‹ Le règne des champignonsChapitre 29 sur 30 · UNE SEULE LOI · texte numérisé non relu

UNE SEULE LOI

Article unique

« Il n*y a plus rien, w

Les temps sont arrivés où devait se réaliser cette prophétie que beaucoup prirent alors pour une exagération facétieuse.

La liberté? On n*a même pas celle de faire élever ses enfants d'après ses principes, ses idées, dans sa religion, selon sa morale, et par qui on veut.

L'égalité ? Une coterie « épure » Tadministration, la justice, l'instruction publique, etc., c'est-à-dire chasse par des exécuteurs ou par le dégoût tous ceux qui ne sont pas affiliés à ladite coterie, des classes entières de Français se voient interdire certaines professions, notamment celle d'instituteur, etc.

La fraternité ? Ah I oui, parlons de la ft*aternité. Sans compter la division du pays en vainqueurs et en vaincus. La moitié moins un de la population, subissant la volonté, les caprices, l'avidité, l'ineptie, la folie de la moitié plus un. Les vainqueurs se sont subdivisés au moment de la curée, les premiers arrivés trouvant que les morceaux ne sont pas assez gros pour les partager. Écoutez-les échanger les in-

jures et les menaces, et, s'ils n'en sont pas encore aux coups, c*est que les histrions, qui jouent la parodie de 93, n'ont le tempérament ni de leurs modèles de cette époque, ni des émeutiers de 1830 et de 1848. Il n'y a plus de fanatiques, il n'y a plus que des altérés et des affamés. Très soigneux de leur précieuse peau, ne voulant pas du tout mourir pour une cause ou pour une idée, mais vivre et bien vivre, et « rigoler » ; et le hasard m'a appris dans lé temps les cachettes qu'avaient déjà choisies les héros du parti pour le 17 mai, si le 16 mai avait eu un lendemain.

La fraternité ? Parlons encore un peu de la fraternité, parce que c'est le côté gai des choses, — frères I Il semble, à les voir, que des enfants d'Adam, Gaïn seul a eu la postérité. Quand, « ayant trop peur du jour, et pas assez peur du lendemain » les arrivés ont rappelé leurs t frères exilés », ils ont pensé à la faim cjmique et à la soif exaspérée que ces gaillards allaient rapporter.

Il faut leur donner quelque chose, mais quoi ? quelque chose qui leur plaise, qui les amuse, et auquel les satisfaits ne tiennent pas beaucoup. J'ai comparé « l'opération contre l'Église à l'expédient qu'on prête aux matelots qui, sur un petit navire facile à chavirer, rencontrant, dit-on, une baleine, lui jettent des tonneaux vides pour « l'amuser » pendant qu'eux font force de rames ou de voiles. »

L'Église, voilà rennemi : sus k rÉglise, nous vous la livrons !

Mais les opportunistes se sont doublement trompés, — d*abord parce que cette guerre leur aliène à jamais une grande partie du pays, parce qu'après avoir attaqué l'Église, ils se sont trouvés obligés, par une conséquence fatale et imprévue pour des ignorants, de se mettre ainsi en guerre avec la magistrature et la justice. De plus, même ceux qui ne portent pas grand intérêt À la religion, une partie même des irréligieux s'inquiètent et s'irritent de voir un régime qui, sous prétexte de liberté, renouvelle le règne le plus insolent du bon plaisir et du mépris des lois.

Le second point sur lequel ils se sont trompés, c'est qu'ils ont cru leurs complices d'bier, leurs ennemis d'aujourd'hui, plus naïfs et de meilleure foi qu'ils ne le sont eux-mêmes, ils ont pris au sérieux les cris de vive ceci et de d bas cela^ vive la liberté, vive la République, à bas F Église^ etc., comme si c'était un but, tandis que ce n'est qu'une échelle ; ils se sont dit : « Pendant que nous nous délectons des bons morceaux, on va leur jeter l'Église sur laquelle ils assouviront leur plus grosse faim, » et ils ontjetô

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rÉglîse aux assaillants, mais ceux-ci ont flairé la proie offerte, et ont dit : ça n'est pas ça.

En effet, c'était donner du millet et du cheneyis à des loups, à des renards et à des chacals. Le millet, les Jésuites, le cheneyis, les Barnabites, nous nous en fichons pas mal. C'est bon pour des canaris. Nous voulons les bonnes poulardes que vous mangez là-haut — ont dit les loups, les renards et les chacals — nous voulons vos places à table et le menu que vous vous étiez préparé.

Tous ce que les a satisfaits,» les « repus » comme les appellent leurs frères, ont pu imaginer et concéder, n'a eu d'autre résultat que ne laisser de plus en plus sentir auxdits frères l'arôme des mets. C'est ce que fait un dompteur imprudent qui se laisse lécher par son tigre a apprivoisé » : la langue rude râpe la peau, fait venir à la surface le sang, dont l'odeur l'enivre, réveille les instincts et le met dans une furie qui ne peut plus se satisfaire qu'en mangeant son dompteur.

Yoilà où en est la fraternité.

Un gouvernement? Y a-t-il un gouvernement?

des ministres se succédant à chaque instant ou passant d'un ministère à un autre, ne sachant rien et n'étant d'accord en rien, si ce n'est à « émarger » le mieux et le plus longtemps possible ; un président de la République contrecarré, effacé, annihilé, je ne ^le permets certes pas de l'appeler (( roi fainéant »,

mais cependant on ne peut nier l'existence d'un « maire du palais » ; les préfectures tombées au rang des plus petits métiers, etc.

Les temps sont arrivés, « il n'y a plus rien, » si ce n'est M® Gambetta ; mais, de bonne foi, ce n'est pas assez pour la gloire, la prospérité et le bonheur de la France.

Chaque ministre est comme un de ces « tarets » (teredo), de ces « gastrochènes », de ces « pholodes » et autres « mollusques acéphales et térébraux qui rongent la coque des navires et les digues au moyen de petits « syphons charnus ».

M. Gazot {teredo gregattis, taret de compagnie) ronge la justice avec l'aide de M. Gonstans {teredo clavus, taret-serrurier), M. Ferry {teredo plumiformfs^ le taret à plume) perfore l'instruction publique.

Et M. Farre qui n'est pas très fort {teredo nanus^ petit taret) applique de son mieux ses petits syphons à l'organisation de l'armée.

Ah I si ce général avait assisté comme moi, il y a quelques jours, à une réunion où se trouvaient plusieurs officiers, il saurait précisément le degré d'enthousiasme qu'il inspire. Sa suppression des tambours, pour ne parler que de cela, est considéré par les plus indulgents comme un acte de folie.

« Il y a, disait-on, des choses et de grandes choses qui ne se font qu'au bruit du tambour ; comment un homme qui a fait la guerre ne comprend-

il pas la fièvre folle que donne la « charge » ?

On a appelé Tarmée d'un peuple envahi se développant sur sa frontière, « une haie vive de poitrines que percent et trouent le canon et la mitraille, mais que répare le tambour en en comblant les vides».

Il reste la marine ; les tarets y sont rares ; on n'a pu trouver encore, pour le ministère, le teredo navalis le taret rongeur et destructeur de navires. On cherche en vain jusqu'ici un Fîurre d'eau salée, un Farre de mer, et ni l'amiral Cloué, ni l'amiral Jauréguiberry ne sont propres à jouer ce rôle*

C'est à ce sujet que j'ai aujourd'hui, à ma grande joie, quelque chose à louer. Je dis à ma grande joie, et c'est la vérité, car naturellement j'aime à admirer, j'aime à louer, j'aime à aimer, et ce n'est pas ma faute si j'en trouve de ce temps-ci aussi rarement l'occasion.

Oh I la mer 1 l'Océan, la mer verte, la Méditerranée, la mer bleue, qui de leur belle frange d'argent viennent caresser les rivages autrefois heureux de la France.

Oh I la belle et noble et honnête et hardie race des marins I C'est là qu'on trouve toujours la fraternité, parce qu'on a souvent besoin les uns des au-

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ires ; c'est là qu*oa trouve des cœura endurcis con* tre le danger et restés doux et tendres pour la famille. Tenant toujours leur conscience en règle, parce que ça peut toujours être demain, ce soir, dans une heure que Ton aura à rendre ses comp* tes.

Voilà des gens qui ne se laissent pas f gabber » par les hâbleurs et qu'on n'entraîne pas facilement à « chimériser » comme les terriens, et le nombre a été bleirpetit de ceux qui, en 185â, ont prêté Fo* reille à la promesse que leur faisait les racoleurs, qu'aussitôt le neveu de l'empereur élu, les harengs qui, depuis 1845 et le départ de Napoléon pour Sainte-Hélène, avaient, en grande partie, abandonné les côtes de France, se feraient un devoir et un plaisir de revenir s'y faire pécher.

En 1848, j'allai voir mes bons et vieux amis et compagnons les pécheurs d'Étretat. «Ehbienl Yalin, dis-je au syndic des gens de mer, que pensez-vous ici de ce qui se passe » ? Yalin étendit ses deux bras en me montrant la mer et l'horizon : v Monsieur Alphonse, me dit-il froidement, que voulez-vous que ça nous fasse » ?

Et, en effet, ils n'ont guère rien à craindre ni à espérer que de la mer, du vent, de leur courage et de Dieu.

Le poisson mord à la « pelouse, » à la crevette, à la « rogue », etc. ; mais il ne mord pas aux palino-

dies, aux platitudes, aux bassesses, aux infamies, aux trahisons dont les politiques amorcent leurs lignes, libourets, palangres^ etc., et leurs filets. Nos pêcheurs n'ont donc rien à faire dans la politique. Ils n*ont pas à se disputer, comme les « terriens », des portions, des carrés de mer entourés de murailles armées de verres cassés sur leurs crêtes, — la mer tout entière est aux plus intrépides et le poisson aux plus adroits, — elle est toute à tous et toute à chacun.

M. Tamiral Cloué, en succédant à M. Famiral Jauréguiberry, a dit loyalement : « Je ne viens pas détruire, mais continuer ce que faisait mon prédécesseur. »

C'est ce que nous n'avions pas vu depuis longtemps, par les séries de médiocres, d'incapables, d'impuissants qui se sont remplacés à ce qu'on appelle le Gouvernement de la P. R. (prétendue République), et qui, voulant faire quelque chose, ne songent qu'à casser ce qui leur tombe sous la main; parce que c'est plus prompt, plus facile, et ça fait du bruit.

Ces jours derniers a été publiée une circulaire adressée du ministère de la marine aux préfectures maritimes, et des préfectures maritimes aux com-

missaires de rinscription et aux syndics des gens de mer. En voici quelques passages que je cite de mémoire ; mais à peu près textuels :

« Quoique le nombre des bateaux de pèche, le chiffre de leur tonnage, le nombre des marins embarqués, la quantité de poissons pris et livrés à la consommation augmentent chaque année, les informations qui me parviennent de différents points du littoral me portent à penser que l'industrie de la pêche ne reçoit pas partout une impulsion suffisante ; les officiers, fonctionnaires et agents préposés à la surveillance de la pèche ont à cet égard des devoirs à remplir, et je désire qu'ils usent de leur influence sur les pécheurs au milieu desquels ils vivent, pour les engager à étendre, à perfectionner leurs pratiques actuelles dans leur propre intérêt, et en rendant leur profession plus productive, dans l'intérêt de Talimentation générale et aussi du recrutement de la flotte. »

« Le chapitre 16, art. 5 du budget prévoit Fattribution de récompenses aux pêcheurs qui auront perfectionné les procédés de pêche, je suis décidé à user largement de cette latitude, en donnant des médailles, des gratifications aux pêcheurs intelligents, entreprenants, laborieux, hardis, assidus à la mer, et dédaigneux du cabaret et du café, pour les aider à perfectionner la construction de leurs bateaux, leur voilure, tous les gréements, ainsi que

les engins de pèche, de façon à accroître le produit de leur travail, et aussi les aider à reconstruire leur matériel de pèche que des tempêtes ou autres événements de mer auraient détruits ou avariés. »

« Je vous engage à ne pas les perdre de vue et À me signaler les pécheurs qui seraient réellement dignes d'obtenir une récompense pour leurs efforts et leur initiative pour le développement de la pèche côtière, etc.', etc. »

Améliorer le sort des pêcheurs, en encourageant, en développant encore leurs qualités, faire de bons, habiles et hardis marins, c'est plus sage et plus utile que de leur faire apparaître des mirages décevants comme font les « amis mortels » des ouvriers, en leur donnant le dégoût du travail et pour les exploiter au bénéfice de leur vanité et de leurs appétits particuliers en leur faisant accroire qu'ils peuvent devenir riches et heureux autrement que par le travail et l'économie.

Il faut reconnaître que la marine fait disparate, et pour ainsi dire « détonne » dans la symphonie que jouent nos gouvernants.

En lisant cette circulaire, on se croirait en République.

Pourvu qu'on ne réussisse pas à trouver le Parre d'eau salée {teredo navalù l)

PIERROT EN DBUIL DE LUI-MÊHE

Pourquoi Pierrot, conservant sa fîgure^enfarinée, ne porte-t-il plus son vêtement blanc qui le faisait reconnaître de loin et composait une bonne partie de sa gloire ?

Je vais vous le dire.

Une troupe de funambules et d*acrobates a annoncé une grrrande rrreprrrésentation^ leurs affaires ne vont pas trop bien, et si cette représentation ne suffit pas, il faudra déguerpir et aller chercher for^ tune ailleurs.

Gassandre, Vimpresario, est à la porte et donne les billets. 11 est censé le maître, mais personne ne lui obéit ; Léandre, Arlequin, Pierrot, Golombine, etc., se moquent de lui et lui imposent leurs trentesix volontés.

La représentation va commencer. Des comparses

habillés en Turcs, avec des soleils dans le dos, tendent sur les ais croisés qui la soutiennent la corde sur laquelle va faire ses exercices Arlequin, premier sujet et, pour le moment, coqueluche des titis et des anges du paradis ; puis ils étalent sur la planche, plate-forme d*où partent les danseurs, un lambeau de velours rouge usé et râpé. Trois autres comparses habillés en généraux composent l'orchestre : un cornet à pistons, un joueur de cymbales, une clarinette. Ils ne savent jouer qu'un petit nombre d'airs : la Mat^eillaise et Ça ira, .Ou peut-on être mieux qu'au sein de sa famille^ et Partant pour la Syrie. Le choix est fait d'après le public et la mode du moment. Hier, ils jouaient Tair de la Reine Hortense ; avant-hier, Taîr qu'on chantait à la rentrée de Louis XVIII, sous les balcons des Tuileries. Aujourd'hui, ça n'est plus cela : le public est aux airs révolutionnaires : le cornet à pistons et le cymbalier jouent la Marseillaise, tandis que la clarinette, qui est plvs avancée^ joue le Ça ira, en même temps et sans se troubler.

Golombine, qui n'est plus toute jeune, court-juponnée, maquillée, avec des accroche-cœurs luisants, doit chanter un air nouveau sur des paroles très légères.

Les titis demandent la Marseillaise, qui leur est accordée ; le cymbalier et le cornet à pistons jouent la Marseillaise, et la clarinette, le :

Âh l ça ira^ ça ira^ ça ira, Les aristocrates à la lanterne^ Âh ! ça ira, ça ira, ça ira, Les aristocrates, on les pendrai

Arlequin, parait, saute sur la plate-forme rouge, aussi lestement que le lui permet un embonpoint fâcheux que les titis lui reprochent d'une façon désobligeante ; cependant la claque applaudit et soutient qu'il est encore souple et léger. Il essaye du pied la tension, la raideur et la solidité de la corde; il ne parait pas content et jure à voix basse. Les Turcs, qui savent bien qu'en réalité, c'est lui qui est le maître, se remettent à haler sur la corde. Il leur accorde un sourire de satisfaction, et tout porte à croire qu'il parcourra brillamment toute la longueur de la corde. Léandre lui présente le long balancier qui doit assurer son équilibre; Pierrot gratte cfe blanc d'Espagne La semelle de ses brodequins. Arlequin saisit le balancier des deux mains, et s'avance d'abord lentement et avec circonspection, faisant pencher le balancier, tantôt à droite, tantôt à gauche, selon qu'il penche lui-même et est menacé de tomber de côté opposé. Les titis applaudissent, et leur favori bat quelques entrechats. Ça va bien. Mais voici que Pierrot — les uns disent qu'il a bu, les autres qu'il est fou, quelques-ims qu'il est bête, d'aucuns qu'il est jaloux d'Arlequin,

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etc., — veut au moins partager les applaudissements ; Pierrot profite de ce qu'Arlequin, craignant de tomber à gauche, penche le balancier à droite, saute à Tautre extrémité du balancier, le saisit des deux mains pour le faire incliner résolument à gauche. Arlequin perd l'équilibre et tombe sur Pierrot, tous deux étendus sur le plancher. Les titis sifflent et jettent des pommes, veulent qu'on leur rende leur argent ; on baisse le rideau, les Turcs s'empressent de relever Arlequin. Pierrot se relève luimême très éclopé ; Gassandre, obéissant à Arlequin, chasse Pierrot et lui reprend l'habit blanc. La dissolution de la troupe est prononcée ; chacun tire de son côté. Arlequin se fait dentiste en plein vent ; le cornet à pistons monte derrière son cabriolet, le cymbalier et la clarinette s'associent pour rédiger un journal politique et littéraire, d'un rouge panaché vin et sang, et en même temps ultra-anacréontique.

Quant à Pierrot, il se fait colleur d'affiche et vend le journal dans les rues. Comme Gassandre lui a repris l'habit blanc, il a endossé un vieux paletot noir retrouvé au fond d'une malle, voilÀ pourquoi , à cause des contrastes de ce vêtement sombre avec sa figure enfarinée, il a l'air d'être en deuil — en deuil, en effet, de sa gloire, de sa splendeur, en deuil de lui-même.

Gassandre, qui a fait sournoisement quelques

LE ROMAN GOMIQUB 2di

économies, joint, au petit revenu qu'elles lui don-^ nent, le produit de la situation qu'il a obtenue de gérant responsable, d'homme de paille du journal du cymbalier et de la clarinette, journal qu'il ne ]it jamais ni après ni ayant l'impression, il s'est re* tiré aux BatignoUes, et descend tous les soirs jouer aux dominos en savourant sa demi-tasse de café et applaudir, hélas I presque seul, Golombine qui, fort « décatie » et obligée d'outrer le maquillage, chante des chansons grivoises dans un café de la localité auquel elle est imposée par « la presse », c'est-Àdire par le journal du cymbalier et de la clarinette.

J'en étais là de ce récit véridique, lorsque arrivent des journaux de Paris. Us racontent que le ministère est en dissolution, que la majorité de la Chambre, d'ordinaire si obéissante, s'est agacée, insurgée et a sifflé MM. Ferry, Fcurre, Gonstans, Gazot, etc., qui ont donné leur démission. Je craignis d'abord de ressembler à la corneille dont parle Virgile,

... Sinistra cava prœdixit ab ilice cornix.

qui du creux d'un chêne vert prédisait des choses timttres ou gauches — les commentateurs hésitent sur le vrai sens. Car ces sages Romains exprimaient par un seul et même mot et les malheurs et tout ce qui se faisait à gauche.

Heureusement je suis rassuré ; la majorité, effrayée de son audace, comme un canari qui s*est échappé de sa cage et s'empresse d*y rentrer le soir, à cause du millet et du colifichet qu'elle renferme, la majorité sinclinant depuis le Jupiter rouge — Jupiter miniatus — a rendu un nouveau jugement contraire au premier. L'affaire s'est arrangée comme s'arrangea, au temps du gouvernement de Juillet, un duel resté célèbre. Harel, ancien préfet de l'empire, devenu directeur de théâtre et Barnum de mademoiselle Georges, avait appelé P. F. . . imbécile, et lui avait donné quelques coups de pied là « ou le Rhin perd son nom », comme disait Jacques Arago. P. F... envoya des témoins, et Harel leur dit : « Il est vrai que j'ai appelé M. P. F... imbécile ; il est vrai aussi que je lui ai donné quelques coups de botte au derrière, mais c'est sans aucune intention de l'offensier. »

L'honneur fut déclaré satisfait.

C'est pourtant comme cela que ça finira un jour, la France ne se divisera plus qu'en deux camps : les uns indignés, haussant les épaules, les autres, riant aux éclats, tous poussant des huées ; et ces rires, et ces huées si formidables, si « tonitruantes », qu'elles rappelleront la clameur qui s'éleva, dit Plutarque,

aux jeux Isthmiques, la première année de la cent quarante-cinquième olympiade. Cette clameur produisit une si violente compression de Tair, que des corbeaux qui passaient au-dessus du cirque tombèrent étoufiFés : — par un phénomène semblable, les fils qui soutiennent certains pantins seront rompus, et les pantins tomberont couchés et aplatis sar la terre ; puis, revenus de leur étourdissement, ils retourneront à leurs cafés, à leurs brasseries d*autrefois se disputer des demi-tasses de café et des chopes de bière aux dominos, au besigue, au billard ; les forts, ceux qui auront gardé des prétentions politiques, aux échecs, se racontant mutuellement leur* rêve auquel ils finiront eux-mêmes par ne plus croire.

L'affaire est arrangée, cependant il y a eu « échec au roi », la Chambre, jouant le rôle du fou, a franchi trois cases, s'est interposée et l'a momentanément mis hors d'échec. Mais pour combien de temps ? M. Gambetta, dans le chemin souterrain et sombre où il s'est engagé, un rat-de-cave à la main, doit sentir que son rat commence à être bien consumé et à lui brûler les ongles, et qu'il n'est pas certain qu'il le conduise jusqu'au bout.

Depuis que j'existe, j'ai vu tomber plusieurs gouvernements, je les ai contemplés à terre, eh bien I je dois à la vérité de dire qu'aucun de ces morts n'était aussi bas que le gouvernement actuel et en-

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core yiyant, et ce que quelques penonnes naîyes ou gaies, appellent encore « les hautes régions du pouvoir ».

C'est en politique surtout qu'il faut se défier de ses amis. On n'a aucune chance de savoir d'eux la plus petite vérité ; les ennemis, au contraire, avec des formes un peu âpres, avec certaines exagérations, certains partis pris peut être, peuvent être d'une grande utilité : en dépouillant les noix de leur hrou amer, on trouve une amande ; en énucléant les invectives, les attaques des adversaires, on trouverait quelques vérités.

Ainsi, moi, par exemple, qui ne suis l'ennemi que des ennemis de la République, à savoir les soi-disant républicains, attristé de me voir en France, en temps de république, le seul républicain, je leur ai obstinément donné d'excellents conseils. Combien de fois leur ai^je répété cette grande et concise leçon de Jean-Jacques Rousseau : « Si vous voulez fonder une république, ne commencez pas par la remplir d'ennemis. »

Eh bien I loin d'en tenir compte, il semble qu'il existe entre les détenteurs du pouvoir une ardente émulation pour agir en sens contraire, et qu'ils croiraient avoir perdu leur journée si le soir ils n'avaient concilié quelques centaines d'adversaires & l'ordre de choses qu'ils font semblant de vouloir établir.

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Croyez-moi, il y a longtemps que je regarde agir les hommes et se succéder les choses, et que je les regarde avec le sang-froid d'un homme qui n'est pas au jeu, et n'a rien à en craindre ni à en espérer: il ne se fait en politique que des crimes et des sottises ; les habiles, les triomphants ne sont pas ceux qui feraient de grandes et belles choses, ce sont ceux qui savent profiter des sottises de leurs adversaires. En 1852, ceux qui ont fait Tempire ne sont pas ceux qui ont crié : « Vive Napoléon », mais ceux qui ont hurlé : « Vive Marat » ; il semble que chaque parti ne s'occupe que de faire les affaires des autres partis.

Cette inutile et ridicule guerre aux ordres religieux, qui a amené la guerre à la magistrature, est une telle ineptie que les adversaiires de la République n'auraient jamais rien inventé de plus destructif contre la prétendue république sous laquelle nous vivons. Les soi-disant républicains ressemblent aux Troyens traînant eux-mêmes et introduisant dans leur ville par une brèche, le cheval de bois — ma^ china fœia armù -^ qui détruira l'empire de Priam,

La dernière fois que j'ai vu le brave roi Victor- Emmanuel, c'est à Rome, peu de temps avant sa mort. Ce prince, qui m'honorait de quelque amitié, voulut bien causer avec moi de diverses choses, et

assez longtemps ; entre autres, il me dit : « M. de Bismarck semble se fatiguer d*étre heureux ; le yoilà qui se fait des affaires avec TÉglise. S*il m'avait yu ici à Tœuvre, il comprendrait le danger qu'il affronte. Heureusement pour moi, et, j'ose le dire, pour l'Italie, le Pape n'était pas méchant, et, au fond, lui et moi, nous nous aimions assez. Eh bien, s'il avait lancé contre moi l'excommunication majeure, — les églises fermées et tous les prêtres en grève, — je ne serais peut-être pas ici, et alors mes ennemis les plus acharnés, et probablement triomphants, eussent été les femmes. »

Comme ce prince, qui ressemblait beaucoup à notre Henri IV, était gai et permettait volontiers qu'on lui parlât avec une certaine liberté, je lui répondis: « Mais, Sire, cette hostilité des femmes m'étonne, vous passez pour avoir beaucoup d'accointances dans ce parti-là.

» — Mon ami, me dit-il, vous parlez d'autrefois, et il y a longtemps que nous ne nous sommes vas, mais soyez certain que ce que je ' vous dis est sérieux. »

Terminons par une bonne naïveté de M. Ferry.

Le lendemain du jour où son portefeuille avait remué les ailes comme un hanneton qui va s'envo-

1er, il disait hardiment aux représentants de la France, ce pays autrefois si spirituelet si gai :

« L'instabilité gouvernementale est mortelle au régime parlementaire, et la France ne peut se présenter devant l'Europe avec un ministère sans durée. »

G*est ainsi que Napoléon III, oubliant ses trois attaques contre Tordre politique et la paix publique, dit un jour dans je ne sais plus quelle circonstance : « Je comprends maintenant que c'est un grand crime d'attaquer un gouvernement établi. » Maintenant — c'est-à-dire lorsque je suis ce gouvernement.

De*méme, M. Ferry aime, approuve, encourage et aide de son petit mieux lefi attaques aux ministères dont il ne fait pas partie, mais, une fois qu'il est arrivé, il ne voit pas ce que la France peut désirer de mieux ni ce qu'elle gagnerait à un changement.

Et c'est dans l'intérêt de la France <iu'il se cranponne au ministère — et a trouvé l'autre jour c( l'affaire des pichenettes sur son nez suffisamment arrangée ».

)dl . . . • •

Si... moi qui si soigneusemeqt et si obàtinément n'ai jamais fait partie de rien -^ pensant avoir assez de mes propres erreurs, sottises, sans me rendre solidaire des erreurs et des sottises des autres ; si, par impossible, j'avais fait partie du Conseil municipal de Paris, j'aurais résolument voté pour l'admission du projet qui vient d'être rejeté par 33 voix contre 29.

A savoir l'érection d'un monument à l'honneur de la Commune, des voleurs, des assassins et des incendiaires.

Et j'aurais fait tous mes efforts de raisonnement et de faconde pour entraîner mes collègues à voter comme moi.

Il n'y a que trop dans toutes les villes de monuments qui surexcitent, exaltent la vanité des peu-

pies, et les préparent à Tobéissance aveugle à Tégard de ceux qui savent exploiter cette vanité. Il suffit, disait Démosthènes aux Athéniens, qu'on vous appelle Athéniens couronnés de violettes, io(rce<|/avoi A6Y)vaioi, pour que vous exultiez de joie, restiez à peine assis sur vos sièges, et soyez pleins d'une confiance absolue et aveugle pour Torafeur.

Jamais roi, empereur, czar, khan, shah hospodar, manitou, etc., etc., etc., n*ont été empoisonnés et abêtis d'autant de flatteries que « le peuple » par les loups avides de son fromage ; à chaque pas, des colonnes, desarcs.de triomphe, des « portes », des statues, des tableaux, des images à deux sous frappent les 3'eux, des poèmes, des vaudevilles et des chansons frappent les oreilles, et tout cela lui parle de sa gloire, de ses succès, de ses victoires, de ses vertus.

C'est surtout à une époque où le peuple est censé être roi qu'on se sent disposé à regretter la mauvaise éducation qu'il a reçue.

Son histoire, du moins celle qu'on lui enseigne, n'est qu'une succession non interrompue de victoires, de conquêtes, de grandes et belles actions, etc.

Personne ne lui parle de ses défauts, de ses erreurs, de ses illusions, de ses crédulités, de ses sottises, de ses faiblesses, de ses engouements, de ses malheurs, de ses misères, de ses défaites.

Aussi, lorsque le succès ne répond pas, et ne ré-

pond pas tout de suite à ses espérances, le peuple français, qui a de tout temps passé pour brave et pour guerrier, — pas de guerre sans un soldat gaulois, disait Jules César, nullum bellum sine milite gallOy est peut-être de tous les peuples le plus étonné, le plus abasourdi, le plus décontenancé, le plus effacé dans la défaite qu'il n'avait jamais prévue, — il ne va pas se battre, il va vaincre.

La furie française est historiquement célèbre et a passé souvent pour irrésistible ; on ne peut se dissimuler que c'est surtout contre elle qu'on a cherché et trouvé les armes à longue portée et la guerre à la mécanique qui suppriment la force, l'adresse, l'impétuosité, la furia francese^ l'influence du regard ardent, résolu, fulgurant. Ce qui a obligé les Français de se faire et ils se sont fait bientôt un nouveau courage greffé sur leur ancien tempérament ; car avec la chailce d'être tué par un homme qu'on ne voit pas et qui ne vous voit pas, on n'a de ressource que dans l'avayx^ des Grecs, la fatalité. L'époque qui a vu naître la machine à coudre a vu naître les machines à découdre les hommes, la machine à tuer de loin, eminus.

Un des principaux défauts du caractère français est l'absence de mémoire. Tout ce qui s'est passé il y a six mois est oublié, ce qui s'est passé il y a six ans ne s'est pas passé et n'est pas arrivé ; c'est ce qui explique que le peuple français, avec tout son

esprit, tombe si souvent et si bêtement dans les mêmes pièges : par exemple, il ne s'aperçoit pas que ses émeutes, ses révolutions n'ont pour résultat que de prendre sur ses épaules et de hisser au pouvoir de nouveaux Bourgeois qui, une fois arrivés et juchés, joueront exactement le rôle de ceux qu'ils remplacent, comme ceux-ci avaient joué, avant leur triomphe, le rôle de ceux qui devaient les remplacer.

Mais revenons aux monuments.

Victor Hugo, dans sa grande jeunesse, fit, contre la colonne de la place Vendôme, un quatrain que lui seul a oublié.

Autour du monument...

Si le sang qu'il coûta se pouvait amasser^ etc. Et tu boiraid sans te baisser.

Mais, en 1848, avant son accès de bonapartisme, il fit contre les futurs destructeurs de la colonne de la Grande Armée, ce monument respectable au moins par le sang qu'il a coûté, une bien éloquente et bien belle sortie ; comment est-il aujourd'hui rallié à ceux qui ont déboulonné le monument ?

Ces monuments qui racontent nos succès et nos conquêtes auraient besoin de voir leur influence contre-balancée par des monumt;nts racontant nos

revers et nos malheurs, nos engouements, nos modes, etc.; nous avons vu les chevaux en hronze de Saint-Marc, c(mquï$ par les Vénitiens et apportés de Gonstantinople à Venise en 1205, venir se placer à Paris sur Tarc-de-triomphe du Carrousel, puis retourner en 1815 se reposer sur Téglise Saint-Marc à Venise ; leur place vide ne suffit pas à rappeler ce que coûtent, ce que valent et ce que durent les conquêtes ; une inscription sur le petit arc du Carrousel rappelant les voyages de ces chevaux en hronze qui ont fait plus de chemin qu'aucuns chevaux de chair et d'os, serait un enseignement hien salutaire.

Il y a dans Berquin une petite histoire assez touchante. Un enfant, avec cette férocité faite d'ignorance qui distingue un âge « sans pitié », a arraché les plumes à un oiseau qui s'était réfugié dans la maison ; son père a fait empailler l'oiseau, et l'a placé en évidence dans la principale pièce : chaque fois que l'enfant, qui s'est cependant repenti, manque non seulement d'humanité, mais encore de bonté et de générosité, le père le prend par la main et le mène en face de sa victime.

. Eh bien I ce monument projeté par les amnistiés implacables de la Commune aurait eu pour excellent résultat d'empailler et de conserver les crédulités, les sottises, les engouements, les faiblesses, les misères du peuple français, de les lui remettre sans cesse sous les yeux et de ne pas lui permettre d'où-

blier ce que deux millions d'habitants ont laissé faire et se sont laissé faire par quelques centaines de fous, de vauriens, de chenapans, de « fripouilles » et de scélérats.

J'étais, certes, loin d'être contraire À une amnistie partielle. Je voyais au pouvoir et aux places grassement rétribuées, disons même à ce qu'on continue grotesquement d'appeler a les honneurs », ceux des complices des condamnés qui les avaient lâchement et opportunément abandonnés au bon moment, et les avaient jugés et condamnés ; si je voyais les uns « arrêtés au bagne à moitié chemin de la fortune et du pouvoir, je constatais que les autres avaient rencontré le pouvoir et la fortune à moitié chemin du bagne ».

L'indignité de ceux qui s'étaient mis au rang des vainqueurs, après la bataille où leurs alliés avaient succombé, militait puissamment dans ma pensée en faveur d'une certaine indulgence ; mais la plus simple justice jointe à la plus complète générosité et au moindre degré de bon sens indiquait de ne gracier que ceux qui, par leur conduite, auraient montré du repentir de leurs crimes, de la pudeur de leurs folies, et de leur demander tout d'abord une profession de foi constatant clairement leurs dispositions d'esprit et de cœur.

Mais, puisqu'on les a rappelés avec toutes leurs haines, toutes leurs rancunes, tous leurs projets de

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revanche, il eût été prudent dé leur laisser du moins élever eux-mêmes ce monument qui, en rappelant ce qu'ils ont fait, avertirait de ce qu'ils prétendent, annoncent et espèrent recommencer.

Après la rentrée du gouvernement à Paris, j'aurais voulu qu'on laissât subsister jusqu'à disparition complète de la maladie et de la folie régnante, les monuments de la Commune ; qu'un tableau fût placé sur les ruines conservées des Tuileries et des autres bâtiments incendiés, rappelant en peu de mots quand, comment et par qui, etc., etc.

On ne l'a pas fait, et on prend pour un succès de voir repoussé, par une faible majorité du Conseil municipal de Paris, le projet de monument en l'honneur des voleurs, des incendiaires et des assassins.

Le projet repoussé par le Conseil municipal, je voudrais le reprendre et le voir remplacé par un contra-projet que voici:

Sur chacun des monuments incendiés ou théâtre d'un des crimes de la Commune, une plaque de marbre noir, scellée dans la muraille, rappellerait le crime, sa date et ses plus horribles circonstances.

Sur les Tuileries, sur l'Hôtel-de- Ville, sur le Palais- Royal, etc., date et détails de l'incendie.

Sur la Banque de France :

« La Commune a volé à la Banque de France 16,625,202, francs, malgré l'énergique résistance et

306 LE RftGNE DBS GHAHPiaNONS

Tabnégation héroïque (les employés de tous grades. »

Rue des Rosiers, à Montmartre : « Ici ont été assassinés les généraux Clément Thomas et Lecomte. »

Place Royale, à l'angle d'une rue : « Ici a été cruellement égorgé le commandant Sigoyet. »

Sur le n"* 98 de l'avenue d'Italie : « Ici 13 dominicains ont été massacrés. »

Sur le mur extérieur de Sainte-Pélagie : « Ici le républicain Ghaudey a été assassiné par Raoul Rigault. »

A la Roquette, la date et les noms des otages fusillés.

Sur l'église Notre-Dame-des-Victoires : « Cette église a été saccagée et pillée. »

Assassinat de Yizentini attaché sur une planche, jeté à l'eau et tué gaiement à coups de pierres, ce qui fait dire à M. de Bismarck : Les Français sont des Peaux- Rouges, etc., etc.

L'histoire de la Commune, écrite h jamais sur le marbre.

Et, sur une colonne, inscrite la bêtise criminelle des anciens traîtres et repus, complices des communards, qui, ayant trop peur de leurs menaces et pas assez de leurs complots, les ont ramenés triomphants.

Ah I vous voulez des monuments 1

L'imitation de 93, la gb'ssade et la dégoulinade annoncées vont plus vite encore que je ne Tayais dit. La magistrature n'est encore que menacée, et déjà un bourgeois dit à un tribunal : « Je ne vous reconnais pas le droit de me juger ; de par la souveraineté du peuple dont je fais partie, c'est moi qui suis le souverain, c'est moi qui suis le pouvoir et le gouvernement ».

Les journaux opportunistes appellent factieux les magistrats qui ne veulent que juger des gens qu'on leur donne À condamner.

Et à Blois, un nouveau procureur de la République, appelé Viardot, insulte le président du tribunal, déclare qu'il ne s'en rapporte pas à lui, et s'écrie : « J'en appelle au peuple qui jugera la magistrature assise. »

Le journal du président de la Chambre des députés menace de suppression, de mort, le Sénat qui montre un peu de dignité, et conséquemment de désobéissance.

Cependant opportunistes; socialistes, démocrates, intransigeants, blanquistes, partisans de Louise Tisiphone Michel, nihilistes, voyoucrates, qui s'injurient, se dévorent, échangent des paroles grossières et des vérités cruelles, se menacent, s'attaquent avec

acharnement, se défendent mal, se dépècent, se mettent en loques et en menus débris.

Si bien que, au jour de Tayènement de la vraie République, il sera arrivé comme de ces rats affamés qu'on avait enfermés dans une cage et qui se traitèrent en nourriture réciproque, de sorte qu'en l'ouvrant on ne trouva que les queues.

Et alors, pour faire un président de l'surche sacrosainte, il faudra chercher à réunir, rassembler, recoudre,recoller les morceaux de républicains cassés, afin d'obtenir quelque chose comme des lambeaux de la culotte d'Arlequin.

Ah ! si le ridicule tuait en notre pays, on n'en serait pas à se demander comment ça finira.

Je ne sais qui a dit le premier que « l'histoire ne recommence pas » ; ce n'était pas Topinion de Plutarque, et ce temps-ci nous doit ranger à son avis. On ne peut empêcher des histrions de jouer après les grands acteurs, je ne dirai pas Cinna et le Misanthrope, mais r Auberge des Adrets et Robert Maccaire après Frédérik-Lemaltre et Serre ; on n'a que la ressource de les siffler et de leur jeter des pommes cuites et autres, à moins, ce qui serait plus sage» que le public ne fasse baisser le rideau.

Les personnages que nous voyons parodient aujourd'hui les folies et les crimes de 1792 et 1793, — il est des cerveaux comme des terrains, si pauvres et si stériles qu'il n'y peut rien croître, pas même des sottises et des chardons, et que ce qu'on y voit a été transplanté d'ailleurs ; mais ces misérables

310 LE RÈGNE DBS CHAMPIGNONÔ

plagiaires n'atteignent pas les tristes dimensions de leurs modèles qui étaient de grands fous, de grands coquins, de grands scélérats, ils fopt comme les acteurs trop petits qui mettent des jeux de cartes dans leurs bottes, ou comme les danseuses maigres qui achèvent de remplir leur maillot, grimaçant et plissé, avec de l'étoupe et du coton.

Les phrases creuses et ampoulées leur servent de jeux de cartes, et les sottises, les absurdités d'étoupe et de coton ; ainsi juchés et boursouflés, ils croient paraître grands et forts.

En lisant la correspondance et les papiers trouvés chez Robespierre, on voit les complices d'alors se traiter le plus souvent avec un respect et une admiration mutuels de « vertueux citoyen », « citoyen incorruptible », « colonne », « pierre angulaire », « palladium », « phare », etc. Quand ils venaient k se disputer quelque chose, ça n'était pas comme aujourd'hui d'inutiles potins de portière ou de répugnants engueulements de descente de la Gourtille, ils s'envoyaient mutuellement à Téchafaud.

Le champ où s'agitent et se trémoussent aujourd'hui nos soi-disant républicains, ressemble À ces jardins de la banlieue dont les propriétaires, mortellement ennuyés à la campagne, qu'ils font semblant

VINGT CONTftE QUATÎIB CENTS 3ll

d'aimer, plantent sur des piquets des boules de verre bleues, jaunes, vertes, qui représentent les figures de leurs amiset invite's ridiculement allongées ougrotesquement élargies, avec cette différence qu'il n'y a pas besoin de boules de verre, qu'ils sont en réalité comme cela, et qu'ils ne font que s'éclairer mutuellement.

Un quasi ancien, saint Isidore, prétend que, lorsque la terre est gelée et n'offre plus aux loups même la triste ressource de remplir leur estomac, lorsque la faim les met aux abois, ils se réunissent en troupe et se mettent à courir en rond jusqu'à épuisement de forces ; le premier qui tombe est à l'instant même dépecé et dévoré par les autres ; puis on reforme le rond, et on recommence à courir, jusqu'à ce qu'un autre tombe à son tour et passe viande, et toujours ainsi jusqu'à ce que les survivants soient rassasiés.

Ce n'est pas tout à fait certain pour les loups, mais ce l'est incontestablement pour les pseudo-républicains.

Suivons donc la parodie : nous venons de voir deux amiraux et un général dénoncés, calomniés, vilipendés, etc., c'est encore an plagiat I

Le général Westermana écrivait, le 16 septembre 1793, k la Gonyention :

« 11 conviendrait de ne pas faire venir continuellement les généraux à la barre, sur la dénonciation du premier venu ; en les appelant à Paris, vous leur faites perdre leur temps et même leur bourse ; la confiance des soldats dans leurs chefs est la force des armées. »

Westermann fut en effet lui -môme si bien et si souvent dénoncé, qu'il fut guillotiné en 1794. En entendant sa condamnation, il fit mine d'arracher son habit en disant : a J'ai reçu, au service de la République, sept blessures par devant, on peut les voir encore saignantes ; on aurait dû au moins attendre qu'elles fussent cicatrisées. »

Robespierre, qui méditait de se saisir du pouvoir absolu, attendait que ses complices eussent fait assez de sottises, de folies et de crimes. « Le plan de Robespierre, « dit Courtois dans son rapport à la Gouvention dans le langage emphatique À la mode alors comme aujourd'hui, a était, lorsque tout serait détruit, de paraître tout à coup comme le rayon vivifiant après l'orage, comme la divinité bienfaisante qui descend pour sauver le monde près de sa perte. »

N'est-ce pas ce que fait M® Gambetta, qui refuse le pouvoir ministériel et attend ?

Mais vous le voyez à Cherbourg prendre avantage sur le Président de la République, usurper les hommages ineptes de la foule, aller, pendant que M. Grévy dîne ou dort, faire des discours en cabriolet et dans les tavernes, se séparant et du président etdes ministres, pour se mettre seul en vue.

Eh bien, lisez dans le républicain Prud'homme le récit de la fête de TÊtre-Supréme, supprimé pendant quelque temps par les Ferry et les Gazot de ce temps-là, qui, avec Anacharsis Glootz, décidaient qu'« il n'y a pas d'autre Dieu que la nature ». Idiots f appelez Dieu nature, mais adorez-le I

« Tous les membres de la Convention, dit Prud'homme, avaient des habits bleu-de-roi. Celui de Robespierre était d'un bleu plus clair, de manière à être distingué de tous ses collègues. 11 portait d'ailleurs un bouquet trois fois plus volumineux que ceux de tous les autres membres. »

On ne peut nier l'identité du procédé...

Allons donc I s'écrie un lecteur effarouché, vous exagérez, M. Gambetta n'est pas un Robespierre I

Je le sais bien ; mais Robespierre non plus n'était pas « un Robespierre » à une certaine époque de sa vie, il n'aurait pas certes manqué de se récrier et

beaucoup se seraient récriés avec lui, si on lui avait prédit ce qu'il devait devenir et faire plus tard.

Qui sait où Ton va, quand on marche au hasard des circonstances, ce qu'avouentljnalvement et cjnûquement les opportunistes ?

... Quwid m ne saii pas^où ton va» on va loin.

11 est bon d'enregistrer un aven étrange :

Selon nos dieux du moment et les journaux qui leur servent d'organes, la République aurait d'innombrables ennemis ; tous les prêtres, presque tous les magistrats, beaucoup d'avocats, beaucoup de généraux et d'amiraux, beaucoup d'écrivains, de philosophes, de penseurs, beaucoup de députés et de sénateurs, tous les légitimistes et royalistes, tous les bonapartistes ; et écoutez ce qu'on dit dans certains clubs et certaines réunions, il y faut ajouter tous les bourgeois et tous les patrons» tous les riches, tous les nobles, un très grand nombre de fonctionnaires qu'on a destitués, un nombre aussi grand dont on exige la destitution et demande la place.

A ces ennemis si nombreux, les intransigeants et les socialistes ajoutent les opportunistes et les repus ; tandis que ceux-ci rangent au nombre des en-

nemis de la République ces mêmes intransigeants, socialistes, etc.

Si on additionnait tous ces ennemis, on pourrait ne plus môme retrouver le nombre des suffrages qui a proclamé la République, la moitié moins un, et montrer les partisans de ladite République en forte minorité.

Or, pour qu'un changement radical de forme de gouvernement soit légitime et ait quelque chance de durée, il faudrait qu'il fût accepté par Fimmense majorité des citoyens et ne fût repoussé que par une minorité infime ; autrement, le pays se trouve partagé en deux peuples à peu près égaux ; un peuple de maîtres et de tyrans, un peuple d'esclaves et d'ilotes.

Et, en tous cas, puisque la République est déclarée, du moins devrait-elle être mixte, tolérante, ouverte, appelant et accueillant les dissidents, objets de ses prévenances et de ses càlineries ; de même que la royauté revenant devrait se préoccuper des républicains (je suppose pour un moment qu'il y a des républicains, en. France) et des libéraux, et ne pourrait ôtre qu'une royauté constitutionnelle et libérale.

Ce n'est pas ainsi que se conduisent, si on peut appeler se conduire être mené par le hasard, par ses appétits et ceux des autres, nos soi-disant républicains. Us semblent s'étudier à froisser, à blesser,

316 LB RÈeNB DES CHAMPIGNONS

à irriter, à dégoûter. DéjÀ en 1848, dès les premiers jours de la révolution, j'écrivais à Lamartine : « 11 est temps de défendre la République contre M. Ledru- Rollin. » Dès lors, en effet, Ledru et ses amis voulaient que la France fût républicaine malgré elle. Ceux qui venaient se rallier à la République, et qu'on appelait dédaigneusement et haineusement les « républicains du lendemain », leur semblaient des ennemis venant demander leur part du butin et de la curée. Ils semblaient une mère, vieille coquette, pressée de se défaire de sa fille, qui ne la croit bien faite et bien « mise » que si son corset la gène et la met à la torture.

A vrai dire, les doublures et les plagiaires de 1793 n'ont inventé que Tincendie de Paris ; c'est quelque chose,et ils s*en vantent aujourd'hui dans leurs réunions et aux enterrements civils. — Pour tout le reste, ils suivent servilement et assez médiocrement les traces de leurs modèles : l'assassinat des otages était une copie timide des massacres des prisonniers sous la première Terreur.

Ils n'ont pas été les premiers à élever, sous prétexte désintérêts du « peuple », qu'ils minent et rendent misérable, des prétentions folles qui font dire aux naïfs qui les croient réellement les délégués des ouvriers : « Que demande la classe laborieuse ? Elle demande à ne pas travailler. » Le mot «travailleur», que Victor Hugo a eu la faiblesse d'adopter, ce mot lui-même n'est pas de leur invention ; on le trouve dans une note de frais après le massacre des prisons, on y donne ce nom euphémique aux princi-

paux égorgeurs, auxquels on alloue une indemnité pour prix de leur travail.

Je citais dernièrement la condamnation d*un nommé Bergeron, « très égoï8'te,suspect,blàmant les sans- culottes de ce qu'ils abandonnent leur état pour ne s'occuper que de la chose publique ».

La femme de Duplay, le menuisier chez lequel logeait Robespierre, écrivait à sa fille, après le 9 thermidor :

« La scélératesse est à son comble. Voilà où nous en sommes, et votre père a été obligé de reprendre son état* »,

Les anciens déjà disaient : « Il est plus facile de parler et de solliciter que de labourer. » Faeiliu$ orare quant aram.

Je lisais Vautre jour dans un journal socialiste et intransigeant que, pour une réunion à la salle Lévis, à Paris, des drapeaux rouges et des écussons égale-* ment couleur de vin, de sang et de feu» portaient, écrits en lettres noires, les noms glorieux de Raoul Rigault, Ferré, Varlin, etc. En rapprochant cette manifestation de l'enlèvement des croix, crucifix, etc., dans les écoles et ailleurs, je m'étonnais qu'on s'en tienne là. Ne rougissez-vous pas d'être ainsi en retard sur vos modèles. En 1793, on enleva toutes les vierges des niches où elles étaient aux coins

i. Rapport de Courtois. -— Papiers trouvés chez Robespierre, liasse VII.

d'an grand nombre de rues et où la piété populaire entretenait une lampe allumée et des fleurs fraîches. On laissa les lampes et les fleurs, mais les vierges furent remplacées par des bustes de Marat. Les bustes de nouveaux saints du calendrier révolutionnaire tarderont-ils beaucoup à remplacer les croix et les crucifix ?

En 1871, on a bien un peu saccagé et pillé l'église Notre-Daiçe-des-Yiotoires ; mais c'est encore une bien pâle copie des hauts faits des grands modèles de 1793.

Parlez-moi du sac de l'église Sainte-Geneviève en 17931 Des citoyens vraiment pratiques mirent la main sur la châsse de sainte Geneviève ; cette châsse était célèbre, et non seulement l'objet d'une grande dévotion, sainte Geneviève étant la patronne de Paris, mais un contemporain raconte qu'il a vu jusqu'à cinq et six cents cierges brûler devant elle à la fois ; mais elle méritait l'attention des orfèvres et des voleurs, par les richesses dont elle était ornée ; une femme aurait succombé sous le poids des perles ou diamants et autres pierres^précieuses.

De prétendus patriotes brûlèrent la châsse sur la place de Grève, mais Prud'homme avoue qu'on ne ravit et ne porta à la Monnaie qu'une très petite partie des diamants et des pierreries ; « on eut soin, dit-il, de mettre de côté de quoi acheter des propriétés nationales pour plusieurs millions. »

320 LB RÉGNE DES GHAMPIGNOlfS

A bientôt Tépuration définitive du ciel, la déchéance de Dieu,les théophilanthropes^e culte de la raison, etc., dont je parlerai un de ces jours, IV théisme déclaré religion officielle nationale et... laïque, et un certain nombre de folies et sottises les unes simplement bètes,les autres criminelles et hôtes.

Puis maître Oambetta, pensant la chose mûre, amnistiera Dieu, décrétera la reconnaissance de rÊtre-Supréme et Uimmortalité de Tàme.

A moins que Dieu, que nous ayons fatigué par notre sottise, ne nous pardonne et se remette à protéger la France.

Une citation de Tite-Live.

« Un envoyé des Privernates, interrogé dans le Sénat de Rome, répondit : Notre fidélité sera sincère ' et perpétuelle si vous nous accordez une paix et des conditions honnêtes et douces ; il n'en sera pas de même si vous nous imposez des conditions dures et humiliantes, car ne croyez pas qu'un peuple ou un seul homme reste dans une situation qui FafQige plus longtemps qu'il n'y sera contraint par la force, diutim quam necesse sit, d

Courtois, dont j'ai déjà parlé plus d'une fois ainsi que de son rapport à la Convention, répondait, dans ce rapport, à une question qu'on s'adressait alors et qu'on s'adresse encore aujourd'hui (je cite textuellement) :

«... J'ai entendu plus de mille fois, dit-il, des pa-

triotes faire cette réflexion : comment une cinquantaine de brigands peuyent-ils terrifier des millions d*hommes et des Français ?

» On peut répondre ainsi :

» Vingt brigands se sont attroupés au coin d'un bois pour dévaliser les voyageurs ; quatre cents de ces derniers passent par là, mais par compagnies de trois ou de six ; ils sont tous dévalisés les uns après les autres ; ils étaient cependant quatre cents contre vingt.

» G*est rindolence qui a livré nos destinées à ces hommes coupables, etc. »

Courtois était conventionnel et avait voté la mort de Louis XVI. Son opinion, qui est à méditer, est cependant que si quatre cents voyageurs prenaient le parti d'entrer tous ensemble dans le défilé où les attendent vingt brigands, que s'ils venaient cent, que s'ils venaient quarante, que s'ils venaient vingt, il leur serait facile de pendre les vingt agresseurs ou du moins de les reconduire avec des bâtons ou des verges empruntés aux arbres de la forêt, où ils se laissent bêtement dévaliser et étrangler en s'obstinant à passer quatre par quatre.

Ce qui, pour les pacifiques comme moi et mes lecteurs, se peut traduire par une question d'entente et de scrutin, en rappelant que le législateur Solon punissait sévèrement tout citoyen qui, dans une sédition ou trouble public, ne descendait pas dans la

323 LB R&GNB PBS CBÀMPieNONS

rue prendre parti, et prétendait rester simple spectateur, en répétant une fois de plus ce que je prêche depuis 1848, que le suffrage dit universel, sUl n'est pas au moins rigoureusement obligatoire comme le service militaire et l'impôt, est toujours une arme laissée à la disposition des ambitieux et des intri^gants.

Je reçois une lettre singulière, étrange, — sans me prononcer sur la valeur ni sur le sérieux de cette épitre, ni sur le degré de confiance qu'elle peut mériter, je pense qu'offrant une solution au moins apparente et une explication nouvelle, Ténigme bizarre dont la curiosité publique s'est occupée depuis quelques jours, elle peut avoir quelque intérêt ou offrir un amusement à vos lecteurs, — quelque étrange d'ailleurs que soit la solution, elle ne l'est pas davantage que l'énigme qu'elle prétend expliquer, — la voici sans commentaires.

A M. Alphonse Karr, auteur du roman Agathe et

Cécile.

Je vous dirai tout à l'heure. Monsieur, pourquoi j'ajoute à votre nom ce titre d'un de vos vieux ro-

maas, au lieu de tous appeler, comme on le fait souvent, auteur des « Guêpes », ou de « Sous les tilleuls », et de « la Pénélope normande » etc., etc. — Je vous dirai en môme temps pourquoi j'adresse cette lettre à vous plutôt qu'à tout autre, et ma réponse sera la même à ces deux questions que vous êtes en droit de me faire.

Permettez-moi de commencer par parler de moi.

Je suis un de ces magistrats qui, sans haine pour la^ forme de gouvernement appelée République, s'y sont résignés sans efforts, pensant que la justice est une, est la condition nécessaire de tout gouvernement, de toute société, et que les changements, modifications, révolutions ne peuvent l'atteindre.

Mais je suis aussi un de ceux qui, voyant clairement que le nom de République est un leurre, que le régime qu'on prétend imposer à la France, non seulement n'a rien de l'idée républicaine, mais menace la société, comme vous le disiez dernièrement, d'une « rechute en sauvagerie », ont cru qu'il n'était ni de leur conscience, ni de leur raison, ni de leur honneur de concourir à ce carnaval et à cette mine, et de faire partie des masques qui jouent si mal des rôles prétendus politiques, historiques, etc., etc.

En tin mot. Monsieur, je suis un magistrat démissionné et, comme bien d'autres, j'ai, dans un âge déjà avancé, j'ai soixante-trois ans, abandonné une carrière honorablement parcourue, j'ose le dire

sans crainte d'être démenti, et je me suis retiré à mon petit, étroit et pauvre foyer.

Un vieux magistrat est comme un vieux soldat, il ne se désaccoutume pas facilement des occupations qui ont occupé sa vie, — la lecture, mon petit jardin, ne me suffisent pas tout à fait — semblable au vieux soldat dont je vous parlais tout à l'heure, qui va chaque matin voir défiler la parade, exercer les conscrits, et écouter les tambours si . sottement supprimés, je suis avec application les causes civiles et criminelles qui se présentent devant les tribunaux, je les évoque à mon propre tribunal, je m'efforce de discerner la justice et la vérité, et je rends au coin de mon feu des jugements qui ne sont pas toujours conformes à ceux que rendent les successeurs que le sieur Gazot nous a donnés.

On s'est beaucoup occupé d'une lettre bizarre écrite par un bas-bleu rouge appelé madame Grault, lettre dénonçant M. Emile deGirardin comme «le chef des espions prussiens en France », — on s'est demandé quel était le but de cette accusation, la seule peut-être qu'il soit tout à fait absurde de porter contre le fameux publiciste, •— quelle cause a pu faire choisir parmi tant d'autres qui auraient eu au moins de la probabilité aux yeux du public, une accusation qui ne repose sur rien et rappelle celle qu'un magistrat avouait redouter, quelque absurde qu'elle fût, à savoir l'accusation d'avoir volé les tours de Nôtre-Dame.

326 LE rAgNB des GËAMPIGNONâ

J'ai lu, à ce sujet, le plus grand nombre de journaux qu'il m'a été possible de*me procurer dans le hameau où je me suis retire et, à ma grande surprise, je n'ai trouvé dans aucun le mot de l'énigme.

Le plus grand nombre accusent madame Grault de maladie, d'hystérie, de folie, etc., — quelquesuns parlent de haines politiques dont elle serait l'instrument, un petit nombre veulent insinuer que l'accusation tout insensée qu'elle parait, ne doit cependant pas être mise à néant, et qu'il n'y a pas de fumée sans feu, etc.

Je vous avouerai. Monsieur, que je comptais un peu sur vous, et que j'ai fait chercher le Moniteur en espérant que la vérité allait enfin pturaltre ; car ce n'est pas seulement à cause d'un certain esprit que vous prêtent quelques personnes, à cause d'un certain bon sens que vous attribuent certaines autres personnes que je m'attendais à vous voir élucider la question, ce n'est pas l'auteur des guêpes, que je consultais, c'est l'auteur « d'Agathe et Cécile ».

Vous souvient-il de ce roman qui date d'aussi longtemps ?

Eh bien, monsieur, l'auteur à* Agathe et Céeile ne devait pas être dupe de la plaisanterie, de la mystification dont la lettre de madame Grault a été la manifestation.

Parce que vous avez fait jouer à un des personnages de ce roman, un certain Glodomir, préeisément

CÔRtlBSPONDANGB IMPRlèvUE 3^

le rôle qu'a joué dans la circonstance actuelle le véritable auteur de la lettre] dont H. de Girardin a fait semblant d'être indigné, et dont presque tous les députés, presque tous les journaux, presque tous les lecteurs, vrais moutons de Panurge, se sont indignés à son exemple et à sa suite.

J'ai été longtemps juge d'instruction. Monsieur ; lorsque j'ai donné ma démission au sieur Gazot, j'étais procureur de la République, après avoir été procureur impérial et procureur du Roi, — j'ai, dans ces fonctions honorablement remplies, acquis et perfectionné un certain tact qui me rend plus facile qu'à bien d'autres de discerner la vérité au travers des nuages et des brumes dont les coupables essayent de la voiler.

Parlons de votre Glodomir.

M. Glodomir de Pontaris, une sorte de bohème sans fortune, sans état, s'est insinué dans une famille honorable ; il est devenu l'ami du mari et l'amant de la femme, passe six mois de l'année à la campagne, dans leur château, et est leur commensal actuel à Paris pendant les six autres mois. — Un jour il trouva madame Gécile Regnold émue, épouvantée, — quelqu'un, une femme de chambre renvoyée, lui a adressé une lettre menaçante, — elle écrira au mari les détails dune intrigue dont eUe a été la confidente nécessaire — madame Gécile est perdue, — elle parle de s'enfuir, de se tuer, etc.

Clodomir, qui est un homme fort, la rassure, et lui dit : « Je me charge de détourner le danger, fiezvous à moi et reprenez tout votre calme. »

Deux jours plus tard, il trouve madame Cécile plus épouvantée que jamais. — Albert a reçu pendant le déjeuner une lettre dont la lecture Ta fait pâlir, il Fa relue plusieurs fois, puis il s'est levé de table sans achever de déjeuner, il est, depuis, sombre, taciturne, agité,il jette sur elle des regards investigateurs, défiants, irrités, enflammés, il n'y a pas de doute possible, la misérable femme de chambre a effectué sa menace, Albert sait tout.

— 11 sait beaucoup plus que tout, répond Clodomir, et c'est ce qui nous sauve : voici ce que contient la lettre qu'il a reçue.

« M. de Pontaris est un traître et un chevalier d'industrie, son vrai nom est Cagnard, il a été quelque temps employé en qualité de caissier dans la maison de banque de M.Darcet, à Paris, rue duPonceau, 72, il en a été chassé pour de nombreuses infidélités.

B II doit 2,000 francs gagnés au jeu en trichant à M. FroUiny — ce M. ProUiny demeure rue de la Chaussée d'Antin, n° 11, — il n'a fait grâce à M. Clodomir que sur la promesse écrite de lui rembourser les 2.000 fr. volés, ce qu'il n'a pas encore fait.

» Ce n'est pas tout, — ce qu'il y a de plus affreux c'est qu'il vous trahit de la plus horrible manière, il

yôus trahit dans votre honneur et dans vos affections, il a su corrompre votre femme et ils doivent s'enfuir ensemble mardi prochain 23 du courant à minuit. »

Pendant que Clodomir récitait cette lettre, Cécile s'est écriée plusieurs fois, et chaque fois Clodomir Ta arrêté d'un signe en lui disant : « attendez. »

— Mais que faire ?

— Rien, attendre, — c'est aujourd'hui le 23, — je pars pour la campagne et ne reparaîtrai que dans quelques jours, — votre mari, naturellement fidèle à la tradition, va feindre un voyage et rentrer inopinément, un peu avant minuit. — Qu'il vous trouve occupée à lui écrire une lettre tendre.

» Demain matin,il courra chez moi,on lui dira qne je suis en voyage pour quelques jours, alors il se rendra chez M. Darcet et chez M. ProDiny.

— Eh bien ?

— Eh bien, il ne trouvera pas rue du Ponceau, 72, M. Darcet qui n'existe pas et que j'ai inventé, car j'oubliais de vous dire que c'est moi qui ai fait écrire la lettre, il ira ensuite chez M. Frolliny, celui-là existe, c'est un sellier hamacheur, qui lui répondra qu'il ne me connaît pas et n'a jamais entendu parler de moi.

Résultat pour Albert, — Clodomir est l'amant de ma femme, comme il a volé dans la caisse de

330 LB RÈGNB DBS CHAMPIGNONS

M. Darcet et filouté au jeu M. Frolliny, on est bien méchant 1 ce bon Glodomir, j*ai à réparer le moment d'injustes soupçons que m'avait inspirés cette lettre infernale.

Commencez-vous à comprendre, Monsieur, Fauteur du Roman ?

Supposez que vous vouliez attaquer M. de Girardin ou tout autre, vous commencez par chercher ses points vulnérables, — le talon d'Achille, — vous l'attaqueriez sur des faits vrais ; peut-être, si vous ôtes exigeant, ajouterez-vous quelques faits vraisemblables.

Vous ne l'accuseriez ni d'avoir volé les tours de Notre-Dame, ni d'avoir assassiné Henri IV, ni d'avoir incendié le temple d'Esther.

Car le lecteur se dura : j'ai passé hier devant Notre-Dame, les tours sont à leur place, — Henri IV est mort il y a près de 300 ans, — et, malgré l'incertitude qui règne sur l'âge du fameux publiciste qui a été accusé de tricherie sur ce point dans le temps pour se faire nommer député, il ne pouvait exister en 1610 — d*ailleurs on sait le nom de l'assassin, de même qu'on sait le nom de Tincendiaire du temple d'Esther, — Erostrate, qui vivait bien plus longtemps encore auparavant.

Mon Dieu I quelle méchanceté et quel acharnement contre ce grand publiciste 1 je suis certain qu'il en est de même des mines de S^-Rerain, de l'institut

GORRBSPONDANGB IMPBÉTUE 331

de Gœtbo, de physonotique et de tant d'autres affaires qu*on lui a reprochées avec opiniâtreté — je ne croirai plus rien de ce qu'on me dira contre lui, pas môme de ses variations et de ses erreurs politiques.

Voilà, Monsieur, le but qu'a atteint la lettre de madame Grault et le but qu'elle devait nécessairement atteindre ; il n'y avait pas besoin d'être juge d'instruction, ni procureur du Roi ou de la République pour le deviner.

Nous avons au palais un vieux dicton, fecit eut prodest.

Chercher à qui le crime profite^ c'est celui-là qu'il faut interroger le premier.

Un ennemi de M. de Girardin l'aurait nécessairement attaqué sur d'autres points, — cet achille de la presse est presque tout talon, à ce que disent les vrais ennemis, l'ennemi en question n'aurait pas laborieusement cherché un des rares points sur lesquels l'homme qu'il voulait assommer est invulnérable.

M. de Girardin seul profite de l'effet de cette lettre, et seul avait intérêt à ce qu'elle fût publiée à un moment où M. Rochefort et d'autres recommençaient à parler de S*-Rerain et de Cœtbo, etc., — madame Grault, loin d'être une ennemie de M. de Girardin, est au contraire une de ses amies plus ou moins dévouées dont on assure qu'il est entouré, seulement elle n'a peut-être pas mesuré l'étendue et les suites

333 &E RÈGNE DBS CHAMPIGNONS

de son dévouement, ni la profondeur de Tingratitude survenue.

Elle rappelle tristement le sort de ce fanatique que Mahomet fit cacher dans un puits d'où il cria, — il n'y a qu'un Dieu et Mahomet est son prophète.

Mahomet fit immédiatement combler le puits sur lequel on éleva une colonne avec une inscription commémorative de l'oracle, — colonne sous laquelle le dévot reste enseveli.

Voilà, Monsieur, la vérité sur la lettre de madame Grault ; vous voyez que j'avais raison de présumer que l'auteur à' Agathe et Cécile et de l'histoire de M. Glodomir dç Pontaris, n'aurait pas été dupe de la mystifcation.

Le véritable auteur de la dénonciation contre M. E. de Girardin, est M. de Girardin.

Agréez, etc.

X***, magistrat démissionnaire.

Pour copie

Alph. Karr.

FEMMES ET HOMMESSES

La Providence, en créant Thomme, lui devait et lui a donné les racines et les fruits sauvages, elle lui a donné une femelle pour se reproduire ; — cette situation, j'aime à le croire, n*a pas beaucoup duré, — et alors l'amour devait avoir sa saison chaque année, comme pour les fauvettes et pour les ours.

Mais ce que la Providence a donné de plus à rhomme qu'à ses autres créations, c'est le génie d'arranger, d'orner, d'embellir son séjour, — de se perfectionner lui-môme, en un mot, l'instinct de la civilisation; — sa faiblesse relative même qui a amené forcément l'état de société, est devenue une force qui l'a rendu maître de la terre.

L'homme primitif et encore aujourd'hui Thomme sauvage, et je comprends dans les sauvages un certain nombre de prétendus civilisés, ont abusé de la

334 LE RÈGNE DBS GHAMPieNONS

faiblesse physique de la femme pour la tenir en esclavage ; — mais l'homme intelligent, Thomme soigneux de son propre bonheur, a transplanté, semé, fécondé les arbres des forêts dont les fruits ligneux et âpres sont devenus des poires savoureuses et des poches exquises ; — dans le même ordre d*idées, de la femelle, de rhommesse,^il a fait la femme, et c'est le plus charmant, le plus incontestable progrès de la civilisation. — Je n'ai pu faire qu'une statue avec mon bloc de marbre, disait Praxitèle, en exposant une Yénus, mais le premier qui se mettra à genoux devant ma statue et lui adressera une prière, en fera une déesse.

C'est l'amour qui de l'hommesse a fait la femme ; les civilisations intelligentes se sont toujours préoccupées d'augmenter les différences et les [contrastes entre les deux sexes que la nature n'avait fait qu'indiquer.

Les grandes chevelures, les vêtements longs et amples cachant la divinité dans un nuage. Les étoffes précieuses, les pierreries, les plumes des oiseaux, les fourruresdel'hermineetdurenardbleu, réservées aux femmes et donnant de la majesté et de la réserve à leur démarche ; le séjour dans la maison, les occupations non fatigantes amenant la blancheur et le poli, la transparence de la peau, la timidité et la pudeur en partie naturelles, et en partie acquises et même jouées par les moins bien douées.

^ FBMMBS BT HOMMBSSES 335

En faoe^des visages bronzés par le soleil, le vent et la pluie, des chevelures lourdes et hérissées, des barbes rudes et hirsutes, des vêtements courts, des muscles développés, endurcis par la culture de la terre, la chasse, la pêche et la guerre, un costume sombre, des mains de fer, ajoutez d'un côté une voix douce, harmonieuse, vibrante, accoutumée à ne s'émettre que dans la maison fermée où elle n'a aucun bruit à dominer, où elle doit s'adoucir pour endormir Tenfant, de l'autre une voix accoutumée à se faire entendre dans le vent et la tempête, à exciter, encourager les chiens, à défier et à effrayer l'ennemi ; les airs terribles en p,artie vrais, en partie affectés, et vous aurez les êtres si différents l'un de l'autre qui sont devenus, avec le temps, Thomme et la femme.

Jamais cette différence n'est trop grande, et souvent elle ne Test pas assez. Loin de moi la sottise qui régnait de 1828 à i835,de demander des femmes maigres, frêles, phtisiques, vertes,etc. La femme doit être aussi bien portante, disons plus, aussi forte pour accepter son rôle de femme que Thomme pour son rôle d'homme. La fauvette est aussi forte pour son métier de fauvette que le lion pour son métier de lion. La rose est aussi forte pour son métier de rose que le chêne pour son métier de chêne : là est la véritable égalité, un degré égal de perfection et de droits et de puissance dans son rôle, et pas une

parité, ou similitude, laide, absurde et heureusement impossible, égalité si sottement réclamée par certaines femmes et que pourraient réclamer avec plus de raison, les hommes de certaines classes de la société actuelle.

La classe dite « bourgeoise » où Fhomme travaille et où tant de femmes ne font que dépenseir,

Ne s'inquiétant pas si, pour parer l'idole.

Le pauvre époux travaille, emprunte, joue... ou vole

Mais je veux, sans jamais hésiter, reconnaître une femme à son pas, marchât-elle sur im tapis ; à sa voix, quelque bas qu'elle parlât.

Je ve«x reconnaître un cheveu de femme parmi vingt poignées de cheveux d'homme ; de même une rognure d'ongle de femme.

Les vrais hommes n'aiment que les vrais femmes, comme les vraies femmes n'aiment que les vrais hommes.

Il n'entre pas dans mon sujet, aujourd'hui, de parler des hommes qui se coiffent en bandeaux à la Vierge avec quelques frisons sur le front, et, par un col de chemise coquettement ouvert, prodiguent aux yeux ravis des femmes les trésors de leur cou d'albâtre.

Je ne veux parler que des femmes, et encore d'une variété de femmes, car il y a pour les femmes deux manières de n'être pas femmes:

FEMMES ET HOMMESSES 337

La première consiste à s'affranchir sottement dô la réserve et de la pudeur, à adopter des vêtements strictement « collants », à ne rien laisser à faire à l'imagination, qui embellit si généreusement ce qu'on cache, à s'abandonner si fort au public qu'il ne reste pour le mari ou pour l'amant rien qui vaille la peine et les frais nécessaires pour le conquérir.

Je n'indiquerai qu'en passant cette singularité qu'on peut observer aux bains de mer : les hommes, qui autrefois nageaient en caleçon à une distance convenue des femmes, doivent aujourd'hui revêtir un costume complet, acte gênant pour les nageurs sérieux ; jusque-là, c'est peu de chose, mais en même temps la mode a fait adopter aux femmes les costumes de bain les plus sommaires, les plus indiscrets, les plus révélateurs, les plus confidentiels, elles ont in fligéaux hommes la décence dont elles s'ennuyaient : à notre tour d'être le sexe faible, le sexe timide, le sexe pudique.

C'est la Vénus voilée qui est la vraie Vénus,

Lycurgue, qui rêvait une république mâle et rude et voulait détruire l'influence des femmes, et réduire l'amour à la propagation de l'espèce, faisait combattre, dans les jeux publics, les jeunes filles entièrement nues pêle-mêle avec les jeunes hommes.

Solon, qui avait inventé la république athénienne

838 LE RÈSiNB DBS CHAMPIGNONS

avant M* Gambetta, voulant au contraire une nation polie, élégante, artiste, et voulant à cet effet, accroître le pouvoir féminin, ordonna aux Athéniens les vêtements longs, simples et flottants.

Il est une seconde maniôre pourî^ les femmes de n'être pas femmes ou de cesser de Tétre.

On lit dans la loi des Douze Tables : « Que les femmes se gardent de raser le léger duvet de leurs joues, de crainte de se faire pousser une barbe. »

On sait bien^l'avantage que tire une femme d'être elle-même, d'être un objet d'art, un marbre unique de la main de Phidias, de Praxitèle ou de Pradier, et non un vulgaire surmoulage qui se fait à la douzaine, d'être « autre » ; cela suffit souvent et remplace parfois un certain degré de beauté, et explique certaines séductions et certaines infidélités. Vous pouvez être un miracle de formes, d'élégances, etc., etc. ; vous pouvez être la plus belle des femmes, mais vous ne pouvez pas] [être une « autre », et il y a des moments où cette « autre » vous vaincra, parce qu'elle est « autre », ne fûtrclle que cela.

Supposez une assemblée de femmes couvertes des

plus splendides étoffes, des plus rares pierreries, qu'une seule arrive un peu tard yétue d'une simple robe blanche, pas un diamant, pas un bijou, une rose vivante dans les cheveux, et elle sera la reine, parce qu'elle sera « autre ».

Les femmes ont tellement l'instinct de la puissance d'être « autres », que, dans les ménages un peu populaires, si une femme veut témoigner quelque défiance à son mari qui sort, elle lui dira, si elle est brune : « Va voir ta blonde; » tandis qu'elle dira : « Va voir ta brune, » si elle est blonde.

Mais il faut rester femme ; et celles qui affectent des attitudes, des allures, des paroles, des pensées, des sentiments virils, sont au moins aussi sottes de vouloir se changer en homme, que si elles se changaient en chèvres ou en guenons, ou en tortues.

C'est se changer en hommes que de prétendre à remplir les mêmes fonctions que les hommes ; si vous y réussissez, vous serez un homme très petit, très faible, très opprimé, très laid. Pourquoi faire vous-même, quand il vous est si facile d'inspirer et de faire faire ?

La femme a son rôle, ses. droits, ses devoirs séparés de ceux de l'homme et, en apparence, contraires, mais combinés pour se compléter réciproquement ; la corde et le bois courbé se ressemblent peu. Le silex et le fer, la serrure et la clefsont très différents. Et cependant, réunis, ils forment un tout, un

FEMMES .ET HOMMESSES 341

arc, un brlqaet, une fermeture, et chacun séparé n'est rien.

C'était une charmante et poétique idée que celle de Platon, et qui pourrait être aussi vraie que bien d'autres qui sont acceptées : « que Tétre humain, au commencement, se composait de la réunion des deux sexes et que, par punition, l'être a été séparé en deux modèles qui sont devenus l'homme et la femme. » L'amour n'est que l'effort incessant que font ces deux moitiés pour se retrouver, se réunir, se confondre de nouveau en un seul être ; l'infidélité s'explique par une erreur de deux moitiés qui croient se reconnaître, s'essayent et s'aperçoivent, souvent un peu tard, qu'elles se sont trompées et doivent chercher ailleurs.

Bien plus grave est l'erreur des hommesses. Le plus souvent, cette pensée de sortir de son sexe s'explique par ceci, que ce sexe n'est pas nettement indiqué, que ces êtres hybrides n'ont pas ou n'ont plus les charmes qui sont le partage de la femme. {1 y a cependant à cette explication d'assez fréquentes exceptions.Remontons à la première Révolution, là où nos viragos, citoyennes, tricoteuses et pétroleuses cherchent leurs modèles.

Olympe de Gouges était belle,mademoiselleAubry et madame Momoro étaient belles, Théroigne de Méricourt était jeune etbelle,etsi Catherine Théot était vieille,elle nese montrait qu'avec deux jeunesetbelles

342 LE RttlIE DES QHAMPIGNONS

fitlefl, Tune à sa droite et l'autre à sa gauche. Nous allons, si vous le voulez bien, parler un peu des unes et des autres, pour démontrer une fois de plus combien les imitateurs et imitatrices, plagiaires et parodistes d'aujourd'hui, sont inférieurs à leurs modèles qu'ils n'égalent que par la méchanceté en les surpassant en ineptie.

Et, dans leur intérêt, nous leur rappellerons comment on a coutume de finir tristement le carnaval et les jours gras.

Olympe de Gouges, qui, par les discours et les écrits, s'était montrée d'une ardeur extrême pour la révolution, s'en dégoûta et osa «< outrager » Robespierre, ou la guillotine ; en montant sur l'échafaud, elle jeta un coup d'œil sur les arbres des Champs- Elysées, et dit : « Fatal désir de la renommée, j'ai voulu être quelque chose. »

Quand on proelama la déchéance de Dieu et le culte exclusif de la raison, les réformateurs pensèrent que ce culte ne pouvait être dignement inauguré que par la plus folle, la plus indécente, la plus ridicule des mascarades.

La première fête de la raison fut célébrée le 20 brumaire à Notre-Dame.

La femme de l'imprimeur Momoro< membre de la commune, jouait le rôle de la déesse ; elle était assise sur un siège antique, et portée par quatre citoyens ; 4es jeunes fiUes, vêtues 4^ blancs et couronaéea

FBIIIIB8 BT HOMMBftSBS 343

de roses, précédaient et suivaient la déesse ; on plaça ridole et le siège sur l'autel. C'était une très belle personne, qui, avec l'autorisation de son mari, je le suppose, se montra fort libérale de l'exhibition des charmes de la Raison ; aussi Chaumette fut-il très applaudi, lorsqu'il dit aux assistants en la montrant : « Nous avons aban-» donné les idoles inanimées pour cette image animée, chef-d'œuvre de la nature. » Le républicain Prud'homme raconte que les plus austères républicains avaient apporté des lorgnettes pour ne rien perdre des détails de madame Momoro» Ghaumette ayant fini son discours, elle descendit de son siège, s'approcha du président et lui donna l'accolade. Comparée cette scène à celle des enthousiastes résignés qui embrassèrent Louise Michel À son arrivée dans la gare du chemin de fer.

Mademoiselle Aubry était également une très belle actrice de l'Opéra, qui joua à Sainte-Geneviève le rôle de madame Momoro à Notre-Dame.

Quant À Catherine Théot, c'était une prophétesse qui se disait mère de Dieu^ avait adopté Robespierre pour son second fils.

Théroigne de Méricourt était, disent les contemporains, une très charmante créature, qui n'épargnait rien pour séduire les yeux ; elle portait un chapeau à la Henri IV avec de grandes plumes, un 9abre et des pistolets à U ceinture ; elle avait assisté

344 LE RÈ6NB DES CHAMPIGNONS

à la prise de la Bastille et fit partie du hideux cortège qui alla à Versailles chercher le roi et la reine ; elle marchait entre les hommes qui portaient sur des piques les têtes des deux gardes du corps assassinés ; on rappelait la première amazone de la République, comme on appelle Louise Michel la grande citoyenne. Mais quelles pâles copies que les citoyennes Michel, PauleMinky Ronzade, GadoUe, etc., en les comparant aux citoyennes Olympe de Gouges, Aubry, Momoro, Théroigne, etc.

Arrivons au mercredi des Gendres, nous avons vu comment finit Olympe de Gouges tuée par ses complices, et Théot emprisonnée.

Lel" prairial de Tan 111, une foule de femmes mêlées à des hommes ivres, quelques-unes ivres comme eux, dit M. le premier président de la République de 1871, des troupes de bandits armés de piques se dirigèrent vers la Gonvention. Les députés se rassemblent à la hâte... Tout à coup on voit fondre un essaim de femmes dans la tribune, le président Yernier se couvre et leur commande le silence. Les unes montrent le poing à l'Assemblée, les autres crient et rient aux éclats : plusieurs députés se succè^ dent à la tribune sans réussir à se faire entendre. André Dumont succède à Yemier et annonce aux femmes qu'il va les expulser ; on lui répond par des huées. Au dehors, la foule de bandits, que les citoyennes précédaient, ébranle les portes. Les

FEMMES ET HOMMESSES 345

hommes sortent des tribunes, mais les femmes restent et continuent à vociférer. Elles repoussent les fusiliers qui essayent de les faire sortir ; alors plusieurs jeunes gens qui s'étaient munis de fouets de poste, escaladent les tribunes et chassent à coups de fouet les citoyennes qui se sauvent enfin en poussant des cris, des imprécations et des menaces.

Ce fut bien pis pour Théroigne, il lui arriva ce qui était arrivé à Olympe : ce qui restait de femme en elle finit par se révolter contre les crimes mêmes auxquels elle avait pris part. Elle se déclara contre Robespierre et prit parti pour les Girondins, et quelques-unes de ses compagnes et tricoteuses restées montagnardes la saisirent dans la rue et la fouettèrent publiquement. Les contemporains qui racontent ce fait odieux disent que, si ce qui restait de pudeur à Théroigne dut en souffrir, sa vanité de femme n'en souffrit pas, et ces écrivains politiques saisissent l'occasion pour parler encore de sa beauté.

Si, ce qu'à Dieu ne plaise, nous devons voir se renouveler ces sauvageries, il est à craindre que nos tricoteuses modernes ne saisissent, de leur côté, cette occasion de montrer une fois de plus leur infériorité.

Il y a plus de quarante ans que je demande inutilement et opiniâtrement une petite loi qui pourrait se chanter sur l'air de La Palisse, qui un quart d'heure avant sa mort était encore en vie.

A savoir :

Le marchand de vins qui vole le consommateur fait précisément la même chose que le consommateur qui volerait le marchand de vins, tous deux sont des voleurs, et pour un même délit doivent encourir la même peine.

Eh bien, qu'un ouvrier glisse sa main dans le comptoir de plomb du marchand de vins et lui dérobe quelques sous, il sera arrêté, jugé, condamné et puni comme voleur.

Que le marchand de vins, tant sur la quantité que sur la qualité du vin vendu à l'ouvrier, lui vole une

somme au moins égale, si, par hasard, on lui fait un procès, son acte ne s'appellera pas un vol, ce sera une tromperie sur la qualité et la quantité de la marchandise vendue, et sa peine sera beaucoup moindre que celle de l'ouvrier qui aura pris une somme égale dans son tiroir.

Qu'un ouvrier, s'introduisant dans Tarrière-boutique du marchand de vins, jette dans son pot-au-feu un peu de vert-de-gris, d'arsenic ou autre poison : il sera arrêté, jugé et puni comme empoisonneur.

Le marchand de vins qui, par l'adjonction de substances plus ou moins toxiques au vin qu'il a préalablement étendu d'eau, empoisonne . petit à petit l'ouvrier, est accusé de sophistication.

Je demandais donc et je demande encore une loi qui dise :

Le marchand de vins qui vole sa pratique est un voleur ; le marchand de vins qui empoisonne sa pratique est un empoisonneur.

J'allais trop loin, en disant tout à l'heure que ma guerre à ce sujet avait été aussi inutile qu'obstinée; non, j'ai réussi, et on me l'a reproché dans le temps, à faire aggraver quelque peu la peine de la vente 4 fausse mesure et de la sophistication.

Et c'est en pensant aux - Turcs qui clouent par l'oreille sur sa boutique le marchand voleur, que j'ai imaginé, conseillé et obtenu, traduisant timidement en français, c'est-à-dire en plus tolérant et

plus humain, la pratique des cadis turcs, j'ai obtenu l'affichage du jugement sur la boutique. On me Ta aussi reproché, et moi je m'en suis quelque peu enorgueilli, comme d'un des quelques services que j*ai pu modestement rendre à la société.

M® Gambetta vient de plaider en faveur de la fraude, je vais répondre à M. Gambetta. Il trouve trop rigoureuse la pénalité appliquée. Je vais soutenir le contraire. M. Gambetta a parlé aux marchands de vins comme il parlait de même aux commis voyageurs, dans l'intérêt unique de son ambition et delà satisfaction de ses gros appétits. Je vais parler dans l'intérêt du peuple, de l'ouvrier, de la morale et de la vérité.

L'habitude du cabaret et de l'ivrognerie qui, outre des maux sans nombre, engendre nécessairement la perte de temps, la désuétude du travail, l'abrutissement, la diminution des forces et de Tintelligence, conduit fatalement l'ivrogne et sa famille innocente à la plus extrême misère ; — du cabaret sortent les rixes et plus de la moitié des crimes.

Il y a longtemps que les si odieux gouvernements monarchiques se sont préoccupés de cette question dans l'intérêt du peuple, que ses prétendus amis poussent ou appellent au cabaret, où ils lui empoisonnent le corps et l'esprit en l'asservissant au service de leur ambition, comme faisait le « Vieux de la montagne » par lehatchich.

â50 LB RÂGNE DES CHAMPIGNONS

En faisant quelques recherches, j'ai trouvé déjà, très anciennement pratiqué contre Tivrognerie et l'habitude du cabaret, un procédé que je croyais avoir imaginé.

On faisait une différence très grande et très sensée entre les marchands de vins « taverniers » {tabemaSf (xaSepveta), nendeun à pot, chez lesquels on venait acheter le vin pour l'emporter et le boire chez soi en famille, ce qu'on appelle encore en Normandie vin à dépoteyeTy et les cabaretiers [popinaSy xaiirJ,où Ton vendait le vin à « nappes et assiettes », c'est-àdire qui le donnaient à boire chez eux. »

Les premiers pouvaient acheter le vin en gros et dans la province, aux lieux de production — tandis que les cabaretiers ne pouvcdent s'approvisionner qu'à la halle, c'est-à-dire de seconde main, ce qui les obligeait à vendre plus cher.

De plus,

« Les marchands qui font le détail à pots et les taverniers ne paieront que 108 sous pour le droit du huitième et augmentation, et les cabaretiers 6 livres 15 sous pour ces mêmes droits. » (Ordonnance du roi Louis XIY de juin 1680.)

Voici une ordonnance de Charles YI (4397) :

« Pour ce qu'il est venu à notre cognoissance que

gens de mestier, de petit estât et de petite faculté, estant et fréquentant en la ville de Paris, délaissent leurs besongnes, à gouverner leurs mesnages, et gaigner leur vie, aux jours ouvrables et un sepmaine, pour l'inclination qu'ils ont aux tavernes, etc., etc.

)) Dont plusieurs d'iceux, quand ils ont ainsi perdu leurs cbevaux aux dicts lieux, sont devenus et deviennent de jour en jour larrons, meurtriers, volleurs et gens de très mauvaise vie, défendons à tous habitants et cabaretiers, » etc.

(Septembre 1397).

Ordonnance de Jean le Bon (1350) :

« Défendons aux marchands de vins tout mélange de vin différents, ou toute adjonction d'eau. Le vin ne pourra être vendu sous autre nom que son cru et provenance réels.

» Il est permis à tous ceux qui vont prendre du vin à la taverne, d'entrer ou aller, ou descendre dans la cave pour le voir tirer, et enjoint aux cabaretiers de le souffrir. »

« Défense de tenir assiettes es villes et faubourgs es jours de feste à gens et personne domiciliaires, surtout aux mariez et ayant mesnage, ainsi seulement pour les forains et estrangers » (1546 — Henri II).

« Et pour ce que le nombre des hostelliers, taverniers et cabaretiers est effréné, > etc. ( Charles IX, 1560).

352 LE RÈGNE DES GHAlIPIGIft^NS

« Il est défendu à tous cabaretiers de recevoir chez eux les habitants domiciliés des villes, bourgs et villages où ils résident, et leurs tavernes et cabarets pour y banqueter, boire, etc.

» Ainsi leur soit loisible d'y recevoir les étrangers.

» Défense est faite et inhibition à toutes personnes de hanter et fréquenter, aller et venir es tavernes et cabarets des lieux où ils sont domiciliés.

» Et sera le présent arrêt publié à son de trompe et cry public, le dernier jour de 1579.

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