M. LE PRÉFET DE SEIN E-ET-MBUSE
— Un peu avant sept heures, j'étais devant Bréhant ; il ne se fit attendre qu'un quart d'heure et s'excusa en me disant : « J'avais vu Gonstans ce matin, mais j'ai voulu voir Gambetta, parce que, entre nous, c'est lui... enfin, suffît ; il les tient comme une femm^ tient un fil qu'elle roule autour de son doigt. D'ailleurs, c'est lui qui m'a fait nommer, et qui, je l'espère, me débarrassera de ma préfecture qui m'ennuie.
» Le dîner fut excellent : gibier, primeurs, bons vins. Nous causâmes d'abord de nos camarades d'école. — Qu'est dévenu Alfred? — Rien, il cultive une petite terre qu'il a en Normandie. — Et Auguste? — Auguste, il a fait fortune, il est fondateur et gérant d'une banque et caisse de crédit qui prospère. — Et Edouard ? — Il est député. — Et Silvestre ? — Ah 1 lui, il n'a pas été heureux ; il était notaire, mais il a joué à la Bourse l'argent de ses clients, il a fait quelques faux, et il est aux travaux forcés pour dix ans.
» — Mais parlons de toi : tu as donc bien travaillé depuis que nous nous étions perdus de vue?
» — Pourquoi me demandes-tu ça ?
» — Dame ! pour devenir préfet... mais, pourquoi ne t'es- tu pas fait nommer dans ton département, où
tes parents ont vécu et sont morts, dans une région que tu connais ?
» — Ah ! c'est que cette région que je connaissais un peu, me connaissait aussi et beaucoup, et ça avait des inconvénients ; d'ailleurs, on m'a donné et j*ai accepté la première préfecture vacante par une épuration, la préfecture de Seine-et-Meuse ; c'est une seconde place, j'avais d'abord été sous-préfet dans Marne-et-Garonne.
» — Alors ça a nécessité de nouvelles études ; car enfin, pour être préfet ou sous-préfet, outre les lois, les décrets, il faut connaître toute l'étendue les limites, les droits, les devoirs de la profession, i^ faut connaître la région qu'on administre ; sa position géographique, commerciale, industrielle ; ses productions, ses besoins ; le caractère et les mœurs de ses habitants, les diverses classes de la société» leur influence, leurs prétentions; mille choses... enfin. Et, quand tu as eu à peine laborieusement étudié ces questions si variées et quelques-unes si ardues et si délicates dans Marne-et-Garonne, il t'a fallu recommencer ces études dans Seine-et-Meuse ; c'est une vie bien laborieuse que tu as embrassée.
» — Je vois avec peine que tu n'es pas changé, me dit M. le préfet de Seine et-Meuse : tout jeune, tu étais déjà pour la règle, le devoir, le travail, la conscience, la hiérarchie, etc., toutes ces difficultés dont tu me parles avaient été inventées par les tyrans,