TROISIÈME RÉPUBLIQUE
Il y a lieu, je Tai plus d'une fois dit et prouvé, de se défier de la mémoire des Français ; ils ne se souviennent de rien après six mois ; et ce qui s'est passé il y a six ans ne s'est pas passé pour eux, ne s'est pas passé du tout.
Cependant, je rappellerai plus brièvement les deux autres tentatives de République qui sont plus près de nous, et dont beaucoup d'acteurs et de spectateurs sont encore vivants.
Les deux Restaurations séparées par un très petit intervalle, et le retour des Bourbons, avaient été accueillis avec cet enthousiasme qui semble dû à tout ce qui est nouveau. Mais la Restauration, grâce surtout aux exigences des ultras, plus royalistes que le roi, contre lesquels Louis XVIII eut tout de suite à se défendre, ne tarda pas à réunir contre elle divers éléments bien hétérogènes qui ne pouvaient faire un
DE QUATRE RÉPUBLIQUES i2i
parti que pour Tattaque, comme on le vit bien depuis.
Ce qu'on appelait alors les libéraux se composait de quelques vieux républicains — et d'un certain nombre de jeunes qui se disaient républicains pour avoir l'air forts — de tous les bonapartistes, de tous les « philosophes » anti-catholiques, de tous ceux qui les suivaient, en cela qu'ils répétaient les sarcasmes contre les prêtres sans songer au fond à rien changer même aux pratiques de leur religion, également pour avoir l'air forts, — de tous ceux qui avaient vu avec chagrin, avec rage, deux fois les étrangers à Paris, et attribuaient cette humiliation aux Bourbons, sans songer que c'était Napoléon Bonaparte qui était allé chercher et provoquer les rois étrangers jusque dans leurs capitales, avait donné aux rues de Paris et à ses maréchaux les noms de leurs villes prises, ruinées, incendiées, dépeuplées, avait apporté à Paris les dépouilles de leurs musées, etc.
Ajoutez les chasseurs « d'alouettes rôties ».
Ajoutez encore à cette réunion d'ennemis les royalistes mécontents qui espèrent, qui veulent vivre, être riches, sans talent et sans travail, et auxquels nos révolutions ont donné des exemples encourageants.
Ajoutez les amis de tout tapage et ceux qui ne peuvent pécher qu'en eau trouble, les ultras, déjà
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désignés, qui n'étaient pas ceux qui faisaient le moins de tort à ce qu'ils appelaient « leur parti », comme tous les ultras à tous les partis.
La Restauration et les Bourbons devaient succomber dans un temps donné, au premier prétexte qu'ils offriraient ; c'est ce qui arriva en 4830, où la Révolution fut faite au nom de la liberté de la presse par des gens qui, pour le très grand nombre, ne savaient pas lire, et aux cris bizarres, incompatibles, absurdes, de :
Vive Napoléon et la liberté I
Louis-Philippe, qui monta alors sur le trône, avait toujours passé pour « libéral, » il s'était bravement battu avec les Français contre les étrangers, et la voix du vieux Lafayette, proclamant son avènement « la meilleure des Républiques )>, eut beaucoup d'écho en France.
Mais, la révolution faite, il fallut, parmi les « vainqueurs » plus ou moins authentiques, faire un triage indispensable : on accepta les plus honnêtes, les plus raisonnables, les plus capables ; il fallut repousser les plus fous, les plus coquins, les plus bètes, les plus tarés, et il ne serait pas difficile de prouver que ce Iriage fut loin d'être sévère ni rigoureux.
Et le serpent ne tarda pas à rapprocher et à recol« 1er ses tronçons multicoies.
Le temps a amené naturellement reffet que voici : le nombre est aujourd'hui restreint de ceux qui ont pris part à la révolution de Juillet, y ont assisté, ou même ont vécu sous les deux premiers tiers du règne de Louis-Philippe. Les survivants de cette époque ont, pour la plupart, dépassé l'âge où Ton joue un rôle actif, âge que je place, pour le plus grand nombre, de trente à cinquante ans ; ceux qui ont aujourd'hui cinquante ans avaient dix ans en 1840, ceux qui ont aujourd'hui trente ans n'étaient pas nés, de sorte que, presque tous nos contemporains qui veulent demander à leurs souvenirs une époque de calme, de prospérité au moins matérielle, font déjà un effort de mémoire, acte sérieux pour des Français, en se rappelant le second empire. Ils seraient assez portés à le regretter, même en faisant bon marché d'un certain degré de liberté, — et là est le prétexte du bonapartisme, — s'ils ne faisaient forcément succéder au souvenir de cette prospérité celui des désastres inouïs qui en ont été la suite.
Mais si vous comparez cette époque à la précédente, le second empire à la royauté de Juillet, vous trouvez que cette royauté nous a donné une prospérité matérielle au moins égale, une splendeur dans les sciences, les arts, les lettres qui manque presque* entièrement au second empire, une hberté à la-
quelle on ne pourrait reprocher que d'avoir été, sous certains rapports, excessive, en cela qu'elle a aidé à sa propre destruction, en permettant de crier une seconde fois, et aussi bêtement que la première : « Vive Napoléon et la liberté, » ce qu'on perfectionna alors en y ajoutant une autre bêtise : « L'Empire c'est la paix. »
Faites un difficile mais bien utile effort pour vous . rappeler cette période de dix-huit années. Qui oserait dire, sauf les coquins et les fous, qu'il a alors manqué de liberté ?
Rara temporum felicitate ubi ifentire qux velisy et quxsentias dicere iïcet. (Tacite, Hisi,j 1. I, ch. I.)
Quant à la prospérité matérielle, elle était telle, que l'empire a vécu avec éclat, en dépensant d'abord, en gaspillant ensuite les ressources amassées par la royauté de 1830. Pendant cette longue paix si féconde, combien de découvertes et de progrès dans les sciences et dans l'industrie ! combien de chefsd'œuvre dans la littérature et dans les arts I
Suffisamment de gloire militaire en Afrique et devant Anvers ; des généraux devenus illustres, une armée brave, exercée, disciplinée, estimée, respectée du monde entier ; les relations les plus cordiales avec les gouvernements étrangers.
Une famille, exemple de toutes les vertus privées, nombreuse, unie, très justement populaire.
Les filles et les brus, modestes, sages, presq[ue in-
visibles, presque inconnues, quoique une des filles, morte bien jeune, fût déjà une grande artiste, tout en restant aussi modeste que les autres ; toutes travaillant à des ouvrages féminins autour de leur sainte mère, Marie-Amélie.
Les fils, élevés avec nous, publiquement, dans nos collèges, ayant tous partagé, et toujours au premier rang, les dangers et la gloire des guerres d'Afrique ; mêlés au mouvement, aux impressions de la jeunesse de leur temps, comme ils l'avaient été à ses études, ce qui permettait, à coup sûr, d'attendre du successeur de Louis-Philippe les progrès sur lesquels les gens de bon sens et de bonne foi seraient arrivés à tomber d'accord : l'abaissement progressif du cens électoral, peut-être l'adjonction des capacités, etc., etc.
On possédait alors, à bien peu près, tout ce que les plus sincères, les plus fermes républicains ont jamais demandé à la République. Ce qui, selon quelques-uns, pouvait y manquer, on pouvait, on devait avec calme et sécurité l'attendre du temps, à des époques probablement rapprochées. A la prospérité de 1830 et des dix-huit années suivantes, tout permettait d'ajouter l'espoir le plus fondé de la continuation de cette prospérité.
Ce fut une belle, une heureuse époque ; on trouverait difficilement dans notre histoire une période de dix-huit années aussi paisibles, aussi heureuses,
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aussi brillantes, aussi fécondes, — et personne, pour peu qu'il soit doué de probité, de mémoire et de bon sens, ne songerait à s'inscrire en faux contre un jeu, un badinage d'esprit, un anagramme qu'on fît alors:
d'oRLÉANS — LES ANS d'oR
Mais les prétendus « amis du peuple, » les soi-disant (( républicains, » réunirent leurs cohortes panachées et revinrent à l'assaut pour une guerre qui devait aboutir au despotisme du second empire, aux guerres inutiles, folles, ruineuses; à l'invasion humiliante de la France, à la Commune, aux incertitudes, autohu-bohu d'aujourd'hui.
Au milieu de ces hordes bizarrement hétérogènes, il faut distinguer les hommes qui, se sentant un talent, une valeur quelconque, n'auraient eu besoin que d'un petit mouvement pour monter à la surface ; mais, pour ce petit mouvement qu'ils ne pouvaient produire eux-mêmes, il leur fallait enrôler, au moyen de promesses absurdes, ceux qui nepeuvent, eux, arrivera cette surface qu'au milieu des tempêtes et des bouleversements qui agitent le fond et changent momentanément la fange en écume.
Personne peut-être de ce temps-ci n'a été aussi
funeste à la France que ce petit M. Thiers auquel on élève aujourd'hui tant de statues. C'est à lui surtout que, dès 1832, j'avais pu appliquer, du consentement de tous les gens de bon sens, cette appréciation : Un homme qui met le feu à la maison pour faire cuire son œuf à la coque.
Alors encore, et un peu plus tard, je comparais son rôle à celui d'un homme qui, la nuit, briserait avec des pierres toutes les vitres de son quartier et qui, le matin, dès l'aube, une petite hotte sur le dos,, parcourrait ce même quartier en criant : « Y'ia l'vitrrrrier I »
Prêt à casser de nouveau les vitres remises par lui-môme, pour se procurer de nouveau de l'ouvrage.
A chaque fois qu'il remontait au pouvoir, il remuait plus profondément la vase, il élargissait la brèche, qu'une fois entré il avait à peine le temps et la force de réparer imparfaitement.
On était partout si convaincu qu'il ne respecterait rien et n'aurait rien de sacré pour se hisser de nouveau au pouvoir, que tous les prétendants, quels que fussent leur origine et leur but, croyaient pouvoir compter sur lui en cas de succès. Il figurait sur la liste du projet de ministère de Louis Bonaparte, lors de ses échau£fourées de Strasbourg et de Boulogne ; il fit partie, en 1852, d'une réunion avec Morny et Changarnier, pour préparer le coup d'Etat qui devait faire un empereur. 11 a fini par être prési-
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dent d'une république arrivée, à la fois par lui et malgré lui, après avoir fait massacrer, dans ses divers ministères, plusieurs milliers de républicains, dont quelques-uns — il y en avait alors — étaient de vrais républicains.
Si bien que, en 1848, lors d'une révolution qui étonna surtout les « républicains », Louis-Philippe, refusant de se maintenir par la guerre civile et en répandant le sang français, monta dans un fiacre et s'en alla.
Ses fils, qui comptaient autant de camarades dans l'armée que d'amis dans le reste de la nation, obéirent sans hésiter à la volonté de leur père, dont au reste ils partageaient les sentiments, et n'essayèrent de rentrer en France que pour combattre les Prussiens. 11 faut se rappeler qu'ils en furent empêchés par les avocats qui alors, de loin et à l'abri des coups, commandaient nos armées, et qu'un seul, sous un faux nom, réussit par ruse, à prendre sa part des dangers et des misères de la patrie.
C'est ainsi que les « amis du peuple » et les « républicains » détruisirent pour la troisième fois la République, c'est-à-dire un gouvernement présentant tout ce que les républicains de bon sens et de bonne foi demandent à un gouvernement, eu égard au tempérament de la nation.
Passons à la quatrième république.
La République proclamée en 1848, on laissa pour quelques instants Lamartine prendre la tète de la révolution ; il y avait à se montrer brave, résolu, héroïque, à contenir un peuple ivre et déchaîné ; il y avait à « essuyer des plâtres » dangereux, etc., ce dont les autres ne se souciaient pas. Mais à peine quinze jours s'étaient écoulés, que j'écrivais, que je criais à Lamartine : « Il est déjà temps de défendre la République contre M. Ledru-Rollin et ses amis. »
Naturellement, dans ce pays où « on ne sait ni admirer ni mépriser », où il n'y a qu'engouement et dénigrement, où on n'élève des statues que pour avoir un prétexte d'en démolir d'autres et de se procurer des matériaux, à Lamartine succéda bientôt le brave et honnête Gavaignac ; il dut commencer par défendre la République contre les fous, les coquins,
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les brigands, et donna, lui, républicain de naissance, de race, de religion, des gages terribles à Tordre et au respect de la loi.
Certes, si la République eut jamais des chances d'être installée en France, et même sous son véritable nom, c'est à cette époque. Gavaignac avait groupé autour de lui un certain nombre de républicains de conviction : Gharras, Tourret, Marie, Senard, etc.
Mais ce n'était pas du tout cela que voulaient les « amis du 'peuple » et les soi-disant républicains; quand vint le vote pour la présidence, on vota pour Ledru-RoUin, pour Blanqui, pour Raspail et autres fantoches impossibles et n'ayant aucune chance ; on trouva, dans les boites appelées urnes, un certain nombre de votes pour Abd-él-Kader ; on vota surtout pour « le neveu de l'empereur », et ce furent principalement les républicains qui poussèrent à ce vote, en haine dç Gavaignac et pendant à tort que l'aventurier de Strasbourg et de Boulogne serait plus facile que le soldat d'Afrique à jeter par la fenêtre. On trouva le peuple très disposé à ce vote ; beaucoup des écrivains populaires d'alors, plus soucieux de plaire au public et de le flatter que de l'éclairer, avaient depuis vingt ans et plus travaillé à qui mieux mieux à l'apothéose, à la légende et à la mythologie du premier Napoléon : Monsieur Thiers, Victor Hugo, Béranger, etc., etc.
DE QUATRB RÉPUBLIQUES 134
L'Assemblée des représentants, dont la majorité se trouvait pour le moment avoir le sens commun, prévit le danger et proposa de nommer Gavaignac président pour cinq ans, sans avoir, pour cette fois, recours au suffrage dit universel. M. Dufaure détourna d'accepter Toffre de l'Assemblée Gavaignac, que ses principes faisaient déjà au moins hésiter. Le « prince » fut nommé à une immense majorité, ce qui donna au peuple français, en révolution aux yeux du monde, non plus l'air d'un « esclave qui brise ses fers », mais d'un « domestique capricieux qui aime à changer de maître.»
Gavaignac descendit noblement du pouvoir, ce qui était une preuve de plus qu'on aurait dû lui imposer l'obligation d'y rester, et avec lui, sans avoir tiré de leur position le plus minime avantage, Gharras et Foissy, restés comme devant lieutenant-colonel et colonel. Marie et Senard retournèrent à leurs dossiers ; Tourret, à son jardin en province.
Et ainsi fut étranglée la quatrième'. République, par les prétendus amis du peuple et les soi-disant ' républicains.
Nous voici à la cinquième République, et je puis répéter aujourd'hui ce que j'ai dit, il y a déjà long-
temps : « Plus ça change, plus c'est la même chose.» Les « amis du peuple » et « républicains » juchés au pouvoir par la sottise publique, après avoir, pendant quelques jours, laissé succéder comme de coutume, à la prétendue tyrannie d'un seul la réelle et aveugle tyrannie de tous, en sont déjà à s'évertuer pour nier ou éluder les promesses folles qu'ils ont faites. Le peuple s'aperçoit qu'il est joué et gobé, comme les autres fois, et alors, au lieu de devenir plus sage, il commence par adresser aux nouveaux maîtres qu'il s'est donné, les mêmes injures et les mêmes menaces qu'il adressait à ceux qu'ils ont remplacés : « repus, satisfaits, traîtres, » etc.
Ceux qui sont au pouvoir aujourd'hui, ceux qui convoitent ce pouvoir et y seront peut-être demain, sont les mêmes hommes ; pour les uns comme pour les autres, « la République n'est pas un but, mais une échelle », les uns comme les autres ont attaqué et attaquent les privilèges et les abus, non pour les renverser, mais pour les conquérir, »
Les prétendus amis du peuple aujourd'hui au pouvoir ont, en ce moment, à se défendre contre précisément les mêmes ennemis qu'avait à combattre le gouvernement de Juillet : le vieux Madier, le petit Louis Blanc, « l'austère » Blanqui, lequel ne s'est jamais clairement lavé de la terrible accusation que Barbes, qui était fou, mais qui était républicain, avait portée contre lui, d'avoir vendu ses complices, etc.,
Qu'avons-hous gagné à tant de révolutions, de désordres, d'humiliations, de misères ?
Au lieu d'être « le gouvernement des meilleurs * choisis par tous, » la République est le triomphe d'une coterie : « tous démolisseurs, pas un architecte, pas un maçon. »
Le peuple avait- eu jusqu'à présent quelques accès d'ivresse intermittente, — çasepasscdtaprès un certain temps d'agitation et un peu de mal aux cheveux, — mais aujourd'hui les accès se rapprochent et s'aggravent, et les véritables amis de ce peuple craignent de le voir devenir fou, ce qui serait incurable et mortel.
En un mol, aujourd'hui, je vous le dis en vérité, le seul républicain que je connaisse actuellement en France, et que j'ai l'honneur d'être, meurt de peur de voir les prétendus amis du peuple et les soi-disant républicains, étrangler la République pour la cinquième fois.
M. Gladstone, le ministre anglais, vient d*ajoater un joli morceau à la collection des amorces, appâts et leurres, dont ce qu'on appelle les « hommes politiques » tiennent boutique à l'usage des peuples.
En réponse à un brave homme, M. Richard, représentant qui croit à la possibilité de la paix universelle et perpétuelle, comme y croyaient Henri IV, Sully, la reine Elisabeth d'Angleterre, Tabbé de Saint-Pierre, etc., M. Gladstone a dit en plein Parlement : « Il est des guerres qu'on devrait supprimer, mais il en est qu'il faut maintenir, en établissant une distinction entre les guerres injustes et les guerres « libératrices. »
M. Richard a été étourdi de l'aplomb de son ministre et n'a pas songé à lui demander si ce seraient ceux qui font la ^erre ou ceux qui la subissent qui dé-
cideraient sielle est injuste ou si elle est libératrice, s*il ne pourrait pas arriver que la même guerre fût déclarée libératrice par les agresseurs et injuste par les envahis ; s'il serait bien difficile de trouver, dans Thistoire d'Angleterre, certaines guerres où si les agresseurs, se disant libérateurs, ont délivré les envahis de quelque chose, ce n'est que de leur argent.
Il n'est personne qui n'ait lu dans quelques livres, que les gondoliers vénitiens échangent en se rencontrant, sur des mélodies qu'ils improvisent, des stances du Tasse.
Je suis allé assez souvent à Venise et jamais je n'ai entendu les gondoliers se dire les uns aux autres que trois phrases prononcées d'une voix sourde qui s'entend cependant clairement dans cette ville silencieuse, aux détours et encoignures des canaux, pour avertir des camarades qui peuvent se trouver de l'autre côté, de prendre à droite, à gauche ou tout droit afin d'éviter une rencontre, un abordage, un choc. Sîa premt, Sia stalt ou Sia dilungo.
Quelques-uns, s'érigeant en « cicérone, » vous nomment en passant dans le Grand Canal, les propriétaires des palais qui le bordent de chaque côté. Ajoutez quelques injures échangées ; mais point de chants, point de stances du Tasse.
Ce qu'on n'a pu exagérer c'est le charme des pro-
PETITS PAPIERS iSl
menades en gondole, ces élégantes embarcations qui glissent comme des ombres sur les canaux et les lagunes, et se rencontrent, se croisent, sans jamais s*aborder ni se toucher, quoiqu'il ne soit pas prude;it, souvent, de mettre un doigt entre eux.
Quand on n'est pas pressé d'arriver quelque part, quand on ne va pas au Lido, par une mer un peu agitée, et quand surtout on ne tient pas à avoir Taîr riche, il faut se garder de prendre deux gondoliers ; celui de devant se croit souvent obligé, comme je vous le disais tout à l'heure, de vous nommer les propriétaires des palais.
Tandis que, n'ayant qu'un gondolier, il se tient à l'arrière de la cabane ; vous ne le voyez jamais, et la gondole a l'air de marcher, de glisser d'ellemême comme ces vaisseaux-fantômes ou ces canots que, dans les vieux romans de chevalerie, les enchanteurs, les magiciennes et les fées mettaient à la disposition des héros.
Ce silence vaut bien, selon moi, les vers du Tasse, qui ne seraient pas toujours chantés sur des mélopées également heureuses et d'une voix juste ni agréable, et seraient toujours prononcées à la vénitienne, c'est-à-dire dans un dialecte peu intelligible, môme pour ceux qui savent très bien l'italien.
Mais ce qu'on pourrait réclamer, avec raison, de M. le préfet ou gouverneur de Venise, ce que les aubergistes et hôteliers si intéressés à voir Venise
demeurer une ville étrangement charmante, devraient lui demander, à genoux et les mains jointes, ce serait d'obliger les gondoliers à adopter un coâtume convenable.
On pourrait prendre pour modèle le costume simple, peu dispendieux et suffisamment pittoresque, que portent seuls les gondoliers au service de certains particuliers et de certaines auberges :
Pantalon et veste blancs ou gris, ceinture bleue, rouge ou verte, chapeau de marin en cuir ou en paille, avec ruban de la couleur delà ceinture.
Ça n'a rien de ruineux, et remplacerait bien agréablement pour les yeux et pour l'imagination les haillons variés qui les offensent.
Cesjours derniers, on fit courir dans les hôtels une liste de souscription pour un concert qui devait avoir lieu, le dimanche, à neuf heures du soir, sous le pont du Rialto. Cette voûte est admirablement sonore et la proposition était séduisante. La liste fut assez favorablement accueillie et au dimanche indiqué, dès huit heures, d'innombrables gondoles sillonnaient le grand canal, et se dirigeaient vers le Rialto, où elles s'arrêtèrent serrées comme des sardines dans une boîte, sans cependantjamais se heurter ; puis on attendit, mais on attendit en vain ; il
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n'y avait pas de concert. C'était au moins une mys tification. A Paris, à Londres, on eût fait du bruit, on eût essayé de casser quelque chose ; on ne cria pas, on ne cassa rien, on fit mieux, du bateau des pitt6n\ appartenant autrefbis à des élèves peintres , et aujourd'hui à une société d'ouvriers, sortirent des chœurs très agréablement chantés et très applaudis pendant une heure ; c'était une belle occasion pour les gondoliers de la légende de chanter les stances du Tasse, ils n'en profitèrent pas ; mais, de temps en temps, pendant que les pittori se reposaient un peu, une voix s'élevait dans la nuit, d'une des gondoles, une voix agréable. Cet exemple fut imité, et les spectateurs se donnèrent eux-mêmes à eux-mêmes et très agréablement le concert dont on les avait leurrés.
En voyant le Gouvernement prendre l'initiative de la demande d'amnistie, je me suis rappelé Henri III
se déclarant chef de la Ligue Les plus attrapés,
les plus vexés pour le moment d'obtenir l'amnistie, ce sont ceux qui la demandaient.
Il faut constater et signaler les progrès. Def uis que je suis au monde, j'en ai vu beaucoup s'établir (tans les auberges, hôtels et restaurants. Le « uq
couvert » n'est ajouté à la carte des restaurants que depuis quelques années. Jusque-là, le couvert était compris et payé dans le prix des mets et des vins.
Quand j'ai vu sur les notes d'hôtel apparaître Tarticle « service », je me suis dit: A la bonne heure! nous n'allons plus voir, en quittant l'hôtel, cette double haie d'hommes et de femmes entre les regards avides desquels il faut passer, comme un soldat condamné aux verges. Je me trompais. Vous payez le « service », mais il vous reste à payer les « serviteurs » que, pour la plupart, vous n'aurez vus qu'à ce moment suprême. Quelques hôteliers même, se piquant de franchise, mettent en note, à l'article service : « Dans le service ne sont pas compris le portier et les facchini, »
Un article ancien, mais non abusif, c'est celui de réclairage. Quand vous ne passez qu'une nuit dans un hôtel, vous arrivez fatigué, les bougies (les affreuses chandelles des auberges s'appellent bougies) à peine allumées sont éteintes, mais sont en général comptées à un franc la pièce, sous le titre de « illuminazione. » Évidemment, ce n'est pas le prix d'une chose consommée par le voyageur, c'est simplement un impôt; de là, un autre inconvénient. Pour donner un air de décence à cet impôt, les aubergistes se procurent, font faire exprès, je crois, des chandelles démesurément longues et minces, des espèces de cierges avec lesquels, si vous voulez lire
quelques pages dans votre lit, d*abord vous n'obtenez de deux ou trois bougies « qu'une maigre et insuffisante lumière, mais ensuite placées si haut qu'elles n'éclairent pas du tout.
Mais le progrès dont je veux parler est tout récent, je l'ai constaté pour la première fois à Yicence, à l'albergo di Roma. Au moment de vous coucher, vous vous apercevez qu'il n'y a pas d'allumettes dans la chambre, vous sonnez. Le garçon, cette fois, arrive très vite. Ce coup de sonnette était attendu et espéré.
— Que veut Monsieur?
— Des allumettes.
— Ah ! Monsieur veut des allumettes ?
— Oui.
— Parfaitement.
Et il vous apporte une boîte d'allumettes.
Le lendemain, vous voyez sur la note, si vous en lisez les détails : allumettes, 40 centimes. Le plus grand inconvénient de cette innovation est que si vous vous couchez sans avoir remarqué cette absence préméditée d'allumettes, il vous sera impossible d^allumer la nuit ou le matin de bonne heure ces fameuses bougies payées à part, et vous êtes condamné à l'obscurité complète.
Une des difficultés du temps où nous vivons est que, de révolutions en révolutions, les hommes au pouvoir, chargés de maintenir Tordre, sont nécessairement des hommes qui, à une autre époque, ont fait de leur mieux pour le troubler. La politique se passe et s'agite entre émeutiers de diverses dates et de diverses promotions. Il est difficile qu'un coquin de neveu écoute avec profit les sermons d*un oncle, ancien mauvais sujet, dont les fredaines sont restées légendaires dans la famille.
Dans une petite pièce que j'ai commise autrefois et qui a été jouée au Théâtre-Français, un neveu auquel un oncle fait de la morale lui rappelle sa petite vie et s'écrie :
« Mon oncle, vous deviez faire un riide neveu ! »
Napoléon III, le héros de Strasbourg et de Boulogne, le « vainqueur » du 2 décembre, devenu empereur, entrant dans je ne sais plus quelle ville et répondant à un discours des « autorités, »dit: « Je comprends maintenant que c'est un grand crime d'attaquer un pouvoir établi. »
Les révolutionnaires d'hier à ceux qui tentent une révolution aujourd'hui, disent comme les photographes : (( Ne bougeons plusl » mais le disent le plus souvent en vain. Us comprennent « maintenant » qu'il faudrait qu'on se tint tranquille. Leurs complices
d'hier, leurs enneinis d'aujourd'hui le comprendront aussi, mais seulement quand ils auront pris leur place, quand ils seront les gens de maintenant.
Il faut pourtant que ces^Jfeuillets soient de quelque utilité à ceux qui les liront; je vais leur donner un conseil:
C'est une grande faute de vouloir voyager avec ses habitudes, comme font la plupart des Anglais; on ne se mêle à rien, on ne voit rien, c'est comme si on voyageait dems une voiture hermétiquement fermée, comme si on se baignait à sec dans un scaphandre.
Pour jouir et profiter d'un voyage, il faut réduire sa personnalité à la plus simple expression, ne garder du « soi » que le strict nécessaire.
Par exemple, pour la nourriture, ne pas désirer, demander, exiger sondiner chez soi, mais s'informer de deux ou trois bonnes choses que les ^cns du pays où vous arrivez produisent, accommodent et aiment particulièrement, et ne manger que ces deux ou trois choses.
Par exemple, à Venise, les habitants du pays peu* vent manger d'excellents poissons, il n'en est pas de même des voyageurs*
Et je vais vous dire pourquoi : j'ai parmi les miens une assez mauvaise réputation comme >gourmet, on prétend que je n'ai pas de demi-tons dans le palais, dans les organes du goût, et que les nuances m'échappent tout à fait.
Mais cette critique est réduite au silence quand il s'agit de poissons.
Mon enfance et ma toute première jeunesse se sont passées sur les rives de la Seine et de la Marne, ou plutôt sur la Seine et sur la Marne, ou mieux encore dans la Seine et dans la Marne.
Depuis j'ai toujours habité les plages de l'Océan et de la Méditerranée, sur l'eau et dans l'eau, et j'ai toujours été un pécheur aussi patient qu'acharné. Je suis très-difQcile en fait de poisson que je prends moi-même, et il m'arrive de ne pas manger le soir celui que j'ai pris le matin; on peut donc, sur ce point, avoir confiance en moi.
Je reviens aux habitants de Venise.
Quand, après avoir traversé les lagunes, vous êtes au Lido sur la plage de l'Adriatique, surtout à la fin du jour, vous voyez la mer sillonnée par une multitude d'assez grandes barques qui traînent des filets en tous sens. Ces barques, assez laides de forme, livrent au vent des voiles peu gracieuses, isolées les unes des autres et généralement teintes en jaune.
Ces bateaux pèchent dé très bon poisson que savent se procurer les Vénitiens, qui connaissent les
pécheurs, les bateaux qui arrivent et les marchands intermédiaires.
Mais d'autres pécheurs pèchent dans les lagunes, dont le fond est naturellement très vaseux, et où le poisson acquiert un goût tantôt fade, tantôt nauséabond. Le poisson péché au large, dans l'Adriatique, se vend naturellement un peu plus cher. Probablement, les aubergistes en achètent pour leur table particulière, mais se contentent pour leurs clients du poisson des lagunes.
Je ne citerai que le rouget, le surmulet, le triglia, si apprécié des Romains, si exquis quand il est pris entre nos rochers de porphjrre rouge de Saint-Raphaël. Eh bien I le plus souvent, c'est à Venise un poisson au-dessous du médiocre.
Mais j'ai découvert deux poissons qui sont excellents.
Le premier n'est pas un poisson, et je ne suis pas bien certain que les savants accordent ce nom au second ; mais peu importe.
Le premier est un gros crabe, dont le goût ressemble à celui de l'excellent « tourteau » de l'Océan, mais dont la forme, au lieu d'être ronde, est elliptique. Nous en prenons dans la Méditerranée, mais à Venise on l'apporte par immenses paniers ; on l'appelleen dialecte vénitien « granzevole.» Lesecond n'est pas moins abondant, c'est la petite sèche, ap-
^6 LE RÈGNE DES GHÀMt>I6N0NS
pelée seppia à la Méditerranée, encornet à TOcéan, calamoïa à TAdriatique.
En vetiant d'Italie en Autriche, en Bavière, en Saxe, etc., on est sur le passage des Allemands de toutes nations en pleine lune de miel, de jeunes couples vont en Italie ou en reviennent, en passant par le Brenner — 4,000 pieds au-dessus de mes lecteurs — là où les enfants montent à l'assaut des wagons pour vendre le plus cher possible des bouquets de fleurs cueillies sur les sommets éternellement neigeux, Talpen rose (rhododendrum ferrugineum) » l'edelweiss, dame blanche, fleurs de coton que les botanistes appellent gnophalium, une renoncule jaune que les naturels des montagnes nomment butter-blume (fleur de beurre) et la charmante fleur du souvenir, le bleu wergiss-mein-nicht.
Ces naïfs Germains ne pensent nullement à dissimuler leur bonheur, et, dans leur bienveillance ouverte, en font part à tout le monde. Les bateaux sur les lacs, les compartiments des wagons sur les routes ferrées, se transforment pouf eux en bosquets extrêmement... particuliers. Des bras pressaùt des tailles, des mains jointes, des doigts entfelacés, des regards bleus plongés les uns dans les au-
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ires, etc., ils voyagent isolés, entourés de leur félicité comme Énée dans le nuage où sa mère renferma à son entrée dans la ville de Didon, et se croyant comme lui invisibles. Us oublient complètement qu'il y a des autres. Ces autres ne les gênent en rien ni pour rien, c'est à ces autres à être gênés et à regarder obstinément le paysage par la portière opposée à celle où les heureux époux occupent les deux coins vis^-vis Tun de l'autre et singulièrement rapprochés.
Et moi aussi il faut que je casse quelque chose.
Il est des époques peu favorables aux chalumeaux, aux pipeaux champêtres, aux musettes, « • gracUi avenœ »,de8 époques où le bruit des tambours, Téclat des trompettes « clangor tubarum » et surtout les cris de la foule font fuir les oiseaux.
Pendant longtemps, on aurait pu dire de la France, avec au moins autant de Yaison que les Maures le disaient de Grenade : « C'est dans la partie du ciel qui s'étend au-dessus de cet heureux pays que se trouve le paradis. »
Depuis bientôt un siècle, le peuple français s'est livré aux charlatans, aux empoisonneurs, achète et paye cher toutes les drogues qu'on lui propose, détruit sa santé et a fini par singulièrement altérer son tempérament.
150 LE RiftNE DBS CHAMPIGNONS
Si en 1789 on eût considéré comme un progrès e^ une conquête aussi satisfaisante qu'inespérée une royauté constitutionnelle succédant au despotisme et acceptée par un jeune roi qui, dans la lecture de Rousseau, de Montesquieu et surtout de Fénelon, avait puisé les idées les plus libérales, — qui donnant, sur le trône de Louis XIII et de Louis XY, l'exemple de toutes les vertus domestiques, renonçait de son propre mouvement à la plus grande partie de la pompe royale et ruineuse de ses prédécesseurs, ressentait et professait un paternel et ardent amour pour son peuple ; si, après l'avoir proclamé le « restaurateur de la liberté française», on se fût contenté de consolider et d'organiser le progrès obtenu, attenda^nt des règnes suivants les progrès qui pouvaient rester à faire ; ai oq eût laissé sécher et s'aQeripir le premier étage ^vant de coatinuer à la hAte une bâtisse sans plan, confiée à des mains iobabiles» on eût élevé un mon^^ment durable et aon un chàtqau de Qartes, on eût évité quatre révolutions, deux empires, trois iqvasioqs, on eût évité d'eq revenir au point où nous sommes et où ceux qui sont censés nous conduire ont tout l'air de pouvoir tout recommencer : terreur, despotisme, guerres et invasions.
Aujourd'hui, comme dans toute? les révolutions que nous avons subies, nous voyons le pouvoir entre des mains exercées jusqu'à uqe certaine habi-
leté à démolir, — tous sapeurs, pas un seul maçon, moins encore d'architectes.
Aussi, rhomme qui arrive au pouvoir d'abord « émarge » puis veut « faire quelque chose. » Faire quelque ctiose, c'est de quoi son intelligence, son éducation, ses habitudes le rendent complètement incapable ; d'ailleurs, ses jours de pouvoir sont comptés ; les règnes, les gouvernements longs ont seuls fait des choses grandes et durables. Ceux qui l'y ont juché vont le renverser pour prendre sa place. Au lieu de faire quelque chose, il va briser quelque chose.
C'est plus prompt, plus facile, et ça fait plus de bruit.
Ainsi, M. Ferry casse l'instruction publique; M. Farre casse l'armée ; M. Gazot casse la magistrature, etc. Tous cassent la liberté et la fortune publique, et le bas parti soi-disant républicain joue avec les tessons comme les gamins avec les morceaux d'assiettes trfiinsformés en cfiistagnettes.
Ceux qui succéderont à ceux-ci casseront les morceaux de ce que leurs prédécesseurs auront cassé.
Jusqu'à ce qu'on arrive à formuler cette loi en un seul article, que j'avais annoncée en 1848 dans les Guêpes et que M. Rochefort, qui, dans sa jeunesse, lisait de bons livres, s'est rappelée et a promulguée dans sa Lanterne quelque dix ans plus tard.
Article unique:
« Il n'y a plus rien. »
Parenthèse.
( Puisque le nom de M. Rochefort tombe sous ma plume, je veux dire Tétonnement que j'éprouve à voir que ses anciens amis et complices le tiennent opiniâtrement en exil, tandis qu'ils rappellent et laissent rentrer une quantité de scélérats condamnés pour assassinat et incendie, les uns avec leur grâce, que, nous voyons, candidats et bientôt députés ; les autres avec des sauf-conduits qui leur permettent de venir présider à la reconstitution des cadres de Témeute en vue de la revanche de la Commune. Cette inique exemption contre le spirituel jeune homme ne peut s'expliquer que par la singulière popularité qu'ils ont entretenue, augmentée, exaspérée en le persécutant, et qui les obligerait à lui donner une part du gâteau conquis. )
Mais revenons à ce que j'ai résolu de conter. Ça n'est pas grand' chose, mais on fait ce qu'on peut.
Depuis assez longtemps, on a couvert de maisons plus ou moins coquettes les plages autrefois les plus désertes de l'Océan : Étretat, Sainte-Adresse, Trouville, etc. Depuis quelques années, il en est de même des plages de la Méditerranée: Nice, Cannes, Menton, Saint-Raphaël, etc. La mode viendrait-elle d'abandonner les capitales,où on ne garderait qu*un
ET MOI AUSSI d53
pied-à-terre, pour (Yasser les hivers à Nice, à Cannes à Saint-Raphaël, elles étés à Étretat, Sainte-Adresse, Trouville, ou bien en Suisse ou dans le Tyrol?
Cette idée n*est pas précisément nouvelle, mais n'était mise à exécution que par un petit nombre de privilégiés du loisir et de la fortune; seulement ceux-ci même se casaient dans des hôtels ou des logements loués pour la saison, tandis qu'aujourd'hui non-seulement ces privilégiés, mais encore un grand nombre qu'on ne soupçonnera pas d'avoir assez de loisir et d'argent, achètent des terrains pour bâtir des maisons, planter des jardins, etc.
L'habitant des villes, l'homme devenu vieux, estil arrivé à ce point de maturité où il reconnaît enfin la sagesse et le bonheur de la vie aux champs? Comme Cicéron le proclame dans son Traité de la vieillesse, en citant les plus illustres Romains qui, en même temps que sénateurs, consuls, dictateurs, se faisaient gloire de cultiver eux-mêmes les champs. Marcus Gurius, triomphateur des Samnites, avait quitté les champs et y revint. Quinctius Gincînnatus menait la charrue quand on vint lui dire que le peuple romain le nommait dictateur. Quinctio Cincinnato aranti nuntiatum est eum dictatoretn esse factum.
Cela valait mieux que d'aller prendre, comme aujourd'hui, nos hommes politiques dans les cafés et les brasseries.
Mais peut-être aussi n'est-ce qu'une mode et un
{K4 LE RiGNI P98 CHAMPiaNONS
lu^e. Toujoara esUil que des champs Pù j'ai tu paître les vaches et les moutons, sopt aujourd'hui couverts d'habitations de luxe et que, chaque jour, on en élève de nquvellas. Ge que je veux atti^quer, c'est le nom commun qu'on donne à ces diverses maisons. Vous voyez inscrits h l'entrée : Villa des Palmiers, villa des Orangers, villa des Bruyères, villa des Cistes, villa Jean, villa Paul, villa Pierre, etc., eh bien, ce nomdevilla, universellement adopté, ne convient nullement h ces constructions, comme je vais en demander la preuve et au savant Varron et à ce gredin de Martial.
La lecture est un voyage de l'esprit, une agréable absence de la vie et de soi-ménie. Le moment est favorable pour s'absenter, vivra avec les grands morts et relire les anciens.
Varron commence par dire pomme Gicéron :
Nqs grands ayeux — viri magni nostri — avaient bien raison de mettre la vie des champs au-dessus de ceila des villes. Aussi avaient-ils partagé leur vie de manière 4 ne laisser prendre aux affaires de Rome que deux jours sur neuf, les sept autres aux champs ; de là les progrès de leur agriculture, de là la vigueur de leur corps, de leur âme et de leur esprit.
BT MOI Atrssr i55
Plug loin, dans un dialogue entre plusieurs per* Bonnages consulaires, il fait dire par le consul Axius à Taugure Appius Glaudius : Pourquoi appelez-yous villa votre habitation de Réate ? L*idée de villa implique l'idée de grandes et belles cultures, ce nom ne peut convenir à votre maison, si richement ornée et fnpa))lée, qui n'a pas trois pas de terre, où on n'y voit ni un bœuf ni un cheval. Rappelez-vous la villa de votre aïeul et de votre bisaïeul, à la bonne heure ? Mais chez vous on ne reçoit ni foin ni grains dans les greniers, ni vendange dans les celliers. Pour être située hors de Rome, une maison n'est pas plus une villa que toutes celles qu'on a élevées aq delà de la porte Flamentane, ou dans le faubourg Emilien.
Bassus, dit Martial, n'ose pas me parler de ce que tu appelles ta villa.
Notre ami Faustinus, lui, a une villa à Baïes, ce n*est pas un grand espace perdu où s'alignent des myrtes inutiles, des platanes stériles et des buis soigneusement taillés ; c'est une vraie campagne avec les vraies joies d'un vrai printemps;
Les greniers menacent de crouler sous le poids des moissons, des amphores exhalent des vins de tous les âges...
Dans une vallée profonde mugissent des taureaux sauvages, le jeune veau essaye contre les arbres sa tète encore sans cornes ;labasse-cour regorge d*oies.
de canards y de poules, de paons et de chapons forcés de ne plus aimer, coactos non amare capones.
Mais toi, Bassus, tu as dans le faubourg une maison, temple de la faim. D'une tour élevée, ta vue plane sur des lauriers stériles ; tu nourris ton vigneron de farine achetée à la ville ; aussi tu apportes à ta prétendue campagne, à ta villa en peinture, l'huile, les œufs, les poulets, les fhiits, le fromage et le vin ; ce n'est pas une maison des champs, ce n'est pas une villa, c'est une maison éloignée. — Domus longé.
Parlons d'autre chose.
C'est une situation bien étrange que celle où se trouve la France. Tout le monde sait et dit que « ça ne peut pas durer », qu'il est « impossible que cela dure. » Sauf un petit nombre de satisfaits et de repus qui, encore, s'inquiètent de se voir sans trêve menacés, harcelés, sans certitude du lendemain, personne ne désire « que ça reste comme ça est. »
Et c'est peut-être une des causes, peut-être même la cause principale, qui en a fait la duréejusqu'ici et l'assure encore pour plus ou moins longtemps*
J'ai raconté déjà peut-être, mais je veux au besoin rappeler en trois lignes l'histoire d'un malade qui va trouver le docteur R***.
— Docteur, voyez mon nez.
— Il est en mauvais état.
— Monsieur, tous vos confrères prétendent qu'il faut absolument le couper.
— Ils ont tort.
— Ah ! cher docteur, j'en étais sûr ; ce sont des ignorants.
— Le mot est fort.
— Alors, il ne faut pas couper ?
— Non, ça tombera tout seul.
Il est arrivé à tout le monde souffrant d'une rage de dents, de se décider à avoir recours au dentiste» mais il est arrivé également à tout le monde de sen~ tir la douleur diminuer dans l'escalier de l'opérateur et disparaître au moment où on saisit le cordon de la sonnette ; alors on se donne de garde de le tirer et on s'en retourne chez soi.
Cette certitude que ça ne doit pas, que ça ne peut pas durer, que ça tombera tout seul, préserve la coterie triomphante du désespoir des opprimés et empêche les grands et suprêmes efforts. Si nos maîtres étaient des hommes habiles, ce qu'ils ne sont pas, on pourrait supposer que c'est à dessein qu'ils prennent et affectent les airs gênés, mal assis et titubants que nous leur voyons.
J'étais encore, il y a quelques jpurs, à Maoolin» au-dessus du lac et de la ville de BienAe, sur le penr chant méridional de Chasserai, et à moitié cbepiia de son sommet, c'est-à-dire à 900 cnètreei au-des^uQi de la très grande majorité de mes lecteurs.
Il m'arrive parfois de me trouver à quelqu'une de ces « stations d'été ou d'hiver », à quelqu'un des endroits de « cures », & quelqu'une des « eaux » ou des plages de bains à la mode, pour y r^oindre ou y rencontrer desjamis, — car je ne quitterais jamais Saint-Raphaël si je pouvais y réunir une demi-douzaine de personnes tristement éparpillées, — et j'admire combien la mode et certaines fantaisies de la médecine ont multiplié ces prétextes d'être hors de chez soi. Ce sont, je crois, les Russes qui ont imaginé les « cures » de lait, les cures de petit-lait, les
cures de raisin, etc. ; ils ont déjà chez eux, dans rUlcraine, si je ne me trompe, des « cures » de lait de jument. Les Alpes, les Pyrénées, la Suisse, le Tyrol, etc., se partagent les « cures d'air», avec des nuances aussi nombreuses que bizarres. C'est d'un ton sérieux, d'un air solennel, que les médecins prescrivent telle ou telle « altitude » : Vous n'irez pas cette année kEngelberg^ au pied du Titlis, 4,032 mètres au-dessus du niveau de la mer ; contentez-vous de Macoltriy 900 mètres d'altitude.
— Vous, vous irez au Righi, mais pas au JRtght Kulm, — ne confondons pas, 4,828 mètres d'altitude I — que j'ai ordonné à votre mari ; vous, vous resterez en route, à Kalt-6ad, 4,480 mètres, c'est assez pour vous, c'est votre lot et votre mesure ; j'y envoie le petit duc ***, etc.
Sans nier l'indiscutable influence de l'air des montagnes, je me permets de soupçonner un peu de fantaisie et d'exploitation de la mode de la part des médecins, si méticuleux à dix mètres près. Je repousse toute idée de leur supposer la moindre complicité intéressée avec les aubergistes.
Un sujet d'étonnement,c'est la multiplicité incroyable de ces souricières tendues aux voyageurs, aux
touristes, aux oisifs, aux esclaves de la mode, c'est surtout le nombre, suffisant pour les remplir et les alimenter, de gens ayant assez de loisir et assez d'argent.
Sous peu de temps, Paris, le grand caravansérail du monde entier, deviendra aussi une auberge, une « station » pour les Parisiens, ils n'y auront plus qu'un pied-à-terre, ou y descendront à l'hôtel. On ne demeurera plus à Paris.
Voyez nos ministres, nos présidents eux-mêmes, ils ne font à Paris que des apparitions ; le président Grévy est à son château de je ne sais où, le président Gambetta à Ville-d'Avray ou en Suisse.
Les ministres Gazot, Magnin sont de côté et d'autres. M. le ministre Gonstans est à sa propriété de laTasseoùil compte passer quinze jours. M. Farre... où est M. Farre? Il y a quelques jours, il n'était pas à Paris. M. Andrieux était aux eaux. M. Grévy frère est plus souvent à Paris qu'à Alger qu'il est censé gouverner.
Or, il serait naturel, et sans aucune malveillance, de penser que ces divers personnages, qui se sont montrés hommes d'État et administrateurs à l'improviste comme des champignons après une pluie d'automne, savent qu'ils ne savent pas les nouveaux métiers dont ils ont assumé la responsabilité, qu'ils ont tout à apprendre, et que les mieux doués d'entre eux n'arrivent à être des ministres passables que par
162 LE RàGNE DES CHAMPIGNONS
un travail assidii et apiaiàtre ; d'autre part, il faudrait au moins laisser croire au peuple qui les paye, qu'ils se donnent beaucoup dQ mal, qu'ils ont à peine le temps de manger, qu'ils ajoutent aux jours une partie des nuits pour corriger l'inexpérience et l'ignorance par le dévouement et l'application ; mais non, ils ne savent même pas jouer leurs rôles, ils n'essayent même plus d'attraper le public, le tour est joué, ils en prennent à leur aise ; ils. s'amusent le dimanche et « font le lundi )>, ils vont à la campagne pécher à la ligne, jouer au billard et aux quilles.
Travailler, s'appliquer, apprendre ! c'était bon pour les ministres de la tyrannie, les Sally, les Golbert, etc., mais euxl ils sont si forts! et ils gouvernent insolemment la France « par dessous la jambe. »
Cependant le retour de leurs anciens complices qu'ils opt rappelés bien 4 contrercmur, un jour qu'ils avaient trop peur de ce jour-là et n'avaient pas assez peur du lendemain, leur prépare « du fil à retordre;» tant pis pour eux, ils ont le succès aveugle et le bonheur béte. Si Dieu a promis aux hommes de ne pas les abandonner dans la tribulation, il n'a jamais promis la même grâce dans la prospérité. Qu'ils se débrouillent avec leurs complices d'hier, leurs ennemis d'aujourd'hui, qui s'occupent de les pendra avec la corde qu'ils oqt filée ensemble.
J'étais donc à Macolin, un bon hôtel, avec des maitrea soigneux et obligeants, une société très agréable à Theure des repas, quelques bonnes musiciennes, une très belle voix, la maison tout à fait isolée au milieu d'une vaste forêt de sapins et de hêtres énormes ; dans les clairières, des gazons de fraisiers qui n'ont plus de fruits en cette saison, mais dont le feuillage empourpré exhale à l'automne un suave parfum, et qui font penser au lait rose dont parle J.-J. Rousseau au printemps, quand les vaches mangent les fraises couvrant au loin la terre.
Un peu plus haut, des cyclamens à fleurs roses ; plus haut encore, trois variétés de gentianes dont deux à fleurs bleu foncé.
Mais savez-vous ce qu'il y a de triste, d'humiliant, et à la fois d'heureux, de consolant pour nous ? c'est que à la table d'hôte et au salon de musique, les gens bien élevés ne parlent de la France ni aux Français ni même devant les Français, — op ne nous envie plus, mais on nous aime et on nous respecte encore un peu. A l'entrée d'un Français dans la salle à manger ou au salon commun, si une conversation commencée s'arrête tout à coup, c'est que les étrangers parlaient parfois ironiquement de nos désastres
et de nos misères, auxquels nos grotesques maîtres d'aujourd'hui n'ont pas même laissé le sérieux des choses tristes.
Revenons à Macolin et aux beautés du paysage. Dans ces vastes plaines où TAar et la Thièle coulent au milieu de trois lacs et qui s'étendent du Jura et du mont Chasserai jusqu'aux pieds du Titlis, de la Yung-Frati et du mont Blanc, les bois de grands sapins épars semblent des taches d'herbes d'un vert plus sombre.
Nous voyons des nuages flotter au-dessous de nous et, un matin, la plaine, les lacs, l'Aar, les bois de sapin, les villes et les hameaux, tout a disparu. 11 semble qu'un nouveau déluge est arrivé et que la mer a englouti et couvre tout. Une nappe de nuages blancs et gris avec de hautes vagues s'étend partout. Seulement ces vagues, ces lames énormes, restent suspendues et immobiles comme si la voix du Maître souverain ou d'un très puissant photographe avait prononcé les mots sacramentels : « Ne bougeons plus. »...
Un soir, au soleil couchant, les rayons obliques teignent d'un rose splendide et suave tous les sommets couverts d'une neige éternelle qui s'élèvent à l'horizon, les monts Titlis, Blumlisalp, la Yung-Pratl, le mont Blanc et le Schreckorn, etc.
Au-dessus de la forêt sont de grandes prairies aux
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herbes parfumées où paissent, sous la conduite parfois des enfants, de nombreux troupeaux de grandes vaches ; ici on est certain de boire du lait pur, sur cette partie de la montagne où Teau est moins commune que le lait et où ce serait une prodigalité et un gaspillage de mêler au lait, dont on a tant, de bonne eau qu*il faut aller chercher à un quart d'heure de chemin.
Chaque vache porte au cou une cloche. Ces cloches sont de cinq grosseurs différentes et toutes parfaitement d'accord : les vachers y tiennent particulièrement, et celui que je questionnais venait d'enlever à une de ses vaches une cloche qui n'était pas tout à fait d'accord et qu'il comptait aller changer le dimanche à fiienne.
Ces cinq cloches, multipliées dix fois, vingt fois, produisent de loin un effet singulier et charmant : des vaches qui les portent, quelques-unes marchent sans s'arrêter, d'autres s'avancent en broutant, à pas lents et interrompus ; les unes sont plus près, les autres plus loin ; ce sont les petites cloches aux sons aigus, ou les moyennes aux sons pleins, ou les grosses aux sons bas et graves qui se font entendre dans des proportions diverses. Toutes sont d'un métal très pur et d'un son argentin, bien sonore et longtemps vibrant. Dans la forêt, à divers degrés de la montagne au-dessous des pâturages, l'oreille éveillée, je dirA» entr'eniend, comme on dit entrevoit quand il
8*agit des yeux, une foule variée de combinaisons successives ou simultanées, de sons bien d*accord, de vagues et insaisissables mélodies, et je pensai êiicoi^e à Jean-Jacques ; à ôôup sûr, son fameux et charmant « air de trois notes : »
Que le jour me dure Passé loin de toi 1
est uti souvenir des cloches des vaches suisses au p&tufage. Ce qui donne tout à fait la certitude à cette impression» c'est qu*il y a de lui un air de cloches et pour cloches, qu'il écrivit, dit-il, un jour qu'il avAit été impatienté, irrité, du choix des airs que jouait a la Samaritaine », un carillon alors installé sur le pont Neuf, tant le souvenir de son pays et des sensations de son enfance lui était resté dans la tête et dans le cœur.
On pense encore à Jean*- Jacques en voyant du haut de Macolin la petite lie de Saint-Pierre sur le petit lac de Bienne. « Aucune des habitations où j'ai demeuré, dit- il» et j'en ai eu de charmantes, ne m'a rendu si véritablement heureux et ne m'a laissé de si tendres regrets que l'Ile de Saint-Pierre : je n'y voulais pas laisser un poil d'herbe sans l'étudier et l'analyser. »
Mais au bout de deux mois de séjouf , de même que Oenève avait fait brûler son livre, XÈmto^ par la main du bourreau, le bailli lui enjoignait, de la
D^Ëlt HAUT 16*/
part de « Leurs Excellences » du gouvernement de Berne, de sortir « sous vingt-quatre heures » et de l'île et de leurs États. »
Pour mon séjour à Macolin, j'avais emporté les œuvres de Rousseau, que je parcourais le soir et pendant une partie des nuits^ devenues déjà trop longues au commencement d'octobre pour être tout entières employées À dormir.
Je fus frappé d'un passage, c'est, je crois, dans une lettre à M. de Malesherbes, où parlant des éditions clandestines, incorrectes, qu'on faisait de ses ouvrages, il émet la crainte qu'on outre ses maximes au delà de ses intentions et de la raison, qu'on ne se serve un jour de ses écrits pour en tirer des conséquences fausses et amener de grands maux, » etc.
Cette crainte prophétique s'est réalisée, et à peu près tous les écrivains qui ont parlé de la Révolution de 9â, ont répété les uns après les autres que Robespierre se disait et était « nourri de Rousseau et resta toujours sou disciple » ' . Beaucoup des soi-disant républicains d'aujourd'hui lui font rii\jure de le prendre pour un de leurs saints.
< Larousse, graod Dictionnaire.
— C'est une de ces calomnies que Ton trouve tout établies et qu'on propage sans examen :
Je viens venger Rousseau de cette injure, et par quelques citations prouver clairement que les hommes de 92-93 comme celui de 4804 et ceux d'aujourd'hui n'auraient pas trouvé d'adversaires plus inflexible que lui.
Commençons les citations :
« Voulez-vous fonder une république, ne commencez pas par la remplir de mécontents. »
« L'aristocratie convient aux Etats moyens, la monarchie aux grands et riches ; aux petits États pauvres seuls convient la démocratie. »
« Il n'a jamais existé de démocratie, et il n'en existera jamais. Il est contre l'ordre naturel que le grand nombre gouverne et que le petit nombre soit gouverné.
» Pour supporter ce gouvernement, il faut un Etat très petit où chaque citoyen puisse aisément connaître tous les autres... Une grande simplicité de mœurs... Peu ou point de luxe... S'il y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait démocratiquement ; un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes.
» La seule introduction du scrutin ferait un bouleversement épouvantable et donnerait plutôt un mouvement convulsif et continuel à chaque partie,qu'une vigueur nouvelle au corps. Qu'on juge du danger d'émouvoir une fois les masses énormes qui com-
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posent la monarchie française ; qui pourra retenir Tébranlement donné ou prévoir tous les effets qu'il peut produire? Quand tous les avantages des nouveaux plans seraient incontestables, quel homme de sens oserait entreprendre d abolir les vieilles coutumes, de changer les vieilles maximes* et de donner une autre forme à l'État que celle où Ta successivement amené une durée de treize cents ans ? »
« 11 ne faut toucher aux choses établies qu'avec une circonspection extrême ; en ce moment, on est plus frappé des abus que des avantages. Le temps viendra, je le crains, qu'on sentira mieux ces avantages ; et, malheureusement, ce sera quand on les aura perdus. »
« Je n'aurais pas voulu habiter une république de nouvelle institution, quelques bonnes lois quelle pût avoir, de peur que le gouvernement, ne convenant pas aux nouveaux citoyens... l'État ne fût sujet à être ébranlé et détruit presque dès sa naissance ; car il en est de la liberté comme de ces aliments solides
170 LE RÉGNE bËS CHAMPIGNONS
et succulents, ou de ces vins généreux, propres à nourrir et à Fortifier les tempéraments i^obustes qui eti ont rhabitude, mais qui accablent, ruinent et enivrent les faibles et les délicats qui n'y sont pas faits. Les peuples une fois àccioutumés à des maîtres ne sont plus en élat de s*en passer. S'ils tentent de secouer le joug, ils s'éloigiient d'autant plus de la liberté qu'ils prennekit pour elle Une jouissance effrénée qui lui est opposée ; leurs révolutions les livrent presque toujours à des séducteurs qui ne font qu'aggraver leur chaînes. »
ti J'aurais fait, comme nécessairement mal gouvernée, une république où le peuple, croyant pouvoir se passer de ses magistrats, ne leur laisserait qu'une autorité précaire. »
« J'aurais voulu naître et mourir libre, c'est-à-dire tellemetit soumis aux lois, que ni moi ni personne n'en pût secouer l'hotiorablé joug, ce joug salutaire et doux que les tètes les plus flères portent d'autant plus docilement qu'elles sont fkites pour n'en porter aucun autre. »
d'ew haut 174
(c J'aurais voulu que, pour arrêter les projeta intéressés et mal conçus et les innovations dangereuses qui perdirent enfin les Athéniens, chacun n'eût pas le pouvoir de proposer de nouvelles lois à sa fantaisie. »
... « Distinguer un acte régulier et légitime d'un tumulte séditieux, et la volonté de tout un peuple des clameurs d'une faction. »
« Toutes les sottises qu'un fourhe adroit, un parleur insinuant pourrait persuader au peuple de Paris. »
... « Il n'y a pas de gouvernement si sujet aux guerres civiles et aux agitations intestines que le démocratique. »
... « Un peuple peut se rendre libre tant qu'il n'est que barbare, mais il ne le peut plu9' quand la
ressort est usé ; les troubles peuvent le détruire sans que les révolutions puissent le rétablir, et, aes fers brisés, il tombe épars et n'existe plus. La liberté n^arrive pas deux fois pour le même peuple, on peut racqûérir, on ne la recouvre jamais. »
...« Les peuples, ainsi que les hommes, ne sont dociles que dans leur jeunesse ; ils deviennent incorrigibles en vieillissant; quand une fois les coutumes sont établies et les préjugés enracinés, c*est une entreprise dangereuse de vouloir les réformer, m
... <( Plus les délibérations sont importantes et graves, plus l'avis qui l'emporte doit approcher de l'unanimité. »
« Dans toute véritable démocratie le gouvernement n'est pas un avantage, c'est une charge oné reuse, elle doit être imposée par la loi. »
... « Si, quand le peuple, suffisamment informé, délibère, les citoyens n'avaient aucune communi-
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cation entre eux, du grand nombre de petites différences résulterait la volonté générale, et la délibération serait bonne. Mais quand il se fait des brigues, des associations partielles aux dépens de la grande... on peut dire alors qu'il n'y a pas autant de votants que d'hommes, mais seulement autant que d'associations... Et l'avis qui l'emporte n'est plus qu'un avis particulier. »
... « Il importe donc, pour avoir l'énoncé de la volonté générale, qu'il n'y ait pas de sociétés particulières dans l'État, et que chaque citoyen n'opère que d'après lui. »
... « Il y a une loi naturelle qui exige un consen tement unanime : c'est le pacte social... »
« A l'égard du droit de faire grâce ou d'exempter des coupables de la peine portée par la loi et prononcée par le juge — il n'appartient qu'à celui qui serait au-dessus du juge et de la loi ; — encore son droit en ceci n'est-il pas net et les cas d'en user sontils très rares. »
... « Comment une multitude aveugle, qui souvent ne sait pas ce qu'elle veut, parce qu'elle sait rarement ce qui lui est bon, exécuterait-elle une entreprise aussi grande qu'un système de législation ? »
... « Il ne faut toucher au gouvernement établi que lorsqu'il devient incompatible avec le bien public. »
... « Je ris de ces peuples avilis qui, se laissait ameuter par des ligueurs, osent parler de lir berté, sans même en avoir l'idée, et, le cœur plein de tous les vices des esclaves, s'imaginent que, pour être libres, il suffit d'être des mutins.
» Fière et sainte liberté I si ces pauvres gens pouvaient te connaître, s'ils savaient à quel prix on t'acquiert et te conserve ; s'ils savaient combien tes lois sont plus austères que n'est dur le joug des tyrans, leurs faibles âmes, esclaves de passions qu'il faudrait étouffer, te craindraient plus cent fois que la servitude, ils te fuiraient avec effroi comme un fardeau prêt à les craser. »
...a Par le droit naturel des sociétés, l'unanimité
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a été requise pour la formation des corps politiques. 9
« N'oubliez pas Tétat de faiblesse où se trouve une nation qui reforme ou établit sa Constitution. Dans ce moment de désordre et d'effervescence, elle esthors d'état de faire aucune résistance, et le moindre choc est capable de tout renverser. Une guerre, une famine, une sédition, en ce temps de crise, l'État est infailliblement renversé. »
... (( Style ampoulé, propre à remplir les oreilles du peuple; la harangue fut reçue avec ces cris, ces applaudissements faciles et outrés, qui sont l'adulations de la multitude, etc., etc., etc. »
Il y en a pour tout et pour tous ; le suffrage dit universel, la liberté de réunion, les orateurs de taverne, les faux amis du peuple, les vrais fous et les vrais exploiteurs, les séditions et les révolutions, la république et la démocratie ; la République proclamée à une voix de majorité, et aussi les pensées belliqueuses de M* Gambetta, qui s'aperçoit qu'il lui manque une certaine gloire militaire, qu'il avait une
si belle occasion d'acquérir en 1870, et qui semble rêver d*aller faire cueillir pour lui par une armée française des lauriers en Orient, comme un propriétaire aisé fait faire ses foins par des paysans.
En 1793, Jean -Jacques eût été certainement guillotiné ; en 187i, il eût fait partie des « otages », et si par hasard il avait évité le sort de M. Bonjean et de Tarchevèque, etc., il serait quotidiennement vilipendé comme réactionnaire et clérical.