I/j., XXI, 94. Anon. du ms
p. DE BENAIS ET LES BÉGUINES DE NIVELLE 25
droit de déclamer contre « la superstition du temps ' », mais ils n'ont d'autre origine que l'interprétation donnée, par un chroniqueur mal informé, à des actes qui, pour paraître étranges, ne s'en justifient pas moins aisément.
A Tours, le roi et le légat s'accordèrent à envoyer vers les béguines de Nivelle maître Guillaume de Mâcon \ Mais Pierre de la Broce intervint alors; il comprit qu'il était utile à ses intérêts de surveiller et de diriger les dépositions des voyantes de Liège, et il proposa Pierre de Renais pour la mission projetée. Pierre obtint même que les régales de l'évèché de Bayeux, auquel son cousin venait d'être élu, lui fussent délivrées sans prestation de serment, de peur que, si Pierre de Benais allait ti'ouver le roi pour ses régales, on n'envoyât d'office un autre messager en Flandre. En conséquence, le légat donna à Paris ses instructions au nouvel évêque de Bayeux : il devait demander aux deux béguines, Aaliz et Isabelle de Sparbeke, en présence de l'évêque de Liège, de déclarer avec serment si elles avaient parlé au chanoine de Laon des péchés du roi et de la mort de ses enfants, Pierre de Benais revint bientôt avec des lettres de l'évêque de Liège; les saintes femmes avaient juré qu'elles n'avaient jamais rien dit au chanoine, que le roi était « bon prince, loyal et honnête », et qu'elles n'avaient pas parlé des enfants.
Mais Pierre de Benais avait profité de ses conversations avec elles pour leur suggérer, non seulement de désavouer leurs prédictions (ce qu'elles avaient fait), mais encore de se faire l'écho des accusations qui circulaient contre Marie de Brabant. A son retour, il dit au légat qu'Isabelle de Sparbeke lui avait confié qu'il <( lui avait été révélé que l'enfant avait été empoisonné et que les empoisonneurs étaient de l'hôtel do la jeune reine ». Il refusa du reste d'entrer dans d'autres détails. « Ce firent, dit-il au légat, les plus prochaines personesdela roine, mes ge ne vous en puis nule nommer, quar ge le rcçui en secré et a grant paine me donna icele Ysabel congié que ge vous pense dire généraument que ce fust venu de l'ostel la roine
1. SisMONDi, Ilist. des Fr., V, li:\. — Cf. .Iubinal, o. c, p. 4.
2. Le récit qui suit est emprunte à l'enquête aulhcutiquc de 1278. {Arch. Mat., J, 429.) G. de Nangis a déformé et confondu tous ces événementâ.
sans nommer persones. » Et sur les reproches de Simon de Brie, que choquait à juste titre un pareil langage : « Sire, pensez ce que vous voudrez, il me semble que ge vous di assez quant ge vous di que ce sont li plus prochain de la roine ; vous poez bien penser li quel ce sont. »
Les choses en étaient là quand Philippe le Hardi revint de Sauveterre ; il apprit la rétractation publique des béguines et^ sans doute, P. de la Broce lui laissa entendre qu'elles avaient en revanche des révélations à faire sur le compte de Marie de Brabant. Toujours est-il qu'il trouva bon d'expédier à Nivelle de nouveaux messagers, Pierre de Benais et l'abbé de Saint- Denis, et de les faire accompagner cette fois par le chanoine de Laon afin de permettre une confrontation. Avant le partir, le favori et l'évêque de Bayeux réussirent à faire adjoindre aux députés un moine de Yezelay, nommé Jacques de Dinan, disant qu'il serait « moult nécessaire à la besoigne ». Ce moine, pourvu d'argent par Pierre de Benais (qui lui fit même prêter cent sous tournois par G. de Mâcon), prit aussitôt les devants, sous prétexte de s'aboucher avec un clerc qui « savait les affaires de ladite Isabelle et du chanoine »; mais il ne trouva pas ce clerc imaginaire, et il en profita pour voir la béguine en particulier avant l'arrivée des personnages officiels, qui s'étaient arrêtés au château de Saint-Tron.
Isabelle de Sparbeke raconta plus tard que J. de Dinan était venu la visiter et lui avait recommandé, si on l'interrogeait sur l'empoisonnement du fils du roi, de dire fermement que la reine de France, la femme du roi, l'avait fait mourir, et que la dame de Peroes et frère Henri, aumônier du duc de Brabant, avaient participé au meurtre. Jacques de Dinan, au contraire, prétendit qu'il lui avait demandé seulement si le fils du roi avait été empoisonné, et par qui*. Il est malaisé de prononcer entre leurs témoignages ^ D'autant plus que quand l'abbé et
1. De (iAiju.K, /. c, p. 97. « Lizcbeth, dit-il devant les enquêteur?, ne vos sovient-il ke (juanl je vos demandai de par Tevesque de Baieus se li aisnés fins le roi de France fu empoisonés et par qui, kc vos me respondites ke ce avoit esté fait de la seuwe la iloinc, la feme \c Roi? — Et la dite Lizebeth respoudit, oians nos tos, k'onques ces paroles ne dist de la roine, ains la tent tosjors par boue dame. Kt si sanibla cle tout iriée et s'esmiervoilla des paroles ke li moines li altribuoil. »
2. L. c. Cependant la déposition du maire de Hourle semble défavorable à