CHAPITRE VI
La Prière et l’Action.
Les prêtres, les religieux, les orateurs, les écrivains, voilà ceux que nous avons appelés les auxiliaires du règne du Cœur de Jésus. Toutefois, en leur donnant ce titre, nous n’avons pas prétendu que l’honneur de travailler à l’établissement de ce règne fût tellement exclusif, que les autres fidèles ne pussent y prétendre. Loin de là : dans une armée, ce ne sont pas les chefs seulement qui doivent défendre leur Roi, mais tous les soldats. Devenus soldats du Christ par leur baptême et par leur confirmation, tous les chrétiens doivent soutenir les intérêts de leur divin Roi, tous doivent s’employer à l’établissement de son règne.
« Vous êtes, disait saint Pierre aux premiers chrétiens, vous êtes une race choisie, un sacerdoce royal, une nation sainte, un peuple de conquête pour annoncer les vertus de Celui qui vous a appelés des ténèbres à son admirable lumière1. » Ce n’est pas seulement à ses Apôtres et aux héritiers de leur mission que le Sauveur a dit : « Allez à travers le monde entier, prêchez l’Évangile à toute créature ; celui qui croira sera sauvé2; » tous les enfants de l’Église ont été rendus
1 Ep., ch. ii.
2 Marc., ch. xvi.
participants, dans une certaine mesure, de cette sublime mission, tous ont été appelés à travailler à la conquête des âmes ; c’est la gloire et le bonheur de la famille sainte, et c’est aussi son grand devoir ; car dans l’ordre de la grâce, comme dans l’ordre de la nature, comme dans l’ordre social, le Seigneur a confié à chacun de nous , par un commandement formel , le soin de son prochain *. Or, travailler au salut du prochain n’est-ce pas travailler à l’établissement du règne du Cœur de Jésus.
Mais comment pourrez-vous, chrétiens, remplir ce devoir, si pressant à la fois et si doux pour des cœurs fidèles? Dieu a mis deux moyens à votre disposition, deux armes dont le maniement doit vous être habituel : la prière et lf action.
Il faut prier, il faut incessamment prier; c’est le mot d’ordre de l’armée du grand Roi : Oportet semper orare. Nous n’avons qu’à jeter un coup d’œil sur le monde pour nous exciter à la prière.
Il y a aujourd’hui sur la terre plus de 1,200 millions d’hommes; le plus grand nombre, un milliard, vit en dehors de l’Église catholique. 11 ne reste donc que 200 millions de catholiques auxquels la sainte Église fournit tous les moyens de se sanctifier. Mais sur ce petit nombre, combien n’en profitent pas ! Com-
1 Eccl. ch. xvm. (Voir le beau Mandement de Mgr de Marguerye sur Y Apostolat de la Prière.)
LA PRIÈRE ET L*ACTION
bien sont tièdes, endurcis, incroyants et même hostiles à l’Église! De plus, qui nous répond de la persévérance des âmes innocentes et repenties? Et si l’on se rappelle la guerre ouverte que l’on fait à l’Église et dont on ne saurait assez se plaindre; les ravages toujours croissants de l’incrédulité ; la séduction de l’innocence et de la vertu, et la violation criante de toutes les lois divines et humaines ; l’indifférence de notre siècle, son orgueil sans mesure, les vices les plus abominables qui ne craignent plus de se montrer au grand jour ; l’effroyable indifférentisme des hommes envers les marques de la bonté de Dieu, comme envers les rigueurs de sa justice ; si l’on se rappelle, dis-je, tous ces sujets de tristesse, l’on ne peut s’empêcher, pour peu qu’on ait d’amour sincère, de se prosterner la face contre terre et d’implorer la miséricorde de Dieu, en le suppliant de hâter son règne, de sanctifier son nom sur la terre comme il est sanctifié, comme il est glorifié dans le royaume de la gloire.
Ce but magnifique et si digne de nos souhaits, nous l’obtiendrons en partie si nous savons prier. Bien des fois déjà nous avons traité ce sujet, et nous ne laissons passer aucune occasion d’en parler, parce que la prière est la première arme du chrétien. Nous nous contente-, rons ici de rappeler la scène touchante dont le Cénacle fut le théâtre, le jour de la Pentecôte, pour convaincre une fois de plus tous les chrétiens de l’efficacité de la prière faite avec les conditions requises *.
Ce n’est pas au Cénacle, sans doute, que l’apostolat de la prière, en union avec le Cœur de Jésus, avait
i Messager , t. XIII, p. 207; t. XXXI, p. 482; t. XXX VIII, p. 647.
été exercé pour la première fois. Dès l’instant où ce divin Cœur commença à palpiter dans le sein de Marie, il commença à s’immoler et à prier pour le salut du monde, et, dès lors aussi, le Cœur de Marie s’unit à ses supplications et à son sacrifice. La présentation au Temple fut le premier acte solennel de cet apostolat; la vie cachée à Nazareth en fut la continuation ; et le sacrifice du Calvaire, dans lequel Marie, saint Jean, et les saintes femmes s’unirent aux prières et aux agonies de la divine Victime, en fut la consommation.
Cependant, la fécondité de cet apostolat n’avait pas encore paru. La grâce était obtenue, mais elle ne se répandait encore que dans une faible mesure sur les âmes qu’elle devait régénérer ; les mérites étaient pleinement acquis, mais l’application n’en était encore qu’ébauchée. Cette application des mérites du Sauveur, cette effusion de sa grâce, telle est la tâche de l’Église jusqu’à la fin des siècles, et la première condition pour l’accomplissement de cette tâche, c’est la prière.
De même que Jésus-Christ nous a acquis la grâce en priant et en s’immolant, de même l’Église obtiendra l’effusion de plus en plus abondante de cette grâce, en complétant, par ses prières et ses immolations, ce qui manque aux souffrances et aux prières du Sauveur. En effet, l’œuvre de Jésus-Christ serait incomplète, si elle n’était l’œuvre commune du corps dont il est le Chef; et il n’aura pleinement atteint le but de sa mission que lorsque tous les membres de ce corps travailleront avec lui, au moins par leurs prières, à conserver et à accroître la vie du corps entier.
Ce grand devoir, l’Église commence à le remplir au Cénacle, et les magnifiques résultats qu’elle obtient lui sont un garant des triomphes que l’apostolat de la
LA PRIÈRE ET L’ACTION
prière doit remporter dans toute la suite des siècles.
Il n’y a pas à en douter, en efïet; c’est bien l’apostolat de la prière qu’exerça l’Église naissante pendant ces dix jours de retraite qui séparèrent l’Ascension de la Pentecôte. Réunie tout entière dans une seule maison, déjà parfaitement constituée, quoique bien peu nombreuse, composée des apôtres, des disciples, des saintes femmes, à quoi s’occupait-elle? A prier : Erant persévérantes in oratione. Les Pontifes n’enseignaient pas, les prêtres n’offraient pas le saint sacrifice, l’apostolat officiel de la parole et des sacrements était en quelque sorte suspendu, parce que chez les ministres de Jésus-Christ, comme chez le divin Sauveur lui-même, cet apostolat devait avoir pour précurseur un autre apostolat : la prière. Il fallait que les futurs canaux de la grâce se missent d’abord en communication avec la source de la grâce. Ainsi, apôtres et disciples, prêtres et simples fidèles, l’Église entière, en un mot, était unie dans l’exercice d’une même fonction : ils priaient.
Mais, pour qui priaient-ils donc? Non pas chacun pour soi, mais chacun pour tous; ils priaient pour l’Eglise entière, ils priaient pour le monde que l’Église devait régénérer ; ils priaient pour attirer l’Esprit de Dieu sur la terre et pour hâter le complet avènement du règne de Jésus-Christ.
Les conditions que doivent avoir nos prières pour obtenir plein succès ressortent déjà clairement de la
vue seule du Cénacle ; mais elles sont exprimées plus clairement encore par les paroles dont l’Écriture s’est servie pour nous rapporter cette scène : Erant omnes persévérantes unanimiter in oratione, cum mulieribus et Maria, Matre Jesu : ils étaient tous persévérants unanimement dans la prière, avec les femmes et Marie, Mère de Jésus. La persévérance, l’unanimité, la médiation de Marie , telles sont les garanties de succès pour nos prières.
1. La persévérance. — Voilà dix jours que les Apôtres sont en prière avec les saintes femmes, et ils sont résolus d’y demeurer jusqu’à ce que vienne du ciel la vertu qui leur a été promise. Et pourtant ils ont reçu les enseignements du Sauveur, ils ont assisté à sa Passion douloureuse et contemplé les gloires de sa résurrection. A plusieurs reprises, il a soufflé sur eux et leur a donné le Saint-Esprit. Ce sont de pareils hommes qui ont encore besoin de dix jours de retraite et de continuelles prières, pour devenir les dignes instruments du miracle de la conversion du monde, que Jésus-Christ désire opérer par leur ministère.
Comment, après cela, nous étonner que, pour consommer l’œuvre commencée au Cénacle, Dieu attende que sa grâce lui soit, en quelque sorte, arrachée par des prières plus ferventes encore? Ce qui peut justement nous étonner, c’est qu’au bout de dix-huit siècles, cette œuvre soit encore, si peu avancée, et qu’un si grand nombre de peuples soient encore assis à l’ombre de la mort.
A ce fait, hélas ! si lamentable, il y a une explication : c’est que nous n’avons* pas été assez fidèles au grand enseignement du Cénacle. Si les chrétiens des âges postérieurs eussent mieux imité l’exemple de
LA PRIÈRE ET L’ACTION
l’Église naissante; s’ils eussent mis en œuvre avec plus d’énergie et de persévérance le pouvoir qu’ils possèdent tous de faire descendre la grâce sur la terre, elle serait indubitablement descendue en plus grande abondance, les apôtres auraient été plus nombreux et plus zélés, leurs travaux auraient été plus fructueux, et l’avènement du règne de Dieu serait plus prochain qu’il ne paraît l’être encore. Cette considération est, sûrement, bien propre à stimuler notre zèle.
Réveillons donc en nous l’esprit primitif de la sainte Église de Jésus-Christ : tous, prêtres et fidèles, imitons mieux l’exemple de nos premiers représentants ; faisons monter vers le ciel des soupirs aussi ardents et des prières aussi persévérantes, et nous obtiendrons cette effusion plus abondante du divin Esprit qui renouvellera la face de la terre.
2. L’unanimité. — Jésus Christ avait promis que, si deux ou trois de ses disciples s’unissent pour demander quoi que ce soit en son nom, ils l’obtiendront du Père céleste. L’Église naissante ne tarde pas à faire l’expérience de la vérité de cette promesse ; elle réunit tous ses membres, pour demander cette plénitude de grâce qui doit la mettre en état de convertir l’univers ; Dieu ne résiste pas àux instances de toutes ces âmes, que le feu de la charité fond en une seule âme, et l’Esprit saint couronne, par l’abondance de ses dons, l’unanimité, qui est elle-même un de ses dons.
Permettons à ce divin Esprit de produire parmi nous cette même unanimité, et ne doutons pas qu’elle nous assure la même puissance. Ne nous contentons pas d’être groupés autour du même drapeau et de porter le même nom. Ce n’est là que l’unité extérieure, analogue à celle que l’Écriture nous représente, lorsqu’elle
nous montre les Apôtres et les saintes femmes rassemblés dans une même habitation. Mais, si nous y réfléchissons, nous verrons qu’entre tous les membres de cette sainte assemblée, il existait une union bien plus étroite encore, celle des âmes ( unanimiter , una anima).
Il doit en être ainsi de nous. Il faut que nous oubliions tout ce qui nous divise, tout intérêt égoïste et personnel, pour concentrer toutes nos forces, toutes nos ambitions sur un seul objet , le triomphe de l’Église, le salut du monde, l’avènement du règne du Cœur de Jésus; c’est alors que nous serons forts et que nous obtiendrons tout de Dieu.
3. Médiation de Marie. — Les Apôtres et les saintes femmes avaient Marie avec eux : cum Maria, Matre Jesü ; Marie, dont les prières s’unissaient aux leurs, et qui leur servait de médiatrice auprès de l’unique Médiateur. Elle remplissait là sa grande fonction de Mère de grâce : comme elle avait donné Jésus au monde, elle travaillait à donner au monde l’Esprit de Jésus. Au Calvaire, elle avait coopéré au sacrifice qui nous avait mérité la grâce; au Cénacle, elle coopérait à l’effusion de la grâce, fruit du sacrifice du Calvaire. Après avoir été la Mère du Chef, elle devenait la Mère des membres.
Mais si l’union avec Marie a été pour les Apôtres et les saintes femmes un gage assuré de succès, n’avonsnous pas le droit de nous promettre un succès égal? Ne possédons-nous pas le même gage? La médiation de Marie ne s’étend-elle pas à tous les âges de l’Église? Ce qu’elle faisait au Cénacle, pour les Apôtres et les saintes femmes, elle le fait encore au ciel, pour les Pontifes et les fidèles qui militent aujourd’hui sur la terre. Les miracles de grâce produits par l’Archicon-
LA PRIÈRE ET l’ ACTION.
frérie du saint Cœur de Marie, ceux que la Vierge puissante opère en laveur de ceux qui l’invoquent sous le titre de Notre-Dame du Sacré-Cœur, montrent suffisamment combien elle est encore disposée à user de son crédit sur le Cœur de Jésus, et combien Jésus se plaît à nous voir prendre sa sainte Mère pour Médiatrice auprès de son Cœur. Que cette pensée nous excite à exploiter, avec plus d’empressement et de confiance, cette douce et' toute-puissante médiation, et à donner ainsi à nos prières cette troisième garantie d’efficacité.
La prière, voilà donc, dans nos épreuves présentes, comme dans toutes celles que l’Église a déjà traversées, notre principale ressource et le gage le plus infaillible de notre délivrance; voilà, par conséquent, notre premier devoir. Prière universelle, unanime, fervente, persévérante, cri du cœur semblable à celui que Jésus-Christ, à l’heure la plus ténébreuse de sa Passion, fit monter vers le trône de Dieu, son Père : mm clamore valido ; clameur immense, partie à la fois de tous les points du globe où il y a un catholique, et demandant justice au ciel, contre les iniquités infernales dont la terre est le théâtre.
Mais là ne se bornent pas les obligations des soldats de Jésus-Christ ; de plus, il faut agir . ‘
Oui, pour repousser efficacement les attaques livrées à leur divin Sauveur et à l’Église leur mère, ils sont tenus de mettre en œuvre tous les moyens d’influence
qui sont en leur pouvoir. Puisque noâ ennemis emploient, pour nous combattre , les armes les plus déloyales, il faut mettre en œuvre, pour nous défendre, toutes les armes légitimes.
Écoutons le chef de l’armée sainte, Pie IX, nous tracer à tous ce devoir sacré : « Remerciez Dieu qui, en même temps que l'esprit de prière, vous donne l’esprit des œuvres ; car la prière sans les œuvres n'est pas bonne et demeurera inefficace. Voilà la raison pour laquelle il y a tant de maux en Europe. Demander et ne pas agir, implorer des secours d'en haut et ne rien faire de ce qui plaît à Dieu est une contradiction : on ne peut pas en attendre l'eflet désiré. Je vois qu’en plusieurs lieux et en grand nombre de royaumes, on met sa confiance seulement dans les prières, et l'on attend d’elles seules la fin des maux. On se demande partout, avec un sentiment d'inquiétude : Quand verrons-nous finir les jours de la tribulation? Quand? Je vais vous le dire : lorsqu’aux démonstrations de piété qui se font dans les églises répondront les œuvres accomplies au dehors 4 .
« Continuez à combattre, car nous nous trouvons dans une situation qui, à en juger au point de vue humain, ne semble pas vouloir finir de si tôt. C’est ici que la vertu chrétienne doit se faire sentir et vous communiquer la force, la persévérance et le courage de ne jamais cesser de combattre. Il ne convient pas de se laisser abattre, si nous voulons remporter la victoire, et nous ne devons pas craindre les embûches de nos ennemis.
i 13 mars 1877.
LA PRIÈRE ET L’ACTION
« ... Ne cessez pas de combattre jusqu’au dernier soupir de votre vie. Nos années, que sont-elles comparées à l’éternité ? Elles ne sont rien 1 !
« Prenons donc courage. Saint Joseph, animé delà foi la plus vive, s’en retourna de l’Égypte ; mais pourquoi? Parce qu’un ange lui apparut pendant la nuit, lorsqu’il dormait, et lui dit : Lève-toi, prends l'enfant et sa Mère et va dans la terre d'Israël ; ils sont morts, en effet , ceux qui cherchaient l'âme de l'enfant 2. Dans tous les temps, ceux qui ont travaillé à l’abolition du catholicisme et à la corruption de la société se sont perdus. Hélas! la corruption existera toujours; il y aura toujours des assauts lancés contre la foi ; mais ils ne seront pas toujours suscités et favorisés par ceux qui ont le pouvoir en mains. En tout cas, nous devons espérer que nous entendrons, nous aussi, la voix de l’Ange, et que cette voix nous annoncera le retour vers l’ordre, vers la paix, vers la tranquillité.
« Pour vous, chers enfants, tâchez vous-mêmes de briser ces idoles par quelque bon conseil, par quelque parole opportune; et de même que Moïse rompit les tables de la loi dans un mouvement de sainte indignation, pour faire comprendre toute l’horreur dont il était pénétré, au spectacle de l’attentat sacrilège commis contre la loi de Dieu par l’adoration que les Hébreux avaient rendue à une idole, et pour en montrer les funestes effets, ainsi devez- vous dire vous-mêmes aux prévaricateurs modernes : « Frères, ces adorations enfreignent la loi de Dieu et la rendent inutile. Aban-
i 25 avril 1874.
* Mat. ii, 20.
donnez donc vos œuvres d’iniquité ; suivez-nous ; revenez à nous1. »
Ces passages de quelques allocutions pontificales traduisent avec une netteté parfaite aux catholiques la voie qu’ils doivent suivre, s’ils ne veulent pas trahir les droits de Dieu et les intérêts de leurs âmes. Ils ont à remplir deux devoirs, aussi essentiels l’un que l’autre, l’un envers Dieu, et l’autre envers leurs semblables. Il faut tout d’abord, se tourner vers Dieu pour obtenir son secours, puisque, sans le secours divin, nous ne pouvons rien. Mais une fois la grâce de Dieu obtenue par la prière, il faut bien nous garder de laisser dans son fourreau ce glaive tout-puissant ; il faut, au contraire, le dégainer et nous en servir, avec une indomptable constance, pour défendre les droits de Dieu, sur tous les terrains où ils sont attaqués. La victoire dépend de l’accomplissement simultané de ces deux conditions, qui, chez un grand nombre de chrétiens, mais à tort, sembleraient s’exclure l’une l’autre. La plupart des chrétiens qui prient n’agissent pas assez; et beaucoup de ceux qui agissent ne prient pas assez.
11 est vrai que prier c’est déjà agir, et ceux dont la prière est la spéciale fonction contribuent très efficacement à l’heureuse issue du combat, s’ils remplissent avec constance ce devoir, surtout lorsqu’à la prière ils joignent le sacrifice. Mais ceux que la Providence a mis en position d’agir directement sur leurs semblables se tromperaient grossièrement, s’ils croyaient pouvoir, par une prière inactive, réparer le dommage que leur paresse ou leur lâcheté ferait à la cause de Dieu.
* 6 «janv. 1874.
LA PRIÈRE ET L’ ACTION
Si tous les catholiques, groupés autour de leurs prêtres et de leurs Évêques, formaient une phalange compacte; si, pour la résistance et pour l’action, ils usaient de tous les moyens que la légalité met en leur pouvoir ; si chaque paroisse, chaque ville, chaque diocèse avait son comité ; si les membres de ces comités étaient aussi zélés à répandre les journaux et les publications de tout genre favorables à la Religion que leurs ennemis mettent d’activité à propager les publications calomnieuses et impies ; si de généreuses offrandes mettaient ces comités en état de multiplier les réunions, de faire entendre plus souvent aux populations la voix de nos orateurs, bientôt s’élèverait, contre la tyrannie, un cri de réprobation assez fort pour ouvrir les oreilles qui se ferment encore, réveiller la masse des indifférents, contraindre les aveugles, plus ou moins volontaires, à envisager le péril qu’ils cherchent à dissimuler, et hâter cette réaction religieuse que, sans cela, nous risquons fort d’acheter au prix des plus terribles désastres.
Attaqués dans nos droits les plus sacrés, il faut prendre en main, pour les mettre à l’abri, toutes les armes légitimes. En ce moment, notre premier besoin est de nous régénérer , de nous réveiller, de nous défaire de notre mollesse, de notre égoïsme, de notre lâcheté; apprendre à agir, à combattre, à nous dévouer. Il faut que Jésus-Christ, attaqué avec une violence et un concert sans exemple, trouve, pour le défendre, dans tous les rangs de la société, de vaillants soldats, dont le dévouement surpasse l’acharnement de la haine; qu’oubliant toutes leurs discordes, mettant au second rang les intérêts politiques les plus respectables, ils forment, sur le terrain social et religieux, le
grand parti de Jésus-Christ. Pour recruter des adhérents à ce parti, les femmes peuvent autant que les hommes.
Travaillons donc tous ensemble à dissiper les illusions.
L’heure est venue où il n’est plus permis à ceux qui ne veulent pas trahir la cause de la vérité, de fermer les yeux et de s’endormir. A la propagande de l’erreur il faut, plus que jamais, opposer la propagande de la vérité; à l’apostolat du mal, l’apostolat du bien. Puisque nos ennemis s’unissent pour perdre les âmes et pour corrompre les sociétés, il faut savoir nous unir pour donner la vie aux âmes et aux sociétés.
Levons-nous donc et serrons les rangs : à l’époque actuelle, plus qu’à toute autre époque, tout vrai chrétien doit être un chrétien militant.
L’Écriture sainte raconte qu’Holopherne, à la tête d’une puissante armée, avait envahi la Judée, dans le dessein de soumettre cette terre à son maître. Tout semblait perdu, et le règne du vrai Dieu allait faire place au règne des idoles. Holopherne assiège Béthulie, et déjà l’on parle dp mettre bas les armes, lorsqu’une femme se présente. C’est Judith : « Pourquoi ce découragement, dit-elle, votre cause n’est-elle pas celle de Dieu. Ayez confiance ; tournez-vous vers lui, implorez son assistance et vous verrez la puissance de son bras. » Elle même se met en prière avec tout le peuple; puis, joignant l’action à la prière, elle sort de Béthulie, se rend au camp ennemi et, à force d’adresse et de courage, parvient à donner la mort au chef des ennemis. Judith venait de sauver sa patrie et de venger l’honneur de son Dieu.
A l’exemple de cette courageuse femme, travaillons
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LA PRIÈRE ET L* ACTION
de toutes nos forces à la défense du règne du Cœur de Jésus, Faisons trêve à de stériles lamentations, mettons-nous à l’œuvre. Nous avons vis-à-vis du Cœur de Jésus un double devoir à remplir : compter sur son secours, et lui prêter notre concours. Compter sur son secours, comme si nous n’avions d’espoir qu’en lui ; et lui prêter notre concours, comme si nous ne pouvions rien attendre de nous-mêmes. Prier et agir : prier avec ensemble, avec persévérance, avec confiance ; agir avec courage et constance.
« Prenons courage dans le Seigneur et dans la puissance de sa vertu; et, revêtus de l’armure de Dieu, de la cuirasse de la justice et du bouclier de la foi, combattons bravement et avec force contre la puissance des ténèbres et l’iniquité du siècle. Dieu est avec nous, et il ne nous abandonnera pas jusqu’à la consommation des siècles. Laissons la crainte à ceux dont il est écrit : « J’ai vu ceux qui font le mal, qui sèment les « douleurs et qui les moissonnent, détruits par le souffle « de Dieu et consumés par le vent de sa colère. » Mais ceux qui craignent Dieu, qui combattent pour la gloire de son nom et qui espèrent en sa miséricorde peuvent compter sur son secours ; et puisqu’ils sont assurés que leur cause est la sienne, ils ne sauraient douter qu’il ne combatte avec eux, et qu’avec son aide, ils ne finissent par remporter la victoire1. »
i Pie IX, 13 mars 1877.