DIRECTEUR DU MONITEUR UNIVERSEL
Mon ami,
J'ai lu avec intérêt votre discussion avec le Temps sur ce que Victor Hugo appelle, dans les Feuilles d^ automne, « les pensums voraces ».
Le Temps propose diverses inventions :
1° Avoir des professeurs choisis, des maîtres d'études distingués et possédant une autorité morale sur les élèves ;
2* Envoyer aux parents, chaque semaine, un bulletin de la conduite et du travail de Tenfant.
Ces inventions rappellent celles du grand publicisle Girardin du temps qu'il avait une idée par jour, inventant un jour le café à la crème et le lendemain découvrant l'Amérique.
Aucun proviseur de lycée, aucun maître de pen-
sion n*a jamais recherché des professeurs et des maîtres d*études ignares, sans tenue, sans dignité. Il y a cependant, dans cette invention, un point qui mérite d*étre pris en considération, parce que ce serait une justice rendue : augmenter les appointements de ces gens plus ou moins dévoués ; mais, comme vous le dites, ce serait loin de résoudre le problème.
Quant à la seconde invention, le bulletin envoyé aux parents, TUniversité le pratique de toute éter. nité. 11 y a môme, dans les collèges externes, un cahier de correspondance entre les professeurs de collège et les maîtres de pension.
Vous en revenez aux pensums, avec tristesse, mais avec résignation, parce que, avec raison, vous ne croyez pas à la panacée du Temps, et vous ne voyez pas autre chose que ces malheureux pensums.
Je connais assez la justesse et la bonne foi de votre esprit pour vous dire que je ne suis pas de votre avis, et pour vous le dire dans votre journal. — On n*a pas trouvé : il faut chercher, et je crois que je l'ai trouvé.
J'ai fait beaucoup de pensums comme élève, j'en ai un peu donné, comme professeur au eallège Bour bon, et j'ai toujours eu contre eux, dans ces situations différentes, et même dans celles que j'occupe depuis longtemps, de n'en avoir ni à faire ni à don-
A MONSIEUR PAUL DALIOZ 75
ner, la même hs^ine que vous, que votre confrère du Temps et que Victor Hugo.
A l'époque où nous sommes, croyant à tort obvier à Tencombrement des carrières dites libérales, on a créé, imaginé des obstacles, des barrières que Ton élève et surélève de temps en temps. J'ai, je crois, prouvé rinutilité et le danger de ces barrières.
Un des dangers, c'est de surmener rintelligence desjeunes cerveaux, de les rendre exténués, fourbus, anémiques, de faire beaucoup de bacheliers mais très peu d'hommes ; beaucoup de bossus, de rachitiques, etc.
A rage où on est au collège, on a presque autant besoin d'exercice que de nourriture. J'ai vu des élèves qui, à force de rester assis à faire des pensums pendant les récréations, perdaient l'habitude et même le goût des exercices et des jeux si salutaires.
Le philosophe Ménédème, parlant des écoles de son temps(i20* ol3rmpiade), disait: « Je vois beaucoup de jeunes gens arriver aux écoles ; ils arrivent sains de corps et d'esprit et naturellement assez sages. De sages, ils deviennent philosophes ; de philosophes, sophistes ; et de sophistes, idiots. »
Voici ce que j'ai, il y a un demi-siècle, pratiqué avec succès dans une école où j'étais pion, avec des appointements « non augmentés. »
Je ne donnais pas de pensums ; aucun élève
n*était privé d'exercice, mais je réservais aux criminels (les exercices ennuyeux :
Tirer 25, 50, 100 seaux d*eau à un puits ;
Pousserd'unpointà un autre, 5, 10, 15 brouettées de terre ou de sable ;
Faire au pas ou en courant, 15, 20, 25 tours de la cour, sans que personne leur parlât ni leur répondit s'ils parlaient ;
Etc., etc., etc.
Tout à vous.
DEQUATRE RÉPUBLIQUES