CHAPITRE PREMIER
Ses destinées1.
Si le livre divinement inspiré de l’Apocalypse, dont l’Agneau de Dieu a brisé les sceaux pour les Anges du ciel, demeure encore en partie scellé pour les hommes, c’est pour les hommes cependant qu’il a été écrit. C’est à ses serviteurs de la terre que Jésus-Christ envoie son Apôtre, pour leur faire connaître ce qui doit arriver bientôt. C’est aux hommes, et non aux Anges, qu’il est dit : « Heureux celui qui lit et qui entend les paroles de cette prophétie. » Aussi, dans tous les temps, mais surtout aux époques de persécution et de grands bouleversements, les fidèles sont allés chercher dans l’étude de ce livre divin des lumières et des consolations. Dès les premiers siècles de l’Église, tandis que la persécution de Valérien faisait des milliers de victimes, Bossuet nous atteste, d’après un saint Père, que les chrétiens ‘étaient heureux de trouver dans la prophétie de saint Jean, avec l’image des maux qu’ils soutiraient, la promesse des biens éternels qui en devaient être le prix.
En effet, s’il n’est pas dans l’Écriture dé livre plus mystérieux que l’Apocalypse, on peut dirfe, avec une
* Messager, t. XIII, p. 1.
égale vérité, qu’il n’en est pas de plus lumineux. Autant il est propre à confondre la subtilité, autant il put servir à consoler la piété. Ce qui est impénétrable dans cette prophétie, ce sont surtout les temps et les moments dont le Père céleste s’est réservé la disposition, et qu’il n’est pas donné aux Apôtres mêmes de connaître. Tout le génie des interprètes s’est vainement exercé jusqu’ici sur cette supputation des épar ques, et il est probable que l’événement seul révélera la solution véritable de l’énigme. Mais ce qui brille, dans l’Apocalypse, du plus consolant éclat, ce sont les destinées finales de l’Église, et ce sont aussi les conditions de sa lutte séculaire contre ses immortels ennemis.
Étudié à ce point de vue, ce livre mystérieux offre aux chrétiens de tous les âges d’utiles renseignements ; mais c’est surtout à une époque de crise comme celle que nous traversons en ce moment, c’est dans ces heures de ténèbres où tous les principes sont obscurcis, et où Dieu lui-même semble cacher sa présence, c’est alors que cette lecture est propre à éclairer l’esprit et à relever le cœur. Plus les événements qui s'accomplissent autour de nous sont douloureux, plus sont assurées les espérances que nous donne la prophétie de saint Jean.
En fait, l’existence terrestre de l’Église n’est autre chose qu'une succession de combats, qui doivent être couronnés par un dernier combat plus terrible que tous les autres. Cette lutte séculaire forme le sujet principal de l’Apocalypse, dont elle remplit les dix-neuf derniers chapitres.
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Dès le début de cette partie prophétique du saint livre, nous voyons entrer en campagne le Verbe de Dieu. Il est monté sur un cheval blanc, tient un arc dans sa main et porte une couronne sur sa tête. C’est un vainqueur qui s’apprête à vaincre de nouveau. Exivit vincens ut vinceret. Mais la suite ne répond guère à ce début ; car, voici venir d’autres guerriers, ennemis du Verbe divin, et montés aussi sur des chevaux, symboles de la puissance donnée successivement à chacun d’eux. Chacun d’eux, en effet, combat et triomphe à son tour. L’histoire de l’Église, dont les époques sont figurées par les sept sceaux que l’Agneau rompt l’un après l’autre, n’est qu’uhe succession de fléaux. Aux persécuteurs représentés par le cheval roux, succèdent les hérétiques, symbolysés par le cheval noir; ensuite vient l’empire mahométan, figuré par le cheval pûle, sur lequel est assise la mort. Puis, nous entendons les plaintes des martyrs auxquelles succèdent, après l’ouverture du sixième sceau, des fléaux plus terribles que les précédents. Alors seulement une scène plus douce vient nous consoler, avant que nous n’assistions à la dernière bataille, la plus sanglante de toutes et celle aussi dont la peinture est la plus détaillée.
Rien de plus effrayant, et rien de plus consolant à la fois que cette peinture; rien aussi de plus instructif. Comme l’Église est toujours la même, comme ses ennemis, sous des noms différents, poursuivent un même but et sont animés du même esprit; enfin,
comme Dieu, qui la protège, agit toujours à son égard d’après les mêmes lois, le dernier combat de l'Église est le type de tous les autres combats ; et plus celui auquel nous assistons ressemble à ce type, plus aussi nous sommes autorisés à croire que l’issue en sera semblable à l’issue de cette dernière bataille, qui précédera immédiatement son éternel triomphe.
Résumons brièvement le tableau de cette lutte.
Le chef principal, chef de l’armée qui combat contre Jésus-Christ et contre son Église, est, sans doute, cet affreux dragon qui, après avoir été précipité du haut du ciel et avoir entraîné dans sa chute la troisième partie des étoiles du firmament, emploie toute sa ruse et tout son pouvoir à séduire les hommes. Mais ce n’est pas par lui-même qu’il combat, au moins ouvertement, ici-bas, contre les serviteurs de Dieu. Il a investi de sa puissance et animé de sa méchanceté une horrible Bête, que le prophète voit s’élever du sein des eaux.
Cette Bête a sept télés et dix cornes ; chacune de ces cornes est couronnée d'un diadème, et chacune de ces têtes porte un nom blasphématoire. Sur son dos est assise une femme, dont le nom est Mystère. Elle est vêtue de pourpre et d’or, toute couverte de pierreries ; elle tient dans sa main une coupe remplie d'une liqueur enivrante, qu’elle fait boire à tous les rois et à tous les peuples de la terre. Elle-même s’enivre du sang des saints et des martyrs de Jésus-Christ. La Bête, avec laquelle elle ne fait qu’un, acquiert un pouvoir de plus en plus irrésistible. Mise à mort en apparence, elle a repris une nouvelle vie et des forces plus grandes. Sa bouche fait entendre un langage plein d’orgueil, et ne cesse de proférer des blasphèmes contre Dieu, contre
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son tabernacle et contre les habitants du ciel. Sa puissance est si grande, qu’elle va jusqu’à faire descendre lé feu du ciel sur la terre.
Aussi les hommes se laissent-ils séduire, et se prosternent-ils en foule devant son image. La fascination est universelle : presque aucun homme n’y échappe. Les grands comme les petits, les riches comme les pauvres, les hommes libres comme les esclaves, consentent à porter sur leur front et dans leurs mains le caractère de la Bête, et, bientôt, il devient impossible de vendre ou d’acheter, de se livrer avec succès à aucune industrie, si on ne porte ce caractère infernal.
Cependant, le divin Agneau a encore quelques serviteurs assez fidèles pour résister aux séductions de la Bête, et assez courageux pour dédaigner ses menaces. Tandis que tous les autres se laissent fasciner par le mensonge, eux seuls rendent hautement témoignage à la vérité. Il est surtout deux témoins qui se distinguent entre tous les autres, et que Dieu revêt de la puissance d’opérer des miracles propres à éclairer ceux qu’ont fascinés les. prestiges de la Bête. Mais, après qu’ils ont suffisamment confondu le mensonge par leur témoignage, Dieu leur accorde la gloire de le sceller par l’effusion de leur sang. La Bête leur livre un dernier combat où ils succombent. Elle combat également contre les autres serviteurs de Dieu, et elle est également victorieuse. Il lui est donné, dit saint Jean, de faire la guerre aux saints et de les vaincre, parce que l’heure est venue où doit se montrer la patience et la foi des saints. C’est en tombant sans faiblir qu’ils doivent maintenant glorifier Dieu et conquérir leur couronne. L’armée de l’Agneau est donc complètement défaite. Les cadavres des deux témoins gisent sans
sépulture dans les places de la grande cité. Et les peuples soumis à la Bête se repaissent de ce spectacle ; ils se réjouissent et se félicitent mutuellement de leur triomphe sur la vérité et sur ses témoins.
Mais soudain la scène change. Le ciel s’ouvre, et Celui qui, durant tout le cours de cette longue lutte, ne s’est révélé à nous que sous la figure de l’Agneau, reparaît dans l’appareil majestueux et terrible sous lequel il s’était montré au début. Il s’avance de nouveau sur son cheval blanc, mais ses yeux sont maintenant aussi étincelants que la flamme, sa robe est toute teinte de sang, et, au lieu d’une seule couronne, il y en a autant sur sa tête qu’il a livré de combats. C’est que chacune de ces défaites apparentes a été une glorieuse victoire, qu’il vient consommer par la victoire définitive. A sa suite sont toutes les armées des cieux.
Tous ceux qui ont combattu pour lui, et qui, pour lui, ont été vaincus, viennent maintenant, vêtus de robes blanches, comme celles des triomphateurs, partager les gloires de son triomphe. De sa bouche sort un glaive à deux tranchants : c’est sa parole, qui lui suffit pour renverser et détruire ses ennemis, et sur son vêtement est écrit son nom : le Roi des rois et le Seigneur des seigneurs.
Et voilà qu’un Ange, debout sur le soleil, appelle, d’une voix forte, tous les oiseaux qui volent dans les cieux, et il leur crie : « Venez, rassemblez-vous, pour le grand repas de Dieu, venez manger la chair des rois et la chair des généraux d’armée et la chair des forts, la chair des chevaux et des cavaliers, la chair des hommes libres et des esclaves, de tous ceux qui ont adoré la Bête et porté son caractère. »
Et la Bête est saisie, et avec elle le faux prophète
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qui, par ses prodiges, avait séduit les hommes; et ils sont ensemble jetés vivants dans l’étang de soufre et de flammes. Et les rois, avec leurs armées, après avoir vainement essayé de combattre contre le divin Guerrier, sont frappés par le glaive qui sort de sa bouche ; et leurs chairs sont données en pâture aux oiseaux du ciel.
Alors on entend dans le ciel les voix d’une grande multitude, voix plus fortes que le mugissement des vagues soulevées et que les éclats des grands tonnerres, disant : « Alléluia ! Il a pris possession de son trône, le Seigneur notre Dieu tout-puissant. Réjouissons-nous et rendons-lui gloire ; car l’heure des noces de l’Agneau est venue, et bienheureux ceux qui sont conviés au festin ! »
Voilà l’histoire du dernier combat, de la dernière défaite et du dernier triomphe de l’Église; et voilà aussi, dans une certaine mesure, l’histoire de toutes les grandes luttes que l’Église ne cesse de livrer depuis qu’elle est sur la terre. Chacune de ces luttes s’est terminée par une défaite, et chacune de ces défaites a été suivie d’un triomphe; et les triomphes ont été d’autant plus glorieux, que les luttes avaient été plus rudes et les défaites plus complètes. La Bête infernale s’est prévalue successivement, contre les serviteurs de l’Agneau, de toutes ses cornes et de tous ses diadèmes ; elle a mis en œuvre toutes les puissances et toutes les grandeurs de la terre, chacune de ces cornes a fait à l’Église des blessures mortelles; et pourtant, après
chacun de ces combats , l’Église s’est trouvée plus vivante que jamais, tandis que ses ennemis victorieux ont été renversés.
L’armée de l’Agneau a eu d’abord à lutter contre la violence personnifiée dans les empereurs romains ; et, comme l’Agneau lui-même, elle n’a opposé à la violence que sa faiblesse et sa douceur. Elle a donc été vaincue, si complètement vaincue, que Dioclétien a pu faire ériger partout des monuments pour célébrer la destruction du nom chrétien... A peine quelques années s’étaient-elles écoulées, que le christianisme montait, avec Constantin, sur le trône de Dioclétien, que la race des persécuteurs était détruite, et leur nom voué à l’exécration des siècles.
La Bête se relève pourtant, car si l’une de ses cornes a été brisée, elle-même n’est pas morte. Puisque la violence matérielle ne lui a pas réussi, elle saura, pour renverser plus sûrement l’Église, employer une force capable d’atteindre les âmes elles-mêmes : la force du sophisme et de la fausse science. Cette nouvelle corne porte également un diadème; car le sophisme parvient à remplacer la vraie foi sur le trône des Césars. Ainsi appuyée par le prestige de la majesté suprême, il étend sa fascination au monde entier ; et un jour, suivant l’expression d’un saint Père, l’univers s’étonne de se trouver arien. Mais attendez un peu, et vous verrez les Césars hérétiques suivre dans la tombe les Césars persécuteurs ; et la vérité, défendue par l’érudition et l’éloquence des saints Docteurs, sortira plus radieuse des nuages qui l’avaient un instant voilée. L’espace nous manque pour indiquer en détail les autres luttes que l’Église a soutenues successivement contre la barbarie des peuples du Nord, contre le fana-
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tisme musulman, contre le despotisme usurpateur des empereurs d’Allemagne, contre la rébellion protestante. Chacune de ces puissances a eu des rois pour soutiens, et s’est soulevée contre l’Église avec une force à laquelle rien ne paraissait pouvoir résister. C’étaient autant de têtes couronnées portant des noms de blasphèmes, à l’aide desquelles il a été donné à la Bête de faire la guerre aux saints et de les vaincre; mais à peine s’applaudissait-elle de son triomphe, que l’Agneau est intervenu, et qu’avec le seul souffle de sa bouche il a confondu l’erreur, délivré son Église, et fait resplendir sa doctrine d’un plus victorieux éclat.
Maintenant la Bête rassemble ses forces pour livrer à l’Église une attaque plus formidable encore que les précédentes. Tous les anciens ennemis du divin Agneau semblent revivre pour le combattre à la fois. Portons nos regards de la Russie au Japon, et du nord de l’Almagne jusqu’au midi de l’Amérique; que voyons-nous? La violence ouverte des Césars persécuteurs s’unit à la subtilité du sophisme ; l’excès de la barbarie et les raffinements de la civilisation, l’incrédulité et le fanatisme, le schisme et l’hérésie se liguent ensemble ; et à toutes ces puissances, déjà si terribles, se joint une puissance nouvelle qui centuple la force de toutes les autres : la presse, véritable reine des sociétés modernes, glaive formidable qui fait des blessures d’autant plus difficiles à guérir, qu’au lieu d’une pointe il en a des milliers ; corne vraiment ceinte d’un diadème dont l’éclat fait pâlir celui de toutes les autres couronnes.
Qui ne voit que le tableau tracé par saint Jean s’applique à la crise présente bien mieux encore qu’à celles qui ont précédé? Dans la ligue ténébreuse dont le réseau embrasse les deux hémisphères, dont les soldats
sont liés par un criminel secret, et qui met au service de l’antichristianisme tous les progrès de la civilisation matérielle, qui ne reconnaît cette femme dont le nom est Mystère, dont les vêtements sont resplendissants de l’éclat de l’or et des pierreries, et qui enivre du breuvage savoureux de sa coupe les rois et les peuples? N’entendons-nous pas cette bouche qui profère des discours orgueilleux, qui rend des oracles au nom de la science, et qui poursuit de ses incessants blasphèmes Dieu, son Église et tous ses Saints? Ne voyons-nous pas s’accomplir sous nos yeux ces prestiges diaboliques qui fascinent ceux que l’incrédulité n’a pu séduire? Le temps ne vient-il pas où, pour vendre ou pour acheter, pour réussir dans l’industrie ou dans le négoce, on se croira obligé de porter le signe de la Bête sur son front et dans sa main? Et ne pouvons-nous pas craindre que le dernier trait de la prophétie ne s’accomplisse également, que, ne sachant pas s’appuyer sur Dieu, et ne trouvant pas hors de Dieu la force de lutter contre la Bête, les rois de la terre lui livrent leur puissance, et n’aient plus qu’un même dessein avec elle?
Pour se défendre contre une pareille coalition, que reste-t-il à l’Église? Un petit nombre de témoins fidèles qui ne se laissent ni ébranler par les scandales, ni éblouir par les séductions, ni effrayer par les menaces. C’est l’armée de l’Agneau. Mais, comme l’Agneau lqimême, cette armée sait souffrir le mal; elle ne sait pas le faire. Elle n’a que les armes de la vérité et de la justice pour lutter oontre des ennemis qui usent de toutes les armes, à qui les lâches trahisons ne coûtent pas plus que la violence ouverte, et qui ne craignent pas plus de se couvrir du masque du mensonge que de montrer avec une cynique effronterie leurs traits véritables.
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Que va-t-il arriver? Dieu seul le sait. Lui seul est le maître des événements, et seul il connaît l’heure à laquelle il lui plaira d’intervenir. S’il le veut, il peut, dès demain, faire triompher son Église; s’il le veut, il peut prolonger encore pendant des siècles la lutte présente, et poser à la fureur de ses ennemis une limite qu’elle ne pourra pas franchir. Il est le maître de donner raison à ceux qui, parmi nous, conçoivent de plus vives craintes, aussi bien qu’à ceux qui nourrissent de plus douces espérances, et, comme il ne nous a pas dit son secret, nous n’avons pas la présomption de le deviner.
Il faut l’avouer, l’aspect général de l’horizon est bien sombre; les sociétés secrètes conservent toute leur puissance ; la presse est toujours, dans son ensemble, également hostile; et, si l’on ne considère pas seulement la France, mais le monde entier, on est obligé de convenir que les forces sociales sont, dans leur généralité, tournées contre l’Église. Dieu peut, s’il le veut, neutraliser ces forces hostiles et faire épanouir les germes de vie que la société recèle incontestablement dans son sein; mais il peut aussi attendre que les principes de mort aient produit leurs funestes résultats, pour donner aux germes de vie toute leur fécondité ; et, s’il agissait ainsi, il ne ferait que suivre la marche qu’il a suivie jusqu’à ce jour dans la conduite des choses humaines et dans le gouvernement de son Église.
Dans cette incertitude, le devoir des serviteurs de
Jésus- Christ est évidemment de se préparer à tout événement. Nous persuader que Dieu doit un triomphe immédiat serait nous exposer à de cruelles déceptions. Non seulement ce triomphe ne nous est pas dû, mais aucune analogie ne nous autorise à nous le promettre, avant que la crise que nous traversons ait atteint son terme.
Il est donc possible que, dans la lutte si inégale qu’elle soutient avec tant de courage, l’armée du divin Agneau soit encore une fois destinée à triompher par sa défaite.
Elle fera des prodiges de valeur sur tous les champs de bataille où elle se mesurera avec les serviteurs de la Béte. A leurs sophismes, elle opposera victorieusement la vérité ; à la fausse science, la science véritable; au masque de la philanthropie, la pureté du dévouement; aux prestiges diaboliques, les miracles divins; au délire brutal, la vraie bravoure. Mais il se peut que, lorsqu’elle aura rendu dans toute sa plénitude le témoignage que Dieu attend d’elle, il veuille mettre le comble à sa gloire, en la laissant succomber sous le nombre toujours croissant de ses ennemis. Il se peut que la divine justice permette à la société moderne d’aller à la mort, pour la punir de la folie qui la pousse à chercher la vie hors de Jésus-Christ, le Sauveur unique des hommes et des sociétés.
Donc, sans être prophète, et en jugeant simplement de l’avenir d’après les symptômes que révèle le présent et les analogies que nous offre le passé, on peut s’attendre à ce que, une fois encore, la Bète reçoive de . Dieu le pouvoir de vaincre les serviteurs de l’Agneau ; et, comme la lutte est plus universelle et plus radicale, il y a lieu de craindre que cette victoire ne soit plus
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complète en apparence que toutes celles qui ont précédé.
Si cette prévision se réalisait, faudrait-il se décourager? L’accomplissement de cette première partie de la prophétie ne devrait-il pas, au contraire, être un gage assuré de sa finale réalisation? Si toutes les défaites précédentes ont été suivies par d’éclatanls triomphes, ne devons-nous pas nous promettre, après une défaite plus complète, un triomphe plus glorieux? Est-ce après dix-huit cents ans que Jésus-Christ abandonnerait son Église, après l’avoir jusqu’à ce jour si miraculeusement protégée? Lui qui a renversé en détail chacun des ennemis qui l’assaillent en ce moment, se laisserait-il vaincre par eux lorsqu’ils sont réunis? N’est-il pas obligé, au contraire, d’intervenir avec d’autant plus d’éclat qu’ils l’insultent avec plus d’audace, et que leurs chants de triomphe sont plus blasphématoires?
Voilà ce que nous devrions nous dire, si nous voyions l’Église encore plus cruellement persécutée par ses ennemis et plus complètement abandonnée par ses défenseurs qu’elle l’est aujourd’hui. Plus sa cause nous paraîtra humainement désespérée, plus nous devrons avoir d’espérance ; et plus, au contraire, le triomphe de la Bête antichrétienne nous paraîtra proche de sa consommation, plus nous devrons nous tenir assurés de sa ruine prochaine.
Mais,^quoi qu’il en soit de l’époque et de la durée du triomphe, le triomphe lui-même est assuré, d’autant plus assuré, que la défaite semblerait plus imminente et plus complète. Que cette assurance nous anime à combattre vaillamment, et à consacrer au service de la cause de Jésus-Christ les armes que chacun de nous a en sa possession. Que les braves combattent avec leur
épée, les écrivains avec leur plume, les riches avec leur fortune, tous avec leur charité et leurs prières. Puisque la cause est la même, la récompense aussi sera la même; et chacun recevra cette récompense dans la mesure de son dévouement. Quelques-uns, peut-être, verront de leurs yeux le triomphe, et ceux-là seront heureux; mais bien plus heureux encore, ceux qui auront eu le bonheur de succomber dans la lutte et de sceller de leur sang leur témoignage ; car c’est à eux que sera réservée la plus large part au triomphe, et la première place au festin des noces de l’Agneau !