il retirerait son fils. » La désertion des élèves devint enfin générale (2).
L'auteur du Tableau historique des opérations du gouvernement général des Pays-Bas pour la réforme des études jusqu'en 1780 (3), auquel MM. Raingo et Juste ont emprunté, peut-
(1) Ibid. Une note de de Neny du 49 sept. 1738 constate que les professeurs ne parlaient jamais latin ; ils se bornaient à expliquer les auteurs en français, et malgré les plaintes des étudiants qui ignoraient cette langue, ils ne continuèrent pas moins cette pratique.
(2) Voici un relevé officiel du nombre des élèves dans les Pays-Bas :