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CHAPITRE IX

Les Maîtres chrétiens *.

Toutes les fois qu’il y a eu quelque bouleversement, quelque révolution dans la société humaine, quelque renversement de l’ordre public, la jeunesse a toujours été prise comme point de mire : les uns se sont tournés vers elle pour la rappeler au bien, les autres pour la porter au mal, d’abord en lui gâtant le cœur, puis en lui faussant l’intelligence. Nous pouvons consulter les temps anciens comme les modernes, et nous trouverons de nombreux exemples àJ 'appui de celte afiirmation.

Lorsque Nabuchodonosor, abusant du pouvoir dont il disposait, s’empara de Jérusalem, il emmena surtout comme prisonniers un nombre considérable de jeunes gens; il les plaça en un lieu qu’il jugea le plus convenable, et les confia à la surveillance de chefs sévères, chargés de les former aux mœurs de la gentilité et de leur faire abandonner les traditions de leur pays. Le jeune Daniel s’opposa à ce conseil impie ; d’autres jeu-

1 Messager, t. XLI, p. 523 ; t. XXIX, p. 165 ; t. IV, p. 122.

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nés gens s’unirent à lui pour déclarer courageusement qu’ils n’abandonneraient jamais les lois de leur patrie.

Ouvrons le livre des Machabées. L’esprit de foi commençait à diminuer à Jérusalem. Non loin de la ville sainte, il y avait un roi qui accueillait avec intérêt les plaintes des impies, et fomentait leurs mauvaises passions ; ce roi, c’est celui que l’Écriture appelle radix peccatrix (I Maeh., i, 2), racine infectée qui est connue sous le nom d’Antiochus. Ce roi tâcha de gagner les impies dont parle l’Écriture, lorsqu’elle dit : Surrexerunt impii ex Israël , et finit par en faire les instruments de son ambition et de son avarice. Ce fut alors que l’on vit s’ouvrir à Jérusalem un gymnase, comme en usaient les Gentils. On disait déjà que le peuple hébreu était corrompu, et l’on tâchait de gagner ceux qui ne voulaient pas se rendre, en leur faisant entendre qu’ils ne seraient jamais une grande nation, s’ils ne se conformaient aux habitudes des infidèles. C’est ainsi que l’on préparait ce peuple à encourir la malédiction de Dieu. Chez les Grecs, les gymnases existaient pour faciliter les réunions et certains exercices pour les jeunes gens ; ils étaient louables d’abord ; mais plus tard ils se changèrent en réunions blâmables ; c’est lorsqu’ils étaient déjà dénaturés qu’on ouvrit un gymnase à Jérusalem, et ce gymnase était placé sous la protection du plus méchant roi d’alors, et alimenté par la plus basse corruption.

L’esprit des séditieux se présente encore aujourd’hui presque sous les mêmes formes ; et voilà pourquoi nous voyons certains professeurs incrédules occuper les chaires de l’enseignement ; c’est pour cela que nous voyons exclu, de l’Université et des autres établissements soi-disant d’éducation, toute espèce d’élément religieux ;

c’est pour cela, nous le voyons, que l’on tend de mille manières des embûches à la pauvre jeunesse, en multipliant tout ce qui peut porter au vice et en diminuant, que dis-je ? en faisant disparaître, s’il était possible, tout ce qui peut élever l’esprit vers Dieu : la foi, la religion et ses ministres4.

Qu’apprendront ces enfants avec un tel enseignement? Je ne sais; mais ce que je sais bien, c’est qu’à mesure qu’on leur enseignera moins à croire, on leur apprendra mieux à mépriser.

Oui, à tout mépriser, en commençant par la Majesté suprême : à mépriser Dieu, sa loi, ses promesses et ses menaces ; à se rire du ciel et de l’enfer ; à mépriser l’Église et ses enseignements, à mépriser le prêtre et son ministère. C’est par là qu’on commencera; mais, évidemment, on ne pourra pas s’arrêter là. L’instinct du mépris, une fois créé dans le cœur de l’enfant, cherche ailleurs qu’au ciel et dans l’Église des aliments qui ne sauraient lui manquer.

L’enfant qui ne respecte plus Dieu ne se respecte plus lui-même. Lorsque de honteuses passions, dont toutes les influences extérieures favorisent le développement, le poussent à commettre des actes et à contracter des habitudes qui le dégradent au-dessous de la bête, il n’a plus pour l’aider à les combattre ni le sentiment de sa dignité surnaturelle, ni l’autorité de la loi divine, ni la crainte d’un juge dont il ne saurait éviter les regards. Pourquoi, d’ailleurs, se refuserait-il des satisfactions brutales, si, loin d’être le fils de Dieu, il n’est que le frère des brutes. On lui a appris à se mé-

1 Pie IX à la Congrégation de la Jeunesse romaine, 29 mars

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priser lui-même ; il justifiera ces enseignements en se rendant de plus en plus méprisable à ses propres yeux.

Du mépris de Dieu et de soi-même naît inévitablement, dans le cœur de l’enfant, le mépris de tout ce qui l’entoure. Le mépris de ses parents d’abord. Comment atteqdrait-on de celui qui ne respecte plus la paternité de Dieu qu’il en respecte la terrestre image ? Comment ce jeune orgueil, auquel on a appris à confondre la liberté avec l’affranchissement de toute loi, se courberait-il sous une autorité humaine, après avoir secoué le joug de la loi divine ? L’obéissance suppose le respect ; çt, lorsque le respect est remplacé par le mépris, il ne peut plus rester de soumission que celle de la contrainte : la soumission de la bête féroce, que sa chaîne seule empêche de mordre la main qui la nourrit.

Avec ses parents et plus que ses parents, l’enfant libre-penseur méprise ses maîtres ; et, si le vice peut jamais avoir des droits, il fa^ut reconnaître qu’il est juste que celui qui enseigne à ses élèves à mépriser Dieu devienne, à son tour, l’objet de leur mépris. Aussi les maîtres athées n’échappent-ils pas à oette application fatale de la loi du talion.

Comparez l’éducation religieuse avec l’éducation athée ; la différence la plus saillante qui s’offre immédiatement aux regards est celle-là : autant chez l’élève formé chrétiennement il y a d’affectueux respect pour ses maîtres, autant chez le nourrisson de la libre-pensée il y a de méprisable insubordination pour ceux qui leur enseignent à ne rien respecter.

Voulons-nous maintenant savoir quels seront, pour la société, les fruits de cet enseignement ?

Laissons arriver cet enfant à l’âge d’homme. Voyonsle en présence d’une obligation onéreuse, ou d’une ten-

tation séduisante; supposons que, placé entre son devoir et son intérêt présent, il ne puisse demeurer fidèle au premier qu’en sacrifiant le second ; que la violation des droits d’autrui lui apparaisse comme le moyen unique de donner à ses convoitises la satisfaction qti’elles réclament ; qu’il ne puisse s’élever aux honneurs rêvés par son ambition qu’en conspirant contre l’ordre social, en usant contre ses adversaires politiques des armes les plus déloyales : de quel côté serait-il poussé par l’enseignement reçu et les habitudes contractées à l’école? Trouvera-t-il dans l’athéisme un motif assez puissant pour le décider à refréner ses passions, à s’interdire les satisfactions le plus ardemment convoitées, à faire au devoir des sacrifices dont il ne peut attendre aucun dédommagement?

Concluons donc qu’entre tous les intérêts de l’Église fet de la société, il n’en est point aujourd'hui de plus gravement compromis que l’éducation religieuse de la jeunesse.

Les efforts désespérés que fait, dans tout l’uni vfers, la secte antichrétienne pour rendre cette éducation impossible nous donne la mesure du zèle avec lequel nous devons travailler pour la défendre, et lui faire porter tous ses fruits.

Sous ces deux rapports, il y a beaucoup à faire ; car si nous avons lieu de gémir en voyant un grand nombre de jeunes chrétiens élevés par des maîtres irréligieux, il n’est guère moins triste de voir une partie

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considérable de nos élèves tirer si peu de profit de nos leçons.

A quoi bon, en effet, nous le dissimuler? L’éducation de la jeunesse des deux sexes, dans les maisons religieuses, est loin de porter les fruits que nous aurions lieu d’en attendre.

Cette éducation n’est pas stérile assurément. C’est à elle que l’Église doit tout ce qu’elle compte encore, dans tous les rangs de la société, d’enfants fidèles et défenseurs dévoués. Pour ne parler que de la France, tout le monde sait qu’il s’est opéré, au sein des classes dirigeantes, une véritable transformation, à dater du jour où la liberté d’enseignement a été partiellement rendue au clergé et aux ordres religieux. Dans l’armée, dans le barreau, dans toutes les carrières libérales, on voit aujourd’hui des chrétiens courageux qui, foulant aux pieds tout respect humain, savent affirmer leur foi et, au besoin, la défendre. Les institutions religieuses de l’autre sexe ne rendent pas à la société chrétienne des services moins signalés, en formant ces femmes fortes qui maintiennent les saines traditions dans leurs familles, et font fleurir par leur infatigable et industrieuse charité tant de bonnes œuvres.

Mais après avoir constaté ces beaux résultats, il faut reconnaître que nos travaux sont bien loin encore de porter tous leurs fruits.

Combien les perspectives de l’avenir seraient plus rassurantes, si tous les élèves qui sont sortis, depuis vingt ans, de nos écoles mettaient en pratique, dans les positions diverses qu’ils occupant, les leçons que nous leur avons inculquées ; si tous, ou du moins la plus grande partie d’entre eux, étaient de vrais serviteurs de Jésus-Christ, des enfants dévoués de l’Église! Il est tel

royaume de l’Europe, où, jusqu’à ces derniers temps, l’éducation avait été exclusivement confiée au clergé et aux religieux, et où toutes les classes instruites sont complètement asservies par le libéralisme antichrétien. Dans d’autres contrées catholiques, la foi est restée plus vivante dans les âmes ; mais, lorsque le moment est venu de défendre cette foi contre les attaques de la Révolution, toute l’audace et toute l’activité se sont trouvées du côté des révolutionnaires, et les chrétiens n’ont su opposer au triomphe de la secte qu’une résistance passive. Ils auraient, évidemment, mieux soutenu la lutte, si leur éducation les y avait mieux préparés, et s’ils ne se fussent faussement persuadés qu’ils satisfaisaient à leurs obligations en gardant leur foi et leur piété soigneusement cachées au fond de leurs âmes.

Cette funeste illusion ne fait plus aujourd?hui autant de victimes. Les jeunes chrétiens comprennent mieux que les périls de l’Église les appellent tous à être soldats, et leurs maîtres n’oublient pas de leur inculquer cette essentielle obligation. Mais le succès est bien loin encore de répondre à nos désirs. Les influences sociales que subissent nos élèves, aussitôt après avoir franchi le seuil de nos écoles, détruisent trop souvent les résultats laborieusement acquis par de longues années de dévouement, et cela en quelques mois. Dans tous les rangs de la société, mais surtout dans la classe ouvrière, combien il s’en faut que tous les enfants sortis, chaque année, des écoles catholiques, persévèrent dans l’accomplissement de leurs devoirs religieux ! Y en a-t-il une moitié, un tiers, un dixième? Y en a-t-il même un centième? Et ceux qui abandonnent la pratique de la religion que deviennent-ils? Quelle défense leur restet-il contre les entraînements de la débauche et les

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séductions de l’impiété? Combien parmi eux se laissent enrôler dans l’armée de la Révolution ; et, après avoir été nourris du lait de l’Église, tournent contre la mère de leurs âmes leurs mains parricides ! *

L’éducation du sexe, mieux dirigée, n’aboutit pas à d’aussi tristes résultats ; mais encore, combien de détaillants ! Parmi les jeunes filles que les maisons religieuses rendent, chaque année, à leurs familles, est-il beaucoup de ces femmes fortes dont nous venons de parler ? Chez un grand nombre, hélas ! la piété n’est guère que dans les formes extérieures, ou tout au plus dans le sentiment ; mais la dévotion véritable, c’est-àdire le dévouement et l’abnégation, mais l’amour du devoir, le goût du travail, la simplicité, l’humilité, tous les caractères les plus saillants de l’esprit chrétien, on les cherche vainement chez ces jeunes chrétiennes ; et on est souvent obligé de reconnaître, avec douleur, qu’après plusieurs années passées à la pension, elles sont plus dépourvues de ces qualités essentielles que lorsqu’elles y étaient entrées. Aussi qu’arrive-t-il?

C’est que l’esprit du monde ne tarde pas à s’emparer de ces âmes, déjà trop prédisposées à en subir la contagion. Les pratiques pieuses sont bientôt abandonnées ; et celles qu’on conserve encore sont neutralisées par les habitudes de mollesse et de légèreté auxquelles on s’abandonne. Au lieu de maintenir dans les familles les traditions chrétiennes, ces jeunes filles, que l’Église a entourées de tant de soins, ne sauront, comme épouses et comme mères, ni comprendre ni remplir leur grande mission.

Loin de nous la pensée de faire peser la responsabilité de ces défaillances de l’éducation chrétienne sur les maîtres et les maîtresses qui se livrent, avec tant de

dévouement, à cette pénible mission. Le mal naît de bien des causes, qu'il est inutile d’énumérer en ce moment. La question, pour nous, est de savoir s’il est en notre pouvoir d'y trouver un remède. Or, sans préjudice des moyens spéciaux que l'expérience peut signaler, nous trouvons dans la dévotion au Cœur de Jésus, bien comprise, un moyen général, d’une efficacité incomparable pour assurer le succès de l’éducation.

Ce que nous entendons ici par la dévotion au Cœur de Jésus, ce n’est pas une pratique extérieure quelconque, c’est V esprit que les pratiques sont destinées à développer dans les âmes : esprit d’amour cordial, dévoué, passionné pour le divin Sauveur. Tant que nous ne serons point parvenus à animer de cet esprit les jeunes âmes que nous lançons au milieu du champ de bataille du monde, nous pouvons craindre pour elle les plus tristes défaites. Aucune autre armure ne suffira à les défendre.

A tout cœur humain, mais surtout aux cœurs de vingt ans, il faut un amour; et, par conséquent, il sera presque impossible, à ceux que l’amour du Cœur de Jésus n’affranchira pas, d’échapper aux chaînes d’un autre amour. Quand la religjon ne règne pas dans le cœur, elle n’est plus qu’une sorte de vêtement, dont on s’est bien vite dépouillé; disons mieux, elle est un joug gênant, dont on a hâte de s’affranchir. Le mot de saint Augustin restera vrai tant que la nature humaine n’aura pas changé : Mon amour est le poids qui m’entraîne; partout où je vais, c’est lui qui m’y porte. Amor meus pondus meum; illo feror quocumque feror .

Ce poids ne détruit pas la liberté, mais il en dirige constamment l’exercice. Nous sommes libres d’aimer ce que nous voulons ; mais nous ne le sommes pas de

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résister habituellement à l’impulsion de l’amour qui domine en nous. Cette impuissance n’est jamais plus grande que dans la jeunesse, où l’âme est dominée, plus que dans un autre âge, par sa sensibilité et ses affections. Si donc nous voulons que ces jeunes âmes dont l’éducation nous est confiée se portent vers tout ce qui est noble et pur, qu’elles soient fortes contre toutes les influences qui tendraient à les souiller et à les avilir, animons-les du plus noble, du plus fort de tous les amours, inspirons-leur un vrai dévouement pour le Cœur de Jésus.

L’Apostolat du Cœur de Jésus n’est donc nulle part mieux placé que dans les maisons d’éducation ; c’est là qu’il trouve son exercice le plus fructueux et le plus indispensable. Nous l’avons, en effet, assez dit pour qu’il soit presque superflu de le répéter : ce que nous entendons par l’Apostolat du Cœur de Jésus, ce que nous cherchons à répandre sous ce nom parmi les membres les plus dévoués de notre Ligue, ce n’est pas une nouvelle pratique ajoutée à l’Apostolat de la Prière, c’est le zèle à répandre dans les âmes, ce dévouement au Cœur de Jésus dont l’Apostolat de la Prière offre l’exercice le plus élémentaire. Quand on a acquis l’habitude de s’approprier les désirs du Cœur de Jésus, il est impossible qu’on ne se sente pas porté à travailler de toutes ses forces à la réalisation de ces désirs. Quand en Jésus-Christ on s’est accoutumé à voir un ami et le plus tendre des amis, il est impossible qu’on ne cherche pas à le faire aimer.

L’éducation ainsi pratiquée est vraiment un apostolat. N’a-t-elle pas alors pour but, en effet, de faire connaître la vérité et de faire aimer la vertu ? Les âmes auxquelles s’adresse cet apostolat sont bien tendres, il est vrai ; mais les leçons qu’on leur donne et le bien qu’on leur fait n’en ont que plus d’importance, puisque les destinées de la société, et, en quelque manière aussi, les destinées de l’Église sont attachées aux destinées de ces âmes, et à l’influence que l’éducation exercera sur elles.

S’il est, en effet, quelque chose d’évident, c’est que l’avenir appartient à la jeunesse.

Dans quarante ans d’ici, ceux qui gouvernent en ce moment les familles et les peuples auront disparu, pour la plupart, et ils seront remplacés par les enfants qui sont en ce moment assis sur les bancs des écoles. Ces jeunes filles, que nous voyons portées dans les bras de leurs mères, seront alors les reines du foyer domestique, et exerceront dans leurs familles, et par les familles dans la société entière, une influence qui ne le cédera guère à celle du sexe plus fort.

Si donc nous pouvions espérer que cette génération naissante sera fidèle à Jésus-Christ, qu’elle saura chercher dans le Cœur de cet Homme-DiEU tout ce qui fait le bonheur des âmes et des sociétés, nous pourrions nous consoler des douleurs et des hontes du présent. On ne s’inquiète pas, un jour d’orage, parce qu’on voit le fleuve rouler des eaux bourbeuses, quand on sait que le lendemain ses flots auront repris leur pureté.

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Les générations humaines passent et se succèdent comme les flots; nous pourrions donc nous consoler des désordres et des agitations de la génération présente, si celle qui la suivra devait entrer mieux que nous dans les desseins de la Providence et se laisser sauver par Jésus-Christ.

Mais qui pourra nous donner cette assurance ? Une seule chose : l’éducation.

Si l’éducation donnée à nos enfants est assez forte pour les mettre en état de résister aux funestes influences qui agissent sur eux ; si elle est assez bien dirigée pour leur faire connaître ce qu’ils doivent à Jésus- Christ et ce qu’ils peuvent attendre de lui ; si, mieux avisés que nous, ils rentrent pleinement dans l’ordre, ils se sauveront eux-mêmes et avec eux ils sauveront le monde.

Tout nous porte à croire, en effet, que la génération qui nous suit exercera sur le monde entier un empire qu’aucune autre génération n’a possédé.

Mais si elle ne devait pas comprendre mieux que nous les desseins de la Providence, et si, comme nous, elle devait chercher en dehors de Jésus-Christ le progrès et le bonheur, comme nous elle s’épuiserait en vains efforts, et ne recueillerait que les déceptions et les ruines.

Cette première considération suffirait pour nous faire comprendre l’importance d’une éducation vraiment et complètement chrétienne ; une autre considération également palpable nous la fera mieux comprendre encore.

C’est une vérité banale, à force d’être évidente, que la direction donnée à la jeunesse décide le plus souvent du reste de la vie. Comme un métal qui ne s'est pas

encore endurci en se refroidissant, l’âme reçoit alors toutes les impressions, et prend avec la plus grande facilité une forme qu’elle ne perdra plus que bien difficilement.

C’est alors, par conséquent, que le règne de Jésus- Christ doit s’établir dans l’être tout entier du chrétien, et soumettre toutes ses facultés. Pour le fonder solidement à une période plus avancée de la vie, il faut une sorte de miracle. Les âges suivants ne font guère que développer les germes qui ont été déposés dans l’âme durant les premières années. Les saisons changent, les dispositions de l’àme varient avec elles ; l’âme voit passer sur elle bien des orages, et éprouve bien des crises; mais parût-elle complètement ravagée par la tempête, il y a toujours lieu d’espérer beaucoup pour elle, si l’éducation a déposé dans ses plus intimes profondeurs des germes de foi et de piété. Si, au contraire, les facultés de cette âme se sont développées en dehors de la religion, il est bien à craindre que toutes les influences qui agiront plus tard sur elle ne s’arrêtent à la surface, et ne disparaissent bientôt devant des influences contraires.

L’homme est libre sans doute à tous les instants de sa vie, et il n’est pas un seul instant où il ne puisse passer du mal au bien ou du bien au mal. Les chrétiens eux-mêmes n’usent que trop de cette liberté, pour se mettre en contradiction avec les principes qu’une bonne éducation a déposés au fond de leur cœur. Cependant, on peut dire qu’en définitive la direction générale de la vie est déterminée par le point de vue auquel chaque homme se place pour envisager sa destinée.

Or, ce point de vue, c’est l’éducation qui nous le fournit.

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C’est le premier travail qu’accomplit, sans s’en rendre compte, toute créature raisonnable, dès le premier éveil de sa raison. Vous n’avez qu’à voir agir ces enfants, et vous n’aurez pas de peine à vous convaincre que chacun d’eux s’est fait de la vie une idée qui le dirige dans tout l’ensemble de sa conduite. Pour l’un, la vie est un passe-temps; aussi ne peut-il souffrir qu’on le pousse au travail et qu’on lui demande un sacrifice. Celui-ci comprend qu’il y a dans la vie des intérêts à sauvegarder ; aussi saura- t-il vaincre ses passions enfantines pour défendre à sa manière ces intérêts. Un autre élèvera plus haut ses pensées, et, malgré les écarts où l’entraîne la légèreté de son âge, il se laissera dominer par le sentiment du devoir et de l’amour de Dieu.

Ces différents points de vue, auxquels les hommes se placent dès leur enfance, peuvent plus tard s’éclairer et se compléter, mais il est rare qu’ils changent entièrement.

C’est ce qui fait le fond de chaque homme ; les vicissitudes de la vie modifient ce fond sans le détruire.

Or ce fond, c’est l’éducation qui le crée, ou du moins qui lui donne sa stabilité. C’est là son œuvre principale : faire comprendre la vie. Si elle réussit dans, cette œuvre, les échecs qu’elle peut subir dans tout le reste sont bien loin d’être irréparables. Si, au contraire, elle échoue dans l’accomplissement de cette mission, tous les talents qu’elle pourra donner à l’homme auquel elle n’aura pas su faire comprendre le but de la vie seront des instruments de mort, qui ne lui serviront qu’à sa ruine et à la ruine de la société.

Nous avons à peine besoin d’ajouter qu’il n’est qu’une seule idée vraie de la vie, c’est celle que nous en donne

celui-là même de qui nous la tenons, celle qui nous fera envisager notre vie comme destinée à nous rendre semblables à Jésus-Christ, et par Jésus-Christ à Dieu. Tous les autres buts sont secondaires et ils doivent tous être rapportés à celui-là. Ce but premier comprend tous les autres, et aucun autre ne peut lui être substitué sans mettre l’homme en opposition avec les desseins de Dieu.

Le Cœur de Jésus est l’unique vrai point de vue d’où la vie doit être envisagée, si on la veut bien comprendre ; la rapporter uniquement à l’intérêt individuel, à la famille, à la société, c’est ne la comprendre qu’imparfaitement, et par conséquent la comprendre mal. Il y a dans l’homme des facultés, des besoins, des tendances que ni la société ni la famille ne peuvent satisfaire, et que le Cœur de Jésus seul peut combler ; celui qui ne connaît pas Jésus-Christ, et qui ne se rapporte pas tout entier à ce divin Sauveur, comme fin dernière, ne se comprendra pas lui-même, il n’aura pas de repos, et il sera pour lui -même et pour les autres un sujet de tourment.

Telle est donc, dans son expression la plus complète, la mission de l’éducation. Faire connaître Jésus-Christ aux jeunes chrétiens, comme le vrai motif de leur création, la raison de leur être, l’objet de leurs facultés, le complément nécessaire de toutes les aspirations, la source de leur bonheur; leur faire comprendre que Jésus-Christ est pour eux plus qu’un maître, plus qu’un frère, qu’un père, qu’un ami, qu’il est tout cela et infiniment plus que cela ; qu’il est leur chef et qu’euxmêmes sont ses membres ; qu’il est pour eux le principe d’une vie divine qui complète leur vie animale et leur vie raisonnable, et sans laquelle la vie animale et la

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vie raisonnable seraient les pires de toutes les morts ; les mettre par conséquent dans une sorte d’impossibilité de vivre hors de Jésus-Christ, comme ils sont dans l’impossibilité de vivre hors de l’atmosphère, et de vivre humainement hors de la société humaine.

On dira peut-être que cette manière d’envisager la vie est la perfection, et que tous les hommes ne sont pas tenus à la perfection. Je réponds que ce peut bien être la perfection, mais que c’est assurément la vérité. Or, Jésus-Christ n’est rien, ou il est tout pour nous. Croire à son incarnation et à sa mort, croire à la grâce qui nous fait vivre de sa vie, à l’Eucharistie, qui nous nourrit de sa chair, au ciel qui doit nous faire éternellement régneff* avec lui, et, en croyant à tout cela, prétendre traiter Jésus-Christ comme un pur accessoire de notre existence, c’est ce que la raison ne saurait admettre.

Que tous les hommes ne poussent pas jusqu’à la dernière perfection les conséquences pratiques de cette manière d’envisager Jésus-Christ ; que la faiblesse humaine se réserve une large part, c’est à quoi nous devons malheureusement nous attendre. Mais si l’intelligence conçoit bien la vérité, le cœur trouve, dans cette conception claire et précise, un remède contre ses faiblesses. Celui qui dans un moment d’obscurité et d’orage s’égare, en connaissant le chemin, n’aura pas beaucoup de peine pour le retrouver ; mais à celui qui n’a de la direction à suivre qu’une idée fausse ou incomplète, quelle ressource restera-t-il quand il se trouvera égaré?

N’hésitons pas à le reconnaître : une des grandes causes de défaillances et des égarements d’un grand nombre d’hommes et de femmes qu’on pouvait croire

chrétiennement élevés, c'est que leur éducation n'a pas été assez sérieusement chrétienne. On leur avait peutêtre fait réciter beaucoup de prières, accomplir beaucoup de pratiques de dévotion ; mais on ne leur avait pas fait assez connaître leurs rapports avec Jésus-Christ. Ce divin Sauveur, au lieu de leur être présenté comme la chair de leur chair, l’os de leur os, la lumière de leurs yeux, la vie de leur âme, ne leur était apparu que dans un lointain nuage qui ne permettait ni à leur esprit de le saisir, ni à leur cœur de s’attacher à lui. La religion, tout en prenant une large part de leur temps, n'avait pas pénétré dans l'intime de leur être. C’était un vêtement qu’ils avaient d’abord porté avec joie, et qui plus tard peut-être avait fini par leur paraître un peu lourd ; aussi, dès qu’ils ont été libres, ne leur a-t-il pas fallu beaucoup de temps pour s’en défaire.

Pour que l’éducation puisse accomplir sa mission, il faut donc qu’elle s'appuie sur Jésus-Christ, et qu'elle se propose pour but l’établissement du règne de Jésus- Christ dans les âmes.

On ne lui demande pas, du reste, de sacrifier aucun autre de ses légitimes objets. Qu’elle s’attache à développer les forces corporelles, à enrichir la mémoire, à élever l’imagination, à rendre la sensibilité plus délicate, à élargir l’intelligence et à fortifier la volonté ; qu’elle enseigne tous les arts et toutes les sciences dont l’acquisition ne doit pas trop charger l'esprit encore tendre de la jeunesse ; mais qu'elle ramène tout à la

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science de Jésus-Christ, et qu’elle prenne ce divin Sauveur pour type de la perfection qu’elle doit reproduire dans chacun de ceux qu’elle est chargée de former.

L’art des arts, a dit un saint Père, est le gouvernement des âmes, dont l’éducation constitue une des principales parties.

L’homme investi de cette importante fonction est un statuaire à qui Dieu confie des ébauches vivantes pour qu’il en fasse des chefs-d’œuvre. Pour remplir cette sublime tâche, il lui faut avant tout un idéal. Qu’il n’aille pas chercher cet idéal hors de Jésus-Christ ; il ne* le trouverait pas ailleurs. Jésus-Christ seul est l’idéal de toutes les qualités et de toutes les vertus que, l’éducation a pour but de développer : de la bonne grâce, de la charité, de la fermeté, de la science, de la piété; il est le modèle général de tous les hommes, et le modèle particulier de chaque condition, de chaque caractère, de chaque nature. Un maître vraiment chrétien n’a donc qu’une chose à faire : étudier sous tous ses aspects ce divin Modèle, et s’efforcer d’en reproduire les traits dans chacune des âmes qu’il façonne.

Je me trompe, il doit faire quelque chose de plus ; il faut qu’il fasse aimer ce divin Modèle par ceux qui doivent en être les vivantes copies. S’il n’obtient pas cela, il n’aura rien obtenu ; car l’éducation ne saurait être une œuvre purement passive de la part de ceux sur qui elle s’adèomplit. On ne cultive pas les âmes comme on cultive les plantes. Et, du reste, les plantes elles- ^ mêmes ne coopèrent-elles pas, à leur manière, à la culture qu’on leur donne? A quoi servirait de sarcler la terre autour d’elles et de les arroser chaque jour, si leurs racines n’aspiraient pas cette humidité bienfaisante et les sucs nourriciers qu’elle entraîne avec elle ?

Ce que font les plantes sous l’empire d’une aveugle nécessité, les âmes doivent le faire librement. Le succès de l’éducation est à ce prix. C’est peu que d’obtenir de ces jeunes âmes l’observation de l’ordre matériel, sous l’empire d’une discipline toute militaire. Si cet ordre n’est pas aimé, il préparera pour le moment où on pourra enfin secouer le joug une réaction souverainement funeste. En attendant, les défauts seront peutêtre refoulés, mais ils ne seront pas corrigés ; le caractère, loin de se redresser, aura acquis le pire de tous les travers : la dissimulation. Au lieu de former un homme et un chrétien, vous aurez façonné une âme d’esclave.

Il n’en sera pas ainsi si vous parvenez à faire connaître et aimer Jésus-Christ à ces jeunes âmes, -si bien faites pour concevoir tous les nobles sentiments. Aimez vous-même ce divin Sauveur, et il ne vous sera pas difficile de faire apprécier à vos élèves la gloire insigne de l’avoir pour Frère, pour Roi, pour Chef.

On ne nous taxera pas, sans doute, d’exagération, si nous afÇrmons que la dévotion au cœur de Jésus ainsi comprise est la garantie la plus assurée des succès de l’éducation chrétienne, et le préservatif le plus efficace contre les influences, qui en détruisent si souvent les fruits.

Or, c’est ainsi et pas autrement que le Messager du Cœur de Jésus s’est constamment attaché à présenter la dévotion au divin Cœur ; c’est ainsi que l’Apostolat de la Prière travaille à la répandre. Il ne s’agit donc pas pour les maîtres chrétiens, auxquels on pro-' pose cette Œuvre, d’ajouter de nouvelles pratiques à celles qu’accomplissent déjà leurs élèves ; il ne s’agit pas de compliquer, par une nouvelle organisation, les

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œuvres établies dans les pensionnats religieux. Non, il s’agit simplement d’animer plus fortement ces pratiques de l’esprit qui en fait la vie et qui leur donne tout leur mérite : le vrai dévouement à Jésus-Christ ; il s’agit de vivifier les Congrégations et autres Œuvres établies dans les pensionnats, en les faisant participer aux promesses magnifiques que Jésus-Christ a attachées au culte de son divin Cœur ; il s’agit de se procurer un moyen, aussi simple qu’efficace, de rappeler constamment aux jeunes chrétiens ce devoir qui prime toutes leurs autres obligations, et en rend l’accomplissement facile : le devoir d'être les vrais amis de Jésus- Christ.

Quel magnifique apostolat que celui-là ! Quel bonheur de pouvoir satisfaire ainsi les plus ardents désirs du Cœur de Jésus, en lui donnant ces âmes d'enfant qui lui sont si chères! Quelle consolation de penser qu’en inoculant à ces âmes l’amour dévoué de ce divin Sauveur, on assure, autant qu’il est possible, leur persévérance, on les prémunit contre la contagion du vice, et on prépare en elles à l’Église des auxiliaires dévoués ! Quels sacrifices ne devrions-nous pas faire pour acquérir de semblables avantages ; et puisque nous pouvons les obtenir par nos prières, avec quelle ferveur ne devons-nous pas les demander !

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