HENRY
Lors d'une maladie qui mit ses jours en grand danger» au mois d'octobre 1598, — les médecins désespérant de sa guérison, et lui aussi se croyant près de mourir, il dit à Sully :
« Mon ami, je n'appréhende nullement la mort, vous le savez mieux que personne, vous qui m*avez vu en tant de périls dotit il m'était si facile de m'exempter ; mais je ne nierai pas que je n'aie re-
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gret de sortir de la vie saûs élever ce royaume à la splendeur que je m'étais proposée, et avoir témoigné à mes peuples que je les aime comme s'ils étaient mes enfants, en les déchargeant d'une par* lie des impôts et en les gouvernant avec douceur. » « Tous les jours, dit Sully, par Tordre exprès du Roy, au sortir de mon dîner, je passai dans ma grande salle, où Ton savait que je donnais audience; tout le monde y était admis, et Taudience était libre. La réponse n'était pas moins prompte. Je faisais en sorte que tout le monde, prêtres des deux religions, militaires, citadins, paysans, etc., fût expédié avant que je me retirasse ; j'envoyais même avertir de s'approcher ceux qui auraient laissé passer l'heure dans les cours ou dans les jardins. Si la chose qu'on me demandait ou proposait était juste et dépendait de moi, en deux mots j'en promettais l'exécution ; si elle était injuste, j'en faisais quelque reproche avec politesse, et je me défendais honnêtement de m'en mêler ; si elle me paraissait douteuse ou compliquée, j'appelais un de mes secrétaires, que je chargeais des papiers qui en pouvaient donner l'éclaircissement, et je faisais en sorte que l'expédition que j'en promettais dans la semaine fût achevée dans ce temps-là ; quelque épineuse que fût la question, le conseil auquel elle était portée ne la gardait jamais au delà du mois* »
(( Le Roy, dit-il ailleurs, était laborieux et perspicace. Sur le chapitre des finances, par exemple, il portait Texactitude jusqu'à se faire rendre compte par moi tous les huit jours des deniers* reçus et de leur usage. »
« On ne pouvait pas dépenser cent écus, dit l'his^ torien Péréfixe, sans qu*il sût s'ils avaient été bien ou mal employés. »
(( Il ne lui échappa pas, continue Sully, que, dans une fonte, on avait essayé de détourner un canon. Dans une remise de sept mille écus qu*on put accorder au peuple sur les tailles, il liquida lui-même ce qui devait revenir à certaines paroisses plus pau^ vres. Il ne perdait jamais de vue aucun de ceux à qui rÉtat était redevable ou qui rendaient quelques services, même dans les provinces éloignées, etc., etc. »
Passons au troisième talent :
Se battre.
Il serait oiseux et ridicule de chercher à donner des preuves de rextrême bravoure de Henri — un des meilleurs, peut-être le meilleur capitaine de son temps — un temps qui dura assez longtemps encore après lui, où de grands capitaines faisaient de gran-
des choses avec de petites armées ; il n'en remplissaitpas moins TofQce de soldat résolu, encourant parfois de Sully et de ses autres compagnons le reproche d'imprudence ; car, lui disaient-ils, si vous vous faites tuer, vous nous mettrez en grand embarras, et peut-être nous-mêmes à notre perte, car nous n'avons personne pour vous remplacer. — « A quoi, dit Sully, il nous répondait en riant. »
Devant Talmont, un gentilhomme envoyé par M. de Vitry pour lui communiquer un avis qu'il n'eût pas été prudent d'écrire, s'approcha du roi, se pencha à son oreille, et lui dit: « Sire, M. de Vitry m'envoie aviser Votre Majesté que... » Un coup de feu lui emporta la tète.
« A Aumale, comme il voulait passer le dernier un pont qui d'3vait mettre ses soldats à l'abri de forces trop supérieures, il reçut une arqubusade dans les reins ; nonobstant, il continua à présider la retraite, sans s'étonner ni permettre aucun désordre, faisant tête à l'ennemi et passant le dernier; ce n'est que le soir, à Aumale, qu'il se fit panser, etc., etc., etc. »
Mais ce que je veux établir, c'est que ce prince, si brave soldat, si habile et si heureux capitaine, qui s'était toujours battu lui-même et avait dû à la guerre une gloire inépuisable et la couronne de France, avait cependant la guerre en horreur.
« La fortune, disait-il, tient en ses mains les évé^
nementsde la guerre ; mais, en supposant une guerre heureuse, quoi de si déplorable que des succès qu'un prince achète par anticipation de tous ses revenus, par la ruine de son commerce, par le dépérissement de ragriculture> par Fépuisement de ses provinces ? Qu'avez-vous à mettre en balance à de si grands malheurs? Des conquêtes dont la possession par la force renouvelle vos alarmes à tous les instants, et qui, demeurant comme autant de monuments odieux qui rappellent à votre ennemi Tambition et les offenses de celui qui les a faites, deviennent un germe d'envie, de défiance, de haine, qui replonge tôt ou tard deux nations dans les horreurs de la guerre. »
Comparez avec les autres conquérants, héros, moins anxieux de lauriers, cueilleurs de palmes,etc. , qui ne se battent guère eux-mêmes, se dressent des arcs de triomphe et se montrent sur les monnaies et lauriers qui coûtent si cher à leur peuple ; écoutez madame de Sévigné disant de Louis XIY: a Le retour de l'armée est retardé par le ptamr que le roi prend à la guerre. » Écoutez ce roi lui-même, qui, au passage du Rhin, pensait que « sa grandeur rattachait au rivage », du côté où on ne se battait pas. Écoutez-le s*accuser, en mourant, d'avoir aimé la guerre.
Henri caressait surtout une grande et noble pensée dont nous allons parler tout à l'heure, après
ayoir dit quelques mots de son souci d'étendre et faire progresser Tindustrie en France.
Henri, qui ne s'offensa pas de voir Sully déchirer sous ses yeux une promesse de mariage faite à mademoiselle d*Entragues, ne lui céda pas sur un point où ils étaient tout à fait en désaccord.
Il s 'agissait de « planter des mûriers, d'établir l'art de la soie et des manufactures étrangères qui ne se pratiquaient point en France ». Sully qui, du reste, demeura de son propre avis, raconte qu'il fit tout son possible pour détourner le Roy de ce projet, et leur discussion à ce sujet est du plus haut intérêt ; il est probable que j'en donnerai quelque jour le résumé à mes lecteurs.
Le roi le laissa parler tant qu'il voulut, sans l'interrompre, et les objections de Sully, très plausibles^ tiennent sept pages des « OEconomies royales ». Il appuyait surtout sur les envahissements du luxe, et « l'excessive dépense » des gens de justice, de finances et d'écritoire, qu'il fallait réprimer. Quand il eut fini, le roi lui dit : « — Sont-ce là toutes vos raisons ? Eh bien, pour cette fois, je trouve les miennes meilleures. Quant à me mettre à dos tous ces gens de justice, de finances et d'écritoire, et surtout leurs femmes et leurs filles que vous me jetteriez sur les bras par vos projets de réforme, j'aimerais mieux combattre le roy d'Espagne en trois batailles rangées. Quant
à VOS règlements, nous y penserons en autre saison. »
Et on planta des mûriers, et on fit venir des ouvriers pour la soie.
La grande» la noble pensée de Henri IV, — pensée qui suffirait pour mériter à sa mémoire la vénération et Tamour, non seulement des Français, m^is du monde entier, — c'est un projet de paix universelle et perpétuelle entre tous les États de l'Europe, projet auquel il avait déjà amené et associé la reine Elisabeth d'Angleterre, « sa grande amie », qui mourut avant lui.
L'Europe se serait trouvée divisée en quinze puissances — empires, royaumes et républiques, — le mot y est, — et, bien plus, on engage les treize cantons de la Suisse à se former en république des Heloétiem ; de même « les provinces belgiques et autres environnantes» à devenir une « république » : de même on invite les peuples de Hongrie et de Bohème à revenir à leurs antiques constitutions, libertés et franchises, en c< la libre élection de leur roi et empereur ».
Tous les potentats, surtout les héréditaires, auront autant que possible une égale étendue de domination, force et pouvoir.
On gratifiera toujours plutôt les États électifs et populaires que non pas les héréditaires.
11 y aura entre les associés une entière liberté de commerce, tant sur terre que sur mer, les uns chez les autres.
Tous débats et difficultés se résoudront par arbitrage, etc.
L*Ëurope sera ainsi réunie et associée sous le nom
de RÉPUBLIQUE CHRÉTIENNE.
L'espace me manque pour citer certaines maximes du roi Henri ; j'en citerai seulement trois :
« Que tous sujets indifféremment puissent trouver justice et protection en Téquanimité de leur souverain, pour que la nécessité ne les réduise à en chercher dedans les fonctions et partialités. »
« Que le souverain ne se jette jamais dans aucune des factions, mais les domine toutes également. »
(< Que, sans acception de personnes, il reçoive les services de tous ceux ayant volonté et capacité, sans que la haine, Tenvie ou la fureur n'entrent jamais en considération, etc. »
En 1596, Henri, à l'ouverture d'une assemblée des Ëtats généraux, explique qu'il n'avait pas voulu que cette assemblée se fît par députés nonimés par le souverain, mais qu'on y admit librement toute sorte de personnes.
« Si je faisais gloire, dit-il, de passer pour un excellent orateur, j'aurais apporté ici plus de belles
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paroles que de bonne volonté ; mais mon ambition tend à quelque chose de plus haut que de parler , j*aspire aux titres de libérateur et de restaurateur de la France. Je ne vous ai pas appelés ici, comme faisaient mes prédécesseurs, pour vous obliger d'approuver aveuglément mes volontés ; je vous ai ftiit assembler pour recevoir vos conseils, pour les croire, pour les suivre^enuQ mot, me mettre en tutelle entre vos mains : c'est une envie qui ne prend guère aux rois, aux barbes grises et aux victorieux comme moi ; mais l'amour que je porte à mes sujets me fait trouver tout facile et honorable, etc. » (Péréfixe.)
En 1599, au milieu des difficultés suscitées par le Clergé, l'Université, le Parlement, etc., relativement à redit de Nantes qui reconnaissait les droits relatifs des membres des deux religions, il dit aux évèques :
« Vous m'avez exhorté de mon devoir, je vous exhorte du v6tre. Faisons bien à l'envi les uns des autres. Je verrai vos cahiers et j'y répondrsd de mon mieux* »
U dit au Parlement, qui lui faisait des remontrances : « Vous me voyez à mon cabinet, où je viens vous parler, non pas en habit royal, ni l'épée au côté, mais en pourpoint et jaquette grise, comme un père de famiUe qui vient pour parler familièrement à ses enfants. Je vous prie de v^ifier l'édît
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que j*ai accordé à ceux de la religion. Ce que j'en ai fait est pour le bien de la paix. J'ai fait la paix au dehors, je la veux au dedans. Ceux qui empêchent que mon édit ne passe veulent la guerre ; c'est à eux que je la ferai. J'ai fait Tédit, je veux qu'il passe. Aujourd'hui, je vous parle en père ; demain je parlerai en roi. »
Qui oserait dire que la France ait jamais vécu, même un jour, sous un prince et sous un gouver^ nement aussi voisins de la république , comme l'entendent les gens sensés et les honnêtes gens ? — Que restait-il à demander ? Tabsence du Roi, pour que la place vide excitât les ambitions et les troubles.
Ce roi républicain, mille fois plus républicain qu'aucun homme qui ait jamais pris ce titre, fut alors tué — et voici où en était la France à sa mort : « 11 avait rendu son peuple content et à son aise, — la France dégagée, les coffres remplis, — racheté pour 70 millions de domaine — mis en réserve des avis et expédients pour recouvrer 60 millions sans aucune ment fouler son peuple, — si bien ménagé ses revenus que, dans trois ans, il voulait et pouvait remettre toutes les tailles à ses sujets. »
Henri mort, on vit reparaître les ambitieux et les avides, on recommença à parler de « l'intérêt du peuple » pour s*en faire un instrument toujours sacrifié. Sur le refus que le Régent fit au prince de Gondé du Château-Trompette, il forma un parti -des mécontents, sous prétexte de mauvais gouvernement de rÉtat. »
... « Tous ces bruits, rumeurs et mouvements que Ton disait pour le bien public, furent bientôt convertis en intérêts particuliers qui se terminèrent en une paix assez ma/o^rtie et de peu de durée. Amboise fut donné au prince de Condé, Sainte-Menehould au duc de Nevers, etc. »
Si bien que les prétendus amis du peuple conduisirent la France au despotisme de Richelieu.
Gomme ces mêmes amis, sous le nom de frondeurs, la menèrent au despotisme de Louis XIV.
Ainsi finit une de nos républiques, tuée par les prétendus républicains et les soi-disant amis du peuple.
Louis XIV avait « aimé la guerre, » le faste, les femmes, et s'était surtout aimé lui-même. Rien n'avait manqué à Féclat de son règne, mais aux guerres étrangères, tantôt heureuses, tantôt malheureuses, qui ne valent pour les peuples, pas mieux les unes que les autres, il avait fait succéder des persécutions religieuses, c'est-à-dire une guerre implacable contre une partie des Français.
Son successeur Louis XV, avec tous les défauts et peu ou point des grandes qualités de son aïeul, avait suivi ses traces, mais seulement sur un théâtre moins élevé. Il avait permis à ses maîtresses et à ses ministres d'exercer le despotisme; madame de Pompadour indiquait aux généraux des plans de campagne, ce qui n'était pas moins ridicule que ce que nous avons vu de ce temps-ci, d'autres « porte-ju-
pes », des avocats, nommer, destituer, louer, blâmer de vieux généraux,- leur donner des ordres, etc.
Que pouvait-on espérer de l'avenir et d'un jeune prince appelé à lui succéder, et qui avait été élevé à cette cour, dans ces principeset avec cesexemples? Allions-nous encore descendre?
La Providence qui, à tant de reprises, a essayé en vain de rendre la France heureuse entre les nations, manifeste sa protection d'une manière inespérée.
Le jeune Louis XYI était doux, instruit, vertueux sans rigorisme, laborieux, etc.
Il lisait, admirait et aimait Voltaire, Rousseau, Diderot, Montesquieu, Fénelon, etc., et si plus tard Il diminue ses sentiments à l'égard de quelques-uns d'entre eux, c'est, comme il l'écrivait àMalesherbes, le 13 septembre 1786, lorsqu'il s'aperçut que leurs écrits avaient excercé une mauvaise influence sur « la jeunesse, qui lit avec ivresse, et sur la classe la plus nombreuse des hommes qui lisent sans réflexion. »
Louis XVI commence par rappeler le Parlement exilé ; il appelle au ministère les hommes que Topinion lui désigne, il écrit à un homme d'une haute intelligence et d'un noble caractère, à ce vertueux Malesherbes, 17 avril 1786 :
«... Entouré, comme je le suis, d'hommes qui cmt intérêt à égarer mes principes, à empêcher que
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l'opinion publique ne parvienne jusqu'à moi, il est de la plus haute importance pour la prospérité de mon règne que mes yeux, de temps en temps, se reposent avec satisfaction sur quelques sages de mon choix, que je puisse appeler les amis de mon cœur, et qui m'avertissent de mes erreurs avant qu'elles aient influé sur la destinée de 24millions d'hommes... J'ai étudié en silence, mon cher Malesherbes, votre vie civile et privée, et j'ai été bien plus heureux de vous offrir une grande place que vous de la recevoir. »
Le 15 avril 1776, il avait écrit à Turgot : « Votre administration bienfaisante obtient l'approbation de tous les Français ; vos vues grandes et sages, le bien que vous opérez sont gravés dans ma mémoire et encore plus dans mon cœur. Continuez de faire le bonheur des Français et vous ferez celui d'un roi qui ne veut être que le père de ses sujets. Nous méditerons ensemble vos projets et peut-être nous pourrons réparer bien des maux et amener d'utiles changements. »
En même temps, des lois ,ayant été proposées par Turgot, qui, selon Louis XVI, avaient « pour but de délivrer le commerce d'une gêne préjudiciable et dé pourvoir au soulagement de ceux qui ne vivent que parle travail et sont les plus exposés à l'indigence »,
un grand nombre de courtisans, de privilégiés et le Parlement s* étaient élevés contre ces lois, et le Parlement refusa de les enregistrer ; le roi tint un « lit de justice » et dit :
« Je vois avec chagrin qu'il n'y a personne qui aime le Peuple que moi et M. Turgot», et il fit, d'autorité, enregistrer les édits de Turgot.
Le 16 janvier 1778, il écrivait à M. de Forbonnais :
« Sous le gouvernement des rois qui m'ont précédé, des circonstances malheureuses ont formé la dette publique ; j'ai cherché tous les moyens de l'éteindre, j'ai consulté les hommes qui joignent la théorie à la pratique; j'ai confié les places administratives, en cette partie, aux financiers les plus habiles : ils ne m'ont ofl*ert pour remèdes que dos emprunts, des impôts ou la banqueroute, des projets désastreux de banque ou des actes frauduleux. Ruiner l'État et pressurer le peuple, voilà tout leur secret. Ce n'est pas ainsi que Sully acquittait les dettes contractées par le bon Henri après une guerre longue et sanglante Sully ne s'avisa pas de bizarres spéculations, ce n'est que dans l'économie qu'il cherchait et trouvait des ressources ; exciter l'industrie, protéger l'agriculture, encourager le commerce, voilà toute sa politique... J'ose vous assurer que ce grand Henri, que mon cœur chérit et vénère, ne
pouvait pas aimer le peuple d'un amour plus tendre que celui que je lui porte. »
Le 28 décembre 1787, il écrivait à Malesherbes : « L'ouvrage de M. de Mirabeau, sur les prisons d'État, que j'ai lu avec attention, renferme des vues profondes. Je regrette vivement que l'auteur, par son inconduite, m'empêche de croire à ses principes philanthropiques ; il n'en faut pas moins, mon cher Malesherbes, profiter de tout ce que vous trouverez d'utile dans son ouvrage ; puis, une fois convaincu des abus, remédier promptement au mal. »
Déjà le 17 avril 1776, il lui avait écrit :
... « La nature vous a donné une âme citoyenne,,. vous avez commencé votre ministère avec une vigueur qui ne contrariait pas mes principes ; on se plaignait des lettres de cachet dont votre prédécesseur disposait au gré de ses favorites, et vous avez refusé d'en faire^usage. La Bastille]regorgeait de prisonniers, qui, après plusieurs années de détention, ignoraient quelquefois leurs crimes, et vous avez rendu à la liberté tous les hommes à qui on ne reprochait que d'avoir déplu à des gens en faveur, et tous les coupables qui avaient été trop punis.
» Vous avez entrepris des réformes utiles dans ma maison... Combien sera cher à mon cœur le moment où, bannissant une vaine pompe, je n'aurai
plus d'autre « maison » que des hommes tels que vous, et pour garde que les cœurs des Français ! »
Le 18 décembre 1786, il écrivait à M. Berthier, intendant de Paris :
« Vous avez présenté au Conseil d*État un projet dicté par la plus pure philanthropie ; j'aime vos moyens pour extirper la mendicité : utiliser les pauvres mais ne point ajouter à leurs infortunes ; élever des lieux de retraite où l'humanité dicte des lois, où la sagesse veille, où Tamour du travail soit récompensé, où la jeunesse active soit toujours occupée, et le vieillard souffrant soulagé... La corvée est abolie... les hospices de mendiants valides ne pourraient-ils pas fournir les ouvriers travailleurs qui seraient chargés d'entretenir les routes, d'en construire de nouvelles ?
» Il me paraît que vous vous êtes trop peu occupé des moyens les moins onéreux pour le peuple... il n'est déjà que trop surchargé d'impôts... Cherchons le mode le moins dispendieux, le plus agréable au peuple, de soulager les contribuables, utiliser les pâtures et pourvoir à l'entretien des routes. Soyez persuadé que je vous soutiendrai. »
Notons en passant que Louis XVI a été guillotiné et Berthier déchiré en morceaux, — de même qu'on
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a pu remarquer plus haut que ce sont Louis XYI et Malesherbes qui ont surtout détruit la Bastille ayant ceux qui s*en sont proclamés les vainqueurs, et plus qu'eux qui, peu de temps après « leuryictoire » changeaient en prison, les couvents et les églises, prisons où on égorgeait les prisonniers.
Dans la nuit du 4 août 1789, la noblesse française porta, par patriotisme, un coup mortel aux restes de la féodalité ; sur sa proposition, TAssemblée décréta l'abolition des justices seigneuriales, des droits exclusifs de chasse et de « colombier», elle accepta l'offre des corps jusque-là privilégiés, qui se déclaraient prêts à payer comme les autres citoyens leur part des impôts. Elle promulgua la gratuité de la justice, Tabolition de tous privilèges, franchises, chartes, etc. L'archevêque de Paris dit : « Au nom de mes confrères et de tous les membres du clergé qui appartiennent à cette Assemblée, en mon nom personnel, nous remettons toutesles dîmes ecclésiastiques entre les mains de la justice et de la générosité de la nation. »
Le 4 février 1790 le roi se rendit dans la salle de l'Assemblée nationale et prononça ces paroles :
« C'était, je dois le dire, d'une manière plus douce et plus tranquille que j'espérais vous conduire à ce grand but qui se présente à vos regards, lorsque je formai le projet de vous rassembler et de réunir
pour la félicité publique les lumières et les volontés des représentants de la nation ; mais mon bonheur et ma gloire ne sont pas moins liés aux succès de vos travaux.
. . . » Ze temps réformera ce qui pourra rester de défectueux dans la collection des lois qui auront été C ouvrage de cette Assemblée.,. Que partout on sache que le roi et les représentants delà nation sont unis d'un môme intérêt et d'un même vœu, afin que cette ferme croyance répande dans les provinces un esprit de. paix et de bonne volonté...
» Je défendrai, je maintiendrai la liberté constitutionnelle, dont le vœu général, d'accord avec le mien, a consacré les principes. Je ferai davantage, et, de concert avec la reine je préparerai de bonne heure V esprit et le cœur de mon fils au nouvel ordre de choses que les circonstances ont amené. Je l'habituerai, dès les premiers ans, à être heureux du bonheur des Français, et à reconnaître toujours, malgré le langage des flatteurs, qu'une sage constitution le préservera des dangers de l'inexpérience, et qu'une juste liberté ajoute un nouveau prix aux sentiments d'amour et de fidélité dont la nation, depuis tant de siècles j donne à ses rois des preuves si touchantes . »
Le 4 août 1789, le roi avait été proclamé par l'Assemblée « restaurateur de la liberté française », et ce titre avait été confirmé par les acclamations de
toute la nation ; il avait accepté avec résignation d'abord, mais avec résolution, et la « déclaration des droits de Thomme » et la Constitution.
Il écrivait, dès 1776, à M. de Maurepas, en renonçant à son ministre de la guerre, M. de Saint-Germain, qu'il regrettait : « Je doisj quoique roi, faire céder mon opinion à celle de la majorité. »
Le 24 avril 1792, il écrivait à Dumouriez : « Les vrais amis de la Constitution me verront toujours défendre cette Charte nationale que j'ai longtemps hésité à sanctionner. Mais j'ai promis; le temps, l'expérience, l'opinion publique seront consultés, et la volonté royale, l'intérêt du roi de France seront toujours oubliés. N'espérez pas, Monsieur, que je change d'opinion, que je me place au-dessus de la Constitution, ni au-dessous. Je conserverai le rang où elle me place, je serai fidèle aux gens de bien qui me regardent, aux amis de la Constitution qui doivent se fier à moi ; à tous les Français que la nuit de l'erreur et du mensonge ne doit pas envelopper toujours,etdontjesuiset serai le père et le meilleur ami. »
Il écrivait à Vergniaud, le 19 janvier 1791 : « Les novateurs n'ont aucun but ; ils visent à la nouveauté, et ne s'attachant jamais à rien, ils détruiront toujours ; ils renverseraient le lendemain la constitution qu'ils auraient établie la veille, les fonctionnaires publics qu'ils auraient nommés ; ils tendent à se détruire eux-mêmes ; il faut. Monsieur, se rallier de bonne
foi à la Constitution ; elle a des imperfections, je l'avoue, mais, dans un temps orageux, elle est une planche salutaire. Sauvons ensemble, de bonne foi, cette Constitution. » Le roi et la reine, qui avaient déjà refusé le don de joyeux avènement, avaient envoyé toute leur argenterie à la Monnaie, et, à une députation de l'Assemblée le priant de la reprendre, Louis avait répondu : « N'insistez pas, vous ne sauriez croire combien, la reine et moi, nous tenons peu à ces vulgaires et inutiles magnificences. »
Certes, la France, la liberté, les idées philosophiques avaient fait un pas de géant, tel que sous Louis XIV et sous Louis XY, la logique l'eût déclaré impossible, ou, tout au plus, ne l'eût espéré que de plusieurs règnes, et peut être de plusieurs siècles. C'était un grand monument improvisé. Il eût été juste et sage, je l'ai déjà dit, de s'arrêter à cette étape, à ce premier étage, d'affermir, d'étayer, de consolider cette baee, de laisser sécher les plâtres. Pour mettre cette première assise en état de supporter ce qu'on jugerait bon plus tard d'élever dessus, on pouvait d'autant mieux attendre qu'on ne savait pas du tout ce qu'on devait mettre dessus, et que même on ne le sait absolument pas aujourd'hui, après bientôt un siècle de débats, de troubles, de révolutions, au lieu de monter toujours l'édifice comme un château de cartes.
Il eût été juste et sage, une fois à ce point, d'in<rer graduellement les progrès et les idées nou-
velles, d'inoculer doucement la liberté civile et politique, au lieu de se livrer à un carnaval et à une mascarade ridicules et sinistres. Mais cela n'eût pas fait Tafifaire de ceux qui, des troubles, des misères publiques, se sont fait, alors comme d'autres aujourd'hui, un patrimoine et le champ qu'ils cultivent.
Gomme je le disais Tâutre jour, en finissant : la sagesse et la justice eussent conseillé de s^arrèter à ce qu'on avait conquis et acquis, de ne rien demander de plus à ce roi qui avait tout donné en sacrifiant les préjugés de son éducation et de sa caste, les intérêts de son pouvoir, et toute la « piaffe » de la royauté; il fallait entourer le reste de son règne de paix, de respect et d'affection ; il fallait méditer, étudier de nouvelles améliorations, de nouveaux progrès, si l'on en trouvait, et en ajourner l'exécution au règne suivant pour lequel on préparait le successeur a au nouvel ordre de choses » ; mais, comme je l'ai dit aussi, cela n'eût pas fait l'affaire de ceux qui, alors comme depuis, comme aujourd'hui, font dutrouhle, de la guerre intestine, des misères de la France, leur patrimoine et le champ qu'ils cultivent, en s'intitulant effrontément républicains et amis du peuple.
Tous les a cahiers » des départements donnant aux représentants leurs instructions, étaient sans exception d*accord sur un point :
« Le gouvernement monarchique, Tinviolabilité de la personne du roi, et l'hérédité de la couronne de mâle en mâle, sont consacrés par tous les a cahiers », et ne sont mis en question par aucun. »
( Rapport du comité de Constitution contenant le résumé des cahiers, — lu à l'Assemblée nationale le 27 juiUet 1789).
Voici du reste le résultat du dépouillement des » « cahiers » renfermant les instructions des commettants à leurs représentants. — A l'unanimité, la France veut ceci :
1"* Le gouvernement français est monarchique ;
2° La personne du roi est inviolable et sacrée ;
3° La couronne est héréditaire de mâle en mâle ;
4* Le roi est dépositaire du pouvoir exécutif;
5° Les agents de l'autorité sont responsables ;
6** La sanction royale est nécesssaire pour la promulgation des lois ;
7** La nation fait la loi avec la sanction royale ;
8** Le consentement national est nécessaire à l'emprunt.
9* L'impôt ne peut être, accordé que d'une tenue d'états généraux à l'autre ; 10° La propriété sera sacrée ; 11® La liberté individuelle sera sacrée ;
liO LB RÈ6NB DBS CHAMPIGNONS
La Déclaration des droits de rhomme et du citoyen dit au chapitre II.
Art. i"'. (( Le gouvernement français est monarchique » ; et article 29 : « L'indivisibilité et l'hérédité du trône sont les plus sûrs appuis de la paix et de la félicité publiques, et sont inhérentes à la véritable monarchie.
La plupart des députés ne se croyaient pas le droit de désobéir au mandat impératif et unanime de leurs commettants en instituant une autre forme de gouvernement que celle sur laquelle se prononçaient è, l'unanimité les « cahiers » ; mais une partie violente de l'Assemblée commença immédiatement à battre la royauté en brèche. On attaqua d'abord la sanction royale, que la foule rejette sans le comprendre, sur lequel elle s'exalte, s'irrite et devient furieuse. On dit au peuple que le veto ramenait l'esclavage et tous les droits féodaux, et reconstruisait la Bastille, — on appela le roi M. Veto et la reine mame Veto, et on prêta au couple Veto les projets les plus sinistres, et on chanta dans tout Paris.
Madame Veto avait promis De faire égorger tout Paris.
N'avons-nous pas vu la royauté de 1830 succomber sous le sobriquçt de juste milieu? Le « juste milieu » étant, du consentement unanime des sages
DB QUATRE RéPUBilQUFS iH
de tous les temps et de tous les pays, le synonyme de justice et de bon sens,
In medio siat virtus,
devint alors bêtement synonyme de despotisme et de t3nrannie.
En vain Mirabeau s'était prononcé pour le veto.
« Si le roi n*a pas le Veto (dit-il, le !•' septembre 17^), qui empêchera les députés d'éterniser leur autorité, d'envahir le pouvoir exécutif, de s'emparer 4e toutes les places, etc. ?
Il ne voulait pas non plus qu'on « alarmât le dépositaire du pouvoir exécutif, ni qu'on affectât de mépriser son opinion.
On fit tout pour alarmer le roi sur le maintien du peu que la Constitution lui laissait des anciennes prérogatives royales ; on fît tout pour lui faire reipretter les concessions qu'il avait faites ; on le traita comme le roi des contes de fées, père de Peau-d'Ane. Après la robe couleur du temps et la robe couleur de la lune, on demanda la robe couleur du soleil, eX on exigea la « peau de l'àne. » On avait dépouillé la couronne de France de ses joyaux les plus brillants, ce n'était pas assez, on remplaça les rubis, les saphirs, les émeraudes par des épines. Après l'opération, on l'enfonçait sur la tête du pauvre roi, en lui disant: Ça vous convient-il? ça ne vous blesse-t-il pas ? Il essuyait la sueur et quelques
gouttes de sang, et disait : Ça pourrait être plus doux, ça me fait un peu de mal ; mais je m'y habituerai. — Il ne faut pas qu'il s'y habitue, disaient les anarchistes. On reprenait la couronne, on y ajoutait de nouvelles épines aux bons endroits, et on la lui renfonçait sur la tête.
On voulait qu'il devînt — malgré lui — ennemi de la Constitution qu'il avait acceptée ; ce prince, qui était né roi de 24 millions de sujets, était devenu le seul sujet de 24 millions de rois qui ne s'entendaient même pas entre eux pour le pousser, soit à hue, soit à dia, et le tiraillaient en tous sens. On l'accusa de s'entendre avec les étrangers pour faire envahir la France. Voici cependant ce qu'il écrivait aux princes émigrés, le 15 août 1 791 :
Au prince de Gondé :
« Mon cousin, en vain j'ai témoigné à mes frères combien tous ces rassemblements en armes sur les bords du Rhin étaient contraires à la saine politique, à l'intérêt des Français, à ma propre cause. On veut toujours nous menacer de l'étranger et l'opposer aux Français égarés ; cette conduite me pénètre de douleur et ne peut avoir que de funestes résultats... S'il me faut descendre du trône, monter sur l'échafaud comme Charles 1"', me voilà prêt ; mais point de guerre I point de guerre!... Cependant, le bruit de vos préparatifs se fait entendre... Mon cousin, vous
qui désirez unir la gloire au devoir, vous que les émigrés regardent comme leur père et leur chef, et que j'estime, moi, comme prince loyal et magnanime, opposez-vous, je vous en conjure, aux projets insensés des Français réunis auprès de vous. Faitesleur bien connaître tout le danger, opposez ma volonté, mes avis, mes prières même... J*ai besoin de l'espérance, et d'apprendre que vous êtes dociles à ma voix, pour goûter un instant de bonheur.