CHAPITRE V
Principes de l’union entre tous les soldats1.
Nous avons vu quelle fut la dernière prière du Sauveur pour son Église, le dernier vœu de son amour, le dernier mot de son Cœur. Ce mot il le prononça à l’entrée du jardin de Gethsémani, entre la Cène où il nous donna son sang pour breuvage, et l’agonie où ce même sang coula de ses veines, sous la seule pression de sa charité ; à la fin de ce discours, qui est la page la plus divine du livre divin : Mon Père , dit-il, que tous mes disciples soient un entre eux et avec moi, comme tous et moi nom sommes un.
Jamais vœu plus irréalisable humainement ne fut exprimé par une bouche humaine. Tout dans notre nature s’oppose à notre parfaite union. Nos intelligences qui, s’accordant sur un petit nombre de vérités évidentes, ne peuvent sortir de cette étroite sphère sans être poussées les unes contre les autres par les vents contraires du doute et de l’opinion ; nos cœurs, que le sentiment de l’intérêt propre tient dans un état continuel d’hostilité, nos mœurs si disparates, notre éducation si différente, notre origine si diverse, nos traditions si opposées; en un mot, toutes les conditions individuelles et sociales de notre vie terrestre entre-
i Messager , t. Vil, p. 286; t. XLÏT, p. 642.
tiennent les antagonismes et empêchent la fusion complète des cœurs.
Et c’est en faveur de ces hommes qui, depuis quatre mille ans, avaient transformé leur habitation terrestre en un vaste champ de bataille, constamment abreuvé de leur sang, que Jésus-Christ demande à son Père l’unité la plus parfaite qui se puisse concevoir, une unité de pensées et de sentiments qui reproduise icibas l’unité ineffable du Fils et du Père dans une même vie, une même lumière et un même amour !
Un vœu semblable ne pouvait sortir que du Cœur d’un Dieu. Celui-là seul pouvait en concevoir la possibilité qui dispose de toute la puissance divine ; celui-là seul pouvait en comprendre la nécessité qui, ayant fait le cœur de l’homme, en saisit les plus intimes besoins.
Car cette unité, à laquelle notre nature répugne et qu’elle repousse par toutes ses facultés, elle en sent pourtant le besoin, elle la désire et elle la poursuit sans cesse. Notre intelligence a besoin d’unité, car elle a besoin de vérité, et la vérité n’est que dans l’unité. Notre cœur a besoin d’unité, car il a besoin d’amour, et l’amour est le principe de l’unité ; les familles, les peuples, les sociétés ont besoin d’unité, car elles ont besoin de force, de paix, de prospérité ; et l’unité seule peut donner et conserver ces biens précieux.
Il connaissait donc bien notre nature et nos vrais besoins Celui qui a demandé pour nous cette unité si
désirable, et par cette seule prière il prouvait qu’il était le Dieu de notre cœur.
Mais voici où sa divinité se montre bien mieux encore : c’est que cette unité, si nécessaire et si impossible tout ensemble, il l’a rendue possible, il l’a créée, et il l’a mise à la disposition de tous ceux qui voudront en jouir. Il a fait cette grande œuvre, le jour où il a dit à saint Pierre : « Pais mes agneaux et mes brebis ; confirme tes frères ; tout ce que tu lieras sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié dans le ciel. »
Oui, Jésus-Christ en établissant son Église, et en lui donnant un Chef unique, a créé l’unité des intelligences et des cœurs dans toutes les choses essentielles ; il nous a mis d’accord sur toutes les grandes questions qui regardent notre destinée ; il a mis à l’abri du choc des intérêts contraires et des rivalités nos relations avec Dieu et avec nos semblables.
Sur toutes ces grandes questions, en effet, l’Église, personnifiée dans son Chef, instruit les hommes depuis dix-huit cents ans avec une autorité infaillible ; sa voix se fait entendre jusqu’aux extrémités du monde ; elle porte avec elle les garanties les plus manifestes de certitude ; elle est écoutée par tous ceux qui aiment la vérité, et, en la suivant, ils se trouvent parfaitement d’accord entre eux et avec leur Créateur. Ce que nous croyons et aimons aujourd’hui avec le Pape, c’est ce que croyaient et aimaient les premiers chrétiens avec saint Pierre, ce que croyaient et aimaient les Apôtres avec Jésus, ce que Jésus affirme et aime avec Dieu son Père.
Et c’est parce que nous avons cette certitude que nous ne mettons pas plus de bornes à notre obéissance
et à notre dévouement à l'égard du Vicaire de Jésus- Christ, que nous n’en mettons à l’égard de Jésus-Christ lui-même. Nous savons que Celui qui lui a confié son autorité ne permettra pas qu’il en abuse pour nous tromper. Nous avons entendu Jésus-Christ lui dire, et à tous les Apôtres avec lui : Qui vous écoute m'écoute. Nous devons donc embrasser son enseignement et celui de tous les Evêques qui lui demeurent unis, avec la même soumission que l’enseignement de Dieu même ; et, dans cette soumission, que nous partageons avec tous les chrétiens des âges passés et des âges à venir, nous trouvons la garantie inviolable de notre unité.
Le Souverain Pontife est donc pour l'humanité entière le lien extérieur de l’unité divine, de la seule unité vraiment désirable, de celle qui unit les esprits dans la possession de la vraie lumière , et les cœurs dans l’amour du vrai bien. Plus les hommes seront docilement soumis à l’autorité du Vicaire de Jésus-Christ, plus ils jouiront de cette unité, condition suprême de tous leurs vrais progrès. Plus au contraire ils seront indociles à cette divine influence, plus ils seront livrés en proie aux divisions que l’erreur et l’égoïsme entraînent nécessairement après eux.
L’amour de la sainte unité des âmes et le dévouement à l’autorité qui en est le lien vivant sont d’autant plus énergiques, chez les chrétiens, que leurs cœurs sont plus semblables au Cœur de Jésus. Il n’est pas de signe plus infaillible du véritable esprit chrétien que celui-là.
Prétendre appartenir à Jésus-Christ sans partager le vœu suprême qu’il nous laissa comme le testament de son amour ; craindre les excès de l’unité, alors qu’on lait profession de croire en Celqi qui a voulu pousser
notre unité au delà de toutes les limites; l’adorer comme le Dieu infiniment sage, et se persuader qu’il a besoin de notre assistance pour contenir dans de justes bornes celui qu’il a chargé de la réalisation de ce vœu, c’est se tromper soi-même ou vouloir tromper les autres.
Mais cette union parfaite, que le divin Maître désire et demande pour les chrétiens, comprend trois degrés : c’est d’abord l’union des âmes, en vue de leur propre sanctification ; cest, en second lieu, l’union des Œuvres sur le terrain de la charité et du zèle ; c’est enfin l’union des catholiques, divisés aujourd’hui par leurs opinions, pour faire triompher sur le terrain social les droits incontestables de Jésus-Christ.
Or, le lien intérieur de cette triple union, c’est le Cœur de Jésus; et le moyen le plus^efficace pour l’établir et la resserrer de plus en plus, parmi les chrétiens, est la propagation de la vraie dévotion à ce divin Cœur.
Nous trouvons d’abord, dans la dévotion au Cœur de Jésus bien comprise, la réalisation de la parfaite union des âmes, en vue de leur propre sanctification.
On n’a pas oublié cette vérité fondamentale que nous avons établie, en nous appuyant sur l’autorité du Concile de Trente. (Sess. vi.) Le Cœur de Jésus est vraiment notre sainteté, en ce que par son Esprit, réellement présent dans toutes les âmes en état de grâce, il ne cesse de les pousser et de les aider à faire saintement et divinement toutes leurs œuvres. Recevoir
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avec docilité et suivre fidèlement cette impulsion du Cœur de Jésus, nous conformer toujours et en toutes choses à ses désirs, voilà la pratique parfaite de la dévotion à ce divin Cœur, et voilà aussi la sainteté.
De cette vérité, que nous devons supposer comprise, après l’avoir si fréquemment rappelée, ressort évidemment celle que nous cherchons à inculquer en ce moment. Le Cœur de Jésus qui, par cette continuelle action de son esprit sur les âmes , est pour chacune d’elles un principe de sanctification, est par là même pour toutes un principe d’union. Car il ne les pousse pas à se sanctifier isolément ; il veut au contraire qu’elles y travaillent ensemble, qu’elles s’entr’aident pour atteindre ce but commun ; et il leur départit ses grâces de telle manière que chacune d’elles en acquiert, pour ellemême, une part d’autant plus grande, qu’elle travaille plus activement à les communiquer aux autres. 11 n’y a pas à ce sujet le moindre doute : de toutes les sources de mérite la plus féconde est la charité, cette vertu qui nous porte à sortir de nous-mêmes pour travailler, au moins par la prière, à la gloire de Dieu et au salut du prochain.
Toutes les fois donc que des âmes vraiment dévouées à Jésus-Christ sont rapprochées les unes des autres par les dispositions de la Providence, il est indubitable que le Cœur de Jésus les poussera à s’unir ensemble, pour travailler en commun à la réalisation de ses désirs. 11 y a là, pour les âmes, un principe intérieur d’union plus puissant et plus sanctifiant que tous les liens extérieurs. Les associations les mieux organisées, les règles religieuses les plus parfaites n’auraient, pour unir les âmes, qu’une vertu bien précaire, si l’influence intime de l’Esprit de Jésus-Christ ne vivifiait leurs
prescriptions. Supposez au contraire des âmes parfaitement dociles à l’action de ce divin Esprit, sans la direction d’aucune règle et sans l’appui d’aucune organisation, elles auront les mêmes pensées, les mêmes désirs, les mêmes tendances, et formeront ensemble une parfaite société.
N'est-ce pas là le doux fruit qu’a produit la dévotion au Cœur de Jésus, partout où l’Apostolat de la Prière a pu en répandre le véritable esprit ? Les chrétiens qui se pénètrent de cet esprit, et qui, prenant au sérieux la pratique fondamentale de cette Œuvre, s’accoutument à s’approprier les désirs et les intérêts de ce divin Cœur, ne se contentent bientôt plus de l’union qu’établit entre eux cette intention et cette prière communes ; ils se rapprochent pour agir et travailler ensemble; ils forment des Conseils de Zélateurs et de Zélatrices : de l’unité des désirs nait l’unité d’action.
La vertu unifiante du Cœur de Jésus se bornet-elle là? Non, assurément. De même qu’il appelle certaines âmes à lui donner leur vie entière et à s’unir à lui par tout leur être, c’est par tout ieur être aussi, c’est par leur vie entière qu’il les pousse à s’unir ensemble.
Il réalise en elles le Cor unum et anima una, qui faisait le bonheur et la force de la primitive Église. Et ce n’est pas seulement dans les cloîtres qu’il établit entre les âmes ces liens si forts et si doux : les âmes mêmes qu’il appelle à servir sa cause et à promouvoir ses divins intérêts au milieu du monde, si elles se livrent à lui avec un complet dévouement , trouvent dans leur parfaite union avec lui le principe d’une parfaite union entre elles. Aussi, dans tous les pays où le Cœur de Jésus est connu et aimé, nous voyons se former
spontanément de.ces pieuses unions qui, avec quelques différences de formes, sont animées du même esprit. L’idéal que nous avons exposé dans Y Apostolat du Cœur de Jésus 1 a été réalisé au sein du clergé séculier et parmi les simples fidèles, aussi bien que dans les communautés religieuses ; et cette réalisation deviendra de plus en plus universelle, de plus en plus parfaite, à mesure que la vraie dévotion au Cœur de Jésus se répandra davantage.
C’est bien, en effet, au milieu du monde, dans cette mêlée confuse d’intérêts égoïstes et de passions malfaisantes, que l’àme vraiment dévouée sent plus vivement les angoisses de l’isolement moral et le besoin d’une sainte union. Combien de ces dévouements , capables des plus grandes choses, se replient douloureusement sur eux-mêmes, faute de trouver auprès d’eux cet « aide semblable à eux, » sans lequel ils se voient condamnés* à la stérilité. C’est dans ces âmes d’élite que la vraie dévotion au Cœur de Jésus déploie toute sa vertu. Elle leur donne les unes à l’égard des autres une merveilleuse puissance d’attraction ; et, à peine se trouvent-elles en contact, que, par une sorte d’instinct divin, elles se comprennent et se trouvent en parfaite communauté d’idées, de goûts et de tendances. La sympathie qu’elles éprouvent les unes pour
1 Cet ouvrage, dans lequel nous avons exposé la pratique parfaite de la dévotion dont le livre de Y Apostolat de la Prière expose les fondements dogmatiques, est divisé en deux parties : le premier volume contient trente méditations sur Y Union du chrétien avec le Cœur de Jésus ; le deuxième volume, trente considérations sur Y Union des chrétiens dans le Cœur de Jésus. — Prix de chaque volume : 2 fr. franco , au bureau du Messager .
les autres rend tout commun entre elles, biens et maux, joies et douleurs ; et leurs forces sont centuplées par l’appui fraternel qu’elles sont assurées de trouver dans leurs défaillances.
C’est ainsi qu’à mesure qu’elle est mieux comprise et mieux pratiquée, la dévotion au Coeur de Jésus réalise l’union des âmes, en vue de leur propre sanctification.
Elle n’a pas une moindre vertu pour unir les Œuvres sur le terrain de la charité et du zèle.
On comprend ce que nous entendons, en ce moment, quand nous parlons des Œuvres : ce sont les institutions créées au sein de l’Église, pour atteindre diverses fins spéciales subordonnées à la fin suprême de l’Église elle-même, qui est la gloire de Dieu et le salut des âmes.
Que la dévotion au Cœur de Jésus soit éminemment utile pour unir ensemble les chrétiens enrôlés dans ces différentes institutions, cela ressort évidemment des considérations qui viennent d’être exposées.
Mais ce n’est là que le premier degré de l’union que le Cœur de Jésus veut voir régner parmi ses serviteurs. Il ne lui suffit pas que les membres des diverses Œuvres poursuivent de concert la ifin particulière en vue de laquelle ils sont unis; il faut encore qu’en poursuivant ce» fins spéciales, toutes les Œuvres s’entr’aident, pour atteindre la fin qui leur est commune. Ainsi, dans une armée, chaque bataillon a une
position spéciale à défendre ou à conquérir ; mais tous doivent concourir au but commun , qui est la défaite de l’ennemi et le gain de la bataille.
Le Cœur de Jésus travaille donc constamment à maintenir un parfait accord entre les Œuvres ; mais ses efforts sont constamment combattus, dans le cœur des chrétiens chargés de ces Œuvres, par les secrètes inspirations de l’amour-propre. Il est bien rare, en effet, que le zèle même le plus sincère de la gloire divine étouffe complètement la recherche de sa propre gloire et de son propre intérêt. La plainte qu’arrachait au cœur si dévoué de saint Paul l’égoïsme de certains ouvriers apostoliques de la primitive Église a eu sa vérité dans tous les temps : « Omnes quœ sua sunt quœrunt, non quœ Jesu Christi. En prétendant travailler pour Jésus-Christ, on se recherche soi-même. » (Phil., h, 21.)
C’est de là que naissent, entre les Œuvres, ces rivalités et ces luttes si nuisibles à la gloire de Dieu et à l’édification publique. Par excès de zèle pour la fin particulière de chacune d’elles, on ne craint pas de compromettre la fin suprême qui, seule, donne à ces fins subordonnées toute leur valeur.
Outre cet amour trop exclusif, qui est le principal obstacle à l’union des Œuvres, une autre grave difficulté peut résulter de leur excessive multiplication. Au point de vue du personnel comme au point de vue des ressources matérielles, le capital des Œuvres est limité; et la part de chacune diminuera d’autant plus qu’il faudra partager avec un plus grand nombre. Cette considération n’autorise assurément aucune Œuvre à empêcher la création de celles qui seraient indispensables pour atteindre un but vraiment utile ;
mais elle doit détourner le vrai zèle d’envahir un terrain déjà occupé, et de faire double emploi.
Si, au lieu de confier à chaque Œuvre la réalisation de toutes les idées qui se rapportent à sa fin spéciale, on veut créer pour chaque idée une organisation nouvelle, ces organisations différentes, inévitablement composées des mêmes personnes, ne pourront manqùer de s'enchevêtrer et de se froisser mutuellement. Le zèle de leurs promoteurs, accablé d’un trop lourd fardeau et divisé entre trop d’objets, ne tardera pas à se lasser; et ces Œuvres, multipliées outre mesure, seront bien loin de porter autant de fruit qu’en aurait porté une Œuvre unique.
Aussi, n’est-ce pas un vrai désir du bien qui porte à multiplier ainsi outre mesure les soi-disant bonnes Œuvres. Ici encore, on ne peut s’empêcher de reconnaître les secrètes recherches de l’amour-propre. Ne trouvant pas son compte dans l’utile mais humble concours que demanderaient les Œuvres déjà existantes, il préfère en créer qui soient à lui et dont tout l’honneur lui revienne ; et il mettra dans cette création d’autant plus de complaisance et d’activité, qu’il lui sera plus facile de revêtir ses prétentions intéressées des apparences du zèle le plus pur.
Nous n’en saurions douter : cette démangeaison qui pousse à créer, sans raison suffisante, des Œuvres nouvelles, est un des artifices dont l’ennemi du bien se sert avec le plus d’avantage pour nuire aux Œuvres vraiment bonnes, nées de l’inspiration de l’Esprit de Dieu. Bien qu’opposées en apparence, cette tendance à trop multiplier les Œuvres et la tendance à trop se concentrer dans une seule naissent d’un même principe : de l’accouplement illégitime de l’amour-propre
avec le zèle de la gloire de Dieu ; et elles ont également pour résultat d’empècher l’union qu’il serait si important d’établir entre les Œuvres.
C’est encore à la dévotion au Cœur de Jésus que nous nous adresserons pour écarter ce double obstacle, et pour cimenter entre les Œuvres l’union qui centuplera leur fécondité.
Nous l’avons compris : ces Œuvres, qui diffèrent les unes des autres par leurs fins particulières, ont toutes une fin commune, et elles ont toutes aussi un commun principe. Leur fin suprême est la gloire de Dieu; et comme Dieu ne veut être glorifié que par Jésus-Christ, nous parlerons avec plus de précision en disant que la fin commune de toutes les bonnes Œuvres est l’établissement du règne de Jésus-Christ sur la terre.
Et le commun principe des Œuvres, quel est-il? C’est l’Esprit de Dieu. Mais comme l’Esprit de Dieu n’est répandu dans les âmes que par Jésus-Christ, et ne travaille qu’à accomplir en elles les desseins de son amour, il est parfaitement exact de dire que le principe commun de toutes les Œuvres est le Cœur de Jésus.
On ne saurait donc trouver un lien plus fort pour unir indissolublement les Œuvres que la dévotion à ce divin Cœur. Du moment qu’elle est bien comprise, cette dévotion ne permet plus de perdre de vue les deux points immuables par lesquels toutes les Œuvres s’unissent, et auxquels leurs fins particulières se-subordonnent. A tous les vrais amis de ce divin Cœur, elle donne ses désirs pour règle de tous leurs travaux et l’établissement de son règne pour terme de leurs ambitions. Il n’y aura donc aucun désaccord possible entre eux. Ayant constamment en vue le même but, bien
qu’ils suivent pour l’atteindre des voies différentes, ils ne sauraient s’entrechoquer. Ils s’entr 'aident, au contraire, et, à défaut d’un concours plus actif qu’ils ne pourront pas toujours se prêter, ils ne se refuseront pas du moins la* plus cordiale sympathie. Ils se considéreront comme des soldats de la même armée, qui, sous des uniformes différents, défendent le même drapeau. Chacun d’eux restera fidèle au poste qui lui a été assigné; mais cette fidélité même les préservera de toute rivalité à l’égard de ceux qui occupent des postes différents. Leur dévouement pour la fin commune, loin de diminuer le zèle avec lequel ils poursuivent les fins particulières de leurs diverses Œuvres, ne fait, au contraire, que l’accroitre. Car ces Œuvres, tirant toute leur valeur de l’efficacité avec laquelle elles contribuent à l’établissement du règne de Dieu, on s’y attachera d’autant plus et on sera d’autant plus prodigue, en leur faveur, d’efforts et de sacrifices, qu’on désirera plus ardemment l’avènement de ce règne béni.
Envisagée sous un autre aspect, la dévotion au Cœur de Jésus, sérieusement pratiquée, écarte le second obstacle qui s’oppose à l’union des Œuvres, la tendance à les mifttiplier outre mesure. Ces illusions du faux zèle, dont nous signalions naguère les dangers, naissent de la malheureuse tendance à substituer les impulsions d’une activité toute naturelle aux inspirations de l’Église de Dieu. Il n’y a pas, contre ce danger, de préservatif plus efficace que la salutaire habitude dans laquelle nous avons reconnu une des principales pratiques de la dévotion au divin Cœur de Jésus, l’habitude de consulter en toutes choses les désirs de ce divin Cœur et de les prendre pour règle de ses propres désirs. Si cette habitude ne détruit pas
absolument la possibilité de l’illusion, on peut dire qu’elle en rend la persistance moralement impossible. Car la bonté du Cœur de Jésus ne lui permet pas de cacher longtemps ses désirs à une âme qui cherche sincèrement à les connaître. Ne serait-il pas en contradiction avec lui-même, si, ayant à notre égard un désir, il nous mettait, en nous le cachant, dans l’impuissance de le réaliser ?
N’en doutons pas : si tous ceux qui se livrent au soin des Œuvres se défiaient davantage de leur naturelle activité et attendaient, pour agir, les signes, soit intérieurs , soit extérieurs , par lesquels la divine volonté se manifeste, au lieu des divisions si fâcheuses qui se produisent parfois entre ces Œuvres, on verrait* constamment régner entre elles la plus édifiante et la plus consolante union.
Il nous reste à parler du troisième degré, que l’union des chrétiens doit atteindre pour produire tous ses fruits et sauvegarder tous nos intérêts. A l’union des âmes en vue de leur sanctification individuelle, et à l’union des Œuvres sur le terrain du zèle et de la charité, il faut joindre, sur le terrain social, l’union des forces, neutralisées aujourd’hui par les divisions politiques. C’est sur ce terrain que se débattent et se décident les grands intérêts du règne de Dieu sur la terre ; c’est donc là que l’union nous serait le plus nécessaire; et c’est là malheureusement que nous sommes plus divisés.
Il suffit d’ouvrir les yeux pour voir que ce sont les divisions des serviteurs de Dieu qui font la principale force de ses ennemis. Si l’impiété triomphe maintenant en France; si elle s’est emparée de tous les pouvoirs et de toutes les forces sociales ; et si elle en use comme de béliers, pour renverser les derniers vestiges de l’ordre chrétien; elle est redevable de ces avantages à l’impuissance où nous avons été, jusqu’à ce jour, de nous unir dans un effort commun, pour défendre ce suprême intérêt.
Et ce n’est pas en France seulement que nous avons à déplorer ces funestes divisions : nous les retrouvons à des degrés divers en Belgique, en Espagne, en Suisse, en Italie; partout où la cause de Dieu, attaquée avec plus de fureur, devrait être défendue avec plus d’ensemble.
Aussi est-ce particulièrement sur ce terrain que le Souverain Pontife nous recommande l’union. Relisons les paroles qu’il adressait jadis aux pèlerins français, et dans leur personne, à tous les catholiques : « Dans ces moments d’une gravité incontestable, et en présence de tels dangers, un impérieux devoir vous incombe, très chers Fils, de veiller au salut de votre patrie, et de redoubler de zèle et d’activité pour la défense des intérêts religieux si menacés. Mais, pour que cette défense soit efficace, il faut, avant tout, l’union et l’accord fraternel de tous les bons catholiques. Il faut que les enfants fidèles de l’Église sachent imposer silence aux dissentiments des opinions humaines qui trop souvent les divisent. Il faut qu’ils apprennent à résister, avec fermeté et avec ensemble, au mal qui envahit la société tout entière.
« Il faut qu’ils n’oublient jamais que les discordes
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entre frères affaiblissent les résistances les plus légitimes, et fortifient les ennemis de la vérité et de la justice *. »
En nous montrant dans l’union la voie du salut, le Vicaire de Jésus-Christ nous signale l’obstacle qui nous en ferme l’entrée : les dissentiments nés des opinions humaines. Voilà bien, en effet, ce qui nous divise et nous perd. Tandis que, dans la furieuse attaque qu’ils nous livrent, nos ennemis savent imposer silence à leurs dissentiments, bien plus profonds que les nôtres, nous ne savons pas, pour repousser cette attaque, qui met en péril nos intérêts les plus sacrés et nos principes les plus immuables, mettre de côté les prétentions personnelles et les opinions plus ou moins problématiques. D’un côté, ceux qui défendent en théorie les vrais principes ne * mettent pas toujours leur conduite en parfait accord avec leurs convictions ; et, d’un autre côté, ceux dont ces torts individuels froissent l’amour-propre y trouvent un prétexte pour repousser les principes.
Où est le remède?
Le Pape vient de nous l’indiquer, et la conduite de nos ennemis nous en facilite l’adoption. Par l’impitoyable .logique avec laquelle ils portent le combat sur le premier principe de l’ordre social, ils nous mettent dans la nécessité de nous réunir tous pour sa défense. Ils nous rendent par leur haine même un précieux service :
1 Le Souverain Pontife Léon XIII, par ses dernières Encycliques, a magnifiquement confirmé l’enseignement de son prédécesseur, en montrant que, quand la religion est en danger, un enfant de l’Église doit faire taire tout autre intérêt, pour ne songer qu’à la défense de l’Église menacée. ( Note de l'éditeur.)
ils dissipent tous les malentendus qui ont prolongé le règne de l’erreur; et ils posent la question sociale comme elle doit être posée : ou Dieu ou le néant; ou l’autorité divine ou l’anarchie ; ou la Croix ou la dynamite.
A la question ainsi posée, il n’y a qu’une réponse : celle que nous fournit la vraie dévotion au Cœur de Jésus. A ceux, en effet, qui s’étonneraient de nous voir étendre l’influence de cette dévotion jusqu’au terrain social et politique, nous répondrions que leur étonnement ne prouve qu’une chose : qu’ils n’ont pas compris le vrai sens de cette dévotion. N’y voir qu'un ensemble de pratiques pieuses, c’est n’en considérer que le petit côté. La dévotion au Cœur de Jésus bien comprise, c’est, comme l’indique l’étymologie même du mot, devovere, le dévouement à ce divin Sauveur.
Ne serait-ce pas entendre d’une étrange manière le dévouement envers un roi détrôné et poursuivi par la haine furieuse de ses ennemis, que de se borner à lui donner quelques marques de respect? — Jésus-Christ est ce Roi ; et quel est le monarque dont les droits, les bienfaits, les mérites personnels soient comparables * aux siens ! Or, après l’avoir dépouillé de la royauté sociale, on lui fait une guerre à mort. Quelle est l’obli- . gation qu’impose le vrai dévouement à tous ceux qui le reconnaissent pour leur Roi? N’est-ce pas de se liguer pour le défendre, d’oublier tous les intérêts d’ordre inférieur qui pourraient les diviser, pour sauvegarder à tout prix, avec les droits du divin Sauveur, le suprême intérêt de Dieu et de l’ordre social.
Combien l’accord des chrétiens deviendrait facile, si leur dévouement pour Jésus-Christ tenait dans leur cœur la place qui lui appartient ! Combien serait aisée
la formation, jusqu’à ce jour impossible, du vrai parti de l’ordre et de la véritable union catholique 1 Impossible, en effet, de composer le parti de l’ordre avec des hommes qui, en refusant de reconnaître les droits de Dieu et de Jésus-Christ, admettraient, au moins tacitement, le principe de la Révolution. Impossible de former une union catholique en y faisant entrer ceux dont le libéralisme repousse les principes essentiels du droit chrétien. Ce ne sont pas ces principes que le Souverain Pontife nous exhorte à abandonner pour nous unir. Ils sont,t au contraire, au premier rang des intérêts religieux, dont il nous ordonne de prendre la défense, avec un redoublement de zèle et d’activité. « Nous vous déclarons, disait-il naguère aux pèlerins espagnols, que nous désirons par-dessus tout voir les catholiques d’Espagne écarter l’esprit de parti et mettre un terme aux dissensions, pour donner tous leurs soins à la défense des intérêts de la religion chrétienne et pour sauvegarder, dans leur intégrité , les principes fondamentaux de la société humaine. »
En effet, pour être les fondements du véritable ordre politique, ces principes, niés par le libéralisme, n’en appartiennent pas moins au dépôt de la vérité révélée ; et nous leur devons la même adhésion qu’aux autres dogmes de notre foi. Si nous sommes vraiment chrétiens, nous ne chercherons pas à diviser Jésus- Christ et à séparer ses droits sur les sociétés, de ses droits sur les âmes ; et si nous sommes vraiment dévoués à ce divin Sauveur, nous affirmerons avec plus de courage et nous défendrons avec plus de constance ceux de ces droits que nous voyons plus audacieusement niés. Mais pour rendre cette défense plus efficace, nous éviterons tout ce qui serait de nature à blesser
inutilement ceux que leurs intérêts ou leurs opinions tiendraient éloignés de nous ; et nous nous efforcerons, au contraire, de mettre tellement en saillie les droits incontestables de ce divin Roi, que nous attirions sous son drapeau tous les hommes qui ne veulent pas renier la foi de leur baptême.
Quand des chrétiens de tous les partis nous aurons formé le grand parti de Dieu et de Jésus-Christ, quand, abjurant l’athéisme révolutionnaire, nous serons d’accord pour rétablir la base divine des pouvoirs et des droits divins, il ne nous sera pas difficile de nous entendre sur les conditions les plus propres à faciliter et à garantir le rétablissement de l’ordre chrétien. En cherchant avant tout « le règne de Dieu et sa justice, » nous pouvons être assurés « que tout le reste nous sera donné par surcroît. »
C’est ainsi que du terrain purement religieux, l’union des chrétiens, cimentée par la véritable dévotion au Cœur de Jésus, étendra sa bienfaisante influence jusque sur le terrain politique et social; et qu’après avoir assuré la sanctification des âmes et le succès des Œuvres de charité et de zèle, elle hâtera le salut de la société par la restauration de la royauté sociale du Cœur de l’Homme-DiEu.