CHAPITRE VIII
Les Journalistes 1.
Parmi les allocutions prononcées par le Vicaire de Jésus-Christ, une des plus remarquables, sans contredit, est celle qu’il adressa, le 22 février 1879, aux journalistes réunis au Vatican de tous les pays du monde. Profitant, comme il le fait toujours, de l’dccasion particulière qui s’offrait à lui pour exercer son divin magistère, le suprême Pasteur nous a signalé, dans cette allocution, une des plus grandes plaies de la société moderne et une des plus périlleuses nécessités de l’Église.
Le Saint Père nous a, par conséquent, indiqué l’un des objets sur lesquels notre zèle pour les intérêts de la société et de l’Église doit faire porter ses plus énergiques efforts. Nous ne devons donc pas craindre d’appeler encore une fois l’attention de nos lecteurs sur cet important sujet.
Ce que nous venons de nommer une des plus grandes plaies de la société moderne, c’est le journalisme irréligieux.
1 Messager , t. XXXVI, p. 5.
Ce qui, pour l’Église, est une nécessité manifeste, mais une nécessité accompagnée de difficultés et de périls, c’est le journalisme catholique.
Par rapport à la société, deux choses sont humainement impossibles : la guérir de la plaie du journalisme antireligieux, et empêcher qu’elle n’achève de perdre ce qui lui reste de vie morale, si cette plaie n’est pas fermée.
Par rapport à l’Église, deux choses sont également difficiles : obtenir du journalisme catholique les services qu’il çeut seul lui rendre, et échapper aux périls qui tiennent, en quelque manière, à l’essence de cette institution.
Il ne nous reste donc, pour sauver la société et mettre à l’abri les intérêts de l’Église, que d’obtenir, par la prière, un de ces miracles qui résolvent toutes les difficultés et réalisent les impossibilités.
Un miracle et un grand miracle peut seul empêcher que le journalisme antireligieux n’achève de tuer la société. N’est-ce pas chose évidente?
Si nous apprenions que, sauf de très rares exceptions, toutes les rivières, tous les ruisseaux, toutes les sources qui fournissent de l’eau à la population de notre pays ont été empoisonnées, et que les neuf-dixièmes de nos concitoyens ne pourront, désormais, étancher leur soif sans absorber des doses considérables d’un poison mortel, douterions-nous qu’une mortalité générale dût, avanJt longtemps* être le fruit de cet état de choses ? Nous laissons au bon sens de nos lecteurs le soin de répondre et de faire, à ce qui se passe sous nos yeux, dans l’ordre moral, l’application de cette hypothèse.
N’est-il pas vrai que le journalisme est devenu.
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de nos jours, l’aliment ordinaire et en quelque sorte indispensable d’un très grand nombre d’esprits ? Dans les villages comme dans les grandes cités, tout homme qui sait lire veut lire un journal, et le plus grand nombre ne lit guère autre chose. Si artificiel qu’il soit, ce besoin devient, par l’habitude, aussi impérieux qu’une nécessité naturelle; et ses exigences augmentent à mesure que la création de nouvelles feuilles à bon marché lui olïre de plus faciles satisfactions. Or, que sont ces feuilles qui se présentent à tous les angles des carrefours, pour satisfaire le besoin universel des sociétés modernes? Ne resterons-nous pas bien au-dessoüs de la vérité, si nous disons que les neuf-dixièmes de ces journaux sont plus ou moins hostiles à la religion et doivent, en grande partie, leur succès à leur mépris des lois de la morale?
Prêtons l’oreille aux résultats d’une .enquête faite sur l’état de la presse, dans la capitale de la France. L’influence morale de Paris sur tout le monde civilisé étant ce que nous savons, les chiffres que nous allons mettre sous les yeux de nos lecteurs auront plus de force que tous les raisonnements.
« Parmi les catholiques, dit M. Baudon, peu de personnes se rendent un compte exact de la situation du journalisme religieux en France. Cet état est déplorable. Un tableau des journaux qui s’impriment à Paris établit qu’il s’y tire environ 1,400,000 journaux chaque jour, qui se distribuent à Paris ou dans la province.
« Sur ce chiffre effrayant, quelle est la part des bons journaux? 56,000.
« Les autres journaux se décomposent en un million de journaux détestables, et 334,000 environ de journaux qualifiés de médiocres, et qui tombent souvent
dans de grossières erreurs, plus ou moins volontaires, sur des points de doctrine importante, ou favorisent la diffusion des histoires scandaleuses et légères.
« Le bien a donc une proportion de deux et demi pour cent, dans cet immense mouvement de la presse.
« En outre, il est à remarquer qu’à Paris les bons journaux ont uaecirculation plus restreinte qu’ailleurs. Les feuilles de province n’y circulent pour ainsi dire pas ; les journaux catholiques parisiens de toutes nuances n’y réunissent peut-être pas 6,000 abonnés dans une population agglomérée de 2,000,000 d’âmes, qui compte 1,200 prêtres, un nombre considérable de communautés d’hommes et de femmes, de personnes pieuses et vouées au bien.
« Et par surcroît de malheur, sur les journaux catholiques, pas un seul ne paraît le matin ; de sorte que depuis trois heures du soir jusqu’au lendemain six heures du soir, le monopole de toutes les dépêches, des comptes rendus des chambres, etc., appartient à la presse irréligieuse ou indifférente1... »
Dans les autres villes et dans les campagnes même de la France et du reste de l’Europe, la proportion des bons journaux n’est guère plus grande, bien que le nombre des feuilles ouvertement impies soit peut-être moins considérable. Mais la santé publique n’est guère moins compromise par le poison lent du scepticisme et de l’indifférence que par les aggressions brutales de l’impiété déclarée.
1 Année 1877.
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Tel est le mal que signalait le Souverain Pontife dans l’allocution que nous venons de rappeler. « Une fois en possession de la liberté, ou pour mieux dire de la licence effrénée de publier tout ce qu’on veut, les partisans des nouveautés pernicieuses se sont empressés de répandre un nombre infini de journaux destinés à attaquer ouvertement ou à révoquer en doute les principes du vrai et du juste, de combattre l’Église par la calomnie, d’exciter contre elle la haine, et d’inculquer dans les esprits les plus funestes doctrines.
« Ils ont bien compris, en effet, les facilités et avantages que leur offrait, pour l’accomplissement de leurs desseins la publication de feuilles quotidiennes, qui insinueraient insensiblement le venin de l’erreur dans les esprits et corrompraient les cœurs, en flattant les sens et en excitant les appétits dépravés. Et le résultat a si bien répondu à leurs désirs, qu’on ne s’éloignerait pas de la vérité en affirmant que la presse quotidienne est une des causes principales du déluge de maux qui nous inonde, et du misérable état auquel est réduite la société. »
Dans ces paroles du Pontife, nous trouvons une très juste indication des causes qui rendent presque irrésistible la propagation du fléau, de la puissance de son action et de l’étendue de ses ravages.
Étant donnée la liberté de la presse, le journalisme en est la conséquence inévitable : attendu qu’il offre à la cupidité un moyen facile et lucratif d’exploiter les
mauvais penchants, auxquels la plupart des âmes ne savent pas résister.
Le journalisme favorise d’abord la curiosité, cette soif de tout savoir, qui a été la première cause do la chute de nos premiers parents. Quand au prix de la plus petite pièce de monnaie on peut, en quelques instants, apprendre tout ce qui se fait, tout ce qui se dit, tout ce qui se passe, cornaient se refuser une pareille satisfaction ?
Le journalisme ne favorise pas moins la paresse : il dispense de lire, et même de penser. Sur toutes les questions, il apporte aux lecteurs des informations et des jugements tout formés. On n’a donc plus besoin d’aller feuilleter les livres pour se procurer des renseignements, ni de réfléchir, pour se faire à soi-même une opinion. C’est le rédacteur du journal qui se charge de penser pour tous ses lecteurs. Tous les matins, il leur envoie, par la poste, leur repas intellectuel, à un prix moindre que celui qu’ils paient pour leur nourriture corporelle. Quoi de plus commode pour la paresse ?
Et, en même temps, quoi de plus satisfaisant pour la vanité? L’homme le plus savant et le plus judicieux, s’il ne lit point les journaux, est hors d’état de parler sur les événements du jour. Or, pour la plupart des hommes, ces événements sont le principal sujet de conversation. Le journal, au contraire, met l’esprit le plus borné en état de discourir sur ces divers sujets. Avec les pensées, il leur fournit les expressions elles-mêmes. Une mémoire médiocre suffit pour se mettre dans la tête un certain nombre de phrases qui permettent de se poser en juge de la politique, de la législation, de la religion. Ce n’est plus seulement la connaissance du bien et du mal que le journalisme offre aux hommes,
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c’est la faculté de décider souverainement entre l’un et l’autre. Combien ce fruit n’est-il pas plus appétissant que celui qui fut offert à nos premiers parents, dans le paradis terrestre !
Aussi son action sur les âmes n’est-elle ni moins puissante, ni moins pernicieuse. Alors même qu’on ne s’approcherait d’abord de l’arbre maudit qu’avec une certaine défiance, comme fit notre première mère, si on demeure sous son ombre, on ne tardera pas à en subir la meurtrière influence. Peu à peu on s’accoutumera à penser comme son journal, on envisagera les faits de la même manière ; on prendra pour des vérités certaines des mensonges affirmés sans hésitation, et répétés avec persévérance. La contagion sera bien plus irrésistible encore lorsque le feuilleton fascinera les sens et l’imagination, en même temps que les autres parties du journal répandent sur l’intelligence les ténèbres du mensonge. Quand on voit ce double empoisonnement s’accomplir, jour * par jour, sur toute la surface de notre pays ; que dis-je ? dans l’Europe entière, dans toute la société civilisée ; quand on calcule la quantité prodigieuse de mensonges, de principes faux, d’idées subversives, de sentiments irréligieux et immoraux que le journalisme verse quotidiennement dans les intelligences et dans les cœurs, il est impossible de ne pas désespérer humainement du salut de l’humanité.
Assurément, Léon XÏÏI n’a rien dit de trop, quand il a attribué en grande partie à la presse quotidienne le déluge de maux qui inonde la société. Toutes les autres causes des désordres sociaux, l’erreur, l’incrédulité, l’immoralité, les convoitises criminelles, toutes ces influences si pernicieuses par elles-mêmes, acquièrent une efficacité cent fois plus pernicieuse encore, du mo-
ment que le journalisme s’en empare, et leur prête sa puissance de propagation. On a dit très justement que si on parvenait à supprimer tous les journaux pendant six mois, cette suppression suffirait à produire, dans l’état moral du monde, une véritable transformation. Au contraire, aussi longtemps que le journalisme aura la liberté de répandre le double venin de l’erreur et de l’immoralité, il n’est pas au monde de puissance capable d’arrêter cette double contagion, et d’en préserver les âmes : puisque, la nature humaine étant bien plus portée au mal qu’inclinée vers le bien, il sera toujours beaucoup plus facile et plus lucratif d’exploiter ses mauvais penchants que de stimuler ses bonnes inclinations.
Ajoutons que, par sa nature, la presse périodique tend à mettre la pensée publique sous le joug de la plus humiliante tyrannie : la tyrannie de l’argent.
La preuve de cette vérité est évidente.
Les journaux, pour s’établir et pour vivre, demandent avant tout des capitaux : ils sont, par conséquent, sous la dépendance absolue des capitalistes qui les fondent. Les rédacteurs ne viennent qu’en sousordre, et, loin d’être libres dans l’expression de leurs pensées, ils ont tout intérêt à conformer leur langage au goût de ceux dont ils attendent leur salaire. On ne saurait donc s’étonner que les juifs, entre les mains desquels se concentre la majeure partie des capitaux de l’Europe, soient également les maîtres de la presse périodique. Il est tel grand empire de l’Europe, où
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presque tous les journaux et même, assure-t-on, les journaux conservateurs, n’existent que par la grâce des fils d’Israël et subissent plus ou moins leur influence.
Mais ce qu’on peut poser en règle générale, c’est que, dans l’ère du journalisme, la pensée publique, dont les journaux sont les régulateurs, est iatalement retenue sous la dépendance des intérêts financiers. Et comme les intérêts financiers sont fort indifférents aux droits de la vérité et de la morale ; comme ils cherchent uniquement à accroître les profits; comme la vogue du journal et, par conséquent, les profits du propriétaire croissent en raison du talent avec lequel le journaliste assaisonne le mensonge et flatte les plus bas instincts du cœur humain, il est dans la nature des choses que la liberté de la presse soumette la pensée publique au plus abrutissant esclavage.
Cette supériorité de force, dont la mauvaise presse est redevable à la corruption de notre nature, est-elle un motif suffisant pour renoncer à la combattre par la bonne presse? Assurément non; ce combat, au contraire , est aujourd’hui un de nos plus essentiels devoirs. Écoutons le Chef de l’Église : « Puisque les habitudes universellement répandues de nos jours ont fait du journalisme une sorte de nécessité, les écrivains catholiques doivent travailler, de toutes les forces, a faire servir, à la guérison de la société et à la défense de l’Église, le moyen dont les ennemis se sont emparés pour la perte de l’une et de l’autre. »
Soldats de Dieu, nous sommes obligés de défendre sa cause partout où elle est attaquée.
Jadis, l’erreur et ses suppôts, pour battre en brèche les murailles de la cité sainte, employaient de préférence
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la lourde artillerie de l’érudition. On nous attaquait avec de gros livres, et c’est aussi avec de gros livres qu’il fallait nous défendre. Aujourd’hui, on n'a pas renoncé à faire valoir contre nous, au sein des académies, les recherches de la science; aussi faut-il que, sur ce champ de bataille, la vérité ait constamment des défenseurs capables de maintenir ses droits, à l’aide d’une science plus solide que celle de leurs adversaires. Mais le principal effort de la lutte est porté aujourd’hui sur le terrain de la démocratie, proclamée souveraine; et là, ce n’est plus avec de gros livres, ce n’est plus même avec des brochures, c’est surtout avec des feuilles volantes qu’on combat.
Nous avons donc besoin d’avoir aussi nos troupes légères. A l’apostolat de la science, qui ne suffirait plus aujourd’hui pour défendre la foi, doit se joindre l’apostolat de la presse quotidienne. C’est une forme nouvelle de l’apologétique chrétienne, aussi indispensable que le furent, au seizième siècle, les gros volumes de Bellarmin. Et comme Dieu ne saurait manquer à son Église, comme il proportionne toujours les secours aux nécessités et aux périls, nous avons le droit de lui demander que, pour faire face à ce nouveau besoin, pour écarter ce nouveau danger, il envoie des hommes remplis de son esprit et assiste, de toute la puissance de sa grâce, ceux qui déjà se livrent à ce difficile apostolat.
L’apostolat dé la presse quotidienne est, en effet, entouré de difficultés spéciales, qui en rendent l’exercice plus périlleux que celui de tous les autres apostolats.
Obligé d’accepter les conditions générales du journalisme, l’écrivain catholique doit, comme les journa- ' listes irréligieux, être toujours prêt à parler sur tous
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les sujets. Mais, au lieu que les tenants de l’erreur ont le champ libre, lui ne doit jamais s’écarter de la ligne droite de la vérité. Comme ses adversaires, il apprend chaque jour à ses lecteurs ce qu’ils doivent penser et dire sur toutes les questions que soulève la libre-pensée ; mais ce n’est pas son propre jugement que ses lecteurs attendent de lui, c’est le jugement de l’Église.
Il ne remplira donc sa mission qu’autant que, sur tous ces sujets si divers, il interprétera fidèlement la pensée de l’Église. Or, qui ne voit combien il lui sera parfois difficile de connaître cette pensée, et combien, au contraire, il risquera de se méprendre, sinon en niant la vérité, au moins en l’exagérant ou en la diminuant? Il n’a pas plus que le libre-penseur le temps de réfléchir avec maturité, de se livrer à de longues recherches ; mais ce qui n’est qu’un léger inconvénient pour l’homme qui, en s’arrogeant la liberté de l’erreur, s’attribue, par là même, le privilège de se contredire, peut devenir un cruel embarras et un danger sérieux pour l’organe de la souveraine et immuable vérité.
Les exigences de la charité, également impérieuses pour le journaliste chrétien, ne sont pas souvent moins malaisées à satisfaire. Sans cesse provoqué par la méchanceté et la mauvaise foi d’adversaires sans conscience, blessé dans son honneur personnel, en même temps qu’il est attaqué dans ses croyances, il aura besoin d’une lucidité de vue et d’une élévation de sentiments vraiment surhumaines, pour ne jamais confondre ses propres intérêts avec ceux de sa cause, et ne mêler aucun sentiment personnel au zèle pour la défense de la vérité. Si la douceur était la seule arme du soldat de Dieu, quelque pénible que pût être parfois l’emploi de cette arme, elle ne donnerait lieu du moins
à aucune hésitation. La simplicité de ce devoir en rendrait l’accomplissement relativement facile. Mais, s’il est des hostilités sincères que la douceur peut ramener, il est des orgueils tyranniques dont l’énergie seule peut briser le joug. La vertu de douceur deviendrait faiblesse vicieuse, si elle ne s’alliait à la vertu de force.
L’indignation et une sainte colère peuvent donc quelquefois être de saison ; et le défenseur de la sainteté du temple doit savoir, à l’occasion, saisir le fouet qu’employa le Sauveur, si débonnaire d’habitude, pour chasser les profanateurs. Mais le journaliste catholique devra se tenir à égale distance de ces deux excès : de la faiblesse qui favoriserait l’erreur et d’une amertume intempestive qui blesserait la charité. Or qui ne voit combien il sera parfois difficile de tracer la ligne qui sépare la douceur de la faiblesse, et une louable indignation d’une amertume blâmable?
Cette juste mesure ne sera pas moins difficile à garder par rapport aux doctrines, que par rapport aux personnes. Chargé de défendre les droits de la vérité au tribunal de l’opinion publique, le journaliste chrétien sera naturellement porté à gagner, pour sa divine cliente, la faveur de son juge par de prudentes concessions ; mais si ces concessions allaient jusqu’à sacrifier les principes, ell^s équivaudraient à une trahison. S’il y a un temps pour se taire, il y a aussi un temps poür parler; comment saisir le moment juste où le premier finit et où le second commence? Qui marquera à l’écrivain catholique le point précis où il doit s’arrêter, pour qu’une sage modération dans l’affirmation de la vérité ne devienne pas une coupable connivence avec l’erreur? De quelle docilité ne devra-t-il pas être
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animé envers l’autorité de l’Église, pour que, dans la matière et la forme de ses écrits, il ne s’écarte jamais ni de la lettre, ni de l’esprit de ses enseignements !
A ces trois dangers s’en joint un quatrième, non moins redoutable : celui de lar désunion. Autant il est difficile aux journalistes catholiques de saisir toujours avec précision la vérité, soit dans les questions de doctrine, soit dans les questions de fait, autant il leur est facile de se trouver en désaccord dans les unes ou dans les autres ; et comme, des deux côtés, on croira sincèrement défendre les intérêts de l’Église, on sera poussé, par toute l’ardeur du zèle dont on est animé pour ces divins intérêts, à combattre ceux qui les entendent autrement. De là des luttes aussi nuisibles aux défenseurs de la bonne cause qu’elles sont réjouissantes pour leurs ennemis. Tous les siècles ont été témoins de ces fâcheuses divisions; et, tant qu’il plaira à Dieu que ses divins intérêts soient confiés à des mains humaines, il faudra s’attendre à voir l’incurable infirmité de la nature humaine produire ce triste fruit ; mais il faut reconnaître que l’institution du journalisme en favorise singulièrement la production, tandis que les circonstances en vue desquelles le journalisme catholique a été créé rendent ces divisions plus funestes.
Le Vicaire de Jésus-Christ avait devant les yeux ces divers dangers, quand il disait aux journalistes catholiques : « PoUr atteindre cette fin désirable (le friotnphe de la vérité), il faut employer un langage
digne et mesuré, qui ne soit pas de nature à blesser l’esprit des lecteurs par une acrimonie excessive et intempestive, et qui s’inspire constamment , non de l’esprit de parti, mais uniquement du désir du bien commun. Ce qui nous semble devoir être votre principal souci, c’est l’observation du précepte de l’Apôtre, à savoir « de dire tous la même chose, d’éviter les divi- « sidns et de vous tenir parfaitement unis dans le même « esprit et les mêmes sentiments, » adhérant de toute la force de votre esprit aux enseignements et aux décisions de l’Église catholique. »
Comme application immédiate de cette soumission envers l’Église, et, comme objet de cette union mutuelle, Léon XIII signale aux publicistes catholiques la défense des droits, non seulement spirituels, mais encore temporels du Saint-Siège. C’est là, en effet, un point sur lequel, en Italie surtout, commençaient à naître de funestes dissensions. Avec la royauté sociale de Jésus-Christ, dont elle est la garantie, la souveraineté temporelle du Saint-Siège est l’objet principal des haines de la Révolution ; et, pour gagner les faveurs de l’opinion publique, égarée par la propagandë révolutionnaire, quelques catholiques se montraient disposés à faire, par leur silence, le sacrifice au moins négatif de ces droits. Léon XIII ne nous ordonne pas assurément d’en appeler aux arnies pour relever le trône pontifical, pas plus qu’il ne nous exhorte à nous révolter contre nos sociétés déchristianisées, pour les soumettre, de nouveau, à l’Homme-DiEu; mais il veut que nous n’abandonnions pas les principes et que nous ne cessions pas de rendre témoignage à la vérité ; qu’également éloignés de la faiblesse et de la violence, nous ne cessions de dire à la société moderne qu’elle
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ne saurait avoir la paix tant qu’à la base de l’édifice, que, depuis un siècle, elle s’efforce vainement de construire, elle n’aura point rétabli la pierre angulaire, le principe de tout droit, le soutien de toute autorité, le droit et l’autorité de l’Homme-DiEu représenté ici-bas par son Vicaire.
Entre toutes les obligations du journaliste catholique, celle que Léon XIII met en première ligne, c’est celle que saint François de Sales inculquait avec tant d’insista’nce aux prédicateurs : rendre la vérité aimable, faire apparaître, dans tout leur éclat, les charmes et les avantages même temporels de la religion. Il ne faut pas oublier, en effet, que le Verbe incarné, qui avait à sa disposition tant d’autres moyens plus infailliblement efficaces pour subjuguer les cœurs des hommes, n’a voulu être redevable de son triomphe qu’à la douce attraction de son amour. Ce même moyen d’action est en notre pouvoir ; et, si nous savons le mettre en œuvre, il nous assurera le concours de la grâce divine et nous rendra victorieux de nos ennemis.
« Car, nous dit Léon XIII, bien que les écrivains catholiques ne puissent employer ces procédés et ces moyens de séduction dont usent leurs adversaires, ils peuvent sans peine, non seulement les égaler par L'élégance du style et par l’exactitude des renseignements, mais encore les surpasser par les connaissances utiles et, surtout, par le prestige que la vérité exerce sur les intelligences : prestige si grand que, lorsqu’elle peut se montrer à l’esprit dans sa beauté, elle l'entraîne en quelque sorte malgré lui. »
Apprenons donc aux hommes à connaître l’Église, et ils ne pourront s’empêcher de l’aiiner. « Ce n’est pas elle, en eflet, qui agite et soulève les masses ; elle les
contient au contraire et les apaise. Ce n’est pas elle qui fomente les rivalités et les haines ; elle les étouffe au contraire par la charité. Ce n’est pas elle qui flatte l’orgueil et les passions des gouvernants ; elle les calme plutôt par la crainte du juge suprême et l’exemple du divin Roi. Loin d’empiéter sur les droits du pouvoir civil, elle les sanctionne; loin de s’attribuer la domination sur les empires, elle s’attache scrupuleusement à remplir le ministère d’enseignement que Dieu lui a confié, et à conserver dans leur intégrité les principes sur lesquels repose l’ordre social, et qui seuls peuvent faire fleurir sur la terre la paix, la vertu et la vraie civilisation. »
Quoi de plus beau que ce programme tracé au journalisme catholique par le Vicaire de Jésus-Christ? N’est-ce pas un apostolat bien méritoire que celui qui est chargé de donner au monde ces grandes leçons, et auquel sont confiés des intérêts dont la gravité n’est égalée que par celle des difficultés dont son exercice est entouré?
Ils ont donc un droit incontestable à notre gratitude, ces écrivains qui, pouvant arriver à la popularité par des voies plus faciles, se vouent au plus laborieux de tous les ministères et à la défense de la plus impopulaire de toutes les causes. Sachons leur tenir compte des difficultés de leur tâche, et soyons indulgents envers ceux d’entre eux qui, animés du plus sincère désir de servir l’Église comme elle veut être servie, sont exposés pourtant à pencher quelquefois un peu trop, soit à droite, soit à gauche. Autant nous aurions le droit d’être sévères envers ceux chez qui ces écarts procéderaient d’une indocilité systématique, autant nous devons être disposés à la bienveillance à l’égard
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des serviteurs dociles et dévoués dont l’unique tort serait de n’avoir pas atteint, dans l’accomplissement du plus difficile de tous les apostolats, une perfection que les saints eux-mêmes n’atteignirent pas toujours.
Mais nous ne devons pas nous contenter de cette, bienveillance purement spéculative, à l’égard des défenseurs de notre cause ; il faut les aider activement, nous employer de toutes nos forces à la’ propagation des bons journaux et à la suppression des journaux impies. Si nous voyions les flammes dévorer la maison de notre père, nous ne resterions pas assurément inactifs ; et, alors même que nous ne pourrions pas espérer de nous rendre complètement maîtres de l’incendie, nous ne laisserions pas que de nous y employer de toutes nos forces. La presse irréligieuse cause dans la société le plus meurtrier de tous les incendies. Efforçons-nous donc de lutter contre la violence des flammes, et de leur soustraire tout ce que nous pouvons de la maison paternelle. Soutenons la bonne presse par notre activité et, si nous le pouvons, par nos ressources ; aidons-la, du moins, par nos prières ; au lieu de nous borner à de stériles gémissements, à la vue de ce qui lui manque, obtenons-lui du ciel le secours sans lequel elle ne pourrait jamais, avec toutes les ressources humaines, accomplir sa difficile mission.