CHAPITRE IV
Les Orateurs sacrés i.
Après avoir étudié, dans le chapitre précédent, l’action du prêtre catholique au point de vue surtout des vertus à pratiquer et à puiser dans le Cœur même de Jésus, contemplons la mission du prêtre sous un autre aspect non moins important : la prédication de l’Évangile.
Jadis la parole divine a converti les peuples et régénéré le monde ; que faudrait-il pour qu’elle renouvelât aujourd’hui les mêmes prodiges ?
C’est la question à laquelle nous allons essayer de répondre.
La parole est l’arme visible de l’Église, comme la prière est son arme invisible. Par la prière, elle s’appuie sur Dieu ; par la parole, elle agit sur les hommes.
La parole est la force de l’Église, comme elle est la force de Dieu lui-même. Quand Dieu voulut créer le monde et faire sortir du néant tous les globes célestes
i Messager, t. Il, p. 138.
LES OUATE URS SACRÉS
et tous les êtres qui se meuvent dans l’immensité, il n’eut d’autre instrument que sa parole. « C’est pur le Verbe (ou la parole) de Dieu que les deux ont été affermis, dit le Psalmiste; c’est du souffle de sa bouche, qu’ils tirent leur vertu. » La parole de Dieu, en effet, n’est pas une parole sans vie comme la nôtre, ce n’est pas un son qui s’évanouit aussitôt qu’il est formé; éternelle comme celui qui la prononce, toute-puissante et infinie comme lui, elle constitue une des personnes de la Trinité divine, égale en tout aux autres personnes. Cette parole que Dieu le Père prononce toujours, et dans laquelle il reconnaît la complète expression de tout son être, c’est le Fils même de Dieu qui, après avoir créé le monde, s’est incarné pour le racheter.
Comment s’étonner que, dans la bouche de l’Église, cette divine parole ait une si grande vertu? N'en doutons pas, en effet, cette parole, qui est écrite dans les saints Livres et que les ministres de l’Église exposent du haut de la chaire de vérité, c’est l’expression fidèle du Verbe que Dieu le Père prononce dès l’éternité, et dont la vertu toute-puissante a créé et conserve le monde. La manifestation est différente, mais c’est le même Verbe qui se manifeste sous ces différentes formes. Ce Verbe divin qui, semblable au soleil, ne cherche qu’à éclairer, a trouvé dans les articulations de notre langage et dans les signes de notre écriture un moyen de s’unir à nos âmes plus accessible à tous, et d’un usage plus universel, que le corps par lequel il devait devenir notre frère ; e! , dès l’origine du monde il a préparé, par cette première sorte d’union, l’union bien plus parfaite que son incarnation devait établir entre lui et la race d’Adam. Il s’est donc montré de la sorte aux Patriarches et aux Prophètes, et il a voulu
que les révélations, de plus en plus complètes, de ses desseins et de son amour, fussent conservées dans un un livre qui devint, en quelque sorte, son premier corps.
Par ce livre, la divine sagesse, qui fait ses délices d’habiter avec les enfants des hommes, a pu goûter ces délices avant même que fût accompli le temps marqué par la Providence, pour qu’elle se montrât à nous revêtue d’une chair semblable à la nôtre. Cependant, les saintes Écritures ne reçurent leur dernier complément que lorsque le Verbe de Dieu fut devenu notre frère et qu’il nous eut manifesté, par sa propre bouche, les mystères qu’il n’avait fait qu’indiquer obscurément aux Prophètes.
Maintenant donc l’Église possède le Verbe de Dieu de deux manières ; elle le distribue à ses enfants par deux canaux ; elle a deux moyens pour revêtir ses ministres de la vertu de ce Verbe tout-puissant, et pour les mettre en état de vaincre tous ses ennemis.
Dans la sainte Eucharistie, elle le possède substantiellement et corporellement ; elle le présente à ses enfants comme la nourriture de leurs corps et de leurs âmes; elle dresse tous les jours, devant ses ministres, une table où elle les invite à prendre des forces, pour résister à tous ceux qui les attaquent et pour sortir victorieux de toutes les tribulations.
Dans la sainte parole conservée par l’Écriture et par la tradition, l’Église s’unit à son divin Époux d’une manière moins excellente sans doute, mais non moins fructueuse ; elle le propose aux méditations de ses enfants; elle le met dans la bouche de ses ministres, comme un glaive à deux tranchants qui renverse toutes les résistances et confond tous les mensonges.
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La parole évangélique a donc une grande analogie avec les Sacrements ; elle est le signe sensible et la cause efficace de la grâce ; cette grâce, sans doute, n’est pas la grâce sanctifiante, et c’est par cela que la prédication diffère des Sacrements proprement dits; mais c’est la grâce actuelle, grâce de lumière pour l’intelligence, grâce de saintes affections pour la volonté. La parole prépare la voie aux Sacrements, comme Jean-Baptiste préparait la voie à Jésus-Christ; elle redresse les voies tortueuses, aplanit les montagnes, comble les vallées, brise les cœurs par la pénitence, et les dispose à recevoir la sanctification que les Sacrements peuvent seuls conférer. Mais l’Esprit de Jésus-Christ est aussi réellement présent dans la parole que dans les Sacrements : par ceux-ci, il agit dans le plus intime de l’âme et établit en elle son habitation; par la parole, il se contente d’abord d’occuper les avenues de cette âme ; il dissipe les ténèbres de l’intelligence, il s’empare de l’imagination, émeut la sensibilité et, de là, il bat en brèche la volonté, jusqu’à ce qu’elle se rende et accepte librement son empire.
Quand, par la vertu de la parole, l’Esprit-Saint a remporté ce triomphe, la parole lui servira encore pour orner l’âme dont il est déjà le maitre, l’éclairer de nouvelles lumières et rendre tous les jours plus intime son union avec elle. Enfin, à l’égard même de la volonté rebelle qui résiste obstinément à toutes les sollicitations du Saint-Esprit, la divine parole est loin d’être sans vertu. Elle devient alors aussi terrible qu’elle avait été douce et encourageante à l’égard du cœur faible, mais docile ; ses promesses se changent en menaces ; si elle ne peut faire pénétrer la vérité dans l’intelligence, elle l’empêche du moins de ne reposer dans
son illusion, et elle force la conscience qui lui résiste à se condamner elle-même.
Telle est la vertu de cette divine parole, dont le prêtre est le dépositaire : pour le juste, qui est déjà plein de vie, elle est la source d’une vie plus abondante ; pour le pécheur, qui veut sortir de son péché, c’est une parole de résurrection ; pour l’impie, qui essaie de se faire illusion, c’est une parole d’impitoyable vérité. Pour tous, le prêtre armé de cette toute-puissante parole continue le ministère que Jésus-Christ remplissait auprès de ses disciples fidèles, des publicains repentants et des pharisiens obstinés.
Merveilleuse puissance du prêtre! Toutes les fois qu’il le veut, il n’a qu’à mouvoir ses lèvres pour faire parler Dieu, pour faire revivre Jésus-Christ, pour faire luire aux âmes les clartés d’en haut et remplir les cœurs d’une force céleste. Et la parole divine, en passant par sa bouche, peut avoir toute la vertu qu’elle avait dans la bouche de Jésus-Christ. C’est la même parole, toujours également féconde, parce qu’elle est toujours également divine. Annoncée par les Apôtres, elle fit ce qu’elle n’avait pas fait lorsque le Sauveur l’avait proférée de ses lèvres bénies : elle convertit les peuples et régénéra le monde.
Que faudrait-il pour qu’elle renouvelât aujourd’hui le même miracle ?
Il faudrait deux choses :
Il faudrait d’abord que, par la bouche de tous ceux
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qui rannoncent, comine par la bouche des Apôtres, Jésus* Christ seul parlât. Car lui seul est le Verbe; lui seul éclaire les intelligences, guérit et fortifie les âmes. Toute parole purement humaine qui essaie de se mêler à ce Verbe divin obscurcit son éclat et affaiblit sa vertu. Plus l’homme paraît, moins Dieu se montre; plus le cristal cherche à briller de sa couleur propre, moins il est apte ù transmettre les rayons du divin soleil, moins il éclaire les yeux faibles en faveur desquels il devait concentrer ces rayons et rendre la lumière plus vive.
D’où vient que les nations sont malades, que les familles se dissolvent, que les âmes languissent? N’estce pas, parce que le Sauveur unique des âmes, des familles et des nations, n’est pas assez aimé? Et pourquoi n’est-il pas aimé, Celui qui pourtant est si aimable ! Est-ce que les nations ont renoncé à la paix, au vrai progrès, à toutes les vraies joies? Est-ce que les familles ont trouvé des jouissances comparables à celle que la religion fait goûter autour du foyer domestique? Est-ce que les âmes ont perdu l’instinct de la vérité, le besoin de la certitude, la soif du bonheur durable? Pourquoi donc fuient-elles Celui qui seul peut leur donner ces biens, sinon parce qu’elles ne le connaissent plus? Et pourquoi ne le connaissent-elles plus, sinon par ce qu’il ne leur est pas assez annoncé? Puisse donc le Seigneur donner à tous ses évangélistes cette parole, dans laquelle ils trouveront une force sans bornes! (Ps. lxvii, 12.) Puisse leur cœur se remplir de cette bonne parole , puissent- ils en être enivrés, et, semblables aux Apôtres, s’en aller partout, la répandant de leur surabondance.
(Ps. xliv, 2.) Puissent-ils comprendre toute la vertu du nom de Jésus, toute la richesse du Cœur de Jésus, et ne plus prêcher autre chose que Jésus !
La sagesse semblerait conseiller des sujets plus agréables, plus humains ; mais rien de plus salutairement agréable que le Sauveur, rien de plus divinement humain que le DiEu-Homme. A cette époque malheureuse, où tous les droits sont méconnus, nous ne pouvons les restaurer qu’en proclamant bien haut les droits de Jésus-Christ. Toutes les autorités sont méprisées ; l’autorité de Jésus-Christ peut seule leur rendre le respect, en le reconquérant pour elle- même. L’amour des jouissances matérielles dessèche les cœurs ; le Cœur de Jésus peut seul nous apprendre à chercher les vraies jouissances dans le dévouement.
Telle est donc, n’en doutons pas, une des conditions principales de cette régénération de la société vers laquelle nous soupirons.
Il faut qu’il se lasse, dans le cœur de tous les ministres de la sainte parole, une nouvelle effusion de l’Esprit de Jésus-Christ ; qu’ils deviennent à un plus haut degré les organes du Cœur de Jésus ; que chaque chaire devienne un loyer brûlant, d’où l’amour du divin Cœur répande ses flammes sur chacun de ceux qui viennent écouter la sainte parole, et par eux sur la société entière.
Dans l’audience donnée par Léon XIII aux prédicateurs italiens (23 avril 1889), le Vicaire de Jésus-Christ, joignant l’exemple au précepte, leur a lait des recom-
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mandations et des souhaits, qu’on peut résumer en ces paroles : « Soyez des prédicateurs selon le Cœur de Jésus. »
Léon XIII n’a nullement oublié, il est vrai, les qualités naturelles qui peuvent favoriser le succès de la prédication. Il a recommandé aux ministres de la divine parole de ne point négliger la forme sous laquelle ils la présentent aux peuples. Autant l’élégance du langage est peu estimable, lorsqu’elle est achetée aux dépens de l’exactitude de la pensée, autant elle est utile lorsqu’elle est employée à rendre plus agréable la solidité de la doctrine. Le beau et le vrai ne font qu’un. Chercher le beau en dehors du vrai, c’est se condamner à ne trouver que l’affectation ; mais, d’un autre côté, séparer le vrai du beau, c’est le priver de la moitié de sa substance et de sa force. Celui-là seul exprime dignement la vérité qui la présente dans toute sa beauté, et qui, en éclairant l’intelligence, émeut le cœur et persuade la volonté.
Il est donc à désirer que les organes du Verbe incarné ne le cèdent nullement aux orateurs profanes, même au point de vue de l’éloquence humaine. Mais ce qui importe surtout, c’est qu’ils soient tous doués de celle éloquence divine qui, seule, peut les mettre en état d’accomplir leur divine mission. C’est sur ce point que Léon XIII a surtout insisté en disant :
« Appliquez-vous à prêcher au monde Jésus crucifié, qui est la force et la sagesse de Dieu ; dissipez les ténèbres de la profonde ignorance qui environnent une grande partie des hommes ; montrez surtout la nécessité, la raison, l’excellence de la foi ; faites connaître aux hommes, faites- leur aimer le divin Rédempteur ; dévoilez ses beautés cachées, ainsi que celles de l’Église,
son épouse immaculée ; montrez les inestimables trésors qu’elle possède ; faites apprécier les bienfaisantes influences qu’elle peut répandre sur toutes les classes de la famille humaine... Que le monde connaisse, par vos paroles, combien seraient joyeux et prospères les peuples, si la religion de Jésus-Christ était en honneur et florissait parmi eux ; combien tranquilles et heureuses seraient les familles, si la religion, qui sanctifie et resserre l’union conjugale, qui fait respecter et aimer par les enfants l’autorité paternelle, trônait en reine au foyer domestique!... »
Par ces paroles, le terrestre représentant du Verbe incarné nous a clairement indiqué le but que les prédicateurs doivent constamment se proposer, et la mesure d’après laquelle ils peuvent apprécier la solidité et l’étendue de leurs succès. Faire connaître et aimer Jésus-Christ, voilà la fin qu’ils doivent constamment avoir en vue, s’ils ne veulent point s’égarer ; et quand, entourés par les foules, universellement recherchés et applaudis, ils veulent s’assurer que leur éloquence n’est pas employée à entraîner hors de la voie ces multitudes qui les prennent pour guides , ils n’ont pas d’autre question à se poser que celle-ci : Ma parole a-t-elle servi à mieux connaître Jésus-Christ par ces intelligences, à embraser ces cœurs de son amour? L’empire que j*ai conquis sur ces âmes a-t-il eu pour résultat de les soumettre plus complètement à leur divin Roi?
N’avons-nous pas eu, hélas ! dans ces derniers temps, des prédicateurs à la mode,* qu’on allait entendre, dans les églises, avec l’empressement qu’on met à courir au théâtre pour y voir jouer un acteur en renom, et dont la parole ne produisait pas d’autres effets que ceux qui peu-
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vent résulter d’un spectacle? Atteintes, aujourd’hui, de ce dégoût de la saine doctrine qu’avait prédit saint Paul, la plupart des âmes ne sont plus capables de faire agir leur intelligence; elles ne vivent que par l’imagination et la sensibilité. Dégoûtées de la nourriture solide, comme des estomacs malades, elles ont besoin d’excitants. Pour les tirer de l’ennui dans lequel les plonge l’absence de toute pensée sérieuse, il leur faut des émotions. De quelque nature que soient ces émotions, peu leur importe ; elles ne repousseront pas les plus mauvaises ; mais celles qui le sont moins seront également le9 bienvenues, ne fût-ce que pour relever par la variété la monotonie des autres. L’homme le plus dépravé ne refusera pas d’aller de temps en temps s’attendrir à l’église, si le prédicateur sait, avec autant d’habileté que l’acteur, amuser son imagination et stimuler sa sensibilité.
Cette disposition du monde le plus mondain est, pour les prédicateurs de la divine parole, une grande tentation. Tout homme qui travaille cherche le succès : ce n’est pas seulement un droit et une inclination naturelle, c’est un devoir ; puisque le succès consiste précisément dans l’acquisition des résultats en vue desquels on travaille. Mais le danger consiste à prendre les apparences du succès pour le succès réel. Or, supposez un prédicateur doué de toutes les qualités qui assurent le triomphe de l’éloquence profane ; capable d’agir sur les facultés sensibles, incomparablement plus faciles à saisir que les facultés raisonnables ; assuré par conséquent de plaire, d’émouvoir, d’ètre acclamé, à la seule condition qu’il ne fatiguera pas les intelligences par le sérieux de sa doctrine, et ne troublera pas les consciences par l’austérité de sa morale ; n’y a-t-il pas à crain-
dre que ce prédicateur, confondant les intérêts de la vérité avec ceux de sa popularité, ne croie faire œuvre de zèle en détournant ses regards du seul but que le zèle devrait se proposer ; et que, au lieu de s’emparer de ces âmes pour les conduire à Jésus-Christ, il ne s’asservisse à leurs faiblesses, pour conquérir leurs applaudissements ?
Et alors qu’arrive-t-il? C’est que le monde, flatté de trouver son langage et son esprit dans la chaire évangélique, sera prodigue de ses applaudissements, à l’égard des hommes qui lui procurent, gratuitement, une piquante diversion aux spectacles ordinaires. On les vantera dans les salons, et les gens comjne il faut ne pourront pas plus se dispenser d’aller les entendre que de lire le roman nouveau, ou d’assister à la représentation de la comédie en vogue. Le charme de la nouveauté attirera les chrétiens eux-mèmes ; et le mélange de ces deux genres d’auditoires donnera à la prédication toutes les apparences d’un succès complet. Pour les fabriques des églises, ce succès se chiffrera par des sommes considérables, qu’on n’aurait pu espérer de retirer d’une prédication plus sérieuse. Et, comme cette considération doit nécessairement avoir sur le choix des prédicateurs une influence considérable, ceux dont la parole est, à ce point de vue, plus productive seront nécessairement les plus recherchés.
Et pourtant, quel peut être le fruit réel d’une semblable prédication? Pour les mondains, elle aura pour résultat une agréable mais funeste illusion. Sans se défaire d’aucune de leurs erreurs, sans dompter aucune de leurs convoitises, sans se purifier des souillures de leur conscience , ils se croieront plus religieux , parce qu'ils auront éprouvé quelques émotions religieuses.
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Loin de les réveiller de leur léthargie, le prédicateur n’aura réussi qu’à les bercer de doux rêves et à prolonger leur funeste sommeil.
Quant aux chrétiens, cette nourriture de haut goût ne servira qu’à les blaser, et à les rendre moins capables de savourer la saine et solide nourriture. Dominés, eux aussi, par l’influence morbide qui affaiblit aujourd’hui toutes les intelligences ; portés, comme tous les contemporains, à vivre par l’imagination et par la sensibilité, ils auront doutant plus de peine à vaincre ce penchant, qu’il sera plus flatté par ceux même qui devraient le combattre. Non seulement ils n’apprendront pas à mieux connaître Jésus-Christ, mais ils en sentiront moins le besoin. Loin de se nourrir de sa parole, ils s’en dégoûteront ; et nous en arriverons à ce point que, dans un grand nombre d’auditoires, la solidité de la doctrine, alors même qu’elle serait revêtue d’une forme convenable, sera une cause d’insuccès.
Quelle puissance peut avoir, pour régénérer le monde, une semblable parole ? Ce n’est pas elle qui accomplira les miracles rappelés par Léon XIII, dans l’allocution qu’il adressait aux prédicateurs. Si vous mêlez en grande quantité à la liqueur la plus vitale des substances étrangères, vous lui otez toute sa vertu ; ainsi la parole évangélique, si infinie que soit sa force, si on l’altère par le mélange d’éléments humains devient stérile et impuissante. Et plût à Dieu, liélas ! qu’elle ne se changeât pas en poison, soit pour ceux qui l’écoutent, soit pour les ministres infidèles qui l’altèrent ; et qu’on ne vit pas les plus renommés parmi eux chercher, dans l’apostasie la plus scandaleuse, les satisfactions que leur orgueif ne trouve plus dans l’orthodoxie !
Il faut demander au Cœur de Jésus qu’il préserve les prédicateurs de sa parole de la tentation de se prêcher eux-mêmes. Mais cette grâce de préservation ne suffit point pour les mettre en état de remplir leur mission. Pour sauver le monde, qui se perd en s’éloignant de Jésus-Christ, il faut qu’ils aient le pouvoir de lui faire connaître et aimer le Sauveur. Et ce pouvoir, où le puiseront-ils? Ils ne peuvent le puiser que dans le Cœur de Jésus. Les prédicateurs sont les flambeaux du monde. Or, un flambeau n’éclaire et n’échauffe que dans la mesure dans laquelle il est lumineux et ardent. C’est donc en vain que le prêtre s’efforcera de remplir son divin ministère, s’il n’est pas en rapports intimes avec Celui qui seul est la lumière du monde. Le peintre le plus habile pourra bien imiter dans ses tableaux l’éclat de la lumière, mais il ne saurait éclairer. Ainsi la prédication la plus éloquente, si elle n’était vivifiée par l’amour de Jésus-Christ, ne saurait produire les effets que le divin amour produit par la bouche la plus humble. C’est bien lui, en effet, « qui rend éloquentes les langues mêmes des enfants. » Qu’est-ce que l’éloquence, sinon le débordement d’une âme qui, pleine d’un sentiment violent, en déverse la plénitude sur d’autres âmes ? Eructai it cor meum r>erbum bonum . Pourquoi les lèvres de Jésus- Christ étaientelles si éloquentes ? C’est qu’elles parlaient de l’abondance du plus aimant de tous les cœurs. Tout imprégnées de cet amour, les moindres paroles du divin Sauveur pénétraient jusqu’au plus intime des âmes, les éclai-
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raient, les embrasaient, les transformaient, les captivaient. Jamais on n’avait entendu aucun homme parler comme lui, parce que jamais homme n’avait aimé comme il aimait. Que la parole de ce divin Sauveur soit encore animée de ce même amour, et elle produira les mêmes merveilles. Or, ce n’est pas là un souhait chimérique. L’amour du Cœur de Jésus est à notre disposition, puisque ce divin Cœur lui-même nous est donné. Qu'il aime aujourd’hui aussi ardemment qu’il aimait, il y a dix-huit siècles, c’est ce dont nous ne saurions douter. Qu’en nous donnant son Cœur, il désire nous communiquer son amour, nous n’en pouvons douter davantage. Il l’offre à tous, mais il le met spécialement à la disposition de ceux qu’il destine à le communiquer aux autres. C’est à eux, surtout, qu’il ne cesse de faire entendre ce souhait, dans lequel ils ne sauraient s’empêcher de voir un douloureux reproche : « Je suis venu porter le feu sur la terre, et que désiréje, sinon qu’elle en soit embrasée ? »
La prédication est le véhicule principal par lequel doit se répandre, sur la terre, ce feu dont le Cœur de Jésus est la fournaise. Il appartient donc aux prédicateurs, plus qu’à toutes les autres classes de chrétiens, de mettre un terme à l’impuissance où l’ordre providentiel réduit ce divin Cœur, de faire rayonner tout seul, jusqu’aux confins de l’univers, la flamme dont il brûle. Il lui faut des coopérateurs, et ses premiers coopérateurs doivent être les apôtres.
Mais ceux-ci ne doivent pas oublier qu'à l’exemple du Cœur du Jésus, ils doivent les premiers pratiquer les vertus qu’ils enseignent. CœpU Jésus facere el docere. Jésus a tout d’abord pratiqué les vertus, il les a prèchées éî^uite. Il convient, en effet, que le prédicateur
porte le flambeau de la vérité plus encore dans la main que dans la bouche. Oh ! qu’il serait à désirer que nos orateurs chrétiens se pénétrassent intimement des réflexions suivantes que lait saint Jean Chrysostôme dans son homélie quarante- septième sur saint Mathieu :
« Si douze hommes seulement, et si mal pourvus des dons de la nature, ont attiré à Jésus-Christ presque tout le monde, considérez, je vous prie, combien grande doit être notre méchanceté et notre paresse : car nous, qui sommes en nombre incalculable, nous pouvons à peine gagner quelques personnes, nous qui néanmoins devrions suffire pour convertir mille mondes. Il est vrai, me direz-vous, mais c’étaient les apôtres. — Et qu’importe? N’étaient-ils donc pas de même nature que nous ? Étaient-ils des anges ? Descendaient-ils du ciel? — Non, me répliquez-vous, mais ils avaient en mains les miracles, avec lesquels ils opéraient ces grandes merveilles. — Je vous réponds qu’il ne faut pas couvrir notre lâcheté de l’éclatant manteau des miracles : car beaucoup ont fait des miracles comme les apôtres, mais n’ont pas fait les mêmes conversions, parce qu’ils n’avaient pas la même vertu. — Qu’est-ce donc qui a rendu les apôtres capables d’opérer un tel changement parmi les hommes? Sûrement, c’a été la sainteté de leur vie, la victoire sur leurs passions, le mépris des richesses et des honneurs; s’ils eussent mené une autre vie, auraient-ils même ressuscité des morts, ils n’auraient fait aucune conversion, on les eut pris au contraire pour des imposteurs. Cela ne ressort-il pas avec évidence de la vie de saint Jean-Baptiste, qui, au rapport de l’Écriture sainte, n’a fait aucun miracle, mais qui, par la seule force de sa vie extraordinaire, attirait à lui toute la Judée et faisait des con-
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versions admirables. Tant il est vrai que c’est la sainteté et la vertu qui donne l’efficacité à nos paroles. »
N’en doutons pas : quelle que soit la puissance de l’égoïsme, quelque violent que soit devenu, dans ce siècle tout matériel, l’entrainement de la concupiscence; quelque glaciale que soit l’indifférence pour tout ce qui s’élève au-dessus des sens, si tous les prédicateurs de la divine parole étaient embrasés du feu dont brûlaient les premiers Apôtres et animés de leur zèle, l’ardeur de ce feu aurait bientôt fondu toutes ces glaces ; et la force de ce zèle ne tarderait pas à dominer tous les courants égoïstes.
Voilà le remède suprême à nos maux. De même que l’égoïsme est le principe de toutes les maladies qui tuent la société, l’amour du Cœur de Jésus est la condition principale de guérison : et la prédication animée de cet amour est le moyen principal pour appliquer à nos maux le divin antidote.
Ah! daigne le divin Sauveur donner à son Église ces sauveurs secondaires, par lesquels la vie dont son Cœur est la source doit se répandre sur la société! Daigne ce bon Maître unir intimement à cette source de lumière et de chaleur tous ceux qui sont appelés à être les flambeaux du monde, afin que, devenus comme saint Jean-Baptiste « des flambeaux à la fois brillants et ardents, » ils dissipent enfin les mortelles ténèbres dont la société est enveloppée !