LES
DOMINICALES D'ANTIGYRE
Hier, lorsque ce titre m*est venu à Tesprit, il me plaisait assez : il me plaît moins aujourd'hui que je m'aperçois qu'il est nécessaire de Texpliquer.
Je l'explique.
Peut-être ne savez-vous pas — il n'y a pas longtemps que je le sais — qu'on appelle « dominicales » en style lithurgique, certains discours ou sermons qui se prononcent exclusivement le dimanche dans Certaines circonstances. — Il existe un recueil des « dominicales » de Bourdaloue.
Quant à Anticyre, personne n'ignore que c'est le nom d'une île célèbre par la quantité et la qualité de l'ellébore qui y croissait — pendant longtemps l'ellébore a guéri de la folie — il paraît qu'il n'en guérit plus aujourd'hui, soit que la plante ait dégé-
néré et perdu de ses vertus, soit que la folie moderne, notre folie, soit plus intense, plus chronique et devenue incurable.
Homère, Virgile, Ovide racontent que le berger Melampus guérit au moyen de l'ellébore les filles d'un roi d'Argos, je crois, qui lui en donna une en mariage. Sans avoir d'ambition pareille, pêcheur et jardinier, je veux essayer de rendre un peu de bon sens à mes contemporains en datant mes feuillets d'Anticyre. Non que je me croie plus habile que tant d'autres, mais parce que, ne mettant pas au jeu, je regarde de loin la partie avec plus de sang-froid, et aussi parce que tous les autres rôles sont remplis, et il ne me reste que celui-là.
Il est une maladie tout à fait à la mode aujourd'hui et sur laquelle roule à peu près toute la méde • cine contemporaine, c'est « l'anémie. »
Ce nom est assez mal composé ; il semble beaucoup plutôt, aux yeux et aux oreilles, venir d'an^mos, vent, que de «v aTjxa privation de sang.
Si pour celte indigence du sang on écrivait « anaimie,» ou « anhaimie,» on laisserait à an^mte sa signifi-
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cation de« vont, » autre malndie qninVst pas^Troin^, facile à constater que la mis re du sang; c est IVu- Bùre, la boursouflure, l'état de baudruche de tant de gens qui doivent leur élévation à Ce vide, à ce creux, comme les ballotis rouges, bleus, verts, qu^oti donne aux enfants.
Il est facile de donner la preuve de cette indigence et de cette boursouflure. Les gens qui s'agitent avec tant de force aujourd'hui ne sont pas des hommes, mais des masques, ils ne laisseront pas dans l'histoire ie souvenir d'une époque, peu digne d'une révolution, hiais d*un carnaval et d'une descente de la Courlille.
Les arrivés, les « en route », les opportunistes, les intransigeants, les socialistes, ceux qui sotlt les maîtres aujourd'hui et ceux qui le seront peut-être demain, et ceulcquile seroilt après-demain, tie sont pas des individualités, mais des copies, des épreuves mal venues, des doublures, ils ti'ont pas eu la force d'inventer ni des crimes, ni des folies, ni des bêtises qui leur appartiennent.
Ils jouent les Robespierre, lesMarat, lesDanton, les Babœuf, lés Camille Desmoulins, les Carrier, les Collot d'Herbois, les Hébert.
Comme lés comédiens de provitice jouent les Mar-
tin, les Dugazon, les Gavaudan, les EUeviou, les Déjazet.
Ils se costument, se griment, se cambrent, prennent des poses, des attitudes conformes à la tradition ; ils enflent la voix, ou plutôt se font une voix, en se mettant une pratique dans la bouche, et comme tous les mauvais comédiens, ils chargent leurs rôles; tous se bousculent pour être quelque chose, pas un n*ayant le moyen d'être quelqu'un.
De cette situation adynamique, qui semble être le caractère particulier de la pauvre époque où nous vivons, nous aurons à reparler plus tard. Aujourd'hui, je veux seulement donner deux exemples de l'absence de bon sens, et je les prends dans la politique d'hier.
Je sais tout ce qu'on peut dire contre les exécutions qui succèdent aux commotions politiques. Je le sais pour en avoir dit une partie avant ceux qui le répètent aujourd'hui :
II est juste, quand on est revenu au calme, de réviser certaines condamnations et même d'user de clémence ; c'était surtout un devoir d'équité quand on voyait plusieurs des chefs des insurgés qui, les ayant abandonnés en temps opportun, s'étaieûi glis-
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ses aux places bien rétribuées, tandis que leurs dupes étaient à Nouméa. La vraie justice eût été d'envoyer les chefs remplacer les soldats ; mais, faute de mieux, des grâces devaient être faites à ceux qui, par leur conduite, montraient qu'ils n'étaient pas tout à fait gangrenés, et pouvaient encore revenir au travail et redevenir des citoyens utiles. Il fallait rappeler individuellement ceux qui, en présentant ces garanties, témoigneraient de leur folie criminelle un repentir ou un regret qu'on jugerait sincère ; il fallait non seulement les rappeler, mais les traiter et les soigner comme des convalescents, les réunir à leurs familles, non à Paris, non dans les grands centres si dangereux, si vertigineux pour les esprits faibles, mais en Afrique, dans des centres agricoles, séparés les uns des autres, pour éviter une recrudes- CQHce de contagion, leur tenir prêt du travail et des ^oyens honnêtes et faciles de gagner leur vie et celle de leur famille.
On a fait le contraire, on a accordé grâce ou amnistie à tous les condamnés, sans seulement prendre la peine de leur demander si cette grâce et cette amnistie qu'ils recevaient, ils les accorderaient à ceux qui les leur donnaient.
On les a laissés même dans les grands centres de
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population, à Paris surtout. Là on les arégalés, puis abreuvés largement le jour de leur arrivée, sans s'occuper de leur assurer le travail et le pain du lendemain; si bien que ceux qu*il était le plus juste de gracier se sont trouvés de nouveau et fatalement livrés à leurs chefs et exploiteurs et sont venus reprendre leurs rangs dans Farmée du désordre, si bien que la Commune est aujourd'hui triomphante, menaçante, et parle hautement de revanche.
D'autre part, on voulait ou on disait vouloir célébrer une « fête nationale » : le plus simple bon sens indiquait de choisir une date qui ne fût pas un anniversaire, ou du moins, si on tenait aux anniversaires, une date qui fût l'anniversaire d'une époque, d'une circonstance, dont tous les Français pussent se réjouir ensemble ; c'est d'une pareille date que Victor Hugo eût pu dire que c'était une fête non seulement nationale, mais universelle, non seulement universelle, mais ceci et cela, tandis qu'il n'a fait que mêler sa voix à l'expansion de la folie du moment.
Ce qu'il fallait éviter pour une fête « nationale », c'était de choisir l'anniversaire d'un acte de guerre civile, de rappeler un jour où une partie de la nation avait vaincu et opprimé une autre partie, un
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jour OÙ on avait promené des tètes sur des piques.
Ce qu'il fallait éviter, c'était de distribuer les drapeaux à l'armée, en même temps qu'on célébrait l'anniversaire d'un jour néfaste où une fraction de l'armée avait abandonné son drapeau.
Ge qu'il fallait éviter, c'était de faire coïncider le retour des amnistiés avec la célébration d'une fête si absurdement, si dangereusement choisie.
Ge qu'il fallait éviter, c'est précisément tout ce qu'on a fait.
Cette insanité peut, au besoin, s'expliquer par certains intérêts, certaines alliances, certaines com> plicités. Mais ce qui m'inquiète, c'est que le reste du pays ne m'a pas semblé comprendre tout ce qu'il y avait d'absurde, d'insensé, de dangereux, de criminel dans ces deux actes ainsi perpétrés.
Quand viendra le mercredi des Gendres, — car il viendra — je n'ose désirer pour la France, alors convalescente, un régime semblable à celui que Philippe de Macédoine imposa à la Grèce.
... Que Sparte obéisse et qu'Athènes se taise.
N(Hi que je croie ce régime du silence inefficace, mais parce que les Macédoniens ont aussi leurs inconvénients.
Mais je voterais sans hésiter pour le gouvernement despotique et autocratique de M. de La Palisse, cet homme célèbre qui, un quart d'heure avant sa mort, était encore en vie, sous lequel on apprendrait obligatoirement un certain nombre de vérités élémentaires que personne ne semble plus savoir aujourd'hui, telles que:
Deux et deux font quatre. *
La partie est moindre que le tout.
Il est malsain pour une société comme pour un homme d'avoir la tète en bas et les pieds en Tair.
Deux punaises et deux crottins sentent moins bon qu'une rose.
Et cela nous ramenant à l'idée du suffrage universel.
Le suffrage, dit universel, serait la plus folle et la plus dangereuse des folies, — s'ilii'y avait le scrutin de liste, plus fou, plus dangereux et plus insolent, qui livre les élections à une coterie. Après quoi, il y a encore quelque chose de plus fou, de plus dangereux, de plus mortel que le scrutin de liste, c'est le vote non obligatoire, qui fait du suffrage dit universel un mensonge effronté, l'expression de la volonté, des caprices, du despotisme, de l'insanité d'une infime et turbulente minorité, devenant « légalement» la maîtresse absolue et ivre de la France.
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L'athéisme, aujourd'hui à la mode parmi les soi. disant républicains, ajouterait M. La Palisse, me fait l'effet d'une assemblée de cruches qui, se trouvant réciproquement très laides, commenceraient par injurier le potier et arriveraient à le nier, à dire que le potier n'existe pas, qu'il n'y a pas de potier ; qu'ils se sont faits eux-mêmes et entre eux ; ils essayeraient de s'adorer mutuellement, puis se querelleraient, se choqueraient, se cogneraient, se casseraient, se jetteraient leurs propres tessons à la tète ; après quoi, celui qui resterait le dernier, n'étant que fêlé, ébréché, égueulé, s'adorerait lui-même.
a Les sans-culottes relèvent leur tête, si longtemps humiliée ; ils s'enhardissent en se sentant appuyés ; patience, et ça ira d*une jolie manière. Je suis arrivé hier soir, accompagné de braves etbonsbougres...»
Ces paroles sont extraites d'une lettre de Joseph Lebon à Saint -Just et à Lebas, floréal an II, et semblent adressées à « nos frères » de Nouméa par ceux qui les groupent autour d'eux.
Il est vrai que Joseph Lebon ajoute : « J'espère faire le bien ici, et y inspirer la terreur civique ; la machine est en bon traùiy MM. les parents et amis d'émigrés et de prêtres réfractaires accaparent la guillotine. »
Mais les discours prononcés dans certaines assemblées, les articles de certains journaux ne sont pas bien éloignés de cette suite, — et y glissent.
On pourrait nous reprocher de rendre nos aimables contemporains solidaires des coquins, des scé*
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lérats, des fous imbéciles et des arlequins anthropophages de i79â et 1793, si lesdits contemporains ne professaient pas une grande et sympathique admiration pour eux, et n'imitaient pas, de leur petit mieux, leur langage et leurs actes.
Ce pauvre petit vieux Louis Blanc, qui a fait tant de mal, qui a semé à pleines petites poignées tant de graines vénéneuses, voit d'autres faire la moisson, sans lui laisser seulement une gerbe. Cependant, pour continuer son rôle, il disait il y a quelques années : qu'on ne parle plus de la terreur et de la guillotine, les mœurs sont changées, le retour d'une pareille époque est impossible... Et Louis Blanc disait cela quelques mois avant la Commune, l'assassinat des otages et l'incendie de Paris.
Je ne compte donc pas, à l'occasion, me priver de certains rapprochements, de certaines citations, qui démontreront que nos soi-disant républicains d'aujourd'hui n'inventent rien, mais sont capables de tout imiter par un entraînement fatal dont beaucoup n'ont plus la conscience.
Je ne m'amuserai pas à compter les points, à piquer les cartes, à faire des calculs, pour constater combien les conservateurs et les soi-disant répnbli«' cains ont perdu et gagné de sièges aux conseils gé-
néraux ; je ne m'aventurerai même pas, — et je me sers de ce mot avec intention, car ce pourrait être amusant, — à chercher comhien se disent républicains aujourd'hui que c'est la mode et un moyen de parvenir et de faire certains be'néfices, qui hier étaient tout autre chose et seront tout autre chose demain. Gomme en 4848 c'a été un moment la mode d'être ouvrier. Victor Hugo était ouvrier en livres, les avocats étaient ouvriers en lois, et un homme se fît élire à l'Assemblée comme ouvrier, qui, à la vérification des pouvoirs, se trouva être conseiller d'État.
S'il plaît aux pseûdo et aux soi-disant républicains de se réjouir, de s'enorgueillir de leur succès et de la conquête de quelques sièges, de « s'enhardir en se sentant appuyés », comme disait Joseph Lebon, je ne vois là aucune raison pour les conservateurs d*en prendre une alarme exagérée. Quandles marins trouvent un calme plat, un vent ou une marée contraire, ils disent :
« Quand on ne peut pas avancer, il faut étaler. »
C'est-à-dire viser, à force de bras, à ne pas reçu*" 1er, ou à reculer le moins possible.
Il faut se rappeler que, sous l'empire, ces républicains, disposant aujourd'hui de la majorité, n'étaient que cinq à la Chambre, cinq irréconciliables, dont trois ne tardèrent pas à faire des niches et des agaceries à l'empire qui, un jour, jeta le mouchoir à Emile OUivier.
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Mais ce que je considère surtout, c*est que moi, républicain, pour finir ou transformer cette pseudo- République, qui est tout le contraire d'une République, je n'ai jamais sérieusement compté, — les conservateurs me pardonneront — que sur l'incapacité, la faiblesse, l'ignorance des soi-disant républicains, sur la présomption, la folie, l'avidité, l'ivresse du succès, le despotisme, les excès de tous genres, les mauvais instincts et les haines qui ne pouvaient manquer de se démasquer au jour du butin et de la curée. Nous pouvons compter sur eux pour s'entre-tuer, comme les soldats de Gadmus, nés des dents du dragon. Nous n'avons pas, d'ailleurs, contre eux la férocité de haine qu'ils éprouvent les uns contre les autres. Aucun conservateur n'oserait, par respect pour lui-même, imprimer les aménités qu'adressent aux opportunistes d'aujourd'hui leurs complices d'hier.
Gomme nous ne ferions pas aussi bien, laissonsles faire ; remarquons seulement qu'il est difficile de dire ce qu'on a gagné aux révolutions.
La dernière fois que j'ai eu le grand honneur et le grand plaisir de causer avec le roi Victor-Emmanuel, c'était à Rome, assez peu de temps avant sa mort. Nous parlâmes un peu de tout. A propos de la campagne que M. de Bismarck commençait con-
tre l'Église avec une ardeur dont il a dû rabattre depuis, le roi me dit : « M. de Bismarck est fatigué d'être heureux ; il ne faut avoir avec TÉglise que des guerres absolument inévitables. »Et il me donna dès détails personnels très curieux.
La soi-disant République n'écouterait pas plus le Henri lY italien qu'elle n'écouterait J-J. Rousseau, qui écrivait en répondant d'avance à cette question, quîd eminere debeat in republica ? « Quand on veut fonder une république, il ne faut pas commencer par la remplir de mécontents. » En même temps que la guerre à l'Église, elle a soulevé contre elle la magistrature ; plus de 200 magistrats, en donnant leur démission, sont remontés avocats, c'est-àdire indépendants.
Voici maintenant l'armée « effarée »» ce dont tous les membres, vrais Français et vrais soldats, ne dissimulent guère leur mécontentement.
C'est encore une imitation, un plagiat, une parodie, et la preuve, la voici :
La destruction de la discipline dans l'armée, cette criminelle bêtise, commença en 1792, lorsqu'on fêta à Paris, avec tant d'enthousiasme, les Suisses de Ghâteauneuf insurgés.
Je vais citer :
LES DOMINICALES D*ANTIGTRfi 491
c( Gastine est un imbécile dans Tari militaire. Ce faquin veut être un héros, et n'exi est pas même un embryon.
» oàrnbrin.
» 19 mai, an II. » <
. c( L'armée entière reconnaît maintenant que les déplacements, campements, etc., que leur faisait faire Lafayette, n'étaient que pour la fatiguer et la détruire.
» Elle reconnaît également que c'était pour y étouffer Tamour de la liberté et de la patrie qu'il ne laissait circuler aucune feuille patriotique, et tout cela a changé : Tarmée est maintenant jacobine comme Robespierre, les cris de « Vivent les sans-culottes! » s*y font entendre.
» Nous exerçons Tapostolat du patriotisme dans l'armée.
» DAUBIGNY et WESTERMANN.
» 24 août 1791. »
« Beaucoup de coquins s'étaient glissés dani l'armée, et le pillage devenait dangereux ; nous l'avons arrêté par des mesures simples et rigoureuses : peine de mort contre tous les pillards, mais promesse et abandon à l'armée de tous les effets et meU'
bles appartenant aux rebelles , et nous avons ajouté un millier de gratifications. Nous ayons évalué les effets des rebelles à deux millions, ce qui donne à chaque soldat 100 fr.