‹ Le règne des champignonsChapitre 24 sur 30 · GARNERIN · texte numérisé non relu

GARNERIN

Lettre de Lafont, juge militaire près Varmée d^ Italie.

« Paris, 7 pluviôse, an IL

» Les armées ne sont pas encore purgées des nobles. Les Piémontais eussent sans doute depuislongtemps envahi notre territoire, si le soldat, habile à se passer des chefs et vainqueur toujours par ses propres directions, n'avait, dans toutes les circonstances périlleuses, prévu tout, pensé à tout et rendu vaines les spéculations perfides des officiers supérieurs.

LES DOMINICALES d'ANTICYRE 193

Lettres de Westermann,

« 23 septembre 1793.

» Hier nos troupes ont été complètement mises en déroute. — On fait, dans cette guerre, jouer au général Rossignol le rôle d'automne. »

« 19 septembre 1793.

» Hier Tarmée a rétrogradé sans être attaquée, le soldat est désolé, le peuple armé déconcerté, plus d'un tiers a déserté. »

« 16 septembre 1793.

» La confiance des soldats dans leurs chefs est la force des armées.

» Les armées étant purgées des généraux aristocrates, il convient de donner à ceux conservés plus de confiance, et de ne pas les faire marcher continuellement à la barre pour une simple dénonciation d'un premier venu, et de ne pas les faire courir à Paris, ou vous leur faites perdre leur temps, et même leur bourse, sans être à portée d'acquérir les preuves qui n'échapperaient pas à des tribunaux à la suite des armées. »

Lettre de Bouchotte à Robespierre.

« 5 prairial.

» Lorsque je suis arrivé à la guerre, le public se plaignait que Ton ne se servait pas de patriotes. On m*a présenté Yincent et plusieurs autres ; ils furent admis. L'opinion que Vincent était patriote le fit recevoir, — il était peu travailleur, et c'eût été un motif pour Técarter, sans Fappui que les patriotes lui prêtaient.

» Après le 31 mai, le comité manifesta Tintention d'envoyer des papiers publics aux armées : la feuille du père Duchéne, le Journal des hommes libres, etc. , furent envoyés. Le but était d'empêcher les soldats de s^engouer de leurs généraux et de leur présenter l'aristocratie sous les couleurs odieuses qui lui ap-

partiennent.

» La nomination*de Ronsin au généralat de l'armée révolutionnaire, ainsi que son état-major, fut faite sur une liste agréée par les Jacobins. »

Etc., etc., etc.

Ne vous récriez pas I la moindre discipline dans l'armée, l'histoire de M. Labordère, les scènes déplorables qui ont eu lieu récemment dans diverses localités, des discours comme ceux d'un certain colonel (heureusement territorial) Ganat, le traitement

LÈS DOMINICALES D'aNTICYRB 495

infligé au colonel de FEspée, etc., etc., mettent Tarmée sur une pente tristement glissante.

A force de ne pas « s'engouer pour les généraux », on les tue comme on a assassiné Bréa, Clément Thomas et Lecomte.

Après avoir cité Joseph Lebon, je peux bien citer Malebranche et les deux seuls vers qu'il a faits et qui sont restés plus célèbres que beaucoup de grands poèmes loués et admirés en leur temps :

Il fait en ce beau jour le plus beau temps du monde Pour aller à cheval sur la terre et sur l'onde.

Ils me reviennent à propos de nos présidents et de leur voyage à Cherbourg, où ils ne sont allés ni à cheval ni sur Tonde.

Qui aurait jamais cru que la France, ce pays autrefois si chevaleresque, accepterait jamais pour maîtres et pour guides des hommes qui ne « monteraient pas à cheval », qui ne marcheraient pas toujours devant eux sur la terre et sur mer, qui, loin de là, ont pu dire, parla bouche d* un des plus illustres d'entre eux : « J'étais leur chef, j'ai dû les suivre. »

Le petit Thiers le comprenait et, dès qu'il eut gravi les premiers échelons du pouvoir, il s'occupa d'apprendre à monter à cheval, pensant que c'était tout

à fait indispensable pour commander à des Français.

En juin 1840,il y eut à Paris une grande revue de la garde nationale. M. Thiers, alors président du conseil, s'enquit d'un cheval de belle apparence, mais très doux, très docile, et incapable de lui faire la moindre avanie. M. Ernest Leroy en avait un, remplissant ces conditions, qui lui avait été autrefois donné par le duc d'Orléans. C'était un petit cheval arabe que montait ordinairement un enfant de quatorze ans, hardi cavalier, que les amis de M. Ernest Leroy appelaient familièrement Tata, M. Thiers avait eu assez d'esprit pour ne pas exiger un grand cheval, comme font d'ordinaire les hommes de petite taille, qui également ne confient volontiers leur bonheur qu'à des femmes beaucoup plus grandes qu'eux.

Quand on demandait à M.. Thiers : « Qu'est-ce que c'est que ce joli cheval que vous montiez à la revue ?» il répondait : « C'est un cheval que Leroy m'avait prêté. — Ah ! c'est le roi qui vous l'avait prêté ? . — Oui. »

Mais les amateurs de chevaux et les habitués du bois de Boulogne disaient : « Tiens I le cheval de Tata I »

Lamartine était beau cavalier, et, lors de l'envahissement de l'Assemblée, il monta à la tribune et ne dit que ces mots : « Un cheval et un fusil. » Il

LES DOMINICALES d'aNTICYRE 197

descendit dans la cour, prit le premier cheval d'officier qu'il rencontra, sauta en selle et, enfonçant son chapeau d'un coup de poing, se dirigea sur THÔtelde- Ville avec une attitude si décidée, si noble, que la foule s'ouvrait devant lui. A quelques pas derrière, venait le gros Ledru-Rollin, qui s'était juché sur un petit cheval de soldat, la tète baissée, le corps replié, et pensant à offrir le moins de surface possible. Il est vrai que, ce jour-là, il avait droit aux coups de fusil des deux partis en présence.

Si M. Thiers l'emportait sur ses futurs successeurs, comme homme de cheval. Une leur était guère supérieur comme homme de mer.

On faisait au Havre de grandes régates ; c'est le Havre qui a eu l'honneur de donner l'exemple. Membre de la Société, j'avais reçu la mission de faire la police de la rade, d'empêcher ou de réparer les accidents. Et, à cet effet, je commandais un petite très petit bateau à vapeur, du moins je le commandais comme, selon madame de Sévigné, « Louis XIY donnait les ordres à M. de Turenne » , c'est-à-dire avec un vrai capitaine auquel je me serais empressé d'obéir à Toccasion. M. Thiers me fit demander de le prendre sur le petit bateau, et, tout en faisant mon service, je le promenai dans la rade. H fut d'abord

le charmant causeur que l'on sait, puis insensiblement il se modéra, devint silencieux et un peu morne. Gomme nous étions alors un peu au large et moins près du Havre que de Trouville où était M. Guizot, je dis à M. Thiers : c< Vous paraissez préoccupé, monsieur le ministre, pensez-vous que je veuille vous livrer àTennemi? »

— Non, me dit-il, en essayant de sourire, j'ai confiance en vous — et je n'ai pas peur de lui. — Mais je vous avouerai que le « cœur me tourne » et que, ce qui est un peu déshonorant pour un Marseillais, je sens les symptômes d'un fort mal de mer : je serais heureux d'être à terre.

Je l'y ramenai en quelques minutes, mais je me permis une allusion à un discours qu'il avait récemment prononcé à la Chambre, proposant de classer dans la marine les mariniers et pécheurs des fleuves et des rivières. 'i Que pensez-vous, lui dis-je, aujour-^ d'hui des mariniers embarqués sur les vaisseaux ? » — « Je pense, me dit-il, que j'y repenserai. »

Toujours est-il que les trois présidents n'ont pas osé aller par mer de Cherbourg au Havre.

La question, en ce moment, est de savoir si c'est M. Gambetta ou si c'est M. Rochefort qui succédera à Charlemagne, à Louis XIV, à Napoléon 1*', nous en verrons bientôt d'autres,

LES DOMINICALES d'aNTIGTRE 199

Bn attendant, les yantours et les corbeaux qui battent des ailes, n'inventent môme pas les injures, les invectives, les menaces, les « engueulements » et autres « faiseurs du bien dire ». « Satisfaits », « repus », représentent des termes plus forts, et sont moins pittoresques que ce que « Vadîer », président du Comité de sûreté, disait à propos de Danton : « Nous viderons bientôt ce turBot farci. »

Tandis que Marat disait de Vadier : « C'est le traître et le scélérat le plus infâme. »

Quand je lis : « comme je confondrais M..., mais il écrit à loisir, dans un bain, dans un boudoir », ne croirait- on pas entendre M. Vallès parler de M. Gambetta? — Non, c'est Camille Desmoulins qui parle de Saint-Just.

Je ferai remarquer, en passant, que je ne cite que des pièces authentiques et irrécusables, et que je les tiens à la disposition des incrédules.

Et ces mots adressés à Robespierre par un de ses complices mécontents : a Le pas qui vous mettra sur le sopha de la présidence, vous rapprochera d'un pas de l'éohafaudé »

C'est seulement le style un peu précieux et bucolique, les pastorales et les « verdures » de cette époque de sang, où Fabre d'Églantine, écrivait le roman : Jl pleut, bergère, et votait la mort de Louis XYI « sans appel ni sursis ».

Qù « Achard » disait, le 18 pluviôse de l'an II, h

la Société populaire de « Commune affranchie » c*est-à-dire de Lyon démoli :

« Les cendres de Marat et du vertueux Chalier ont parlé à mon cœur. De votre front ignominieux va couler cette sueur froide avec laquelle l'éponge du républicanisme lavera votre visage encroûté de la crasse de Thypocrisie. »

Ce vertueux Chalier, qui était le plus immonde scélérat, et qui fut mis au Panthéon, en même temps qu'on donnait une pension à son « amie )d, me fait signaler une lacune dans l'imitation et le plagiat.

On disait alors : l'incorruptible Robespierre, le vertueux Chalier, le règne de la vertu. D'où vient qu'on ne s'exprime pas ainsi aujourd'hui ? On se traitait alors de « colonnes inébranlables de la liberté », de « pères du patriotisme », etc. J'aimerais cependant à entendre dire : le vertueux Gambetta, l'invincible Pyat, l'austère Ferry, etc. ; j'avoue que ça me manque.

Quant à l'opportunisme, soyez convaincus que les intransigeants d'aujourd'hui n'attendent que d'être les plus forts pour devenir opportunistes, comme les opportunistes d'aujourd'hui étaient « irréconciliables » sous l'empire. Tous farceurs, quoique dan« gereux et sinistres.

Sous Henri III, Charles- Emmanuel, duc de Savoie,

LES DOMINICALES d'aNTIGYRE 201

s'empara du marquisat de Saluées, proûtant des troubles qui agitaient la France. Il fit insolemment frapper une médaille représentant un centaure, portant sous ses habits la couronne de France avec ces mots : opportune, à propos.

Henri lY attaqua et conquit la Savoie, et Charles- Emmanuel dut implorer une paix qui lui coûta cher.

Henri lY, qui était gai et spirituel, fît à son tour frapper une médaille où Ton voyait Hercule, le pied sur le centaure abattu, avec ce mot : opportuniuSy plus à propos.

Ce sera plus tard la devise des intransigeants, si le bon sens public leur prête vie.

Qui ? nous ? nous, Français ? nous républicains ?

Allons donc !

Notre caractère, notre tempérament, nos défauts, nos qualités, nos vices, nos vertus, nos mœurs, nos habitudes, nos muscles, nos nerfs, nos os, tout en nous, non seulement est contraire à la forme républicaine, mais encore est le contraire de la Repu plique.

Nous aimons le changement, non pour être mieux, mais pour le changement lui-même, et nous ne détestons pas de remplacer ce que nous venons de renverser par quelque chose de pas trop solide que nous puissions, un peu plus tard, renverser facilement. — C'a été une des causes de succès du « prince Louis ». Entre Gavaignac et Louis Napoléon, la majorité des républicains eux-mêmes a voté pour le prince. — parce qu'avec Gavaignac, on courait risque d'installer ce qu'ils demandaient, tandis qu'ils

Les dominicales d*antigyre ÛQA

se figuraient qu'il serait bien plus facile de jeter le prince Louis par une fenêtre des Tuileries.

Je sais que des gens malveillants ont dit en voyant les Français faire une révolution tous les vingt ans, pour arriver toujours au même but, en passant par les mêmes phases et les mêmes étapes :

€ Le Français n'est pas un esclave révolté qui veut briser ses chaînes, c'est un domestique capricieux qui aime à changer de maîtres. »

J'avoue que j'ai craint que ce ne fût vrai, et mon excuse c'est que souvent ça en a l'air, car « plus ça change, plus c'est la même chose ». A la prétendue t3rrannie d'un seul, nous voyons périodiquement succéder le despotisme réel de tous, puis de quelquesuns, puis d'un seul, beaucoup plus réellement despote que celui qu'on a renversé pour lui faire place par un détour, toujours le même. On a dit aussi : « Les Français ne savent pas ce qu'ils veulent, et ne se tiendront tranquilles que quand ils l'auront obtenu. » C'est contre ces diverses accusations que j'ai moi-même, je le confesse, formulées ou propagées, que, après des études plus sérieuses, je viens nous défendre aujourd'hui.

Si les Français, qui ont toujours passé pour un peuple très spirituel, quoique, depuis quelque temps,

nous vivions un peu sur notre réputation et sur notre capital, si les Français voulaient amener autre chose que ce qu'ils ont depuis un siècle, ils ne s'y prendraient pas toujours exactement de la même manière qui leur a si peu réussi, et qui les ramène toujours au même point, comme les mulets qui font tourner le manège d'une noria, mais auxquels on a, du moins, soin de voiler les yeux pour qu'ils ne voient pas qu'ils ne tracent qu'un rond vertigineux. S'ils voulaient aller ailleurs, ils ne prendraient pas toujours le même chemin, ils ne s'engoueraient pas d'hommes, le plus semblables possible à ceux qui les ont égarés et perdus ; qui les ont menés de Louis XVI à Robespierre, de Robespierre à Napoléon Bonaparte, de Bonaparte à Louis XVUI, puis, plus tard, de Louis-Philippe à Ledru-Roliin, Louis Blanc et Gaussidière, etc., lesquels les ont conduits naturellement à Napoléon III, etc; rien de changé, les pas dans les traces des pieds, — si ce n'est qu'à chaque révolution, les épreuves des « grands hommes » sont plus pâles et plus misérables.

Des charlatans ont inventé quelque chose comme le « grand œuvre », la « pierre philosophale », la poudre de projection » des alchimistes, ils expliquent les merveilleux résultais en un langage que les auditeurs ne comprennent pas plus que les orateurs. Quelques jobards s'y laissent prendre, mais le

LES DOMINICALES d'ANTICYRE 205

plus grand nombre sait bien que la République n'a jamais été un but, mais une échelle, tenue par tous, au moyen de laquelle se perchent quelquesuns qui n'ont rien de plus pressé que de la rejeter du pied sur la tète de leurs complices imbéciles.

Après une révolution où « le peuple reprend ses droits », quelques farceurs, une coterie, s'emparent des places rétribuées ; ça finit toujours par une canonnade de Saint-Roch, par un 18 brumaire, par un 2 décembre, quand il devient indispensable aux usurpateurs de se débarrasser de leur «c queue ». Ainsi auront à faire bientôt, si on leur en donne le temps, les « opportunistes », contre leurs complices et leurs dupes ; je ne sais pas comment ça s'appellera, ma\s ça aura lieu.

En 1789, les carrières de castes s'étant renversées d'elles-mêmes, on a vu un certain nombre d'hommes manifester des facultés d'une certaine puissance, des hommes nouveaux qui ont joué un rôle plus ou moins important.

Aujourd'hui il n'existe plus de talents méconnus, de génies comprimés. Mais il existe beaucoup de réputations factices et usurpées. Des cabotins, comme je le disais l'autre jour, sont venus remplir les emplois traditionnels, jouer les Robespierre, les Danton, les Camille Desmoulins, etc., comme d'autres artistes jouent les Géoaudan, les JelioUe, les Martin, etc., en les « chargeant », chantant les

206 LE RÈGNE DES GHAMPlGNOt^à

mômeB paroles sur les mêmes airs, avec moins de souffle, de verve, moins de justesse, mais avec le môme succès. On a eu pour eux, à cause du temps stérile où nous vivons, l'mdulgence qu'on a pour certains acteurs de chef-lieu.

Si les Français étaient poussés aux révolutions, soit par le désir d*un progrès quelconque, soit par la manie de changer de maîtres, ils s'adresseraient au moins à des candidats différents de ceux qui les ont dupés et leur coûtent si cher, à des ténors qui leur chanteraient un autre air sur un autre instrument.

Je vais vous dire ce que, en réalité, nous aimons.

Les Français tiennent à avoir des maîtres uniquement pour leur désobéir, pour les chansonner, les harceler, les insulter sans beaucoup de danger ; ce n'est pas une guerre, c'est un jeu, c'est un exercice, c'est un u sport», comme on dit aujourd'hui. J'avais commencé à le comprendre, lors delà naissance du second fils du duc d'Orléans ; il y eut dans Paris de grandes fêtes, de grandes réjouissances, et je dis dans le» Guêpes: « Les Parisiens sont bien contents, sont bien heureux, c'est un prince de plus à outrager. »

Un prince, un roi, un empereur, un président.

Page 1