LE THEATRE. — LA POÉSIE
Les pièces de théâtre destinées à la scène française et composées dans les Pays-Bas autrichiens ne valaient rien, tout au moins pour les Belges. Celles qui venaient de Paris y furent seules représentées, et seules obtinrent du succès (1). Ces pièces exécutées par des Français, exerçaient une influence toujours croissante sur l'esprit national (2).
Dans les villes de province, les sociétés de rhétorique furent obligées de se borner à représenter des pièces fran-
(i) V. à ce sujet le Catalogue des jdi'ces représentées sur les tfwdtres des Pays-Bas autr. jusqu'à ce jour i^ atml IISH. L'auteur des Lettres historiques assure cependant, p. 30, que le théâtre de Bruxelles n'avait plus, en 1778, l'ancienne réputation d'être le premier après ceux de Paris, et que l'on y donnait parfois des pièces qui ne venaient pas de la capitale de France. « L'année dernière, ajoute-t-il (1777), nous avons vu représenter un opéra comique du prince de Ligne, une comédie du chevalier de Nerciat, et un drame de M. de S. Peravi.
(2) Les pièces écrites en français et représentées par des indigènes devaient produire un singulier effet sur les auditeurs à cause de la lourde et froide emphase des acteurs. Unpoëte français, de Caux de Cappeval, ayant assisté à une représentation de ce genre dit : « la pièce était jouée dans le goût du pays.... mais nous éprouvâmes, nous autres Français, tout le malheur d'avoir des oreilles pour entendre. » {L'Apoloyie du goût français, p. 19).
caises traduites en flamand (1). Un ballet, sinon national par sa facture, du moins monté dans un but patriotique, avec accompagnement de vers français, fut représenté au théâtre de firuxelles lors du retour du prince Charles de Lorraine (27 avril 1749). Cette pièce intitulée le Retour de la paix était entièrement conçue dans le goût français. Les mœurs ne furent plus respectées dans les représentations des villes comme autrefois, et malgré les vers du poète Pierre Vincent :
't Is meest ons eygen werck, dat van ons wort gespeelt. En onberispelijck dat daer wort afgebeelt,
il y avait parfois des représentations très sujettes à caution (2).Si quelques villes flamandes proposèrent aussi, comme ci-devant, des concours dans Tart dramatique, ce fut en faveur des traductions de pièces françaises. C'est ainsi qu'à Courtrai on voit, en 1775, un grand concours pour la meilleure représentation d'Olympe, tragédie traduite en flamand d'après Voltaire (3).
Cammaert cependant exerçait encore une certaine influence sur le public flamand ; mais ses productions médiocres ne pouvaient arrêter l'élan en faveur de la scène française. «C'était, dit M. Snellaert, un poëte très-fécond, mais d'un talent ordinaire, quoiqu'il ne fût pas dé-
(1) V. Torfs, Nieuwe geschiedenis van Anttoerpen, t. Il, pp. 304, 305; Van Duyze, Verhandelingen over den drievoudigen invloed der rederijk" kamers, blz. 26. Vander Meersch, Kronijk der redeinjkkainers van Audenaerde, en indiquant des pièces indigènes, cite plusieurs traductions de comédies françaises. Il en était de même à Courtrai. V. Snellaert« Kamers van rhetotnca te Cortrijk, blz. 18.
(2) Vander Meersch, Ki^nijk der rederijkkamei* van Audenaerde, blz. 131.
(3) Snellaert, 1. 1, p 18.
pourvu d'une certaine vigueur dans ses tragédies. Il aurait pu mieux étudier les secrets de l'art et de la langue (1). »
Verhoeven, dont la réputation d'historien était assez bien établie, fit aussi un opéra comique en langue flamande pour la société de rhétorique de Lierre (2).
Anvers avait son poète dramatique. Jacques Vander Sande, secrétaire de l'académie des beaux-arts en cette ville, composa en l'honneur de Pierre^Joseph Verhaghen lorsqu'il fut nommé peintre de Marie-Thérèse et lors de son arrivée à Anvers (5 juin 1774), une pièce de théâtre conçue dans le vieux style. Elle était intitulée : De Bloyende konsten of Lauwerkrans van Apelles, pièce en trois actes, dont les personnages allégoriques s'efforçaient à l'envi de célébrer le triomphe de l'art, et aussi celui de Verhaghen. Les vers de Vander Sande sont forcés, lourds et parsemés de sentences tirées d'auteurs classiques. L'imagination y fait absolument défaut; l'action est nulle, le débit froid. Si, au lieu de faire de la poésie, Vander Sande avait écrit en prose, il aurait peut-être réussi.
Les gantois Liévin-François Van Bouchante, et Jean-François Vander Borght firent des tragédies en vers flamands. Celles de Vander Borght méritent une attention spéciale par une imagination vigoureuse, dont il semble avoir puisé les éléments dans Vondel. Néanmoins tous les efforts de ces auteurs furent inutiles : le théâtre flamand ne pouvait tomber plus bas, et la capitale, siège d'une cour française, de fonctionnaires francisés, exerçait sur les œuvres nationales une action des plus pernicieuses. « Il n'y avait plus moyen, dit
" {i) Schets eener geschiedenis det^ nederldndscTie lettei^kunde, p. 212.
(2) WiUems , Vei^handelingen over de nederlandsche tael- en letterkunde, t. II, p. 180.
Van Duyse, de résister à l'influence française. » Les chambres de rhétorique de Bruxelles donnaient leurs représentations en français; l'or distribué par le gouverneur général à ces sociétés faisait disparaître l'art national.
Dans les campagnes flamandes, où chaque village avait à peu près son théâtre, comme en Italie, la comédie ou plutôt la farce dominait. Peinture des caractères, portraits d'un réalisme outré, croquis des mœurs bourgeoises et du peuple, beaucoup de gaieté turbulente et franche; beaucoup de bonhomie et de lourdeur à côté d'un esprit souvent narquois, du grotesque à côté du naturel le plus charmant; tels étaient les traits les plus saillants de ces œuvres (1). Les auteurs comme les auditeurs, fortement imbus de l'esprit local, aimaient leur langue et leur pays. Dans toutes ces représentations, le mouvement çt le réalisme le plus osé dominaient absolument, comme dans le théâtre anglais.
Parfois la tragédie s'y montrait timidement, par exemple la charmante légende de Geneviève de Brabant, la pièce la plus populaire de l'époque. Les représentations à personnages allégoriques étaient ce qu'elles furent lors de la renaissance des lettres, c'est-à-dire sans action, à longues tirades, à récits froids et prétentieux. Généralement les immoralités, les légèretés dans le langage étaient évitées dans les campagnes ; le curé de la paroisse, le seigneur du village n'eussent jamais toléré de pareils excès. Comme nous l'avons dit à propos de l'opéra, le clergé tâcha de remplacer par des pièces indigènes, les traductions dé la scène française, où les mœurs n'étaient pas toujours respectées. Dans ce but, il favorisait les pièces
(1) Vander Straeten, Le théâtre villdgeois en Flandre, dans les Annales de la société hist. et arch. d'Ypres, t. IV, p. 166.
belges à grand effet, exaltant Marie-Thérèse. Nous avons sous les yeux le programme d'une pièce de ce genre, composée par le fils d*Un clerc de village et dont nous donnons le titre en note (1).
Parmi les auteurs des pièces de théâtre écrites en flamand, nous devons citer les Signer, descendants d'un Allemand de ce nom. Jean-Baptiste Signor écrivit sous le règne de Marie-Thérèse : le Siège de Vienne, Euphémie, Emtache, Béatriœ. Ensuite nous voyons arriver successivement Jacques Baertsoen, Pierre Blaton, Pierre- Jean Bonne, Gérard Bulteel, Martin Claeysens, Pierre-Jacques Crispyn, etc.
« Lorsqu'on parcourt superficiellement, dit M.Vander Straeten, les innombrables productions qui formaient, au siècle dernier,le répertoire du théâtre villageois en Flandre, la première idée qui s'offre à l'esprit est celle d'une absence complète d'unité, d'homogénéité. Mais quand on examine avec quelqu'attention cette prodigieuse quantité de pièces scéniques, quand on les soumet une à une au creuset de l'analyse, l'im-
(1) ïriumpherende waepens van Maria-ïheresia, rooms keyserinne, bevochten door prins Garel van Lorreynen en Baur (met d'assistentie van de vrome generaels Browne, Daun , Arenberg en meer andere) op de légers van den coning van Pruyssen, in daten 18 en 20 juny 1757 in het ontzet van Praeg. — Sal speelgewys verthoont worden door deleersuchtige jonckheyt der prochie van Ettichove op 7, 8, 14 en 15 october 1764, schuylende onder den titel van de Winter-Roose. Wort opgeDragen In MIneLYCk respeCt aen d'Alderheyligste maghet ende moeder Godts Maria, ooCk Door pLlGhtlgen IVer Dit nU opgeDragen aen m'her Albertus-Desiderius-Xaverus de Kerckhove etc. met ballet. Ailes tôt meerder eer en glorie Godts.
Daer liefde is in 't land Heeft Momus genen stand.
Daermé soo blyf ik hier U dienaer met plaisir.
J. B. Signor, costers soon te Sulsicque.
pression de ce désordre apparent s*évanouit bientôt, et on acquiert la conviction qu'une grande conformité de tendances présidait au mouvement dramatique, et que c'est dans l'amour de la patrie seul que la moindre association théâtrale puisait ses inspirations (1). »
C'était un curieux spectacle de voir les jeunes gens laisser un moment la charrue et la herse pour s'occuper de représentations scéniques, composées par des indigènes, et même par des compagnons de leurs travaux.
L'Italie seule offrait un tableau semblable. Nos provinces wallonnes ne le connurent pas.
Ces pièces de théâtre n'avaient pas un grand mérite ni sous le rapport littéraire, ni sous celui de l'imagination. Mais elles prouvaient des dispositions, dont il eût été facile de tirer un excellent parti, si celles-ci avaient été dirigées convenablement.
En général, les poésies des Flamands ne valaient guère mieux que leurs pièces de théâtre.
Dans les Provinces-Unies la suppression de la rime avait été sérieusement soulevée et débattue. On voulait la faire disparaître de la poésie. Un écrivain des Pays-Bas autrichiens souleva la même question, mais sans avoir plus d'écho qu'en Hollande (2).
Quant aux poésies flamandes , c'étaient de petites pièces fugitives laissant beaucoup à désirer sous le rapport de l'imagination, du style et de la pureté de la langue. Celles de Verhoeven de Malines (3), de Cannaert d'Hamale (4), de Heus-
(1) Ibid. T. IV, p. 287.
(2) HistOiHe, regels ende bemerkingen wegens de nederduitsche rymhunst, publiées vers 1773.
(3) Proeve van dichtkunde op de otidheydt, eer, achtbaerheyt en voort^ g€mg der vrye kmisten.
(4) Gedichten opgedragen aen aile vaderlandslieiyeTide.
den (1), de De Swaen, de Vermereii, de De Metser, de Michiels, de C.-J. Bonne, de Van Donne, en l'honneur du peintre Verhaghen, et les chansons du récollet J. de Boeck avaient généralement ces défauts.
Jean-Laurent Krafïlt , graveur, fit exception. Il publia le Schat der fabels, écrit comme sa prose, dans un langage élevé. Maniant avec une grande facilité sa langue maternelle, il la défendit aussi passionnément contre l'influence étrangère. Jean Ballée, de Bruges, et Prins, de Bruxelles, produisirent quelques bonnes poésies. A Anvers Pauwels, Vander Sanden et Moons, auteurs de plusieurs poésies morales, furent lourds et sentencieux. Les discussions entre les Anversois et les Malinois donnèrent aussi lieu à des poésies fugitives et satyriques. Celles-ci avaient un certain caractère d'originalité.
Lorsqu'on parcourt tous ces écrits on y sent l'influence de Cats, le poète néerlandais qui exerça le plus d'action sur les Flamands. Cats était réaliste, critique fin, calme, bonhomme, parfois dramatique ; les poètes flamands , ses imitateurs froids et raides, n'eurent aucune de ses qualités.
La poésie latine, naguère cultivée avec tant de succès dans les Pays-Bas, n'avait plus sous Marie-Thérèse que quelques représentants : Beaucourt de Noortvelde, dont la poésie latine ne valait guère mieux que sa prose flamande, et Norbert de Ste-Julienne, carme de Bruxelles. Les poèmes de ce religieux eurent plus de succès, sans toutefois rappeler la bonne époque (2) pendant laquelle brillaient Sydronius Hosschius et tant d'autres poètes, dont M. Hofman
(i) Gedichten door Bruno Hetisden , uitgp,geven doo^" Cassiers. Anvers
(2) Paquot , Mém. hist., t. 18, p. 29 , et Hofman Peerlkamp , Vitœ Belgarum qui latina cannina sanpserunt, p. 458.
Peerlkamp se plaît à reconnaître les mérites. Jean-François Foppens fit en 1759 un poëme latin à l'occasion du jubilé de l'institution des chanoines de Zellaert à Malines ; François Bruyninckx fit aussi des poésies légères ; Poyart, De la Haye, Baudewyns, Collin, Du Bois, Van Drosselaer, De Pape, et Grizar, composèrent des odes, ou de petites poésies fugitives, dans lesquelles des épithètés sonores, des invocations et des déclamations jouaient le rôle le plus important, soit à propos de Marie-Thérèse , soit en décriant l'Ignorance due à l'Envie, ou en préconisant l'interdiction de la mendicité. Une seule de ces poésies par Lesbroussart intitulée : In felidmmum pacis reditum, a un certain mérite. Ce fut sans doute cette circonstance qui engagea le gouvernement à ne pas agréer la proposition faite par De Nelis de publier des poésies latines dues à des professeurs de collèges dans un re cueil spécial intitulé : Musœ belgœ ah instauratione studiorum,