‹ Le règne des champignonsChapitre 15 sur 30 · M. LE PRÉFET DE SEINE-ET-M EUSE · texte numérisé non relu

M. LE PRÉFET DE SEINE-ET-M EUSE

de ses prédécesseurs. Il doit connaître l'étiquette reçue pour le cérémonial et les visites. Il doit savoir au juste les prérogatives qu'il peut prétendre et celles qu'il ne peut même désirer. Il doit savoir à fond l'histoire politique de son pays et celle du pays où il va le représenter. Négocier avec les souverains est un art des plus difficiles ; il faut l'apprendre et commencer de bonne heure pour ne pas faire des fautes d'écolier. Il faut porter à l'étranger un nom qui signifie quelque chose, et arriver entouré d'une grande position et d'une considération incontestée dans son propre pays.

» — Ta ta ta ta. Fais la liste de nos ambassadeurs, et tu verras s'il y en a un seul qui remplisse trois de ces conditions ; tu n'es guère de ton temps, mon pauvre ami.

» Je continuai :

» — M.deBielfeldparle des manières exquises, de l'esprit, au tact, de la dignité et de la modération qui sont tout à fait nécessaires. — Où aurais-tu pris tout cela ?

» Cabassol se leva impatienté et me dit :

» — Vous étiez déj \ très bête autrefois, et je l'ai été autant que vous de supposer que vous pouviez avoir changé en vieillissant. Ne vous considérez plus à l'avenir comme étant même de ma connaissance.

» 11 prit son chapeau et sortit si en colère qu'il onbliade demander la carte du diner, que je dus payer, et qui se montait à cinquante-trois francs...

Un de ces jours derniers, un procureur de la République, objurgant un accusé qui, paralt-il, se montrait un peu présomptueux en rappelant certains traits de bravoure pendant la guerre de 1870, lui adressa ces paroles qui m*ont frappé.

« Le temps des (TArtagnan est passé. »

Je voudrais savoir si Thonorable magistrat a conscience que c'était contre Tépoque où nous vivons qu'il prononçait en sept mots un réquisitoire plus sévère que celui qu'il développait beaucoup plus longuement contre son prévenu devenu accusé.

C'est vrai, Monsieur, et il y a bien d'autres choses que les d'Artagnan dont le temps est passé.

Peut-être du temps des d'Artagnan, on se battait un peu trop et un peu légèrement. Mais n'avonsnous pas vu, il y a dix ans, trop de gens qui ne se

battaient pas assez, quoiquMl y eût de bien bonnes raisons pour se battre ?

Il n'y avait qu'une façon honnête de sortir de cette aventure pour ceux qui Tavaient provoquée, et c'est ce qu'on aurait fait du temps des d'Artagnan.

D*un autre côté, n*avons-nou8 pas vu les coryphées du parti soi-disant républicain se réfugier dans les ministères, dans les préfectures et, les préfectures pleines, inventer des fonctions de « délégués », de « préposés », etc., également bien rétribuées, et se tenir le plus loin possible des coups de fusil où ils envoyaient de pauvres jeunes gens sans armes, sans vêtements et sans vivres?

N'avons-nous pas vu cent-sept farceurs voter pour la continuation impossible de la guerre, et aucun de ces cent-sept ne pouvant répondre à cette question que je leur faisais : Nommez-en sept qui se soient battus, qui se soient exposés à la. plus petite apparence de danger.

Non, nous ne sommes plus au temps des d'Artagnan. Nous ne sommes plus davantage au temps où les derniers ministres de Charles I*' d'Angleterre, voyant leur roi en accusation — les comtes de Richemond,, de Harford, de Southampton et Lindsay, écrivirent à Cromwell et aux Communes : « Nous avons été les conseillers du roi, et nous avons concouru par nos avis à tout ce dont on lui fait des

ÀtTTRBS TBMPS 39

crimes aujourd'hui ; aux yeux de la justice, de la loi et de la raison, seuls nous sommes responsables et jasticiables; nous sommes prêts à nous présenter devant les juges, et nous nous soumettrons à leur arrêt pour sauver une vie précieuse, qu'il est du devoir des communes elles-mêmes, comme de tous les sujets de la couronne, de garantir et de défendre à tout prix. »

Non, nous ne sommes plus de ce temps-là.

Nous ne sommes plus au temps même où un ministre savait descendre du pouvoir et mettait l'intérêt de la patrie au-dessus des intérêts de sa vanité on de son avidité.

Nous avons encore vu ce temps-là, mais c'en était la an ; Gavaignac, Gharras, Yaulabelle, Senard, Tourret, se considéraient comme des soldats en faction, prêts à mourir à leur poste, mais prêts aussi à être relevés si la loi, si l'intérêt de la patrie demandait leur remplacement. Ge temps-là est bien passé. Voyez nos hommes d'État se cramponner à leur portefeuille comme l'aropède au rocher c»<ntep XsTcac, trahir leurs serments, abandonner leur dra* peau, jeter leurs principes par-dessus bord, déporter, fusiller leurs complices, etc.

Nous ne sommes plus au temps où le peuple français était renommé pour la bonté, la bravoure, la politesse, la gaieté.

J'ai encore vu le temps où les ouvriers tra-

Taillaient, où les étudiants étudiaient, où les avocats plaidaient devant les tribanaux, où les médecins soignaient ou attendaient des malades; aujourd'hui, ouvriers s'intitulent exclusivement « travailleurs », étudiants, avocats, médecins, demandent aux hasards des révolutions, aux désastres de la patrie, la satisfaction de leurs appétits exaspérés.

J'ai vu le temps où, à la saison où nous sommes, le dimanche, les ouvriers et les bourgeois s'en allaient jusqu'à Belleville, à Romainville, à Saint-Denis, à Saint-Gloudy à Argenteuil ; là on cueillait et on rapportait des lilas et des bleuets qui égayaient le logis toute la semaine ; à Saint-Denis, on péchait, on se baignait,, on mangeait une friture, une matelotte : à Saint-Gloud, c'était une gibelotte ; à Argenteuil, le petit vin rose. Ahl dans ce temps-là, le vin donnait de la gaieté ; mais aujourd'hui on boit de l'eau-de-vie et de l'absinthe qui empoisonnent, rendent fous et méchants.

Ces lieux de divertissement ne voient plus que des réunions de bavards, d'exploiteurs et de dupes, « trompeurs, trompés et trompettes, » et se sont vus ensanglanter par d'horribles assassinats.

La Providence avait fait tout ce qui dépendait d'elle pour faire du peuple français un peuple heureux et bon. Ce temps-là est passé; on s'envie, on se hait,on se menace, on se tue. On ne trinque plus cor-

dialement ensemble dans des repas joyeux où on chantait Tamour, las femmes, Famitié et la gloire des héros. Non ; on fait des banquets où on pérore, où on se récite réciproquement des articles de journaux, où on boit aux meurtriers, aux assassins, aux incendiaires. Nous sommes devenus des Thraces vitupérés par Ovide, qui se jetaient à la tète les verres et les amphores « faits pour la joie » .

Natis in usum lastiiia scypkis Pugnare Thracum est.

Gomment diner joyeusement ensemble, quand personne ne se contente plus de sa part et ne croit bien dîner qu'en y ajoutant la part des autres?

Ce n'est plus le temps non plus où Ton racontait l'histoire des d'Artagnan, ces héros un peu plus grands que nature, dont l'exemple enthousiasmait les jeunes esprits :

Ni l'histoire des héroïnes un peu exaltées, parfois un peu précieuses, mais fidèles, modestes et chastes jusqu'à la mort. Ce n'est plus le temps où les femmes se contentaient d'inspirer de beaux vers et de belles actions, et se bornaient à être reines dans la maison dont elles étaient l'honneur et la joie, où les

42 LIS RÈGlfB DBS GHAM PIGNON 8

filles, flears en bouton qui eonservent et leur éclat et leur parfum pour un seul qu'on attend, timides, réservées, craintives, ne cherchaient à inspirer qu'un amour chaste et respectueux, le seul qu'elles soupçonnassent ; alors on ne leur serrait pas, on ne leur secouait pas la main, on ne les enlaçait pas pour ces danses efi'rénées, vertigineuses, lascives ; on évitait même de froisser, de toucher leur robe de mousseline ; alors il y «tvfût 4^ véntilbles vierges. Aujourd'hui, les femmes aur le retQMF, abusées ou désabusées, entrent en feuilleton comme elles entraient autrefois en religion; elles se mêlent à la politique, font des conférences, assistent à des banquets, etc. Quant aux jeunes filles, elles parlent haut, sdn^ touchées, chaque soir, par vingt hommes, se montrent en robes collantes, se dépouillent da mystère qui était leur plus grand charme, et n'apportent à l'époux qu'une virginité semblable à une marguerite e£Peuillée qui a perdu un à un ses blancs pétales et ne garde que son cœur jaune.

Ce n'est plus le temps où on savait respecter et mépriser.

Ni le génie, ni la bravoure, pi le dévouement, ni l'intégrité ne mettent à l'abri du dénigrement et des flufk cruelles insultes,

De plus, ni rincapacité, ni la lâcheté, ni Tégoïsme, ni le pillage ne perdent un homme et ne le rendent impossible. Yous le verrez demain aux plus hautes fonctions, à la fortune, aux honneurs, pourvu qu*il appartienne à la coterie triomphante.

Si, dans un cercle comme dans la politique, on signale un jaueur qui triche , a des « portées » dans sa manche, ou fait sauter la coupe, nous ne sommes plus au temps où on l'expulserait honteusement. Non, on dit: il triche, il a beaucoup de chances de gagner, je vais parier pour lui.

Nous ne sommes plus, monsieur le procureur de la République, au temps où la loi était inflexible et respectée, où la justice l'appliquait inexoratblement, où il était sévèrement interdit à l'avocat de plaider contre les lois.

Nous ne sommes plus au temps où l'assassin s'appelait assassin, Tincendiaire incendiaire et le voleur voleur.

Aujourd'hui ce n'est plus un crime digne de mort de tuer un homme pour lui prendre sa montre. Mais c'est toujours un crime digne de mort d'avoir une montre. ^

Une fausse, inepte et niaise sensibilité, prise sur la part due aux victimes, s'attache aux assassins, voleurs, empoisonneurs, etc., et je vous défie d'imaginer un crime si épouvantable, avec les circonstances les plus monstrueuses, qui rende certaine

pour celui qui Ta commis la suprême expiation. C'est un jeu de hasard. Ce n'est plus la loi qui décide, c'est le choix d'un avocat spécial, c'est la composition du jury.

Ce n'est plus le temps où on n'était jamais fourbe, hypocrite, insensé, avide, traître avant quarante ans.

Ce n'est plus le temps des d'Artagnan, comme vous dites, Monsieur, ni des Bayard, ni des d'Ossat, ni des Sully, ni des Malesherbes; ce n'est même plus le temps pour ceux qui vivent encore, le temps du génie des capacités, du talent du travail, de la bravoure, de l'abnégation, — ce n'est plus le temps de ce que nous avons admiré,respecté, aimé, de ce que nous avons cherché à imiter, non ; monsieur le procureur de la République, vous avez raison, le temps des d'Artagnan est passé.

Je disais Tautre jour :

« La République sous laquelle on veut nous faire croire que nous avons le bonheur de vivre, au lieu d'être le gouvernement des meilleurs choisis par les bons est, au contraire, le gouvernement des médiocres choisis par les pires. »

Après avoir écrit ces lignes, je suis resté pensif, j*ai cherché, j'ai étudié et je suis resté convaincu que ce résultat était humain, nécessaire, inévitable, fatal, et, en même temps, moins effrayant qu'il n'en a Tair.

Et c'est de quoi je voudrais jaser un peu aujourd'hui.

Quand un pays est gouverné par un tyran,par un despote, par un roi de droit divin, qui n'a à rendre de compte, ou du moins croit n'avoir à rendre de

compte qu'à Dieu, on peut supposer, et on suppose souvent avec raison, que ce potentat, ce prince, ce représentant, ce vicaire, ce lieutenant de Dieu, n^est pas aussi libre qu*on pourrait le croire, et que le tyran a aussi ses t3rrans, grâce au cordon sanitaire contre la vérité 0t Is^ réc^lité que forme autour de lui une cour, c'est-à-dire des gens riches et odieux, humbles en réalité, soumis en apparence. — Grâce à ses passions, à ses goûts, à ses faiblesses, étudiés, cultivés, déifiés et exploités, grâce aux privilèges des castes, aux étiquettes, aux traditions, aux pré> jugés, aux femmes, à la gloriole des palais et des lauriers, etc., le despote, le rqi, ne connaît, ni ne voit jamais qu'un très petit nombre de ses sujets, et ne peut guère exercer librement et utilement ce qui est la science, l'art et le devoir de la royauté, c'est-à-dire « le choix » ; il n'a à choisir que dans ce petit nombre de gens qu'il connaît.

Mais... en république I

Avec le suffrage universel I toutes les castes abolies, tous les préjugés détruits, toutes les barrières renversées, tous les droits égaux, l'intérêt de chacun confondu dans l'intérêt de tous, les étrangers

aux (( affaires», ceux qui ont la vue et Toreille dure doivent se dire :

La république... c'est la république ; le suffrage universel, c'est-à-dire que chaque citoyen est appelé à donner librement sa voix aux hommes qu'il pense les plus probes, les plus désintéressés, les plus instruits, les plus laborieux, les plus élevés par l'intelligence, par TÂme, par le cœur, à ceux don la vie antérieure donne des gages certains pour l'avenir, en un mot aux plus capables d'assurer le bien général dont chaque individu ne prétend que sa part équitable.

Pour cela naturellement, quand vient le moment des élections, la loi aie bon sens, n'épargnant rien pour assurer à chacun son libre arbitre, pour éloigner tout manège, toute brigue, toute intrigue, tout charlatanisme, toute corruption, tout mirage ; d'abord et nécessairement, le suffrage est obligatoire comme le service militaire, comme l'impôt; la même loi inspirée par le môme bon sens, doit-on penser, prohibe inexorablement pendant la période électorale toute réunion, toute assemblée dont le résultat pourrait être un triomphe pour les éloquents, ou pour ceux que le vulgaire trouve seulement éloquents pourvu qu'ils parlent longtemps sans s'arrêter, avec une grosse voix et de grands gestes, pour les hâbleurs, pour les charlatans, pour les avocats inoccupés, pour les comédiens siffles, pour les dentistes

découragés, pour les médecins de carrefour et vendeurs d'orviétan, pour les escamoteurs, joueurs de gobelets et avaleurs de muscades, tous gens qui, selon le républicain Prud'homme, je n'oserais l'affirmer sans une pareille autorité, exerçaient une si grande influence en 1790, 1792, 1793 — a à. cause de leur habitude de parler effrontément en public», et en même temps que les tavernes, cabarets, cafés, brasseries, etc., seraient fermés, et que les journaux, pendant le môme temps, seraient astreints à ne faire que de la littérature et se borneraient à amuser leurs lecteurs. Peut-ôtre chercherait-on à établir l'usage des républicains d'Athènes, où, le jour des élections, lorsque les citoyens tardaient à se rendre au Pnyx, leur Forum, pour exprimer leur suffrage, les magistrats faisaient tendre sur Y Agora, le marché, une corde teinte en rouge qui enveloppait et entraînait la foule en marquant de traces rouges les habits des retardataires, qui payaient l'amende.

Toutesces précautions sévèrement prises, onaurait quelquelieu dépenser quele suffrage universel serait. . universel, et exprimerait l'opinion indépendante de chacun, autant qu'il appartient aux institutions humaines de s'approcher de la perfection. Alors la patrie, ayant le choix libre parmi tous ses enfants, choisirait naturellement les meilleurs pour leur confier le pouvoir, peut-être pour le leur imposer, si.

comme le dit Platon, dans une ville où il n*y aurait que des gens de bien, il y aurait autant d'empressement à fuir le gouvernement qu'il y en a ailleurs à s'en emparer, ce qui aurait lieu surtout si on avait supprimé les gros traitements, contre lesquels on avait tant crié sous le dernier tyran.

Tout cela bien posé, bien consenti, bien convenu, bien établi, et on doit l'admettre, car le contraire serait un mensonge, béte, insolent, sinistre et peutêtre mortel.

Alors les étrangers, voyant au pouvoir et au gouvernement de la France un tas de médiocres, sont fondés à se dire : « Il parait que cette pauvre France, aujourd'hui, n'a pas mieux que ça ; que c'est l'élite» le dessus du patnier. » Les doux, les compatissants d'une part ; les envieux, les méchants d'autre part, disent en chœur, avec des intonations différentes : « Pauvre France ! quel abaissement 1 quelle dégénérescence 1 quelle anémie ! quelle énervation I quel aplatissement I quelle décadence ! quelle ruine ! etc., etc.

Eh bien... je veux croire, je veux dire et essayer de prouver qu'on se tromperait, qu'on se trompe en jugeant ainsi. Je veux tenter de rassurer la sympa-

thique pitié des uns, de réprimer Toutrecaidante pitié des autres ; peut-être aussi, en même temps, réussirai-je à me le prouver et au moins à me le faire croire à moi-même, comme les gens qui ne marchent qu*en chantant, la nuit, sur une grande route où ils ont peur.

D'abord, le suffrage universel n'est, en aucune façon, universel, parce qu'on fait précisément le contraire de ce qu'il faudrait faire, comme nous le disions tout à l'heure, pour qu'il exprimât l'opinion raisonnée et indépendante de tous les citoyens ; grâce aux réunions, aux clubs, aux journaux, aux affiches, au lieu d'exprimer douze millions d'opinions de douze millions d'électeurs, le suffrage ne donne que trois ou quatre opinions qui se partagent les électeurs.

De plus, ce serait le cas de rappeler cette fable de la Bible, où la vigne, l'olivier, le châtaignier, etc., refusent la royauté parmi les arbres, que chacun a son fruit à produire, à nourrir et à mûrir, par suite de quoi la ronce seule accepte et est proclamée.

De même, les oisifs, les habitués de café et de taverne, les brelandiers, les amis de la bouteille,

LB8 MÉDIOCRBS 81

les forts au biUard et aux dominos, les décayés, les déclassés, prennent exactement, religieusement, correctement,part au scrutin ; ça ne les dérange pas, ça les distrait, et c*est une occasion de boire k quelqu'un ou à quelque chose, ou contre quelqu'un ou quelque chose, et, quand vous voyez, ce qui arrive à peu près toujours, une élection être faite avec le quart et souvent moins du quart des votes des électeurs inscrits, on ne peut nier que ce qu'on appelle si improprement « le suffrage universel » n'est que le suffrage d'une assez petite et surtout de la peu respectable minorité, c'est-à-dire le contraire du suffrage universel. A peu près toutes les abstentions soit du tiers, soit de la moitié des électeurs, doivent être mises au compte des raisonnables, des sages, des laborieux, des occupés, des paisibles, des désintéressés, et ce n'est pas ce qu'ils font de mieux,

mais c'est comme ça.

Quant à la majorité de cette minorité, qui vote assidûment,

Les uns, qui n'ont pas tout ce qu'ils voudraient avoir, aiment mieux dire : ô mauvais gouvernement! 6 privilèges odieux ! ô infâme capital, etc., que de dire, 6 ma paresse ! ô mon ivrognerie I ô mon ignorance I

Les autres sont des joueurs qui mettent leur enjeu sur telle ou telle couleur, et parient prudemment et de préférence pour celui qui a la réputation de

retourner le roi, et 'd*ayoir habituellement une « portée » dans sa manche.

Lorsque le conclave est assemblé pour Félection d'un pape, les prétendants qui voient leurs chances perdues ou très incertaines, tombent facilement d'accord pour « remettre la partie », en nommant le plus vieux des cardinaux, c'est-à-dire celui qui fera le moins attendre un autre conclave.

Ainsi, en 1848, le gouvernement du brave et honnête Gavaignac, à la fois républicain de conviction, de religion, et cependant, ou mieux à cause de cela, ayant donné de terribles gages contre Tanarchie, la démagogie et la voyoucratie, ]a République avait, de s'installer en France, des chances qu'elle est loin d'avoir aujourd'hui. Eh bien I une grande partie des soi-disant républicains avancés, démocrates, socialistes, etc., assurèrent l'élection du « prince Louis » comme président de la répipli- QUE (c'est ainsi qu'il prononçait ce nom, en lui jurant fidélité), les uns en votant « carrément )> pour lui, les autres en perdant leurs votes sur Blanqui, sur Louis Blanc, sur Gaussidière, etc., qui n'avaient aucune chance, parce qu'ils pensaient qu'il n'y aurait rien de si aisé que de jeter, après peu de temps.

le neveu de Fempereur par les fenêtres des Tuileries — en quoi ils se trompaient — tandis que Cayaignac leur inspirait un respect haineux, et les menaçait d'une yraie République, où naturellement et inexorablement il n'y aurait pas de place pour eux.

Nécessairement la minorité des « pires » qui font les élections ne donnent pas leurs suffrages à des hommes dont le premier devoir et le premier soin seraient de les repousser et de les réduire à la dure nécessité du travail. Ils ne votent que pour les gens qui, placés au-dessus d'eux par une certaine éducation, sont cependant, au fond, de leur espèce, et dont l'avènement leur promet une « série » dont ils peuvent faire partie. Les vraies supériorités, les légitimes notoriétés, la vigne, l'olivier, le châtaignier ne se présentent pas ; ils aiment mieux faire leur vin, leur huile et le pain des pauvres; mais, s'ils se présentaient, ils ne seraient pas élus. Ne plaisantons pas, se disent les électeurs démocrates, socialistes, partageux, anarchistes, intransigeants, nihilistes, etc. ; avec ces gaillards là, nous risquerions d'amener une vraie République et nous serions perdus. Nommons les farceurs pour qui la République est une échelle, juchons-les en haut, pour qu'ils

prennent tout et nous jettent notre part par les fenêtres.

Ajoutez, à ces électeurs intelligents et réfléchis, les naïfs qui croient aux « boniments » des charlatans, et aux « blagues » des racoleurs.

Une fois un ou deux médiocres parvenus et hissés, ils ne sont pas assez imprudents, assez niais pour admettre auprès d'eux de plus grands qu'eux qui, placés sur le même plan, feraient voir qu'ils ne paraissent grands qu'à cause des tréteaux sur lesquels ils sont juchés

Le célèbre comédien Lekain a laissé des mémoires dana lesquels il s'accuse d'un tort qu'il reconnaît et qu'il dénonce dans les louables intentions d'en préserver ses successeurs : « Je suis de petite taille, dit-il, et j'avoue que je me suis toujours, et presque toujours €^vec succès, opposé à l'admission d'acteurs plus grands que moi. C'est pourquoi, ajoute-t-il, il faut autant que possible se défier d'un acteur de petite taille, parce que, s'il devient influent, il ne laissera plus arriver que de plus petits que lui. »

Lekain ne parlait qu'au physique. Mais la chose est ^u moins aussi vraie sous le rapport intellectuel ^\ morftl.

Je citerai encore la princesse palatine, Anne de Gonzague :

« Une grande supériorité, une réputation éclatante, dit-elle, lorsque les hommes ont le temps de réfléchir, nuisent plus que n'importe quels défauts pour arriver au pouvoir. Il fciut que des événements soudains et imprévus surprennent les gens. Sans cela, chacun songe à n'avoir pas un rival qui l'embarrasse et obscurcisse son mérite. »

Aussi, regardez de près aujourd'hui, et vous verrez que, dans chaque partie du Gouvernement, ce ne sont pas, tant s'en faut, les hommes les premiers dans leur profession qui sont choisis et enrôlés, ce sont les médiocres, quelquefois pis, et ils tombent facilement d'accord pour repousser leurs supérieurs.

11 arrive cependant ceci :

De même que les soi-disant républicains avaient enrôlé M. Thiers comme « cheval de renfort », ils imitent les hommes d'affaires qui, sous l'empire, cherchaient à se procurer, pour le c conseil de surveillance » de leurs industries, quelque ancien pair o\i nouveau sénateur ruiné, besoigneux ou « dépensier », qui ne surveillait rien dans des affaires auxquelles il n'entendait rien et se contentait de son « jeton de présence ».

De temps en temps, la coterie au pouvoir réussit à recruter un homme considérable, soit vrai répubUcain, soit séduit par l'idée de fkire quelque bien ;

56 LE RÈ6NB DBS GHAMPieifONS

mais ça ne dure pas longtemps ; on n'a même pas besoin de le renverser quand il gène. L'amiral Jauréguiberry s'en est aUé probablement très écœuré, je pense, et l'amiral Cloué l'a imité dans sa retraite.

Les soi-disant républicains font bien, du reste, de se défier et de ne pas céder à un attrait, à une sympathie, à un entraînement pour une supériorité, car tel général qui plaît, ou par lequel on aime à se croire protégé en retour de la protection qu'on lui donne, pourrait avoir dans la destinée de conduire un jour un protecteur-protégé à Hazas.

Donc, ne jugez pas la France par ce que vous voyez ; non, ce n'est pas là tout ce qu'elle peut fournir, elle a, croyons-le,uneréservedignedeson passé et de son histoire.

Ne croyez pas que la République et le suffrage universel aient mis au pouvoir l'élite et le dessus du panier », parce que le suffrage universel est tout à fait le contraire d'universel, et que la République est absolument le contraire d'une république.

C'est pourquoi, imitant les catholiques du temps de la Ligue et des guerres de religion qui désignaient les huguenots par la dénomination de «gens de la religion prétendue réformée », ce qu'ils exprimaient par ce monogramme : P. R., je désigne en écrivant à mes amis, l'état actuel, non par le monogramme officiel R. F., République française, mais par le

même monogramme P. R. Qui au lieu de prétendue réformée signifie pour nous « Prétendue République » .

C'est pourquoi la France devait être et est condamnée et livrée aux « médiocres nofnmés par les pires » lesquels s'occupent maintenant de les renverser et de les remplacer.

Ne seraitril pas bientôt temps qu'elle fit avancer la réserve, ou compte-t-elle qu'ils sauront bien s'entretuer eux-mêmes et faire place nette?

C'était à un càttefour que les dgriculteurs latins faisaient l^urs sacrifices à Gét^s et aux autres divinités champêtres.

Près de la pierre antique, dit TîbuUe, où pendent, dans un carrefour, des guirlandes de Qeurs.

... Vêtus in trivio flores séria lapis.

Nous traduisons trivium — trois chemins — par carrefour, dont cependant Tétymologie indique la rencontre de quatre chemins, quadri furcus.

Ceux qui sont censés nous gouverner et qui ne savent pas plus où ils vont qu'où ils nous mènent, sont arrivés à un carrefour, et là il se présente plutôt au moins quatre chemins que trois.

Il est à remarquer que les gens ignorants ou indécis prennent facilement des chemins qui aboutissent à un carrefour ; cela retarde la nécessité d'une réso-

lution suprême, promet une étape moins longue et ajourne le combat.

Quant au carrefour, trivium ou quadriviurriy ils y sont arrivés : les uns veulent prendre à droite, les autres à gauche ; le chef des opportunistes voudrait continuer tout droit, présentant un de ses profils aux conservateurs, et l'autre, rouge, fardé comme une statue de Jupiter, facie mmtata, un air triomphateur, aux « ravageurs » ; mais M. Jules Simon se glisse entre M. Gambetta et les conservateurs, et M • Clemenceau entre le même Gambetta et les socialistes, sans compter Louis Blanc, Blanqui, etc., qui se placent entre les socialistes et M. Clemenceau.

A ce carrefour, on s'arrête pour respirer et faire des sacrifices au dieu, au peuple roi.

Quand il s'agissait de l'envoyer à la bataille, les chefs qui se tenaient prudemment derrière lui disaient : cher petit peuple, SijjxoxiSiov, si nous te faisons tuer, en nous mettant à l'abri, c'est pour te conserver tes chefs, tes amis, tes sauveurs. Apporte des échelles contre les murailles de la maison où tes oppresseurs boivent ta sueur. Aide-nous à grimper et à entrer par la fenêtre. Une fois entrés, nous t'ouvrirons les portes, tu viendras t'asseoir à la table, et là nous ne réclamerons que l'honneur et le bonheur de te servir un festin en comparaison duquel la poule au pot d'Henri IVne serait qu'un mets fade et un fricot écœurant.

Le cher petit peuple a apporté et appliqué les échelles ; beaucoup sont tombés, d'autres ont bissé les chefs, qui, entrés par les fenêtres, onl jeté par ces mêmes fenêtres les convives attablés. Puis ils se sont hâtés de barricader plus solidement les portes et de rejeter les échelles sur ceux qui les leur avaient tenues, cette fois-ci comme toutes les autres, selon le programme, Tétiquette et la légende des révolutions.

Le peuple attendit un moment ; puis, ne voyant rien venir, commença à murmurer. Un des maîtres se montra à la fenêtre et dit : « Ça n'est pas tout à fait prêt, encore un peu de patience. » Mais le peuple sentait l'odeur des sauces, l'arôme des ragoûts, et entendait les farceurs qui n'avaient même pas l'esprit de manger et de boire sans bruit.

— Consommé aux quenelles de volailles, criait-on dans l'intérieur, truite saumonnée, poularde truffée, turban de foie gras à la gelée, etc.

— Vous offrirai-je de ce Château- Yquem, de ce Ghambertin, de ce Champagne Cliquot ?

— Au moins, crie le peuple, jetez-nous une miche de pain et des cervelas, et descendez un pot ou deux de vin bleu.

6â LE RÈGNE DES CHAMPIGNONS

— Patience 1 crie-t-on de la fenêtre, nous ne te traitons pas en mortel glouton et vorace, mais en dieu auquel on offre des sacrifices. De même qu'on sacrifiait au dieu Pan les chèvres qui rendaient les oliviers stériles en en léchant Técorce, nous te sacrifions les prêtres et la religion qui se sont associés aux rois, ces mangeurs du peuple, A7}{xo6opoi— pour nous empêcher de mettre ton couvert.

— Mais j'ai faim ! crie le peuple.

— Tu n'appelleras plus les évéques « Monseigneur », mais simplement M. l'évéque, — c'est du nanan, ça.

— J'ai soif.

— Nous te délivrerons des magistrats, et de la justice, et des lois qui n'ont jamais cessé de te gêner.

— Mais, du pain ?

— Nous supprimerons la gendarmerie, dont tu as tant à te plaindre.

— Du pain I

— Tes représentants mangent des « cailles à la régence », c'est comme si c'était toi. A ta santé, le vin de la veuve Gliquot.

— Du travail ! du pain 1

— Ce ne sont plus tes oppresseurs qui habitent les palais, qui touchent de gros traitements, qui font de bons dîners, — ce sont tes amis — 6 cher petit peuple, comme tu dois être content I

AU JARDIff 63

Laissons nos maîtres au carrefour — ils sont inquiets, — déjà ils n'ont plus confiance dans le mensonge imbécile du suflVage improprement appelé universel, — ils veulent le renforcer par Fescamotage effronté du «scrutin de liste » repoussé en 1848 par Victor Hugo et M. Thiers, et par le bon sens public qui fit que cinq mille électeurs rien que du Havre refusèrent de voter.

Les lilas et les aubépines sont en fleurs, Tair est plein de parfums et de chants d'oiseaux, c'est surtout de mon jardin de Saint-Raphaël qu'aurait pu se plaindre ce manant dont j'ai autrefois raconté l'histoire.

— Permettez-moi, Monsieur, de ne plus coucher au pavillon, il y a là des rossignols qui gueulent toute la nuit et m'empêchent de dormir.

Et pourquoi tant de rossignols dans mon jardin de Saint-Raphaël? Puisque nous « causons jardin», je vais vous le dire :

C'est qu'en plantant un jardin, je pense aux oiseaux comme je pense aux papillons et aux fiJ3eilles, je leur prépare aux uns et aux autres des asiles sûrs et une table toujours mise.

Pour les rossignols, il y a des fourrés impénétra-

bles, des buissons bas, des églantiers à fleurs roses, blanches, jaunes et à épines acérées, des ronces à fleurs doubles, blanches et roses, des aubépines de toute sorte, un bois de lilas, et tout cela autour d'une grande mare alimentée par une source d'eau vive, avec quelques bords en pentes si douces que les oiseaux y « ont pied » sur le bord et s'y peuvent désaltérer et baigner, en même temps qu'ils y trouvent des tipules, des cousins et d'autres insectes dont ils font leur principale nourriture. Outre les fruits écarlates des aubépines, il y a sous les arbres une grande quantité de daphnés lauréolés qui, à leurs fleurs vertes doucement parfumées, font succéder de petites baies noires dont les rossignols sont très friands. Je ne plains pas quelques fraises ni quelques figues aux fauvettes, etc., etc.

Mais si je veux parler aujourd'hui des jardins, c'est que je vois avec terreur et indignation le mauvais goût et la sottise tenter de les envahir.

Et notez qu'il ne s'agit même pas d'une idée nouvelle : c'est la restauration de quelque chose de bête, de même que la Commune d'où nous sortons et où on veut nous ramener n'est que le renouvellement de la Terreur.

Quelques-uns se rappellent, au moins pour en avoir entendu parler, ce qu'étaient autrefois les jar-

kV JARDIN 65

dins de Versailles^ type de ce qu'on a appelé longtemps, injustement et injurieusement, le jardin français, c'était le luxe tyrannique et absurde ; tout despotisme aboutit à Shahabaam, nous voyons nos maîtres actuels, pour ce despotisme et cette ineptie, se mettre en route à grands pas, sur l'air de la Mat'seillaîse et au nom de la liberté.

On disait à l'eau : suivre naturellement les pentes du terrain, serpenter dans les vallées, en murmurant une fraîche et heureuse chanson, ou tomber écumante et bruyante du haut des rochers... mais c'est l'eau du bon Dieu, c'est Teau du peuple : pour le roi, l'eau doit s'élancer de bas en haut, sauter, danser et surtout obéir.

Quant aux arbres, toi, chêne^ tu prétends être un arbre, tu seras un mur ; toi ^ peuplier- tremble, qui fais frissonner tes feuilles avec un petit susurrement, tu manques de tenue, tu manques à l'étiquette, lu vas être une colonne.

Prenez donc exemple sur les tfs et surlescharmeSf voilà les arbres dociles, des arbres de cour, des (( sujets ». Les charmes deviennent des obélisques, des péristyles, les ifs se métamorphosent en bancs, en parasols, en vases, en toute sorte d'animaux.

Je m'arrête ici, pour réprimer la superbe des Anglais, qui ne parlent qu'avec un magnifique et raide dédain de nos anciens jardins « français », et je vais produire une preuve que, s'ils n'ont pas inventé ces

jardins ridicules, Us les ont au moins servilement imités ou copiés, ce qui est pis.

Voici ce que je lis dans un volume : les Nuits anglaises, imprimé en 1770 :

(( Autant les Anglais sont supérieurs aux autres nations dans ce qui concerne les jardins potagers, autant ils leur sont inférieurs dans la plantation des autres jardins. Le simple leur déplaît ; on ne trouve qu'arbres monstrueux, taillés en géants, en animaux, en oiseaux ébauchés ; ils préfèrent ces futilités, aux merveilles de la nature ; — un. de leurs écrivains s'est récemment moqué de cette manie dans un écrit qui a couru le monde.

» Il suppose qu'un très habile jardinier a porté son art à la plus haute perfection, et il publie le catalogue des arbres et arbrisseaux toujours verts mis en vente.

» Adam et Eve en ifs. — Eve et le serpent en très bon état, Adam un peu gâté par la nécessité de retrancher une branche morte, mais qui ne peut tarder à repousser.

» Saint Georges en buis ; son bras n'est pas encore assez long, mais sera en état de percer le dragon au mois de juin prochain.

» En grec Eta.»

A peu près à la même époque, 1748, un jardinier français, Louis liger, disait, dans un livre imprimé à Paris i « Orand'salle du palais, au pilier des consultations: »

« On peut dire que l'industrie de nos jardiniers n'est jamais montée à un si haut point qu'aujourd'hui ; il ne faut, pour en juger, que regarder les différentes figures qu'ils se sont imaginé de donner à l'orme. L'art a surpassé la nature. »

Suit la description des principaux déguisements de l'orme, avec figures.

Allons-nous revenir aux «portiques » aux « colonnades», aux « labyrinthes », aux « arcades », aux vases, aux animaux, etc?

En attendant, quelques jardiciers de ce temps-ci tentent depuis quelques années de ressusciter les «parterres mélangés de broderies de gazons et de sables de diverses couleurs. » On imitait les palmes des schalls ; les compartiments étaient formés par des bordures de buis nain qu'on ne laissait jamais se développer. On admira beaucoup, en ce temps-là, les <( parterres en broderie » d'un gentilhomme ; ce parterre représentait ses armes et celles de sa femme. Rien n'y manquait : écusson, support, pièces de tout genre.

Ce sont les niaiseries prétentieuses que j'ai vues récemment reproduites à Paris, à Lyon, à Marseille,

à Milan, etc., sous le nom de mosaïculture. C'est avec ces puérilités de mauvais goût, ces petites et mesquines monstruosités, qu'on a gâté et rendu ridicule, au lac Majeur, la charmante Isola Bella. Un ami des jardins, un admirateur de la nature, doit s'opposer de son mieux à l'invasion de ce goût déplorable. J'en ai déjà dit un mot à la première apparition, j'y reviens aujourd'hui.

Cette honnête colère a été réveillée par un éloge emphatique et poussé jusqu'au dithyrambe, que je trouve dans un journal, d'une plante relativement assez nouvelle, Yécheveria,

Certes, je ne dédaigne aucune des plantes qui veulent bien accepter l'hospitalité chez moi, y croître et y. fleurir, pas plus que je ne les dédaigne chez elles ; mais à la condition que, chez elles, comme chez moi, elles soient à leur place et concourent à l'harmonie générale.

J'ai fait plusieurs jardins dans ma vie, tous ont présenté un charme très particulier. Ce charme tient à l'harmonie, à ce que mon hospitalité est tendre, soigneuse, intelligente, étudiée. Chaque plante, non seulement y occupe précisément la place que la nature lui a assignée, mais elle trouve, à cette place, tout ce qui constitue son caractère, son tempéra-

ment, ses habitudes de nourriture et même de voisinage. Si j'étais riche J'élèverais une montagne exprès pour y planter la gentiane bleue et la rose des Alpes — rhododendum ferrugineum — qui ne peuvent vivre qu'un an ou deux exilées dans les jardins. Quand je fais un jardin, j'imite le maître d'écriture qui, sa page écrite, efface à la gomme les lignes au crayon qu'il avait tracées, j'efface les mains de l'homme. Mon jardin a l'air de n'avoir été ni dessiné ni planté par personne, tout pourrait y être venu de soi-même et à l'état sauvage. Ce n'est pas un jardin, c'est un lieu. Il semble qu'on pourrait le rencontrer par hasard dans une ile inhabitée.

Revenons à l'écheveria : l'écheveria, qui doit son nom à un peintre botaniste, ressemble singulièrement aux joubarbes et aux sedum, — seulement elle a sur eux ce désavantage que, originaire du Mexique, excepté dans nos climats du Midi, elle ne peut supporter l'hiver sans être rentrée en serre, et, comme je ne parle pas qu'à des jardiniers, quoique j'espère que les amis connus et inconnus qui me lisent aiment, sinon les jardins, du moins la nature, je rappelle que la. joubarbe est une plante ressemblant à un artichaud, et vêtue de plusieurs nuances de vert, de glauque, ou bien rouge, selon les variétés, qui ne demande aucun soin, sinon d'être à sa place, et dont on décore souvent le faite des chaumières, concurremment avec l'iris aux Qeurs violettes.

70 LE RÈGNB DBâ CHAMPIGNONS

Mais avec une grande différence dans Fintention : riris sur la crête des toits, plantée dans la terre argileuse qui maintient le fttite des chaumes par les racines, est encore un riche et charmant ornement ; mais la joubarbe a passé pour préserver de la foudre les maisons qu'elle couronne ; elle a été également un talisman contre les enchantements et les maléfices des sorciers ; elle guérit encore, mais uniquement, les cors aux pieds ; d'où les noms anciens de joubarbe — Jovn barba — barbe de Jupiter, qui ne peut s'expliquer ni parla forme ni par la couleur, tandis que son nom grec aei^ocov, et son nom latin $empervtvum^q;m en est la traduction, expriment sa rusticité; — on compte à peu près quatre-vingts variétés de joubarbes ; toutes vivent sur les toits, sur les rochers, sans soins, presque sans terre, et les décorent d'un riant tapis qui s'étend rapidement ; les sedunif qui ressemblent beaucoup aux joubarbes, avec lesquelles on les confond quelquefois, sont aussi très nombreux, et ne demandent pas plus de soins, — cela diminue l'importance qu'on donne aujourd'hui aux écheveria, dont je ne dis aucun mal, dont je compte quelques variétés dans mon jardin, parce qu'aux bords de la Méditerranée, elles sont aussi bonnes filles que les joubarbes et les sedum, mais que je n'aurais jamais admises dans mes jardins de Paris ni de Sainte- Adresse, où elles auraient montré des exigences inacceptables.

En résumé, il ne faut pas permettre la ridicule et enfantine invasion de la moiatculture, qui fait des progrès. J'ai vu des jardiniers et des amateurs écrire dans ]eurs parterres leur nom et leur adresse avec des ^cAevert'a juxtaposés. A ceux-là, qui doivent regretter les « parterres en broderie », puisqu'ils les ressuscitenty je rappellerai le basilic^ qui a eu autrefois un règne assez despotique dans les jardins. Écoutez Louis Liger, déjà cité :

« On peut dire que le basilic est une plante fort mignonne et tout à fait royale, comme l'indique son nom grec êaatXixoç. »

Il donne ensuite très longuement l'art de cultiver les basilics. On les plantait « dans de jolis pots de faïence ou de porcelaine richement ornés, et on les mettait de place en place dans les parterres, sur de petits piédestaux de pierre proprement taillés ».

« Gomme la beauté d'un basilic, ajoute-t-il, est d'avoir sa tête bien ronde, s'il arrive que quelque petit rameau excède les autres, on le coupe avec des ciseaux. »

Il n'y a rien à dire contre le basilic, sinon que, comme tant d'autres, il avait usurpé une place pour laquelle il n'était pas créé.

Voilà ce que j'avais à dire sur les écheveria et sur la mosaïculture, et je Tai dit pendant que nos maîtres sont arrêtés, hésitants et un peu inquiets au carrefour où ils devaient fatalement aboutir.

Page 1