‹ Le règne de Marie-Thérèse dans les Pays-Bas autrichiensChapitre 33 sur 71 · DE BRUXELLES · texte numérisé non relu

DE BRUXELLES

Une Société littéraire des Pays-Bas fut établie à Bruxelles en 1769. Le projet en avait été présenté à de Cobenzl par Schôfflin, célèbre professeur de l'Université de Strasbourg, et il fut agréé par le prince Charles de Lorraine. Celui-ci le soumit à son tour à Timpératrice, qui admit la formation d'utie association de gens de lettres sur le pied proposé, en autorisant le gouvernement à disposer annuellement d'une somme de 2400 £[., non à titre de pension, mais de gratification, laquelle devait être partagée entre les membres qui se seraient distingués par quelques bons ouvrages.

Momentanément le gouvernement ne voulait pas aller plus loin, dans la crainte de voir avorter une pareille association établie dans un pays, où la littérature, à peu d'exceptions près, n'existait plus. Une société pouvait tomber sans faire grand bruit, mais une Académie devait réussir, à moins de jeter le discrédit suT le gouvernement qui l'aurait encouragée. Ces craintes n'étaient pas mal fondées.

Le gouvernement eut la malencontreuse idée de nommer, à titre de membres de la société, des affiliés, au lieu d'écrit vains de renom. Seuls de cette association Paquot et Vander

Vynckt avaient une réputation littéraire. La société tint des réunions. La première fut présidée par le comte de Neny, vice-président, la seconde par le comte de Cobenzl, président. L'académie lança des programmes sur différentes questions ; des réponses furent envoyées et des médailles distribuées aux auteurs des ouvrages couronnés. Ces travaux firent connaître Texistence dans le pays d'hommes plus instruits que les membres de la société et auxquels avait manqué jusqu'ici l'occasion de mettre leurs talents au jour, principalement en histoire.

A défaut d'un chef permanent, et probablement par suite du peu de discernement qui présida aux premières nominations, les séances se tinrent avec peu d'ordre. La pression du gouvernement était flagrante. Le découragement s'en suivit, et ce premier essai de faire renaître les lettres dans les Pays-Bas fut sur le point d'avorter.

Le gouvernement s'en aperçut. Il fit à l'impératrice différentes propositions à l'effet de donner une vie nouvelle à l'association.

Marie-Thérèse résolut alors d'ériger la société en Académie Impériale et Royale, ayant pour objet les sciences et belles lettres et particulièrement les mathématiques et la physique ainsi que l'histoire naturelle, ecclésiastique, civile et littéraire des Pays-Bas. Cette nouvelle institution, dans laquelle de Cobenzl et spécialement de Neny exerçaient une influence prépondérante, n'inspira pas grande confiance à l'impératrice. En apostillant la consulte relative à l'institution de l'académie elle disait : « Je me conforme à vos réflexions ; mais on ne peut avoir grande opinion de la société, si on ne voit ses écrits. » Au lieu de doter l'Académie d'une somme destinée aux membres présents , l'impératrice résolut de lui accorder 2400 à 3000 fis. afin que le gouvernement pût donner tous

les ans quatre gratifications à un nombre égal d'académiciens et faire face aux dépenses générales. Le ministre plénipotentiaire dans les Pays-Bas devait être protecteur de l'académie, et Crumpipen, chancelier du Conseil de Brabant, en avait la présidence. Needham, irlandais de naissance et ami de de Neny, également d'origine irlandaise, en devint le directeur. Tous étaient des hommes du gouvernement. Là comme partout l'Etat voulait avoir la main haute. La mesure était d'autant plus nécessaire à ses yeux, que la censure n'avait aucune action sur l'Académie. Une noblesse personnelle devait être accordée à tous les membres. Des lettres patentes rédigées dans ce sens furent expédiées (16 décembre 1772) (1).

Les nominations ultérieures des membres de l'académie furent faites dans le même esprit que celles de la société littéraire (2). Parmi les membres indigènes il n'y eut que du Rondeau, Des Roches, du Chasteler, Heylen et Beunie qui écrivirent sous le règne de Marie-Thérèse. Ceux-ci furent admis seulement après avoir vu leurs travaux couronnés par l'académie.

Pendant l'époque dont nous nous occupons, aucun membre ne fournit un mémoire aux publications de l'Académie, si ce n'est Needham, auteur d'un travail sur l'épizootie, et l'abbé

(1) Annuaire de V Académie Royale de Bruxelles, 1840. pp. 39 à 109. Lettres historiques , p. 82 et suiv. Journal historique des séances de V Académie de Brtixelles.

(2) Voici ce que Paquot, membre de l'Académie, disait en 1778 de cette institution au prince de Starhemberg, ministre plénipotentiaire : « 11 ne me fut pas difficile de m'apercevoir que la plupart de ceux à qui l'on s'étoit adressé ou n'avoient pas compris le but auquel on tendoit ou n'étoient pas d'humeur d'y contribuer, ou n'étoient nullement en étal de le faire, quoiqu'avec de la bonne volonté. » Goethals, Lectures, t. IV, p. 284.

Mann qui crut avoir trouvé le moyen de préserver les édifices de rincendie. Le journal des séances mentionne souvent des mémoires rédigés par des membres, mais dont aucun ne vit le jour (1).

Ce que Marie-Thérèse avait prévu arriva. Un projet de mémoire adressé au ministre plénipotentiaire, nous montre la situation dans laquelle TAcadémie se trouvait. « L'académie qui gagnait, dit-elle, de la considération chez Tétranger, commençait à en perdre dans le centre et le lieu même de son établissement et peu à peu dans les autres villes des Pays-Bas. »

« Insensiblement les concours pour les prix devinrent moins nombreux. A l'exception de quelques anciens membres de la Société littéraire qui furent agrégés comme tels à l'Académie et de cinq nouveaux membres qui furent admis dans les premiers mois de l'existence du corps , les autres places d'académiciens regnicoles demeurèrent ouvertes. L'inactivité et le découragement succédèrent au travail; enfin le public étonné ne vit bientôt dans l'Académie de Bruxelles qu'un établissement chancelant, éphémère et que la mort ou la retraite de quelques membres qui lui restaient encore allait anéantir pour toujours. » Pour conjurer Tanéantisseinent de la compagnie elle demandait ce tout ce qui avait appartenu ci -devant au Muséum Bellarminium et aux Bollandistes et de le réunir avec la somme de 1500 fl., argent d'Allemagne, que ces derniers reçoivent

(1) Nous ne parlons pas du discours préliminaire qui devait traiter de rétat de la littérature en Belgique, et où il n'est pas question d'un seul de nos critiques du XVI«, XVII» et XVIII» siècle. Ce discours a été attribué à Des Roches, qui ne faisait pas encore partie de l'Académie, et qui aurait certainement mieux fait. Des écrivains l'attribuent avec plus de fondement à Gérard.

annuellement de S. M. » L'affaire de l'Académie prit alors une singulière tournure. Ses membres avaient l'air de vouloir attribuer leur inaction à la pénurie des fonds alloués par l'État, tandis que le véritable défaut de la compagnie gisait dans la composition de son personnel, tel que le gouvernement l'avait choisi.

Si l'Académie ne conservait qu'une vie factice, grâce aux travaux faits par des personnes étrangères à ce corps, elle n'exerça pas moins une influence salutaire sur le pays. En excitant l'émulation, elle fit paraître plusieurs écrits remarquables qui, privés de ce stimulant, n'auraient peut-être jamais vu le jour (1). Ces travaux démontraient que, si la littérature et l'histoire étaient singulièrement tombées pendant la seconde moitié du XVIII® siècle dans la patrie des Juste-Lipse, Divaeus, Bucherius, Mirœus, van Ro.swyde, Henschenius, Solerius, Papebrochius, Stratanus, il y avait encore des éléments propres à faire renaître ces deux manifestations de l'intelligence humaine. Les questions mises au concours par l'Académie excitèrent les travailleurs et vulgarisèrent le goût des études sérieuses. Elles donnèrent lieu à d'excellentes dissertations, écrites en français et en flamand et plus rarement en latin, concernant l'histoire, la botanique et l'industrie du pays. On y faisait de la science sérieuse et « non, dit l'auteur des Lettres historiques, de grandes » pièces de vers sans poésie et des discours sans éloquence, » comme dans nos académies de province (2). »

Après la suppression des jésuites, le projet conçu par les historiographes de la compagnie de publier les Analecta Belgica fut arrêté. Le gouvernement voulut, comme pour les

(1) Des Roches, Histoire anc. des Pays-Bas autrichiens, préface. (2> Lettres historiques, p. 78. L'auteur de ces lettres était. français.

Acta Sanctorum, les faire continuer par les jésuites suppriméSy mais l'Académie intervint et réclama pour elle seule la publication des Analecta.VlBlgvé les plans de publication qui lui furent présentés , TAcadémie ne fit rien sous le règne de Marie-Thérèse. Un seul volume destiné à cette collection vit le jour en 1784 ; c'était la Chronique de Giselbert (1).

L'adversaire le plus décidé des historiographes et des Bollandistes était Des Roches. Il s'opposa, dans une note écrite de sa main, à leurs publications, sous prétexte d'économie, et déclara en outre que l'Académie ne « voulait pas être un nid de jésuites.» Toutefois il eut soin de réclamer en sa faveur des douceurs, comme on appelait à cette époque les subsides et les émoluments, et rejeta bien loin toute dépense dont il ne pouvait avoir sa part.

(1) Gisleberti, Balduini quinti, Hanoniae comitis consUiurii, chronica Hanoni.

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