‹ Le règne des champignonsChapitre 13 sur 30 · M. LE PRÉFET DE SBINE^ET-MEUSE · texte numérisé non relu

M. LE PRÉFET DE SBINE^ET-MEUSE

par les castes privilégiées pour écarter des affaires publiques et du gouvernement, des grandes situations, du pouvoir et de la fortune, les hommes jeunes et intelligents qui, précisément à cause de leur intelligence, ne pouvaient s'astreindre à des travaux fastidieux, à des études énervantes, abrutissantes. Nous avons secoué tout cela. Notre devoir est de propager les immortels principes de 1789.

» — Et ces immortels principes... tu les as sévèrement étudiés, tu les connais bien ?

» — Sans doute, sans doute, du moins à peu près, Mais on dit comme cela : Les immortels principes de 89 — et ça suffit, personne n'en demande plus long. Au fond, ce que j*ai à faire, c'est « d'épurer » audessous de moi, comme d'autres épurent au-dessus, — c'est de placer partout des amis et des créatures — c'est d'obéir au mot d'ordre envoyé du Palais-Bourbon, — c'est de préparer les futures élections, — c'est d'établir un pouvoir absolu, despotique, au nom de la liberté. A quoi bon étudier les besoins» les productions, les intérêts et toute la liste que tu viens de débiter à propos d'une préfecture où l'on est comme l'oiseau sur la branche ? — A peine saurait-on un peu de tout cela qu'on serait envoyé d'une extrémité de la France à l'autre, où on trouverait d'autres mœurs, d'autres besoins, d'autres productions, d'autres intérêts, d'autres caractères, d'autres tempéraments, où, ce qui est pis, on serait sim-

plement flanqué à la porte, — car ropportunîsme aujourd'hui régnant est menacé, attaqué ; — soit qu'il soit renversé, soit qu'il se sauve par des concessions en admettant au partage les plus influents de ses complices d'hier et de ses ennemis d'aujourd'hui — les nouveaux arrivés auront k leur tour des amis à caser, on « épurera » de nouveau.

» — Mais alors comment marchent les préfectures et leurs administrés ?

» — A peu près seuls ; il y a toujours, dans une préfecture, quelque vieil employé paperassier à 1,500, francs, qui est là depuis trente ou quarante ans, parce que la place ne vaut pas la peine d'être convoitée et prise ; il a une longue routine, des traditions, le maniement des afiaires courantes. L'administration est un vieux tournebroche assez solidement monté autrefois, qu'un chien quelconque, mâtin ou caniche, le premier venu, met très bien en mouvement en remuant les pattes. Autrefois, la politique était une science, ardue, hérissée, fruit de longues et ennuyeuses études. Aujourd'hui, grâce au progrès, il n'en est plus ainsi : les castes privilégiées qui avaient créé ces difficultés et inventé cette prétendue science, ont été renversées avec les barrières qu'elles avaient élevées contre les classes intelligentes et les nouvelles couches sociales ; le Français est de sa nature souverainement intelligent, il comprend et devine tout, il ne se trompe et ne

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patauge que (juand il s'avise d'étudier, car alors il se remplit le cerveau d'une foule de conventions surannées, de préjugés indigestes ; le Français est propre à tout s'il est républicain, c'est-à-dire s'il n'a pas altéré et faussé son intelligence native par de dangereuses, malsaines et fatigantes études et préoccupations. Avec les journaux, les assemblées et les loisirs de la vie de café, on sait bientôt de la politique tout ce qu'il est nécessaire de savoir et on établit de bonnes relations ; autrefois, on n'arrivait aux affaires, au pouvoir, que fatigué, usé et hors d'état d'en jouir ; grâce au progrès et aux immortels principes de 89, un enfant commence à discourir aussitôt qu'il commence à parler, ce n'est plus aujourd'hui qu'une seule et même chose que faire un enfant et faire un homme politique. La nation» autrefois réduite à choisir ses chefs et ses serviteurs dans un petit nombre, peut aujourd'hui prendre partout et au hasard ; ça a quelques inconvénients aujourd'hui, mais vous verrez comme ça ira bien... plus tard. La République, ou du moins les républicains, s'étendent et vont couvrir la France et s'asseoir dessus. On verra plus tard, si ça fait ce que ça ne fait pas encore, des racines. Travailler I étudier I « La vie est courte, disait Hippocrate, l'expé- » rience longue. » Tu vois que je n'ai pas oublié mes études. Aujourd'hui, grâce à la liberté»

chacun est, à la fois, son disciple et son mai-

ire. Crois-tu que nos ministres en sachent plus que moi ? On raconte qu'il y a deux cents ans, un petit bossu se présenta devant les gens du roi chargés d'engager les soldats. « Mon ami, lui dit-on, ça ne » se peut pas. — Pourquoi ? — Parce que vous êtes » bossu. — Mais, M. de Luxembourg estbossu. — Ah! » mais lui, c'est différent ; il est général. — Qu'à » cela ne tienne, dit le petit bossu, faites-moi géné- )) rai. » Il n'y avait pas là autant de quoi rire qu'on l'a cru longtemps. C'est notre histoire. Présentez-vous pour être employé à 1,500 francs dans un ministère, on vous demandera savez-vous ceci, savez-vous cela? un tas de choses. Si, aulieu de commencer au bas de l'échelle, vous vous arrangez pour tomber d'en haut comme un aérolithe ou la grêle, vous pouvez demain être ministre là où, comme science, vous n'auriez pas été admis pour expéditionnaire, ni comme moralité pour garçon de bureau. On ne nous voudrait pas pour soldats, nous nous faisons généraux ; au lieu d'entrer surnuméraire dans un ministère et de monter lentement, laborieusement, un à un, les échelons, pour n'arriver jamais bien haut, on s'arrange pour dîner avec un ancien camarade de café ou de brasserie, qui, ayant d'abord joué sur la rouge et ayant fait charlemagne à temps, met aujourd'hui son enjeu, sa pièce, à cheval sur les deux couleurs et est pour le moment sur les sommets. On lui rappelle amicalement l'ancien temps,

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