CHAPITRE PREMIER
JÉSUS-CHRIST est Roi.
Jésus-Christ est Roi.
En énonçant cette affirmation, nous n’oublions pas qu’on a disputé jadis sur la question de savoir si Jésus-Christ, lorsqu’il était sur la terre, possédait sur tous les royaumes terrestres une souveraineté temporelle. Quelques docteurs ont craint qu’en attribuant au Sauveur cette souveraineté, ils ne ternissent l’éclat de cette divine pauvreté dont il venait nous donner un si parfait exemple.
A vrai dire, cette crainte nous parait mal fondée ; et nous ne voyons pas comment, dès l’instant de son élévation à la dignité divine, l’humanité sainte dii Sauveur a pu ne pas être investie d’un empire absolu sur tout ce qui existe. Mais l’issue de cette controverse n’intéresse en aucune manière la discussion présente. Nous considérons Jésus-Christ tel qu’il est aujourd’hui, et non pas tel qu’il fut durant la courte période de sa vie terrestre. Nous le voyons non pas dans l’abîme de ses humiliations, mais dans les splendeurs de sa gloire. Cette pauvreté qu’il avait prise pour épouse sur la terre, et qui, suivant la gracieuse expression du pauvre d’ Assise « est montée avec lui sur la croix » et l’a tenu
embrassé jusqu’à sa mort il n’a pu l’introduire avec lui dans le ciel. Là, au contraire, il est entré en possession de toute la gloire et de tous les trésors de Dieu son Père; et toutes choses, soit dans le ciel, soit sur la terre, ont été soumises à son pouvoir.
Du reste, les docteurs, dont nous venons d’exposer l’opinion, n’ont jamais songé à refuser au Sauveur, même pour le temps de sa vie mortelle, la souveraineté que nous revendiquons pour lui en ce moment. Car pour mettre hors de doute la vérité de notre thèse, il suffit que Jésus-Christ soit investi de la souveraineté spirituelle, qu’aucun chrétien n’a jamais songé à lui contester.
11 est bien vrai que les preuves sur lesquelles nous appuierons cette souveraineté démontrent, en même temps, la souveraineté temporelle, et donnent ainsi à notre thèse une double certitude. Mais, nous le répétons, ce surcroît d’évidence ne nous est pas nécessaire. La royauté spirituelle de Jésus-Christ nous suffit. Et de fait, s’il est indubitable que Jésus-Christ a toujours possédé une autorité absolue sur les rois et les peuples de la terre, il n’est pas moins certain qu’il n’a jamais daigné user de cette autorité dans l’ordre purement temporel. Tous les préceptes qu’il nous a donnés, toutes les institutions qu’il a créées, se rapportent aux biens de l’éternité, seuls dignes de son estime. Toute la question est de savoir si ces préceptes et ces institutions ne regardent que les individus dans leur con-
4 Si che dove Maria rimase giuso
Ella con Cristo salse in sù la croce.
(Dante. Paradiso , ch. xi, v. p. 71).
Doctrines libérales, p. 15.
JÉSUS-CHRIST EST ROI
duite privée, ou si les sociétés elles-mêmes, dans leur action collective, sont tenues de s’y conformer ; et c’est ce second sentiment que nous affirmons êlrc seul conforme aux principes les plus élémentaires de la foi chrétienne.
Notre foi, en effet, nous oblige de reconnaître en Jésus-Christ deux natures dans une seule personne. Il est homme semblable à nous, mais en même temps il est Dieu comme son Père; et l’homme et le Dieu n’ont qu’une même substance et, partant, une même divinité. Jésus-Christ homme est Dieu, et Jésus-Christ Dieu est homme. De même donc qu’en lui la divinité s’est approprié les attributs et les faiblesses de l’humanité, elle a communiqué à l’humanité les droits et les prérogatives qui lui sont propres. Nier cela serait nier la foi chrétienne, et tomber dans une manifeste hérésie.
Maintenant, qu’on nous réponde : l’empire de toutes choses, la souveraineté absolue sur tout ce qui existe, n’est-elle pas un des attributs nécessaires de la divinité? Évidemment oui : s’il n’y a qu’un seul Dieu, et si ce Dieu est le créateur de toutes choses, il en est aussi le maître souverain et absolu. Donc, s’il s’est incarné, et s’il a communiqué tous ses attributs et tous ses droits à la nature humaine avec laquelle il s’est unir il n’a pas pu ne pas lui communiquer sa souveraineté.
Il n’y a donc pas de milieu : ou il faut renier la divinité de Jésus-Christ, ou il faut reconnaître qu’il est, même comme homme, le roi de tout ce qui existe, des
sociétés civiles comme des familles et des individus. A lui seul il appartient de savoir dans quelles limites il prétend renfermer l’exercice de son autorité ; mais limiter cette autorité elle-même, il ne le peut sans abdiquer sa divinité.
Il ne lui est pas possible non plus de renoncer à cette prérogative, sans briser les liens essentiels qui l’unissent à nous. Le Fils de Dieu, en devenant homme, est nécessairement devenu le chef de l’humanité. 11 a acquis sur cette nature, qu’il divinisait dans sa personne, un droit spécial ; et il a contracté avec elle des liens bien plus étroits qu’avec les autres vcréatureà.
Centre commun de la création, anneau brillant par lequel l’œuvre du Tout-Puissant s’unit au divin ouvrier, terme de tous les travaux et de tous les desseins de la Providence, il est, dans un sens bien plus vrai et à un titre bien plus sacré, le chef de l’humanité, le but suprême de tous les desseins de Dieu à l’égard de notre race, la règle de tous nos progrès, et le nœud de toutes nos destinées. S’il n’est pas cela, il n’est rien. Car supposer que Dieu se fait homme pour être dans l’humanité un simple accessoire, c’est conserver de la foi chrétienne tout ce qu’il faut pour attribuer à la divine sagesse une palpable absurdité.
Mais si Jésus-Christ est tout ce que nous venons de dire, comment admettre que les sociétés civiles aient le droit de lui devenir étrangères? Est-ce que l’action de ces sociétés n’exerce pas sur les destinées générales de l’humanité une influence décisive? Et, si Jésus-Christ n’est rien pour elles, peut-il bien continuer à être tout pour l’humanité? On le voit : il est impossible de concilier, avec la foi chrétienne, ce qu’on a nommé la
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complète sécularisation des sociétés civiles, sans se choquer à chaque pas contre l’absurde.
On le comprendra mieux encore, si on se rappelle la mission que Dieu a donnée à son Fils, en l’envoyant sur la terre. S’il n’est pas le roi des sociétés, il lui est impossible de s’acquitter complètement de cette mission.
Qu’est-il venu faire sur la terre? Son nom le dit assez : il s’appelle Jésus ; et ce nom lui a été donné « parce qu’il doit sauver son peuple (c’est-à-dire l’humanité entière) du péché » et des suites du péché.
Il ne peut donc, sans manquer à sa mission, et sans donner un démenti à son nom de Jésus, se priver d’aucun des pouvoirs qui lui sont nécessaires pour détruire le règne du péché, et rétablir l’empire de la loi de Dieu. Or, nous le demandons : la direction des sociétés civiles ne peut-elle pas beaucoup pour favoriser le règne de la loi divine, ou pour mettre obstacle à ce règne? Si les pouvoirs qui gouvernent ces sociétés ne tiennent aucun compte de cette loi, les volontés individuelles seront-elles suffisamment aidées à l’accomplir? Les passions mauvaises n’auront-elles pas toute liberté pour la fouler aux pieds ; et l’indifférence publique, les privilèges sociaux garantis à la révolte, aussi bien qu’à la fidélité, ne leur donneront-ils pas à la fois un grand pouvoir et une grande audace, pour entraver et décourager la fidélité? Il ne peut y avoir à cela aucun doute.
Donc soustraire les sociétés civiles à l’autorité spirituelle de l'Homme-DiEi;, c’est limiter cette autorité, et supposer qu’il peut être permis à la créature d’opposer le plus grand pouvoir qui ait été mis entre ses mains, au succès de l’œuvre la plus chère au Cœur de Dieu.
11 n’était pas nécessaire que le Tout-Puissant
exprimât à ce sujet sa volonté. Il suffisait qu’il.envoyàt son Fils dans le monde, pour que tous les hommes et toutes les sociétés fussent obligés de se soumettre à son autorité souveraine. Du moment que des signes indubitables nous autorisent à voir en lui notre Dieu, le plus vulgaire bon sens nous contraint à le reconnaître pour notre Roi. La foi ne peut poser le principe, sans que la logique tire la conséquence. Et la connexion entre la conséquence et le principe est tellement manifeste, que pour la saisir il n’est nullement nécessaire d’être éclairé des lumières de la foi. Un musulman et un idolâtre ne sauraient eux-mêmes résister à cette évidence. Celui-ci, il est vrai, ne reconnaît pas un Dieu unique; et celui-là ne veut pas admettre que ce Dieu ait un Fils semblable à lui; toutefois, ils seraient contraints l’un et l’autre d’admettre que, la vérité de ces deux dogmes supposée, la royauté sociale de l’Homme- Dieu en est la conséquence nécessaire.
Mais Dieu attache tant de prix à la gloire de son Fils, qu’il n’a pas voulu se contenter de poser les fondements de la souveraineté dont il l’investit par rapport aux sociétés humaines. Il lui a plu d’en construire, en quelque sorte, l’édifice de ses propres mains, et d'en révéler toutes les splendeurs de sa propre bouche.
Longtemps avant d’envoyer au monde ce Fils bienaimé, il nous l’annonce, et nous trace, en quelque sorte, le signalement auquel nous devrons le reconnaître. Or, entre tous tes traits dont se compose ce por-
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trait anticipé du Messie, entre toutes les prérogatives qui lui sont attribuées dès avant sa naissance, une des plus saillantes, sans contredit, est sa royauté sociale.
Écoutez comment, parla bouche de David, l’Homme- Dieu formule lui-même la mission qu’il doit recevoir de son Père. « Jéhova m’a dit : Tu es mon Fils ; c’est moi qui dans mon jour éternel t’ai engendré. Demande-moi, et je te donnerai les nations pour héritage, et les confins de la terre pour patrimoine. Tu les gouverneras avec un sceptre fort comjne le fer, et elles seront, entre tes mains, comme le vase d’argile que le potier brise à son gré. »
On le voit; ce sont les nations que Dieu soumet au pouvoir de son Fils ; et, pour qu’il n’y ait sur la portée de cette donation aucun doute, le Psalmiste tire lui-même la conclusion que nous avons en vue. Il s’adresse à ceux qui personnifient, en quelque sorte, l’existence collective des sociétés, et il leur dit :
« Maintenant, ô rois, comprenez; instruisez-vous, ô juges de la terre : soumettez- vous à la loi que Dieu vous impose,* » ou, suivant une autre version : « Embrassez le Fils que Dieu vous envoie, si vous voulez échapper à sa colère et ne pas vous égarer hors de la voie de la justice 4. »
Dans un autre psaume, David dépeint les bienfaits et la puissance du divin Roi, dont il vient de nous rapporter l’intronisation. Il noils le montre donnant la paix à son peuple, distribuant la justice à tous ses sujets, mais prodigue surtout de ses grâces à l’égard des affligés et des indigents. Comment à ces traits ne pas
1 Ps. II.
reconnaître le Roi Sauveur? Quel âutre que lui, d’ailleurs, a une royauté « aussi durable que le soleil? » Quel autre « étend son empire sur toutes les générations *? » Eh bien! ce Roi si grand, si bon, si humble et si puissant « étendra sa domination de l’Océan jusqu’à l’Océan, et 'des rives du fleuve jusqu’aux confins de la terre... Tous les rois de la terre l’adoreront, et toutes les nations seront soumises à son empire 1 2. »
David n’est pas l’unique prophète à qui Dieu ait révélé la royauté future de son Verbe incarné. Il n’est pas un seul des voyants d’Israël qui n’ait été appelé à en contempler et à nous en redire les gloires. Isaïe nous la montre sous la figure « d’une montagne qui s’élève au-dessus de toutes les collines (c’est-à-dire de toutes les principautés de la terre). Et toutes les nations accourent à elle ; et des peuples nombreux viennent et disent : « Allons, montons à la montagne du Seigneur et à la maison du Dieu de Jacob. Il nous enseignera ses voies et nous marcherons dans ses sentiers ; car la loi sortira de Sion, et la parole du Seigneur, de Jérusalem. Il jugera les nations; et les peuples, captivés par sa parole, changeront leurs glaives en socs de charrue, et de leurs lances ils feront des faux ; les nations renonceront à tirer le glaive contre les nations, et elles ne s’exerceront plus à l’art de la guerre 3. »
On ne saurait désirer rien de plus clair que cette prophétie. La royauté du Sauveur y est dépeinte sous tous ses aspects : c’est une royauté terrestre , puisqu’elle s'élève de la terre et domine les grandeurs de
1 Ps. LXX1, 5.
2 Ps. LX*1, 8, 11.
3 Isaïe, i.
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la terre : c’est une royauté sociale , puisqu’elle s’exerce sur les peuples et leur donne les lois ; c’est une royauté spirituelle , puisqu’elle a pour organe la parole de Dieu ; et pourtant elle donne aux sociétés temporelles la condition la plus précieuse de leur prospérité, la paix et l’union.
Le fils d’Amos n’a omis qu’une chose : c’est de nous dire la durée sans limites de cette royauté, qui, commencée dans le temps, doit se consommer dans l’éternité. Mais ce trait final va nous être fourni par Daniel, dans cette célèbre vision où il nous dépeint, sous l’image de quatre animaux, les quatre grandes monarchies qui devaient servir d’avant-coureurs à la monarchie du Fils de Dieu. Après nous avoir fait assister à la défaite et à la destruction du quatrième de ces animaux, le plus terrible de tous, qui symbolisait la monarchie romaine : « Je vis s’avancer, dit-il, sur les nuées, le Fils de l’homme ; et il vint en la présence de l’Ancien des jours, qui lui donna la puissance, l’honneur et la royauté. Tous les peuples, toutes les tribus et toutes les langues lui obéiront... Il partagera avec le peuple des saints du Très-Haut cette royauté et cette puissance. Il n’y aura pas, sous le ciel, de royaume dont la grandeur ne lui appartienne. Son règne est un règne éternel; et tous les rois lui devront service et obéissance *. »
Ce que les prophètes nous révèlent comme caché encore dans les trésors de la sagesse divine, les évan-
1 Dan., c. vu, v. 13.
gélistes et les apôtres, ou plutôt Jésus-Christ luimême, dont le Testament nouveau nous rapporte les enseignements, va nous le montrer réalisé dans sa personne. Lui, si humble et si ennemi du faste, lui, qui a fait un miracle pour empêcher les peuples de le proclamer roi, voici comment il rend témoignage à la vérité de cette royauté, dont il repousse tous les honneurs : « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre 1 . » Qu’on remarque cette dernière parole :
« Tout pouvoir m’a été donné sur la terre. » Qu’on essaie d’allier avec une affirmation aussi absolue et aussi nette l’absence de tout pouvoir sur les sociétés terrestres ! Ailleurs, le Sauveur dit encore, sans restriction ou exception aucune : « Toutes choses m’ont été livrées par mon Père ; » et, au moment même où il va se mettre aux pieds de ses disciples, et s’abaisser au plus humble ministère : « Vous m’appelez Maître et Seigneur, leur dit-il, et vous dites bien ; car je le suis en vérité. »
Jésus-Christ n’est donc pas seulement le Souverain Pontife de la loi nouvelle, mais il est encore le Roi des rois. S’il n’avait d’autre royauté que cette royauté spirituelle qui se confond avec le sacerdoce, il n’aurait pas toute puissance. S’il ne gouvernait à son gré que les esprits bienheureux, il n’aurait pas toute puissance sur la terre comme au ciel. Il est donc bien vraiment roi, roi spirituel et roi temporel, roi des âmes et des corps, des peuples comme des individus. Les autres rois ne tiennent l’empire que de lui ; ils ne le conservent qu’autant qu’il le veut bien, et ils sont bien plus
1 Mat. xxvin, 18-.
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strictement tenus d’obéir à ses lois et de le glorifier, que leurs ministres ne sont tenus de leur obéir à euxmêmes.
Donc, reconnaître hautement Jésus -Christ pour leur souverain Seigneur; se diriger dans toutes les relations, soit civiles, soit politiques, d’après les maximes de son Évangile ; recourir à lui dans les nécessités, le remercier des succès, venger sa majesté des outrages publics qui lui seraient adressés, favoriser l’extension de son règne sur la terre, tels sont, depuis l’Incarnation, les devoirs essentiels des Souverains et des peuples. En douter, serait douter de l’Incarnation elle-même.
Faut-il maintenant confirmer cette même vérité par renseignement des docteurs et les décisions des pontifes?
Ce soin est presque superflu, après les témoignages si clairs des saintes Écritures, que nous venons de rapporter. Il est, du reste, d’illustres sentences qui sont connues de tous. Qui ne se rappelle cette belle parole de saint Grégoire le Grand à l’empereur Maurice, citée et traduite par Bossuet 1 : « Sachez, grand empereur, que la puissance vous est accordée d’en haut, afin que la vertu soit aidée, que les voies du ciel soient élargies, et que l’empire de la terre serve l’empire du ciel. » Saint Augustin développe cette pensée dans plusieurs admirables lettres, adressées aux dignitaires de
1 Oraison funèbre de la reine d’Angleterre.
l’empire : nous nous contenterons de citer les deux passages suivants, déjà rapportés par Mgr l’Évêque de Poitiers. Dans la lettre CL Ve à Macédonius, le grand docteur s’exprime ainsi : « Sachant que vous êtes un homme sincèrement désireux de la prospérité de l’État, je vous prie d’observer combien il est certain, par l’enseignement des saintes Lettres, que les sociétés publiques participent aux devoirs des simples particuliers, et ne peuvent trouver la félicité qu’à la même source. . . Bienheureux, dit le prophète-roi, le peuple dont Dieu est le Seigneur. Voilà le vœu que nous devons former, dans notre intérêt et dans l’intérêt de la société dont nous sommes les citoyens ; car la patrie ne saurait être heureuse à une autre condition que le citoyen individuel, puisque la cité n’est autre chose qu’un certain nombre d’hommes rangés sous la même loi. »
Dans la lettre CLXXXV* au gouverneur Boniface, il ne s’exprime pas avec moins de précision. « Autre chose est, pour le prince, de servir Dieu en sa qualité d’individu, autre chose en sa qualité de prince. Comme homme, il le sert en vivant fidèlement ; comme roi, en portant des lois propres à faire régner la justice et repousser l’iniquité, et en les sanctionnant avec une vigueur convenable. Les rois servent le Seigneur en tant que rois, quand ils font pour sa cause ce que les rois seuls peuvent faire. »
Mais on dira peut-être que les chefs des sociétés civiles sont tenus seulement à faire observer les préceptes de la justice naturelle ; et que, pour la loi de Jésus- Christ, pour les devoirs de l’ordre surnaturel, il suffit qu’ils laissent chacun à sa liberté. Saint Augustin réfute ainsi, quinze siècles à l’avance, cette objection du libéralisme. « Les rois, en tant que rois, obéissent
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au précepte de servir Dieu s’ils commandent le bien et s’ils interdisent le mal dans leurs États, non seulement quant aux choses de la société humaine, mais encore quant à celles de la religion divine. En vain direz-vous : Qu’on nous laisse à notre libre arbitre. Pourquoi ne demandez-vous pas la même chose pour ce qui est de l’homicide, du viol et de toutes sortes d’infamies, qui sont réprimées par des lois assurément justes et salutaires t. »
Nous terminerons ces citations par un témoignage plus décisif encore, parce qu’il est tiré d’une lettre dogmatique, écrite par le pape saint Agathon, et lue dans le sixième concile général. Le Souverain Pontife s’exprime ainsi : « Le Tout-Puissant, en remettant aux princes la garde de la société chrétienne, a voulu qu’ils usent du pouvoir qui leur est confié, pour chercher et conserver sans tache la vérité enseignée par Dieu, de qui ils tiennent leur royauté, et qui est lui-même le Roi des rois et le Seigneur des seigneurs. Qu’ils fassent donc tous leurs efforts pour faire régner dans toutes les églises la vraie doctrine, telle qu’elle a été enseignée par les Apôtres et transmise par leurs successeurs 1 2. »
1 Contra Crescen., lib. III, 57.
* Hoc, ad stabilitatem divinitus commissæ (principibus) reipublicæ Christianæ, Ejus (Dei) concessit dignatio, ut imperialis virtus atque cleraentia de Deo per quem Reges régnant, qui Rex regum est et Dominus dominantium, et quærat et curet ejus immaculatæ fidei veritatem, ut ab apostolis et apostolicis est patribus tradita, inquirere vigilanter, atque, ut vera traditio continet, instantissime desideret in omnibus Ecclesiis obtinere. (Epistola Agathonis papæ ad imperatorem, lecta in Synodo VI. act. IV, Hard. : t. III, p. 1061-1111).