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CHAPITRE IV

L'ennemi le plus dangereux de la royauté sociale de Jésus-Christ

Il existait sur la terre une armée dont l’histoire, dix-huit fois séculaire, était une série non interrompue de désastres apparents et de réels triomphes. Toujours en lutte avec des ennemis cent fois plus nombreux, elle les avait tous vaincus, quoique tous se fussent flattés de l’avoir anéantie. Gardienne d’une citadelle dont Dieu s’est constitué le protecteur, elle se riait des assauts que lui livraient les puissances de la terre ; et l’inutilité des efforts que les plus redoutables conquérants avaient faits pour l’asservir l’autorisait à dédaigner les attaques auxquelles elle devait être encore exposée.

Mais voilà que l’ennemi, désespérant de la vaincre par la force, a eu recours à un infernal stratagème. Il s’est adressé aux défenseurs de la citadelle, et c’est à eux qu’il a confié le soin d’en démolir les fortifications et d’en ouvrir les portes. Toutefois, pour obtenir d’elix ce concours, il s’est gardé de leur proposer ouvertement une trahison que leur loyauté aurait repoussée. Il s’y est pris plus habilement.

1 Messager, t. XX, p. 145.

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Il a fait appel à leur générosité ; il leur a persuadé que, s’ils avaient le droit de défendre la citadelle, leurs adversaires avaient un droit égal à l’attaquer ; et que la justice exigeait qu’au lieu d’employer toutes leurs forces à repousser ces attaques, ils prissent la défense du droit des assaillants. L’intrigue n’a eu que trop de succès : au sein de cette armée, que son union avait rendue invincible, il s’est formé un parti nombreux, qui a pris pour cri de guerre la liberté de l’attaque ; et ceux qui n’ont pas voulu s’enrôler dans ce parti se sont vus plus d’une fois en butte, de la part de leurs frères d’armes, à une hostilité plus acrimonieuse que les ennemis eux-mêmes. Cette hostilité s’est étendue jusqu’au Chef choisi de Dieu pour commander cette armée; et ses propres soldats n’ont pas craint de lui contester la prérogative de son autorité suprême, à cause de la fermeté avec laquelle il a maintenu dans son armée la discipline qui, jusqu’à ce jour, a fait sa force.

Il n’est pas un de nos lecteurs qui n’ait percé le voile transparent de cette allégorie, et qui n’y voie l’image des dangers que le libéralisme catholique fait courir à l’armée de Jésus-Christ. Voilà bien, en effet, la zizanie semée par l’homme ennemi dans le champ du père de famille; voilà le piège auquel de nobles cœurs se sont laissé prendre; voilà le stratagème auquel l’immortel adversaire de la vérité doit des avantages que la violence n'avait jamais pu lui procurer.

1 Qu'est-ce donc que le libéralisme catholique ? C’est une forme mitigée du libéralisme absolu, autrement dit la libre-pensée.

C’a été toujours la tactique du père du mensonge de joindre aux erreurs extrêmes d’autres erreurs plus modérées et, par là même, plus propres à séduire les esprits auxquels les négations absolues répugnent. C’est ainsi que le jansénisme, qui est un luthéranisme mitigé, avait entraîné, au dernier siècle, bien des esprits qui auraient repoussé avec horreur les blasphèmes de Luther.

Les libres-penseurs sont les protestants du dix-neuvième siècle et les descendants légitimes de Luther. Celui-ci protestait contre la suprématie du Pape et contre l’autorité de l’Église; ceuxdà protestent contre l’autorité de Jésus-Christ et contre la suprématie de la vérité. Luther réclamait, pour tout chrétien, le droit de croire et d’enseigner tout ce qu’il se persuade avoir trouvé dans la Bible ; ceux-là revendiquent pour tout homme le droit de penser et de soutenir tout ce que sa raison invente; ceux-ci ne voulaient pas de dogmes définis dans l’ordre surnaturel, ceux-ci ne veulent aucun principe fixe dans l’ordre rationel. A leurs yeux, il n’y a que des opinions; et le pouvoir public n'a sur ces opinions aucun droit. Il doit leur laisser la liberté la plus complète de se produire et de se répandre. Qu’on attaque l’existence de Dieu et de l’âme, la vie future

1 Messager, t. XX, p. 76.

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et les lois les plus essentielles de la morale, la loi civile n’a rien à y voir. Il n’y a pas de délit d’opinion ; puisque la pensée est libre, la parole et la presse doivent l’étre également.

Tel est le libéralisme absolu, qu on nomme aussi le rationalisme, la grande hérésie dogmatique du dixneuvième siècle.

Le libéralisme. catholique ne va pas à beaucoup près aussi loin; mais il fait à cette monstrueuse erreur des concessions qui suffisent à détruire l'intégrité de la foi chrétienne. Il ne nie pas qu’il y ait une vérité absolue, à laquelle l’homme est redevable de l'assentiment de la raison. Il ne conteste pas la divinité de Jésus-Christ et l’autorité de l'Église, mais il s’accorde avec la librepensée à renfermer la foi à ces vérités dans la sphère de la conscience individuelle. Vis-à-vis de la société et du pouvoir qui la gouverne, la vérité n’aurait pas, selon lui, d’autres droits que l’erreur. Dans l’une comme dans l'autre, le pouvoir public ne devrait voir que des opinions, dont il serait tenu de protéger la liberté, aussi longtemps qu elles n’auraient pas recours à la violence pour entraver la liberté des opinions contraires.

Ainsi, aux yeux des libéraux, soit catholiques, soit anlichrétiens, la loi doit être athée, c’est-à-dire qu’elle ne doit pas plus s’occuper de Dieu que s'il n’existait pas. Ses préceptes sont pour elle comme non avenus ; son autorité est nulle, sa révélation sans valeur. Dans son for intérieur, comme chrétien et comme homme privé, le magistrat peut croire à toutes ces choses; mais comme magistrat et dans l’exercice de son autorité, il doit se comporter absolument comme s’il n’en croyait rien.

La théorie libérale exige donc que tous les chrétiens qui participent aux fonctions publiques aient deux consciences : une conscience individuelle , d’après laquelle ils conformeront à la loi de Dieu toutes leurs actions privées, et une conscience publique, qui leur permettra de ne tenir aucun compte de cette loi, dans l’accomplissement de leurs fonctions. Gomme chrétiens, ils iront à la messe ; et, comme magistrats, ils assisteront à la pose de la première pierre d’une mosquée. Si nous étions encore aux temps du paganisme, ils accompagneraient César au temple des idoles.

Nous ne prétendons pas que tous les libéraux catholiques admettent cette théorie dans toute son intégrité; nous savons, au contraire, qu’il en est beaucoup qui refusent de pousser jusqu’au bout les conséquences de leurs principes ; mais ces conséquences n’en sortent pas moins des principes avec une irrésistible nécessité. Il n’y a pas de milieu, en effet : ou la société est soumise à Dieu, et alors elle est obligée de défèndre ses droits et de se conformer à ses préceptes, dans la limite du possible, ce qui est la doctrine catholique: ou bien la société est indépendante de Dieu, et alors elle a le droit de ne s'occuper nullement de lui; ce qui est l’athéisme légal. L'application de ces deux théories peut subir diverses modifications; mais les théories elles-mêmes s’excluent absolument, et il faut nécessairement faire son choix entre l’une et l’autre. Si on défend, au moins en principe, la suprématie de la vérité, on est chrétien; si on accorde à l’erreur les mêmes droits qu’à la vérité, on est libéral. Aux yeux du libéralisme antichrétien, cette égalité est absolue; aux yeux du libéralisme catholique, elle est relative seulement à la société et au pouvoir qui la gouverne;

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ce sont deux erreurs différentes, mais qui s’accordent à nier les droits de la vérité.

' En effet, bien que cette seconde forme de libéralisme soit beaucoup moins répugnante que la première, elle n’en est pas moins contraire à la doctrine catholique ; et nous n’avons rien exagéré en la qualifiant d’hérésie. Il est évident, en effet, qu’elle nie tout ensemble les droits de Dieu, de Jésus-Christ et de l’Église.

Ou Dieu n’est rien, ou il est le souverain maître de toute choso, des sociétés comme des individus. Donc, vouloir le mettre hors la loi, c’est lui contester son autorité essentielle, c’est nier son existence. L’athéisme légal conduit nécessairement à l’athéisme doctrinal.

Jésus-Christ n’a pas moins de droits que Dieu son Père aux hommages et à l’obéissance des sociétés. Car, lorsqu’il est venu sur la terre, Dieu son Père lui a donné en héritage, non seulement les âmes, mais les nations; il l’en a constitué le Roi souverain et l’unique Sauveur ; et c’est aux peuples aussi bien qu’aux individus que s’applique la parole de l’Apôtre, à savoir « qu’il n’y a sous le ciel aucun autre nom que celui de Jésus, par lequel les hommes puissent être sauvés. » Doue le libéralisme, en autorisant les peuples à ne tenir aucun compte des enseignements et des préceptes de Jésus-Christ, dans leur existence collective, attente à la fois aux droits du Père céleste et à ceux de son Fils unique.

Il attente également à l’autorité de l’Église. Car l’Église a été faite dépositaire souveraine du Verbe incarné et suprême interprète de sa loi. Il a dit aux Apôtres : « Allez , instruisez toutes les nations , et enseignez-leur à garder tout ce, que je vous ai commandé. » 11 n’y a pas ici de distinction entre les

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devoirs sociaux et les devoirs individuels. Il n’a pas dit à ses Apôtres : « Vous enseignerez à chaque homme ce qu’il doit à Dieu, mais vous ne vous occuperez pas de ce que les hommes réunis en société se doivent les uns aux autres. » Il n’est pas question seulement des individus, mais des nations. Quand donc le libéralisme soustrait les sociétés à l'autorité de l’Église, pour Lui laisser en partage uniquement les consciences individuelles, il met à néant du même coup l'institution de Jésus-Christ et la mission de l’Eglise.

Oui, à néant, car la vérité est une et indivisible ; vouloir la partager en deux et en sacrifier une part aux exigences du siècle, pour mieux conserver l’autre part, c’est la détruire entièrement. Nous sommes prêts à excuser autant qu’on voudra les intentions des catholiques qui font ce calcul, et s’imaginent par là rendre grand service à la vérité ; mais nous ne pouvons nous empêcher de nous unir au Pape pour dire que ce prétendu service, rendu à la vérité par ses défenseurs, lui est plus nuisible que les violentes attaques de ses ennemis.

C’est le jugement de Salomon appliqué à rebours, non plus à un enfant mortel, mais à l’immortelle vérité. La division qui, dans la pensée de Salomon, n’était qu’une feinte, les catholiques libéraux voudraient en faire une réalité, en une matière où elle est une impossibilité manifeste. Placés entre leur conscience qui est chrétienne, et l’opinion publique qui ne l’est plus, ils voudraient satisfaire l’une et l’autre; ils prennent donc un glaive et essaient de couper en deux la vérité : à l’opinion publique iis cèdent les droits sociaux de cette divine vérité, et ils gardent précieusement pour eux ses droits individuels. Mais com-

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ment ne voient-ils pas que la vérité divine, ainsi mutilée, n’est plus la vérité et n’a plus rien de divin? Si elle n’est pas la règle des rapports sociaux, elle ne mérite évidemment pas les hommages des individus. Donc, en concédant ce point unique à la libre-pensée, nous lui concédons tout; nous livrons la citadelle, et nous sacrifions la couronne du divin Roi dont nous nous faisons gloire d’être les défenseurs.

Mais, disent les catholiques libéraux, si nous refusons à l’opinion publique cette satisfaction, nous l’irritons contre nous, et nous nous mettons hors d’état d’exercer sur elle aucune influence. — Oui, absolument comme les chrétiens des premiers siècles ne pouvaient confesser l’unité de Dieu et la divinité de Jésus -Christ sans soulever contre eux l’opinion publique de leur temps. C’est toujours le même combat, -bien que le terrain soit différent. C’est la lutte séculaire contre Jésus- Christ. Ce serait nous bercer d’un espoir insensé que de prétendre faciliter le salut du monde en sacrifiant les droits du Sauveur ; par là, nous ne pourrions que rendre ce salut impossible : d’abord, parce que Jésus- Christ ne serait plus le Sauveur véritable, du moment qu’il ne serait plus le Sauveur nécessaire ; en second lieu, parce qu’au lieu de gagner l’affection du monde, nous ne conquerrions que son mépris; enfin, parce que la vérité perdrait toute sa force pour sauver les hommes, du monfient que ses défenseurs cesseraient de l’affirmer dans son intégrité.

Ce ne sont pas, en effet, les attaques de ses ennemis qui affaiblissent la vérité ; ces attaques, au contraire, n’ont pour résultat que de la faire resplendir davantage. Il est dans son essence d’être combattue par l’erreur, comme il est dans l’essence de la lumière d’être con-

traire aux ténèbres. Tant que la vérité est affirmée hautement, courageusement, intégralement, par ceux qu’elle s’est choisi ici-bas pour organes, elle conserve toute sa puissance, pour éclairer les intelligences de bonne foi. Mais si les organes chargés de la manifester au monde ne l’affirment qu’à demi, comment les intelligences obscurcies pourront-elles la connaître? Quel avantage l’erreur ne tirera-t-elle pas, pour la combattre, des imprudentes concessions de ses défenseurs?

Évidemment, ces erreurs mitigées qui séduisent des catholiques, des prêtres même, soùt incomparablement plus nuisibles à la cause de la vérité que les erreurs extrêmes, professées uniquement par les impies déclarés. Si le flambeau destiné à éclairer la maison est caché sous un boisseau, comment ceux qui habitent la maison pourront-ils éviter de trébucher dans les ténèbres? Si le sel vient à s’affadir, que restera-t-il pour préserver le monde de la pourriture? Pie IX n’a donc rien dit de trop, quand il nous a dénoncé le libéralisme comme un fléau plus à craindre, pour la France catholique, que les violences des tyrans de la Commune.

En parlant ainsi, il n’a pas comparé les catholiques libéraux aux communards, mais les résultats de l’illusion des premiers aux suites de la tyrannie des seconds.

On peut ramener à trois chefs principaux les funestes résultats du libéralisme catholique : il détruit la discipline de l’armée catholique, en affaiblissant l’autorité de son chef ; il lui ravit, avec son union, la force dont

cette union était le principe; enfin, il la livre sans défense à ses ennemis, en la dépouillant des armes sans lesquelles elle ne peut ni les vaincre ni leur résister *.

Le libéralisme commence par briser, dans l’armée catholique, le nerf de la discipline; et, par là, il la prive de la plus essentielle de toutes les conditions de succès. Une armée qui n’obéit plus à son chef est vaincue, avant de combattre; disons mieux : ce n’est plus une armée, car ce qui distingue une armée d’une foule désordonnée, c’est uniquement la discipline, la soumission de tous à un chef unique. Mais cette soumission, indispensable aux armées qui combattent pour des intérêts purement temporels, l’est mille fois plus encore à celle qui défend, sur la terre, les droits de Dieu et les intérêts de Jésus-Christ. Car, le premier de ces droits divins, dont la défense est confiée aux catholiques , c’est l’autorité suprême du Créateur , exercée ici-bas par son Vicaire ; la soumission de toutes les âmes à cette autorité est le premier des intérêts dont Jésus-Christ a recommandé le soin à son Église.

Et, en nous faisant de cette soumission une obligation plus indispensable que dans les Sociétés temporelles, le divin fondateur de l’Église nous en a rendu la pratique bien plus facile. Le soldat qui obéit aveuglément à son chef n’a que l’expérience et les qualités personnelles de ce chef pour toute garantie de la sagesse des ordres qui vont, peut-être, lui coûter la vie. Le catholique, au contraire, qui suit, en ce qui regarde les intérêts de l’Église, la direction qui lui est donnée par le Vicaire de Jésus-Christ a une garantie tout

* Messager, t. XX, p. 147.

autrement solide : à savoir la parole du divin Sauveur, l’assistance spéciale qu’il a promise à ses lieutenants et l’assurance, donnée à ses soldats, qu’en leur obéissant ils vont à la victoire.

Si un soldat ou un officier est condamnable, quand il essaie de substituer ses propres idées aux ordres du général, dans la direction de l’armée, combien plus condamnables encore seraient les catholiques qui prétendraient donner à l’Église une direction contraire à celle que leur imprime le Vicaire de Jésus-Christ !

Une pareille prétention ne serait pas moins absurde que criminelle. En violant l’ordre de Jésus-Christ, elle ramènerait le catholique à nier ce qui le fait catholique. Car le catholique diffère du protestant précisément en ce que le premier reconnaît l’autorité du Pape, dans le gouvernement de l’Église, tandis que le second proteste contre celte autorité suprême, et lui préfère celle de la* raison. N’est-ce pas ce que feraient les chrétiens qui, dans la grande question des rapports de l'Église avec les sociétés temporelles, se croiraient autorisés à suivre leurs propres idées, de préférence à la direction du Vicaire de Jésus-Christ? Et si le libéralisme catholique conduisait à un semblable résultat, ne cesserait-il pas par là même de mériter le nom de catholique, et ne deviendrait-il pas un véritable protestantisme ?

Or, il n’y a pas à en douter : si nous mettons de côté les illusions individuelles pour considérer la doctrine en elle-même, nous reconnaîtrons que le libéralisme catholique tend à mettre ses adeptes en opposition avec le Pape, dans une question qui est manifestement du ressort de son autorité. Car, comment nier qu’il appartienne au Chef de l’Église de décider quels sont

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les droits et les devoirs de cette société divine relativement aux sociétés temporelles? Comment supposer que, sur une question de cette importance , Jésus- Christ ait pu laisser, pendant des siècles, ceux qu’il a promis d’assister de son Esprit en proie à une funeste erreur, et qu’il ait confié à des hommes sans mission le soin de sauver son Église égarée et perdue par son Vicaire! Or, cette supposition, aussi absurde qu’elle est impie, les catholiques libéraux sont contraints de l’admettre, s’ils veulent maintenir leur doctrine. Il est certain, en effet, que les chefs de l’Église n’ont cessé d’enseigner une doctrine contraire; il est certain que, depuis le jour où le libéralisme a commencé à se produire dans le monde, il a été flétri à plusieurs reprises par les condamnations les plus explicites. Pie VI, Grégoire XVI, Pie IX l’ont frappé de leurs anathèmes ; et ce dernier Pontife, en particulier, dont le libéralisme avait si chaleureusement applaudi l’exaltation, lui a donné le coup de mort dans la célèbre Encyclique Quanta cura .

Il semble donc que pour les catholiques de bonne foi, il ne devrait plus y avoir la moindre hésitation : quelle qu’ait pu être leur illusion, à l’origine, du moment qu’il leur est démontré que le libéralisme est condamné par le représentant de Jésus-Christ, il ne leur reste plus qu’à abjurer cette pernicieuse doctrine et à reconnaître généreusement leur erreur.

Malheureusement, le libéralisme n’est pas seulement une erreur de l’intelligence ; c’est encore une véritable maladie de l’àme; et les désordres intellectuels produits par cette maladie sont bien plus difficiles à guérir que l’obscurcissement qui résulte de l’erreur. Le plus grave de ces désordres est la prétention de connaître

mieux que qui que ce soit les besoins de son temps. Joignez à cette prétention l’antipathie à l’égard des principes absolus et l’intolérance à l’égard de leurs défenseurs ; la sympathie , au contraire , pour les erreurs modérées et la disposition à transiger avec leurs patrons, aux dépens de la vérité et des droits de Jésus-Christ ; et vous aurez le diagnostic de la maladie libérale.

Or, ce n’est pas une simple Encyclique du Souverain Pontife, ce n’est même pas seulement un décret du Concile général qui pourra, à moins d’un miracle, guérir complètement les âmes atteintes de cette maladie, et rendre à l’Église les avantages qu’elle avait le droit d’attendre de leurs concours. On veut rester catholique et, par conséquent, on ne se révoltera pas contre les décisions des Papes ; mais, tout en acceptant théoriquement ces décisions, on demeurera convaincu qu’il faut, en pratique, les regarder comme non avenues.

Si on n’en conteste pas la vérité, on en niera l’opportunité, on n’hésitera pas à dire que les Papes n’ont pas compris leur temps, qu’ils ont pris la société moderne au rebours ; et on se croira en règle avec son devoir de catholique, parce qu’on ne nie ouvertement aucune vérité définie par l’autorité doctrinale de l’Église, alors qu’on est en opposition ouverte avec l’autorité directive du Chef de l’Église. Il est de foi cependant que ces deux autorités sont également souveraines, et que le Vicaire de Jésus -Christ n’a pas moins la pleine puissance de régir et de gouverner que celle de définir et d’enseigner. Il est de foi, par conséquent, qu’un catholique ne remplit que la moitié de son devoir, si, en adhérant aux décisions dogmatiques du

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Souverain Pontife, il n’accepte pas cordialement sa direction, en tout ce qui regarde le bien dé l’Église.

De ce premier danger en naît un second. En relâchant le lien de soumission qui doit rattacher tous les catholiques au Vicaire de Jésus-Christ,* le libéralisme rend impossible leur union mutuelle; car, dans une société, l’union des membres entre eux ne peut résulter que de l’union de chacun d’entre eux à leur commun chef. Qu’est-il besoin, du reste, de prouver la réalité de ce danger? Qui ne le voit et qui ne le déplore? Les divisions des catholiques qui s’étaient le plus distingués par leur dévouement à l’Église ne sont-elles pas, depuis plusieurs années, le plus grand deuil de cette Mère des âmes et le plus grand triomphe de ses ennemis? Combien de fois n’a-t-on pas entendu, avec stupéfaction, des hommes qui partagent la même foi et qui s’asseoient au même banquet eucharistique déployer, à l’égard de leurs frères, des sévérités et des rancunes qu’ils n’auraient pas voulu se permettre à l’égard des ennemis de Dieu? Nous l’avons dit, et rien n’est plus certain : l’intolérance à l’égard des défenseurs des principes est, avec la tolérance pour les patrons de l’erreur, un des symptômes les plus caractéristiques de la contagion libérale.

Il est vrai que ceux qui usent de cette intolérance ne manquent pas d§ la motiver par les dangers que leurs adversaires font courir à l’Église. Persuadés qu’ils sont les seuls à comprendre les besoins de leur siècle, ils cherchent à faire passer pour des agresseurs ceux qui les empêchent d’opérer entre l’Église et la société moderne la réconciliation, qui est le but de leurs efforts; et, pour rétablir la paix, ils proposent un moyen qui leur paraît très simple : que leurs adver-

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saires renoncent à les combattre, que l’Église entière embrasse le libéralisme ; et, dès lors, le libéralisme ne sera plus pour l’Église une cause de division.

Malheureusement ce moyen est impraticable. L’Église catholique die peut pas embrasser le libéralisme, sans renoncer à ses traditions et sans cesser d’être l’Église catholique. Les libéraux nous mettent, par conséquent, dans la nécessité de les combattre aussi longtemps qu’Hs persisteront eux-mêmes à combattre la doctrine traditionnelle. Il n’y a donc qu’un seul moyen de faire cesser les divisions qui nous font tant de mal : il faut que nous rentrions tous dans la voie de nos pères, il faut nous remettre sous la conduite du Pasteur que Dieu a chargé de nous conduire ; il faut répudier toutes ces doctrines nouvelles , dont la nouveauté même devrait nous démontrer la fausseté; il faut renoncer à être les hommes du siècle, pour demeurer les disciples de l’éternelle vérité et les serviteurs de Celui qui se nomme le Roi immortel des siècles.

Si en dépit des avertissements réitérés du Vicaire de Jésus-Christ les catholiques libéraux persévéraient dans leur erreur, qu’ils le sachent bien, ils seraient seuls responsables de la désunion dont cette erreur est le principe et des avantages qu’elle procurerait à nos communs ennemis.

Telle est, en effet, la troisième conséquence du libéralisme catholique : en désarmant les défenseurs de la vérité, il donne à ses adversaires toute la facilité pour faire triompher leurs erreurs.

Ici encore les raisonnements sont superflus : les faits parlent assez haut ; et il semble, en vérité, que la Providence, en permettant les catastrophes dont nous sommes les témoins, ait eu en vue de venger la sagesse

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des anathèmes fulminés par l’Église contre le libéralisme.

Que sont les épouvantables attentats dont Paris a été le théâtre et qui menacent de se renouveler dans l’Europe entière? Que sont les complots de l’Internationale et ses aspirations sanguinaires, réfrénées pour un moment, mais nullement assouvies? Que sont ces cris de mort proférés avéc une audace toujours croissante contre la propriété, la famille, la société elleméme, par ces millions d’ouvriers auxquels on a enseigné que la force est tout, et qui sentent qu’ils sont eux-mèmes la force? Qu’est-ce que tout cela, sinon la conséquence inévitable de la liberté assurée â l’erreur par lé libéralisme? La liberté de la pensée et de la parole sous toutes sés formes, la liberté de la presse, la liberté des cultes : toutes ces prétendues conquêtes de la société moderne ont été soigneusement cultivées par les passions révolutionnaires, et maintenant elles portent leurs fruits.

Après avoir servi à renverser l’empire de la foi chrétienne, elles ont été tournées contre les institutions sociales ; et le libéralisme, qui avait applaudi à leur premier triomphe, cherche vainement le moyen de les arrêter sur le seuil de l’édifice qui abrite ses intérêts. Il avait oublié què l’erreur a sa logique aussi bien que la vérité. Comme au damné du Dante; l’infernal inspirateur de l’Internationale et des anarchistes pourrait lui dire :

Tu non pensavi cli'io loico fossi?

Tu ne soupçonnais pas que je fusse aussi bon logicien?

Ignorant la nature même de l’homme, ce système irrationnel, qui se targue du nom de rationalisme, ne

soupçonnait pas que la volonté est guidée par l’intelligence, #et que les mauvais principes, s’unissant aux mauvaises passions, ne peuvent enfanter que des actions mauvaises. Dans sa folle présomption, il avait cru pouvoir rompre avec toutes les bases sur lesquelles la société avait reposé jusqu'à ce jour. Les Papes, gardiens vigilants de la société aussi bien que de l’Église, ont vainement élevé la voix ; ils ont signalé le danger ; ils ont fait retentir les foudres de l’anathème : on a dédaigné leurs avertissements ; et leur charitable sévérité n’a abouti qu’à les faire maudire comme les ennemis de la société moderne. Mais attendez un peu : voici d’abord les pétroleurs. et les pétroleuses de l’Internationale; voici ensuite les partisans de la dynamite, qui se chargent de démontrer à la société moderne l’injustice de ces plaintes et de lui faire apprécier à leur juste valeur les présents du libéralisme.

Et tandis qu’armés de ces funestes présents, les Vandales modernes promènent la désolation dans leur propre patrie, massacrent leurs frères et incendient nos monuments, que font les soi-disant hommes d’ordre? S'élève-t-il, de toutes les parties de la France et de l’Europe, un immense cri de réprobation contre les doctrines qui ont produit de pareils résultats? S’opèret-il, dans le corps social, une de ces énergiques réactions qui sont le signe de la vie et le gage de la guérison? Nul ne l’ignore : c’est bien moins la violence du mal que l’absençe de réaction contre le mal qui produit la mort. La violence du mal peut être une indice de force; et, quand la réaction s’opère avec une énergie suffisante, le corps peut se retrouver plus vigoureux après la secousse qui l’a momentanément ébranlé. Mais aussitôt qu’il ne sera plus capable de réagir, la

moindre secousse suffira pour le renverser. Il n’y a plus de vie là où il n’y a plus de réaction contre la mort. Et voilà incontestablement le plus grave symptôme de la décomposition sociale à laquelle nous assistons.

De tous les résultats du libéralisme, voilà le plus funeste. En donnant un libre cours aux mauvaises passions, il a énervé les sentiments généreux qui auraient dû réagir contre leurs excès. Il a éteint dans les âmes la haine du mal. Si un honnête homme est celui qui s’indigne à la vue d’une action malhonnête, on peut dire que le libéralisme tend à faire disparaitre du monde la race des honnêtes gens.

Aussi que voyons-nous depuis quelques années? Les lois de la justice privée et publique sont ouvertement, systématiquement foulées aux pieds par ceux même qui devraient en être les gardiens ; les iniquités les plus énormes sont consommées, sans que la conscience de l’Europe chrétienne se soulève. La Prusse poursuit contre nous une guerre d’extermination, après que toutes les causes originaires ont disparu ; et l’Europe, dont cet abus de la force détruit la sécurité, contemple d’un œil impassible cette boucherie. L’Italie révolutionnaire s’empare de la capitale de la chrétienté et outrage, avec la majesté du Pontificat, les droits les plus saints de deux cent millions de catholiques ; et les représentants des puissances catholiques suivent au Quirinal l’usurpateur excommunié. Paris est incendié par des Français ; et, un mois après, plusieurs grandes villes de France envoient à l’ Assemblé nationale des hommes qui professent les mêmes doctrines que les incendiaires !

Non, ni en France, ni dans le reste de l’Europe, il

n’y a plus au sein des masses aucune énergie pour réagir contre le mal. Ce que depuis longtemps les esprits clairvoyants avaient prédit s’est réalisé : l’indifférence à l’égard des doctrines a produit l’indifférence à l’égard des œuvres. Dans l’ordre moral comme dans l’ordre intellectuel, le libéralisme a ravi au corps social, avec la force de réaction, la condition essentielle de sa vie.

Et une pareille leçon ne suffirait pas pour nous éclairer! Et en présence de ces épouvantables résultats du libéralisme, il y aurait encore des catholiques sincères qui se glorifieraient du titre de catholiques libéraux? On oserait encore préconiser, comme une conquête précieuse, la liberté absolue de l’erreur, au moment où sous nos yeux l’erreur fait un pareil usage de sa liberté? Encore cette illusion serait-elle jusqu’à un certaip point excusable, si l’erreur voulait bien accorder à la vérité la liberté que ses adversaires trop généreux revendiquent pour elle. Mais est-ce bien ainsi qu’elle agit? Ne la voyons-nous pas, au contraire, attenter partout à la liberté de la vérité ? Qu’avons-nous vu à Paris durant le règne de la Commune, et que voyons-nous encore à Rome, en Espagne, en Suisse, en Autriche, partout où le mépris ou la crainte n’en- Irave pas les tendances tyranniques du libéralisme?

Dans toutes ces contrées, il n’est occupé qu’à forger des chaînes pour l’Église. Et que fait pendant ce temps le libéralisme catholique? H fait le guet, pour que les défenseurs de l’Église ne troublent pas son allié dans l’exécution de ses tyranniques projets. Oui, c’est bien là le rôle que jouent, depuis déjà trop longtemps, les catholiques libéraux vis-à-vis des libéraux antichrétiens : le rôle de dupes. Si le libéralisme antichrétien est la plus

solennelle imposture qu’ait jamais enregistré l’histoire, le catholicisme libéral est la plus colossale duperie dont elle ait conservé le souvenir.

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