CHAPITRE XL
BEAUX- ARTS. — PEINTURE, SCULPTURE, GRAVURE, CISELURE, ARCHITECTURE, MUSIQUE.
Les aspirations de l'art du XVIII* siècle, déroutées un instant par la réaction contre le purisme du siècle de Louis XIV, revêtaient des formes de plus en plus classiques. Bientôt les excentricités fantaisistes du règne de son successeur, firent place à d'autres idées ; mais le chaos, résultat nécessaire de la lutte des deux principes, ne fut pas complètement débrouillé sous le règne de Marie-Thérèse. Comme la littérature, les beaux-arts sont l'expression de l'état de la société. Il n'appartient point aux gouvernements de leur imprimer une marche quelconque, ni de leur faire subir des métamorphoses selon sa volonté. Celles-ci tiennent au génie des peuples et des époques. Les gouvernements les stimulent, ils ne les dirigent pas, sous peine d'arrêter l'initiative. L'art veut rester libre, libre comme le génie de l'homme qui l'enfante.
Comprenant ces vérités, le gouvernement des Pays-Bas laissait tout à l'initiative des artistes. Par suite de l'influence française, l'art belge, naguère si brillant et si éminemment national,avait subi la pression presqu'exclusive de nos voisins du midi. Paris était devenu un centre, vers lequel nos artistes
convergaient ; Paris exerçait une influence décisive. Là ils allaient chercher les poses recherchées, les mouvements forcés et les expressions afffectées. Notre peinture étalait encore parfois les brillantes couleurs de l'école flamande ; la sculpture avait conservé quelque chose de son réalisme ; l'architecture était aussi restée en partie fidèle à ses traditions, mais une teinte française colorait toutes les branches de l'art. Partout dominait le style Pompadour, dit de Louis XV. L'art religieux comme l'art mondain subissait l'influence des idées matérialistes et de décomposition de la société de ce temps. Cette influence antinationale, les guerres et les désastres dont notre pays fut le théâtre depuis l'avénement de Louis XIV, avaient fait tomber l'art bien bas, même dans ses imitations.
Sous Marie-Thérèse la tendance qui s'était manifestée dans l'enseignement artistique pendant la seconde moitié du XVIP siècle, se fit jour de plus en plus. A l'enseignement de l'atelier succéda celui pour ainsi dire exclusif des académies. La fondation de celle d'Anvers remonte à 1663 ; Bruges organisa la sienne en 1720 ; Bruxelles en essaya une en 1711 , qui fut absorbée parla commune en 1763; Gand eut son académie en 1750, Tournai en 1757, Courtrai en 1760, Malines en 1771, Ath en 1772, Audenarde en 1773, Ypres en 1779 (1). Ce furent, on le voit, les villes flamandes qui donnèrent l'élan au mouvement. La plupart de ces académies étaient des associations formées par l'initiative des particu-
(1) Alvin, Les académies et les écoles de dessin de la Belgique, introduction. M. Gachard prétend (Revue de Bruxelles, août 1837, p. 22) qu'à l'avènement de Marie-Thérèse il n'existait même pas d'école, où les arts fussent enseignés. Outre les académies d'Anvers, de Bruxelles et de Bruges, qui sont antérieures au règne de Marie-Thérèse, il y avait l'enseignement dans les ateliers.
liers. C'étaient primitivement des institutions libres, que le gouvernement favorisait, protégeait et encourageait de tout son pouvoir, de véritables liens entre l'enseignement des ateliers et celui donné aux frais des villes et de l'Etat.
Dans le but d'émanciper l'art, Marie-Thérèse avait soustrait les artistes à l'action des corporations des métiers, dont ils faisaient partie dans plusieurs villes (1). Grâce à ces efforts, l'art put se relever, mais par suite des tendances de centralisalion de l'époque, l'enseignement académique tomba insensiblement sous la direction des communes. Celles-ci donnèrent des règlements que le gouvernement sanctionna parfois, non sans de vives protestations de la part des artistes, toujours prêts à défendre leur indépendance. Les villes accordèrent souvent des subsides ou des avantages qui servirent de prétexte à une intervention directe. Le gouvernement accorda des récompenses aux lauréats de certaines écoles, et le gouverneur se déclara le protecteur de quelquesunes de ces académies.
Ces encouragements et surtout la paix dont la Belgique jouissait depuis plusieurs années permirent à l'art de se replacer, ou peu s'en fallait, au niveau de son ancienne réputation.
A Anvers vivaient Martin Geeraerts, le peintre célèbre de monochromes figurant des bas-reliefs, Balthasar Beschey, Henri Antonissen, Henri De Cort, et enfin André et Corneille Lens. A celui-ci revient l'honneur d'avoir eu le premier le courage de rappeler ses collègues et ses élèves aux anciennes traditions de l'école flamande et à l'étude de l'antique. Lens voulut arracher l'académie d'Anvers à l'influence
(1) Édits des 20 mars et 13 novembre 1773 et 8 juillet 1776.
étrangère et tenta de modifier les méthodes d'enseigiiement, en dépit de Topposition constante qu*il rencontrait partout.
A Bruxelles, Bernard Verschoot, nommé premier peintre du prince Charles de Lorraine (23 mai 1769), prit ladirecr tion de l'académie et peignit le magnifique plafond de fescalier du palais, habité par le gouverneur général, A Bruges, excellait Jean Garemyn, peintre d'histoire, chaud . coloriste dont les œuvres se distinguent par une ordonnance riche^ un dessin facile, mais parfois relâché.
Louvain possédait un artiste de mérite, Pierre-Joseph Verhaghen, nommé premier peintre du prince Charles de Lorraine, et ensuite de l'impératrice. Revenu com-^ piétement aux vieilles traditions de l'école flamande et s'aidant de réminiscences de la peinture italienne, il fut le dernier artiste belge qui protesta contre l'influence étrangère, releva et maintint l'ancienne splendeur de l'école des Rubens et des VanDyck. Vivement éprise de son talent, Marie-Thérèse l'avait fait voyager aux frais de l'État en Italie, où il obtint un grand succès.
Enfin Sauvage, nommé peintre de la Cour (4 avril 1750), Pilsen, Herregouts, Nollekens, Beschey, Geeraerts, Spruyt, Le Doulx, Bailly, Beerblock, Legillon, Suvée, Herreyns, Pierre de Grée, Lonsing, Redouté, de Rycke, Huygens Van Dorne, Antonissen, Ducq, Steyaert, La Pegna (1), etc., furent tous peintres d'un talent d'ailleurs inégal. Quelques uns d'entre eux prirent pour de l'originalité l'excentricité, et regardèrent toute règle non comme un guide, mais comme un despote impérieux et arbitraire.
Nos graveurs Herregouts, Garemyn, Elsen, Martenasie,
(1) Il fut nommé peintre extraordinaire de l'impératrice le 18 juin 1755. :
Lonsiug , Quertemont , Gardon , Pilsen , Rosart , Spruyt avaient un dessin souvent remarquable, mais parfois relâché, ou dur. Ce n*est toutefois pas le cas de Cardon et de Pilsen, graveurs de beaucoup de mérite.
Nos sculpteurs étaient Pierre Scheemaeckers, le jeune, et Michel Ruysbroek, qui se fixèrent en Angleterre ; Jean-Baptiste Xavery, dont les principales productions pouvaient être vues à l'hôtel de ville de la Haye, et dans la grande église de Haarlem; Théodore Verhaegen, qui a laissé des statues à Halines ; Henri-François Yerbniggen, GyfRé, Laurent Delvaux, artiste d'une grande réputation, mais un peu froid ; Pierre Verschaffelt, l'auteur de l'ange colossal du Château St-Ange à Rome; Van der Jeught, Tassaert, Van Poucke, Fernande, Lejeune, Coudre, mort à Dresde (Marie- Thérèse acheta sa belle statue de la Vierge) ; Berge, Henrion, Le Roy, né à Namur, et Godecharle de Bruxelles. La plupart des œuvres de ces artistes, sauf quelques honorables exceptions, subirent toutes l'influence française ; elles en exagérèrent même les défauts, reniant la méthode et rejetant surtout les traditions de la statuaire nationale. Godecharle plus sage se rapprocha davantage des classiques, comme on peut le voir dans son bas relief du frontispice du Palais actuel de la Nation à Bruxelles.
La gravure des médailles laissait beaucoup à désirer. Jacques Roettiers, le jeune, continuateur de la manière incorrecte et relâchée de son prédécesseur Philippe Roettiers, le jeune, produisit des médailles et des monnaies marquées au coin d'une décadence complète.
Comprenant la nécessité de réformer entièrement la gravure des médailles, naguère si célèbre dans les Pays-Bas, le gouvernement envoya deux élèves graveurs dans les ateliers de Donner, à Vienne. Ni l'un ni l'autre ne répon-
dirent à l'attente du gouvernement. Il dut avoir recours aux talents de Duvivier, Liégeois établi à Paris, et de Van Berckel, graveur, né à Bois-le-Duc. Appelé à titre de graveur de la monnaie en 1776, à Bruxelles, celui-ci régénéra complètement un art difficile, et donna le jour à des chefs-d'œuvre de dessin, de modelé et de bon goût.
Parmi les ciseleurs, que les établissements religieux et les grandes familles recherchaient , nous' devons signaler à Bruxelles, Antoine Robette, P. J. Dewez, parent du célèbre architecte, et orfèvre de grand mérite.
Les quelques artistes qui s'occupèrent de l'architecture la représentèrent digneriient : Fisco, auteur de la Place actuelle des Martyrs, du Marché au Grain, à Bruxelles, et du collège du Faucon à Louvain; Wincqz, professeur d'architecture à l'académie de Bruxelles, constructeur de quelques églises ; Jean-Baptiste Malfeson, qui bâtit la Maison de correction à Gand, une des plus complètes de l'Europe, laquelle servit de modèle à plusieurs autres établissements de ce genre à l'étranger ; Antoine-Marie-Joseph Payen, qui éleva quelques hôtels particuliers et des couvents; Montoyer qui exécuta des travaux à Bruxelles et pendant son émigration à Vienne ; et Laurent-Benoît Dewez, peuvent, surtout le dernier, être classés parmi les artistes de mérite. Dewez construisit un grand nombre d'églises et d'abbayes dans le style, dit de Louis XVL Quelques-unes de ses constructions sont citées avec éloge : telles sont l'abbaye d'Orval, l'église de Heylissem, celle de Kessel-Loo (ancienne abbaye de Vlierbeek). Plus classique que la plupart de ses contemporains, il comprit aussi la nécessité de faire répondre la disposition des façades de ses édifices à la distribution intérieure de ceux-ci. Architecte du prince Charles de Lorraine, Dewez ne fut cependant pas employé par l'État, qui eut recours à des artistes étrangers»
— nu -
Barnabe Guymard, architecte français, fut chargé d*exécuter h Bruxelles la Place Royale, copie de celle de Reims, la rue de la Loi, sans contredit une de ses œuvres les plus remarquables, et les rues des environs du Parc. Sauf la rue de la Loi, ses travaux ont un aspect froid, dû à la trop grande régularité à laquelle Guymard sacrifia le mouvement et le pittoresque. C'était d'ailleurs le grand défaut de l'architecture du style Louis XVI, qui brillait plutôt dans ses détails que dans l'ensemble, rarement grandiose. L'architecte Folte fit le palais du gouverneur général ; Pizzoni, architecte Milanais, construisit la cathédrale de Namur.
Le gouvernement autrichien mit à profit le talent des Belges tels que Delvaux, Van Poucke, Fernande, et il les rétribuait au moyen d'une partie des revenus des loteries. Les sculpteurs La Pegna, Le Roy, et Godecharle reçurent des encouragements du gouvernement, octroyés sous forme de commandes, ou de pensions destinées à les défrayer de leurs voyages en Italie ou à Paris.
Les peintres Verhaghen, Marron, Haze, Lens, Leclerc, reçurent également des subsides pour leurs voyages et leur séjour en Italie (1). Le gouvernement prit assez à cœur les intérêts de nos artistes pour concevoir l'idée, sans la mettre à exécution, de former une Académie flamande à Rome en faveur des Belges qui allaient y faire leurs études, et sur le modèle de celle que Louis XIV avait instituée dans la ville éternelle (2).
Les arts doivent sans doute beaucoup à l'administration de Marie-Th*érèse; le gouverneur général les aimait. Néanmoins la Belgique vit disparaître plusieurs chefs-d'œuvre anciens.
(4) V. à ce sujet les Lettres hist., p. 167.
(2) Mémoire de Cobenzl, rédigé en 1768, registre 401 de la ChanceUerie des P.-B.
La France acheta à nos églises plusieurs tableaux des grands maîtres ; Marie-Thérèse se fit donner par la Chambre des Comptes un grand Christ peint par Van Dyck ; la gabrie de Vienne s'enrichit d'un panneau remarquable dû au pinceau de Van Orley, et provenant de l'église de Notre-Dame du Sablon à Bruxelles. Cobenzl fit rechercher dans nos établissements religieux les tableaux les plus beaux, destinés à sa collection. Un exemple semblable venu de haut lieu devint tellement contagieux, que le gouvernement fit dresser une statistique des toiles appartenant aux gens de main-morte en Brabant, dans le but d'en prohiber Taliénalion par une ordonnance spéciale. Mais comme ses agents n'avaient pas la conscience bien nette sous ce rapport, le placcard ne fut jamais publié, et nos chefs-d'œuvre disparurent successivement.
La musique, cultivée avec succès par Marie-Thérèse ellemême, et à laquelle le prince Clmrles de Lorraine n'était pas étranger, entra dans une voie nouvelle pendant les années de paix dont jouirent les Pays-Bas (1).
Le gouvernement n'encouragea pas directement cet « art divin, » comme l'appelle le prince de Ligne, quoiqu'il formât encore sous le règne de Marie-Thérèse un amalgame iudéchiflfbable. Enfin du chaos sortit le concert qui s'introduisit partout : dans le salon, dans le palais, dans le monastère. On y entendit la sonatine, l'air varié ; on y chantait des ariettes, des fragments d'opéra. Dans la société du grand concert à Bruxelles, la symphonie cultivée par Pierre Van Malderen
(4) V. dans Béer, Aufzeigmmgen, p. 89, la scène charmante d'une après-dînée musicale chez l'impératrice, qui y toucha du clavecin et chanta d'une manière ravissante, s'il faut en croire le baroii de Ben-. tiAck.
sut se faire place. Ce compositeur, violoniste distingué, né à Bruxelles et mort en 1768, publia à Paris des symphonies qui précédèrent celles de Haydn. François-Joseph Gossec, autre compositeur belge, se rendit aussi à Paris et écrivit également des symphonies, précisément au moment où Haydn les introduisait en Allemagne.
En général Fart musical, empreint autrefois en Belgique d*un cachet tout à fait original, était devenu routinier, étroit, mesquin, sans initiative, plus enclin à se jeter dans le luxe des broderies, que porté h adopter le dessin hardi de nos anciens maîtres. A peu d'exceptions près, la musique avait deux styles différents : l'Italie dominait le salon et l'église ; la France devint maîtresse de la scène.
Aju théâtre, quelques essais individuels se produisirent, par exemple : Pierre Van Malderen fit représenter aux Italiens, à Paris, la Bagarre, Ignace Vitzthumb, maître de chapelle du prince Charles de Lorraine et compositeur (1), Charles-Joseph Van Helmont, auteur d'un grand nombre de compositions et entr'autres d'une cantate Le Retour désiré, exécutée à propos de la rentrée du prince Charles de Lorraine en 1749 (2), firent preuve de quelque talent et eurent un certain renom.
C'était la contre-partie des œuvres exhibées à Bruxelles par la troupe d'opéra du maréchal de Saxe, qui exerça une influence incontestable sur l'art belge (3). En tjuittant le pays le maréchal y laissa quelques artistes français, qui firent dominer aux Pays-Bas le goût de leur patrie. L'opéra, issu du drame lyrique, comme l'opéra comique fut
(1) V. au sujet de cet artiste Valider Straeteii. La tnashjue aux Pays- Bas, t. II, p. 281.
(2) Ibid. t. ï. p. 75.
(3) Ibid l. 11. p. 22-2.
la conséquence de la comédie émaillée d'ariettes, s'alimenta exclusivement à la source du répertoire français. La mise en scène de ces pièces, les décors, les ballets, les feux de Bengale, enfin toute la partie matérielle des représentations françaises éblouissaient, par leur nouveauté, les habitants de Bruxelles. L'exemple fut contagieux, et se com^ muniqua aux villes de province. Jacques Nyts de Bruges, ayant organisé une troupe d'opéra, parcourut tous les Pays- Bas autrichiens et les Provinces-Unies (1). Partout il fut accueilli avec enthousiasme. Vitzthumb, qui le suivit de près, n'eut pas moins de succès. Cependant l'opéra comique ne fut pas mieux imité par nos compositeurs que par les Allemands, dont le génie pouvait seulement se prêter aux grandes productions, aux oratorios par exemple. Les compositeurs et les poètes de l'Allemagne et de la Belgique pouvaient se faire difficilement à ce genre : la musique n'en était pas assez sérieuse, la poésie en était trop légère. Comme le disait Voltaire à propos des libretti de l'opéra, ce qui était trop sot pour être débité, on le faisait chanter.
A leur tour les campagnes s'agitèrent : sans l'intervention du clergé elles étaient prêtes à abandonner les traditions anciennes pour se jeter en plein dans l'opéra, l'opéra villageois bien entendu (2). Partout le goût français dominait saris rival ; c'était une véritable fureur. Un moment l'enthousiasme se calma lors de l'arrivée à Bruxelles (1764) d'une ti'oupe italienne. Par la comparaison du style français et du style italien, le public sembla comprendre un instant, que
(1) SnéUaert, Scfiets-eener geschiedenis der nederlandsche letterkunde, blz. 222 ; Van Duyze, Verhandelingen over den drievoudigen invloed def rederijkkameren, blz. 27.
(2) Vander Straeten, Le théâtre villageois e»i Flandre dans les An" nales de la société d'Ypres, t. IV, p. 343.
iiH
Topera français parlait plutôt à l'esprit qu*au sentiment. Les ^listes italiens, nés avec un tact exquis de l'art, charmaient Fauditoire, tandis que la troupe française chantait faux à faite pitié (1).
A peine les Italiens eurent-ils quitté le pays, que Fengouement pour les Français reprit le dessus.
Le clergé s'alarma lorsqu'il vit disparaître du théâtre des campagnes les Vies des Saints, les scènes du Vieux et du Nouveau Testament, qui entretenaient la piété dans les populations et les amusaient en même temps. Son bon sens lui fit comprendre que Fopéra français allait révolutionner complètement les idées et les mœurs. Avec une adresse remarquable, il essaya de substituer, dans les villages, les représentations exotiques à celles qui célébraient les victoires des armées autrichiennes (2). Au lieu de les terminer par les louanges de Dieu, celles-ci les clôturaient par Féloge de Marie-Thérèse, répété sur les rares programmes de cette époque. La tactique n'était pas mauvaise. Elle parvint à* sauver, du moins en partie, les pièces nationales.
Dans les salons dominait, comme nous l'avons dit, la musique italienne, la seule et la véritable musique, selon le jugement du prince de Ligne, qui déniait aux Français tout
(i) Nous donnons ici en note le jugement d'un honnne compétent, qui à cette époque fréquentait le théâtre de Bruxelles. C'est Burney qui parle : The singing may be pronounceiî to hâve been but indiffèrent : there were three maie and three female voices employed, no one of which was good, and uot of the whole number, not one had either a shake, or the faculty of singing in tune ; at best, they would hâve been caUed in England, only pretty ballad-singers. Burney, The présent state ofmusic, t. I, p. 25. Un autre auteur anglais Marshall fait également des observations sur la mauvaise exécution de l'opéra français à Bruxelles, bien inférieur, dit-il, à celui d'Angleterre et d'Italie. Travels throug HoUand Flanders, Germàny.... in the yeara i768, i169 and illO, t. II, p. 26.
(2) Vander Straeten. ibid.
sentiment musical. Là nos compositeurs et nos exécutants étaient les maîtres, mais à la condition expresse de faire plus ou moins de la musique italienne. Nous y voyons, tour à tour, Redin de Liège, attaché à la Chapelle du duc Charles de Lorraine et premier violon à la cathédrale d'Anvers, auteur de plusieurs symphonies, de quatuors et de duos pour violon; les compositeurs Pierre Verheyen, Vander Hagen, aussi clarinettiste distingué; Otton-Joseph Vanden Broeck, Matthias Vanden Gheyn (1); Vitzthumb, selon le témoignage de Burney, un des musiciens les plus distingués, qui dirigèrent l'orchestre si renommé du théâtre de l'opéra (2); H. J. Croes (3), Charles-Joseph Van Helmont (4). A Mons s'était formée (1789) par les soins de la princesse Anne-Charlotte de Lorraine, une société du concert bourgeois, où les mêmes éléments prévalaient. F. Mathurin y fit chanter, en présence du gouverneur général, un quatuor et un duo de chant et un chœur, tous composés par lui (8). Dans cette société, on interprêta bientôt les chefs-d'œuvre de Hîendel, de Gluck, de Mozart et de Haydn.
La musique religieuse subit, comme la musique mondaine, l'influence du concert, et là encore l'Italie domina complètement. Des instruments divers furent introduits dans nos temples, des solos y furent exécutés à la manière italienne
(1) Vanden Gheyu était sans conteste un de nos compositeurs les plus remarquables, parmi ceux qui se sont inspirés des grandes œuvres de rÂllemagne. Il semble avoir spécialement étudié Bach, et probablement aussi Mozart, qui donna à Bruxelles un concert en 1743. En 1765, il était à Gand et à Anvers, en 1766 à Malines. V. le Recueil des pi^oductions de Matthias Vanden Gheyn, publié par M Van Elewyck. Bruxelles 1863.
(2) V. aussi Vander Straeten, La musique aux Pays-Bas, t. II, p. 220.
(3) Ibid. t. I, p. 13.
(4) Ibid. t. I, p. 75.
(5) Devillers, Essai sur l'histoire de la niusiqu" de Mons, pp. 20 et 21.
comme en plein concert. Burney constate le fait à Alost ou les chanteurs étaient accompagnés par Torgue et par six ou huit instruments, et, aux joui*s de fête, par un grand orchestre. « J*y reconnus aussi, dit-il, dans le jeu de l'organiste et de ses fils, un goût plus italien et se rapprochant du genre allemand. Je n'avais jamais rien entendu de semblable en France (1). »
Les meilleurs organistes étudiaient ou imitaient en effet les maîtres allemands, dont le style à la fois sévère et savant convenait mieux au caractère grandiose de la musique sacrée. A Anvers, le touriste anglais constate le même fait qu'à Alost, mais il critique beaucoup l'orchestre anversois, les exécutants comme les chanteurs. Quant aux chants du chœur, l'orgue, une basse, un serpent et des bassons en constituaient l'accompagnement habituel.
A cette époque la musique d'orgue était dignement représentée par des artistes de premier ordre tels que Vanden Bosche à Anvers, Vanden Gheyn à Louvâin (2), en même temps carillonneur et compositeur distingué, dont nous venons de dire un mot plus haut, et le Père Récollet Treels. Parmi les compositeurs de musique sacrée nous pouvons citer Charles-Félix de Hollandre, maître de chant de Ste-Walburge à Audenarde (3), Henri Barth, maître de chapelle à St-Jacques à Gand , Laurent Boutmy , Pierre Verheyen , Henri-Jacques de Croes, Charles-Joseph Van Helmont (4), Eugène-Lambert Godecharle, Jean-Joseph Fiocco, Kennis, maître de chapelle distingué et violoniste excellent à Louvâin (5).
(1) Burney, The présent state of munie, t. I, p. 2t.
(2) Ibid.t.l,p.61.
(3) Vander Straeten, La musique aux Pays-Bas, t. 1. p. 205.
(4) Ibid. 1. 1, pp. 13, 75.
(5) Burney, The présent state ofmusic. t. I. p. 60.
- ni -
Les concerts et les symphonies avaient fait naître une industrie nouvelle. Des luthiers ou fabricants d'instruments s'établirent à Anvers, à Gand, à Ypres et à Tournai. Anvers, patrie des Rucker, et Tournai, où Delin avait établi ses ateliers, étaient renommés pour 'leurs clavecins; à Gand habitait Van Peteghem, excellent facteur d'orgues.
Nous l'avons dit : si la musique n'a pas été encouragée par le gouvernement, celui-ci n'en a pas moins contribué, par les années de paix dont il dota la Belgique, à faire revivre un art qui semblait éteint.