ET LA FORGE SANS JUSTICE
L'homme, la moins naturellement armée d'entre les créatures, a dû, de bonne heure, avoir recours à l'association contre les lions, les ours, etc. Deux familles voisines, ayant les miémes ennemis, exposées aux mêmes dangers, ont formé la première société. Une troisième, une quatrième sont venues s'adjoindre pour conjurer ces dangers, se défendre contre les mêmes ennemis, avec plus de certitude ; puis ce premier groupe s'est aperçu qu'il n'y avait pas à se défendre seulement contre les bêtes ; que d'autres hommes, ayant à plus ou moins de distance formé une autre société dans le même but, pouvaient prendre fantaisie un jour de passer certaines rivières, de franchir certaines montagnes et de venir moissonner le champ qu'ils n'avaient pas cultivé. L'as-
so'^iation s'étendit, et ainsi se formèrent les nations.
La nation formée, on fit bientôt une autre découverte, c'est qu'il n'y avait pas d'ennemi qu'au delà de cette montagne et sur l'autre rive du fleuve, — qu'il y avait, parmi les associés, des> paresseux, des violents, des affamés, des plus robustes, des plus adroits. Dès le premier coup de poing et de bâton reçu — dès le premier fruit volé — on pensa à s'assurer contre les robustes, les adroits, les inassouvis, les paresseux et les violents — encore à l'état d'exception, d'infinie, d'imperceptible minorité ; on fit des lois : les premières lois ne furent pas imposées, mais consenties et votées presque à l'unanimité, sauf celui qui avait donné le coup de bâton et celui qui avait volé le fruit. Les premières lois eurent la force d'une assurance mutuelle.
« Je consens â être tué si je tue, dépouillé si je vole, battu si je bats. »
Longtemps la peine du talion fht insuffisante, c'est-à-dire une seule et uiiiqûe loi ; patere quod />eisti^ soufire ce que tu as fait souffrir. A l'époqile du progrès où l'on dit que nous sommes parvenus^ nous possédons en France quatre-vingt sept mille cinq cent trente lois, et trente mille décrets, que tout Français est censé connaître, est obligé de connaître sous peine de se voir un matin criminel et repris de justice ; ces lois, consenties, promulguées^
tA JirSTlCB SANS FORGE 251
on ne pouvait laisser au lésé la faculté de les appliquer lui-même ; il eût été trop exposé à exagérer et le dommage et la répression ; on donna un corps à la justice, on institua les magistrats et les gendarmes.
On demanda naturellement au magistrat la pro^ bité, certaines lumières, le désintéressement, le courage, etc. ; pour rendre plus facile, plus humainement possible Texercice de ces vertus et de ces qualités, le plus simple bon sens suffît pour décider que le magistrat devait être souverainement indépendant, n'avoir rien à craindre, rien à espérer des mé* chants, des riches et des puissants. Aussi, depuis que les sociétés existent et qu'elles ont senti le besoin et le bienfait de cette assurance mutuelle appelée « les lois », tous les philosophes, tous les législateurs, tous les hommes de bon sens et de bonne foi, tous les honnêtes gens, ont, de tous leurs efforts, tendu à augmenter, à assurer cette indépendance, pour que le magistrat ne fût jamais l'homme du pouvoir ou de ses agresseurs, l'homme d'un parti, l'homme d'une coterie, ce qui serait le plus odieux et le plus dangereux des crimes, — pour ma part, je n'ai pas trouvé excessive la peine que Cambyse, raconte Valère-Maxime, infligea à un juge injuste, corrompu
et prévaricateur, Otanès. Il ordonna de Técorcher et de couvrir de sa peau le siège du tribunal où devait s'asseoir son successeur, — mais Thomme, le représentant, rincamation de la justice et de la loi : la loi parlante.
Le juge, dit Gicéron, doit renoncer même à l'amitié, ponit personam amici qui induit judicis.
« Sans loi, ajoute-t-il, aucun citoyen, aucune maison, aucune ville, aucune nation ne peut subsister, — le genre humain lui-même serait destiné à périr, nec domus ulla, nec gens ulia, etc. »
(( Sans la justice, dit Charron, les Ëstatsne sont que brigandage.
» Le magistrat doibt défendre les petits, faire teste aux grands, et justice à tous.
» Aux commendements du souverain qui seroient contraires au droict, à la loy de Dieu et delà nature, il ne doibt obéyr, mais se démettre et quitter sa charge ; voire souffrire tout plus tost que d'y obéyr et consentir. »
t Les jugements rendus ou commandés par le prince sont une source intarissable d'injustices et d'abus. Quelques empereurs romains ont eu la fureur déjuger les différends de leurs sujets ; ils ont étonné Tunivers par leurs injustices. « Claude, dit Tacite, ayant attiré à lui le jugement des affaires et les fonctions de la magistrature, donna l'occasion aux plus honteuses rapines.
En France, sous Henri II cédant à de légitimes et ardentes réclamations, il fut interdit aux magistrats d'aller à la Cour.
Les consuls, après les rois, se réservaient à Rome le jugement des affaires criminelles. Montesquieu fait remarquer que ce pouvoir, abandonné à des hommes qui avaient déjà la puissance militaire,était exorbitant et dangereux. La loi Yaleria le leur enleva.
Un des moyens le plus généralement adopté pour assurer Tindépendance des magistrats est Tinamovibilité.
Bentham, qui avait de singulières illusions sur le bon sens et Tesprit de justice du peuple et de la foule, quoi qu'il eût vu les sanglantes et horribles folies de la Terreur de 1793, penche pour l'élection à temps, par le «peuple », des magistrats et des juges. Cependant il admet des objections qui, si elles ne l'ont pas convaincu, sont fort capables de convaincre les autres :
« L'amovibilité porterait atteinte à l'indépendance du juge ; au lieu de consulter là justice dans ses décrets, il chercherait le moyen de plaire à ceux qui ont le pouvoir de le destituer.
» Il y aurait, dans l'élection, à s'assurer qu'on ne vote pas sous l'impression du moment.
S54 LB RÈGNE DES GHAMPIC^NONâ
» Je n'entends pas, ajoute-t^il, par opinion publique l'opinion d'un jour ou d'une circonstance. Je n'entends pas la clameur qui s'élève dans une tempête, ni ce bruit vague et ce murmure incertain qui naît d'un mensonge adroitement répandu et légèrement cru. J'entends une opinion formée dans le calme et la réflexion, après que les hommes sages ont pu se faire écouter.
» Pour accepter la sanction populaire, il faut la mettre en état de résister à ces cai)ales qui prennent faussement son nom, et à l'imposture politique qui parle indûment au nom du peuple.
» Une autre objection, la chance d'être destitué par un caprice ou une cabale, éloignerait de la fonction de juge les hommes les plus capables de la remplir.
» Dans le cas d'amovibilité, il faudrait ne pas oublier que de tels emplois ne laissent pas l'homme dans l'état où ils l'ont trouvé, ni dans un âge où il puisse s'ouvrir une nouvelle carrière, il faudrait rendre les traitements perpétuels et inattaquables. »
Il ajoute : « Les juges, en Angleterre, étaient en place sous le bon plaisir du roi. Georges III, à son avènement, les rendit indépendants» Cette abdication d'un pouvoir arbitraire excita dans la nation la plus vive reconnaissance. »
La iUSTIGB SANS FORGE 255
« Une seule sentence injuste, dit Bacon, est un plus grand mal que cent crimes particuliers : ceuxci ne corrompent que les ruisseaux ; le juge, une seule fois inique, corrompt la source môme. Un juste perdant sa cause devant un injuste adyerssûre est une calamité publique. »
« Quand le juge s'aperçoit que Tune des parties a trop de prépondérance sur l'autre par la violence et Tàpreté de la poursuite, par une cabale qui Topprime, par la protection des hommes en place, etc., c'est alors qu'il doit donner une preuve sensible de sa sagesse et de son intégrité. »
Si le juge était élu par a le peuple », comme on le voulait en 1792, comme le désire timidement encore M. Gazot, le peuple dirait, en parlant de lui: mon juge trouverait mauvais qu'il ne lui obéit pas, qu'il ne partageât et ne protégeât pas la folie régnante, penserait qu'il peut défaire ce qu'il a fait et ne tenterait pas à le destituer. Quel homme honnête, loyal, digne, accepterait une situation aussi précaire ?
Si Ton veut « réformer » la magistrature, ce n'est pas en diminuant n indépendance, mais en l'ac-
croissant ; le juge, inamovible par en bas, ne l'est pas par en haut ; on ne peut le destituer, mais on peut lui donner de Tavancement ; à couvert de la crainte, il ne Test pas de l'espérance. Pour que l'inamovibilité fût une complète garantie, il faudrait que le juge, une fois nommé, n'eût plus devant lui des degrés, des grades, mais seulement des fonctions, des missions variées, qui ne changeraient^ dans aucun cas, rien à sa position ; tous les juges . seraient égaux comme considération, comme titres et comme traitement, quels que fussent la position, le travail, la fonction dont ils seraient revêtus
Mais vouloir supprimer la plus sérieuse garantie que puisse donner la magistrature, le vouloir faire à une époque aussi troublée, aussi agitée ; battre le briquet pendant une guerre acharnée et une épidémie régnante, quand les ruisseaux roulent du pétrole, quand les hommes sont en amadou, car c'est là notre situation, c'est unir la prétention la plus odieuse, à la plus absurde, à la plus monstrueuse des tyrannies, c'est préparer la France à une rechute en sauvagerie.
L'erreur du gouvernement représentatif est qu'on confond parlementaire et parlage, c'est qu'on tolère que des avocats nommés par des coteries, ou par
leur obéissance à la folie du jour, jettent, comme Cicéron le reprochait à Gaïus Gracchus qui s'en vantait, « du haut de la tribune, des glaives et des poignards au peuple ».
Notre époque, car on l'appellera une époque dans l'histoire, on ne saurait trop le redire, est une parodie de la Convention et de la Terreur. Les historiens qui sont en scène n'ont pas le droit de trouver injuste qu'on signale ce qu'ils font, qu'on prédise ce qu'ils feront même malgré dux, d'après ce qu'ont fait les hommes qu'ils se vantent de prendre pour modèles, — ces héros ainsi ont été plus d'une fois entraînés plus loin et plus bas qu'ils ne l'avaient prévu et voulu.
Le huit octobre 1789, un orateur disait à l'Assemblée nationale : « Un des principaux droits de l'homme est celui de jouir, lorsqu'il est soumis à l'épreuve d'une poursuite criminelle, de toute l'étendue de liberté et de sûreté pour sa défense qui peut se concilier avec l'intérêt de la société qui commande la punition des crimes. Une réforme entière de l'ordre judiciaire est nécessaire. »
Très bien, mais, de degrés en degrés, le 9 mars 1792, Jean Bon Saint-André et deux autres demandèrent à la Convention d'établir un tribunal jugeant sans appel les perturbateurs du repos public, pour punir les crimes commis contre le peuple.
« Il est nécessaire, dit Danton, que des lois extra-
858 LB RàGNB DSS CHAMPI61fON8
ordinsûres prises hon du corps soctal, épouyantent les rebelles et atteignent les coupables. Le salut du peuple exige de grands moyens et des mesures terribles. »
Et, le il mars 1793, le tribunal extraordinaire fut établi ; douze jurés choisis sur une liste dressée par la Convention et votant en public et à haute voix.
Huit jours après, il rendait son premier arrêt, et on augmentait de quatre le nombre des aides du bourreau.
Nous raconterons, dans un prochain chapitre, une partie des résultats de cette atteinte portée à la justice et à rindépendance des juges, et nous montrerons ainsi où nous mèneraient nos maîtres du moment peut-être malgré eux, et à coup sûr victimes à leur tour de leur folie et de notre patience.
Supprimer Tinamovibilité des juges, c'est avouer la prétention d'exercer le despotisme le plus insolent et le plus mortel.
Après Claude, qui s'était emparé de la justice, comme je le rappelais plus haut, Néron trouva que c'était trop fort, promit de ne plus s'ériger en juge, et de rendre au Sénat ses attributions (Annaktf livre XIII).
Iah rois du jour ne se prétendront pas plus soli-
des sur les pentes que leurs modèles qu'ils se vantent du reste hautement de suivre ; on n'aurait qu'à leur rappeler leur engagement solennel et réitéré de ne pas prononcer l'amnistie plénière et tant d'autres circonstances où ils sont tombés dans des ornières conduisant à des précipices, — leur queue va en avant et les traîne.
En feuilletant Bacon pour y retrouver ce que je transcrivais tout à l'heure, je suis tombé sur cette phrase :
« A trop allonger sa queue, on raccourcit ses ailes. »
Et que dire des gens qui n'ont pas d'ailes ?
A cette époque de démolition à outrance, il y aurait une bonne loi à restaurer, c'est celle de Salenque, que rappelle Démosthènes dans son plaidoyer contre Timocrate :
« Nul ne pourra proposer une nouvelle loi qu'en se présentant « la corde au cou »,pour qu'on puisse l'étrangler immédiatement s'il conseillait quelque nouveauté contraire aux intérêts de la patrie. »
Ceux que Tagitation elle bouleversement ont amenés à la surface, comme les grains vides danslevan, comme la vase et Técume sur Teau, font une nouvelle tentative pour substituer de nouveau le scrutin de liste au scrutin d'arrondissement.
Cette tendance se comprend facilement : au lieu d'attendre à Paris le résultat des élections départementales avec une anxiété tempérée, il est vrai, par des intrigues, des manœuvres et des tricheries, grâce au scrutin de liste, ils envoient de Paris, aux chefs-lieux de département, les noms des députés qu'il leur plaît d'avoir, ils traitent les électeurs comme certaine marquise d'une petite comédie, les Roses jaunes, traite un époux auquel elle se vante d'être aveuglément obéissante :
.... Mais lui dit chaque soir Ce que ]e lendemain il hii faudra voiloir.
Le scrutin de liste, c'est l'application en grand du
procédé qui, au temps de Tomnipotence aujourd'hui menacée de M* Gambetta, faisait, sur son ordre, élire à Lyon le Parisien Ranc dont les Lyonnais n'avaient jamais entendu parler, et à Paris le Lyonnais Barodet dont personne n'y soupçonnait l'existence.
Le scrutin de liste a encore pour les escamoteurs du suffrage dit universel cet avantage médiocre, qu'on fait parler les muets et pis encore à la faveur d'un nom ayant plus ou moins de notoriété ou de popularité qu'on met en tète de la liste.
Goutte-Noire 1 connais pas ; Tartempion, je le connais, c'est un vaurien : je ne nommerai ni l'un ni l'autre.
— Ouais l mais vous voulez M* Gambetta ?
— Oui... encore un peu.
— Vous voulez Emmanuel Arago ?
— Oui, à cause du nom.
— Eh bien, comme Goutte-Noire est sur la même liste que Gambetta, comme Tartempion est sur la même liste qu'Emmanuel, vous n'aurez Gambetta et Emmanuel que si vous nommez en même temps Goutte-Noire et Tartempion.
Le journal de Victor Hugo se prononce pour le scrutin de liste; je rappellerai à ce sujet que, il y a quelques mois,j'ai publié dans le Moniteur une lettre de M. Thiers et une lettre de Victor Hugo, se prononçant tous deux résolument contre le scrutin de liste. En 1848, Victor Hugo se chargea de dépo-
ser sur le bureau de rAssemblée nationale une protestation de cinq mille électeurs de la ville du Havre, refusant de voter désormais au scrutin de liste, qui leur avait indécemment escamoté le droit de choisir eux-mêmes leurs représentants, en leur imposant les candidats d'une liste faite à Paris et à Rouen.
Mais revenons sur Tinamovibilité de la magistrature, dont j'ai commencé de vous parler l'autre jour ; voyons comme et jusqu'où les modèles et les saints de nos soi-disant républicains d'aujourd'hui ont glissé et sont tombés ; ce qui nous dira comment glisseront et jusqu'où tomberont, si on les laisse faire, leurs imitateurs dévots et plagiaires, en ajoutant à l'odieux une pointe plus accentuée de grotesque et de bouffon qui est leur signe caractéristique*
Certaines circonstances où la magistrature s'est montrée digne de son rôle avaient fait craindre aux maîtres de ce temps-là de se trouver à l'état où 9e trouvent les maîtres d'aujourd'hui, sous le coup de la décision de presque tous les tribunaux ; à savoir « un gouvernement repris de justice ».
Robespierre, le 15 août 1792, lut à la barre de l'Assemblée une pétition où il disait :
(( La juste vengeance du peuple n'a pas encore été satisfaite; je ne sais quels obstacles invincibles sem-
LA JUSTICE. SANB FORGB 363
Ment s'y opposer; il faut au peuple un gouvernement digne de lui, il lui faut des juges créés pour les circons* tances; le peuple se repose, mais ne dort pas : il veut la punition des coupables, etc. »
Cette pétition amena le décret d'établissement d'une « tribune vraiment révolutionnaire », sous le nom de tribunal criminel du 17 août.
On mit la plus grande pompe dans l'installation de ce premier tribunal révolutionnaire du 17 août. Avant d'entrer en fonctions, les membres nommés du jury se présentent un à un sur une espèce d'estrade ; là, s'adressant au public, ils profèrent, l'un après l'autre, ces paroles :
« Je suis un tel, de telle section, demeurant dans tel endroit, exerçant telle profession. Avez-vous quelque reproche à me faire ? Jugez-moi avant que j'aie le droit déjuger les autres. »
Cette forme empruntée des Grecs avait une sorte de grandeur théâtrale. Mais c'était une comédie, et le public n'osa pas réclamer contre un seul membre. C'est à ce tribunal que Fouquier-Tinville fit ses premières armes comme « directeur du jury ».
Mais, comme ce tribunal s'attardait à des « formalités » ; comme il avait acquitté certains accusés qu'on lui avait donnés non à juger, mais à condamner, il fut bientôt accusé et condamné lui-même, le !•' décembre 1792, et, le 16 mars 1793 remplacé par le « tribunal criminel extraordinaire ».
On était déjà exigeant, le tribunal du 17 août, dans sa courte durée de trois mois et demi, sur soixante-deux accusés, avait prononcé vingt-cinq condamnations à mort et dix-sept aux fers. Mais il y avait eu vingt acquittements, ça n'était pas ça du tout.
Ce fut Carrier, lors de ses débuts, qui proposa la création du nouveai? tribunal ; la Convention en décréta rétablissement.
« Sans appel et sans recours au tribunal de cassa* tion, pour le jugement de tous les traîtres, conspipirateurs et contre-révolutionnaires. »
Cette désignation était large et donnait de la marge à la haine, à Tenvie, à l'avidité ; lïialheur à qui a renvoyé un valet fripon, humilié un coquin, mécontenté un portier, excité Tenvie d'un voisin ; lé député Duhem, à la Convention, répondit à quelques observations : « Les tribunaux révolutionnaires sont encore trop bons pour des scélérats. » Nous voyons dans les listes des accusés et des condamnés :
Bestraux, médecin, dangereux par son esprit et son aristocratie.
Pignolet, ex-procureur, dangereux par son esprit.
Peuquenot père, dangereux par son esprit, son aristocratie et son bien.
Femme Richard, femme de l'ex-président Richard, guillotiné pour fait d'émigration ; elle est de la plus haute aristocratie.
n'a pas rougi d'avoir un frère contre-révolutionnaire et émigré, et montre peu de penchant pour les bienfaits réels de la Révolution.
Berger, imprimeur, méprisant ouvertement les autorités constituées.
Sauterive, sans attachement pour la Révolution, ci-devant noble.
Vougy, n'a pas paru attaché à la Révolution.
Fosset, n'a jamais rien fait pour la Révolution.
Balichard, ci-devant noble, froid pour la Révolution.
Veuve Chavanes, mère d'un fils réputé aide de camp de Verrin-Precy, dans les murs de ci-devant Lyon.
Moulin, pour avoir tergiversé dans ses opinions.
Femme Barbier, propos inconséquents.
Deligny, ci-devant officier, oncle d'émigrés, opinions trop modérées en faveur de la Révolution.
Barthélémy, égoïste.
Gauthier d' Auvilard, ci-devant noble et très modéré.
Grosbois fils, s'est montré froid pour la Révolution.
Ghampagny, dénoncé parle commissaire Lapalus, qui n'a pas donné de motifs.
Bonnabaud, avoué, propos inciviques.
Bros, notaire, réflexions inconséquentes.
Ghavagnat, abbé, a donné asile à son parent, frappé par la loi.
Godinot de Saini-Haron, arrêté par le, commissaire Givelon, qui n'a pas donné les motifs.
Duvaux, médecin, a dit qu'il ne fallait adopter la Convention qu'avec des restrictions.
Imbert, curé, n-a pas prêché en faveur de la Révolution.
Poudras de Noally, montre de rattachement à ses titres de noblesse.
Deseigne, très suspect.
Geoffroy père, assistait rarement aux assemblées de la nation.
Lattard du Ghevallard, soupçonné d'avoir commandé des muscadins.
Girardin, notaire, ne fréquente que des aristocrates qualifiés d'honnêtes gens.
Ytasse, architecte, ne fréquentait que ses pareils.
Yoshen et sa femme, ont conservé le fol espoir de faire reprendre leur livrée à leurs gens.
Bergeron, marchand, blâme les sans-culottes de ce qu'ils abandonnent leur état pour s'occuper de la chose publique.
Yautier ; on a trouvé chez lui des tasses à l'effigie du dernier tyran et un chapelet.
Vachard, typographe, a dit qu'il ne prêterait le serment civique qu'après avoir vu comment la Révolution tournerait.
Angélique Jourdeuille, ayant son frère et son père frappés par le glaive de la loi.
LA JUSTIQB BAlfS PORCB 267
Deville, a eu un frère guillotiné et s'est toujours montré insouciant pour la chose publique.
Le Picard, ami de Lafayette.
Yeuye Lenoir, ne voit que des gens comme il faut.
Veuve Yieildeseng ; on a trouvé chez elle des preuves de féodalité
Lavois-Lavolade, a mal parlé de Marat.
Adélaïde Saint-Ghamans, âgée de quinze ans, beaucoup prononcée contre la liberté.
Jeune Lefortier, ex-noble, ne croit pas aux bienfaits de la Hévolutioni etc., etc.
Avec de pareils moyens de recrutement, il fallait beaucoup de prisons, quoique d'ordinaire on n'y laissa guère languir les prisonniers ; les a vainqueurs » et démolisseurs de la Bastille ne tardèrent pas à la remplacer par gbnt quarante bt une prisons seulement dans Paris.
Qu'on ne m'accuse ni d'infidélité ni d'exagération, je ne décris, je ne cite qu'avec les pièces sous les yeux.
Le marquis de Talaru était si totalement dépouillé qu'il avait dû. louer son hôtel et se loger dans une mansarde, mais la Convention se chargea de son logement et le réintégra dans son hôtel qu'elle avait
sous-loué au locataire pour en faire une prison, — il est vrai qu'on ne mit au service du marquis qu'une seule chambre, et qu'on la lui faisait payer dix-huit francs par jour, c'est-à-dire beaucoup plus cher que ne lui rapportait la location entière de son hôtel. — Ajoutez l'invention qu'on eut alors de faire payer par les riches, non-seulement la location de la prison pour les pauvres, mais aussi leur noyrriture.
Marseille avait son « tribunal populaire » élu par le peuple ; le président l'avait inauguré en disant : « Ceux que vous avez choisis vous assurent que ni pitié, ni larmes, ni connaissances, que rien au monde ne pourra détourner leur justice ; ils rechercheront les ennemis de la liberté, et prononceront contre eux des sentences irrévocables. »
Mais Bayle et Baillet, commissaires députés par la Convention, arrivent à élever un autre tribunal, « tribunal criminel », en face du « tribunal populaire » ; il met en prison le président et l'accusateur public du tribunal populaire ; on déclare assassins et rebelles tous les membres de ce tribunal, on met hors la loi quiconque y a figuré, y compris les huissiers et les témoins, et on ordonne à tous les bons citoyens de leur courir sus.
Et trente-quatre tètes de jages, d'huissiers et de témoins ne tardent pas à tomber, et avec tant de précipitation que le président condamné ayant, par zèle, signé d'avance et en blanc des ordres d'exécu.
tion où il ne manquait que le nom des condamnés, c'est sur une pièce signée de lui-même qu'il fut envoyé à réchafaud.
Puis apparaît le « comité des sabres » qui concurremment juge, c'est-à-dire condamne et exécute en appliquant aux exécutions ^des formes variées, par exemple, la tête écrasée avec une pierre, comme on fit à l'accusé Routi.
Villaret est guillotiné pour « avoir forcé un patriote à se porter à des voies de fait sur lui pour réprimer son esprit tyrannique et liberticide ».
A Marseille, un tribunal intitulé commission militaire, présidé par un nommé Leroi, qui, justement honteux de ce nom, avait adopté celui de Brutus, avait à juger un accusé traduit pour avoir fait à sa section une motion contre-révolutionnaire. Tous les témoins affirment que jamais il n'a fait de motion, ni n'a ouvert une seule fois la bouche à la section. Il va falloir l'acquitter, et Brutus a déjà, à son grand regret, commencé à prononcer l'arrêt d'acquittement ; mais Marseille aussi avait ses a tricoteuses » et ses « furies de la guillotine ». Une femme de l'auditoire demande la parole et dit que c'est en effet un autre qui a fait la motion incivique, mais que, pendant la motion, elle a vu l'accusé se frotter les mains.
370 LE RAoïfB DBS CHAMPIGNONS
Bruius 8*aiTéte, « obéit à la yoix du peuple » et pro^ nonce contre Taccusé un arrêt de mort,
Hérault de Séchelles proclame que « la force du peuple et la raison c'est la même chose, »
Aussi ces hordes si improprement appelées « le peuple » n'abdiquent pas même entre les mains des magistrats qu'elles ont élus, et par qui logiquement elles prétendent être obéis.On enyahit les tribunaux, on ordonne aux juges de condamner : sur leur hésitation, on enlève et on massacre les accusés.
Payan accuse un de ses collègues d'être « formaliste en diable », et « d'exiger des preuves, comme les tribunaux de l'ancien régime» ; il demande qu'on le remplace par quelque « bon bougre à poil ». Le commissaire Javogne, le 10 nivôse an II, écrit aux citoyens composant le tribunal militaire à Feurs :
« Je vous défends de juger aucun criminel jusqu'à mon arrivée. J'ai vu, avec la plus vive douleur, qu'un noble tel que Magnent, qui possède des richesses immenses, a été déclaré innocent et relâché ; il faut que vous ayez perdu toute honte et toute pudeur pour blanchir des aristocrates aussi gangrenés. Des êtres aussi méprisables que certains d'entre vous ne sont pas faits pour le gouvernement républicain ; vous me répondez sur vos têtes de tous les prisonniers, vous n'êtes que des lâches et des injustes. Tâchez que mes oreilles ne retentissent plus de vos iniquités. »
LA JUSTICE SANS rOBGE 271
On comprend avec quelle rapidité, pour ne parler que de Parisjes cent quarante et une prisons ouvertes au nom de la liberté, par les vainqueurs de la Bastille », se trouvaient remplies, et combien la guillotine étant déclarée trop lente, en même temps que Collot-d'Herbois mitraillait à Lyon, que Carrier noyait à pleins bateaux à Nantes, on eut recours à Paris à un massacre général des prisonniers ; mesure qu*on commençait à imiter à Paris, quand entra dans la capitale Tarmée a versaillaise » si attaquée, si vilipendée, si menacée aujourd'hui dans ses chefs, avec la protection évidente du Gouvernement.
Si je rappelle aujourd'hui ces sanglantes et atroces folies, c'est que pour les imiter et les renouveler, il ne manque ni les acteurs ni les projets. Les « furies de la guillotine » pérorent dans les clubs, ne cachant qu'à moitié sous leurs jupes, seule preuve qu'elles sont des femmes, la torche au pétrole qu'elles ont conservées, et on cherche déjà les « bougres à poil» .
C'est pour montrer mémç aux frères qui ne savent
272 LB RÈGNE DES GHAHPiGNOtfS
plus OÙ ils vont, — et c'est alors qu'on ira loin, — comment certaines pentes sont glissantes et mènent aux abîmes par l'exemple des modèles que se proposent Aujourd'hui nos révolutionnaires et soi-disant républicains.
En 1789, les députés envoyés de toutes les provinces apportaient des cahiers exprimant les vœux de leurs commettants.
Tous ces cahiers, sans en excepter un seul, veulent :
« Le gouvernement monarchique, l'inviolabilité de la personne sacrée du roi, l'hérédité de la couronne de mâle en mâle. »
Le projet de constitution consacre ces vœux de la France. Louis XVI est proclamé, par l'Assemblée nationale, « restaurateur de la liberté » et le peuple lui donne le surnom de « Notre boulanger »,• titre plus beau mille fois que celui de « grand » donné aux conquérants.
Puis on descend, et de degrés en degrés on arrive à guillotiner Louis XYI, et, « au nom de la liberté »>, à imposer à la France un despotisme plus odieux, plus atroce que n'en ont jamais exercé Néron, Caligula, Héliogabale et autres tyrans monstrueux, bétes féroces empaillées par l'histoire dans son terrible musée tératologique.
On ne saurait trop avertir et les fous qui nous mènent et les moutons qui se laissent mener, qu'on
des points les plus glissants de la pente est Tattaque à la justice.
Voyez où sont tombés vos modèles. Et ils partaient de plus haut que vous, car on comptait parmi eux, à Forigine, des hommes doués de talent supérieur qu'on chercherait en vain parmi vous. Et ils n'avaient pas, pour les avertir, l'exemple qu'ils vous ont laissé de la manière dont on descend de la vanité et de l'envie à l'ambition, et de l'ambition et de la peur d'être dépassés à la folie furieuse et à la cruauté.
Rappelons et répétons en finissant que ceux qui ont amené le second empire ne sont nullement ceux qui ont crié : « Vive Napoléon » I mais ceux qui ont crié : « Vivent Robespierre et Marat » I
Il y a un peu plus de quarante ans, une coterie de soi-disant républicains et amis du peuple réunirent leurs lumières pour rédiger une «Charte de l'avenir » , — je crus devoir porter à la connaissance du public ce projet qu'un hasard m'avait livré. Il s'agissait de moraliser et de régénérer la France en même temps que de donner des bottes aux grands citoyens qui en manquaient et étaient décidés à n'en pas gagner par le travail.
Cette charte supprimait le « sacrilège » en supprimant Dieu et la religion, le vol en supprimant la propriété, les tribunaux, la police, la gendarmerie, qui seuls constatent le vol, etc.
Et je résumiû ce code en disant :