CHAPITRE II
L’Esprit de JÉSUS-CHRIST «.
De tous les présents que sa bonté infinie peut faire aux hommes, celui auquel il attache le plus de prix, celui qui nous est le plus nécessaire, c’est incontestablement le don de son Esprit. Si la terre doit subir, par la destruction du paganisme moderne, une régénération analogue à celle qui suivit la défaite de l’ancienne idolâtrie, ce miracle s’accomplira par une effusion nouvelle de cet Esprit, qui, répandu sur les Apôtres le jour de la Pentecôte, les changea en des hommes nouveaux et les mit en état de renouveler l’humanité entière : Emittes Spiritum tuum et creabuntur, et renovabis fa ciem terrœ.
Mais l’envoi de ce divin Esprit aux hôtes du Cénacle ne fut-il pas un acte de l’amour du Sauveur? Le Cœur de Jésus, voilà la source d’où ce fleuve de vie se répandit dans le Cœur des Apôtres ; et s’il doit couler de nouveau sur notre terre desséchée, il ne saurait jaillir d’une autre source. C’est donc au Cœur de Jésus qu’il faut le demander; et, de toutes les prières que nous pouvons lui adresser, il n’en est pas de plus conforme à ses propres désirs.
i Messager , t. XLI, p. 673.
L’ESPRIT DE JÉSUS-CHRIST
Mais, à vouloir entrer pleinement dans ses desseins, il ne faut pas nous contenter de solliciter l’effusion de son Esprit dans les âmes ; il faut encore nous faire les canaux et les instruments de ce divin Esprit.
Suivant l’ordre établi par la Providence, la vie surnaturelle ne se répand dans les âmes qui en sont privées que par l’intermédiaire de celles qui la possèdent.
Aujourd’hui, comme aux premiers temps du christianisme, la parabole du ferment évangélique demeure la règle de la propagation du règne de Dieu. Pour que la fermentation surnaturelle se communique à la masse qu’elle doit régénérer, il faut qu’elle exerce d’abord toute sa vertu sur les âmes destinées à remplir l’office du levain ; et ces âmes sont évidemment celles qui ont le bonheur d’être unies par la reconnaissence et l’amour au principe de la vie surnaturelle, le Cœur de Jésus. C’est en se remplissant de son Esprit que ces âmes se mettent en état de le répandre sur cette masse inerte et corrompue qu’il est seul capable de vivifier.
Nous ne saurions donc mieux répondre au but de notre Œuvre, ni travailler plus efficacement au salut de la société, comme à notre propre sanctification, qu’en prenant pour sujet ordinaire de nos prières la diffusion parmi les chrétiens du véritable Esprit du Cœur de Jésus, et en nous efforçant de connaître et de réaliser en nous tous les caractères de cet Esprit.
Le développement de ce sujet éminemment pratique nous mettra en état de dissiper des illusions capables d’empêcher la dévotion au Cœur de Jésus de produire, en nous et par nous, tous ses fruits.
Mais avant d’exposer les divers caractères de l’Esprit de Jésus-Christ, il importe de bien comprendre ce qu’il est en lui-même, comment il s’unit à nos âmes,
et quelle puissance il leur communique pour le répandre dans les cœurs qui n’ont pas encore le bonheur de le posséder.
Afin de rendre présentes à l’esprit de nos lecteurs ces précieuses notions, il suffira de résumer brièvement la doctrine que nous avons eu l’occasion d’exposer plus au long dans notre livre sur la divinisation du chrétien par le Cœur de Jésus.
En lui-même, l’Esprit de Jésus-Christ n’est pas autre chose que la troisième personne de la sainte Trinité : car c’est bien cet Esprit divin que Jésus-Christ promet d’envoyer à ses Apôtres pour tenir auprès d’eux sa place et les consoler de son absence. (Joan. xiv, 7.) Il est vrai que, dans ce même discours (xvi, 16), il at- * tribue à son Père céleste la mission de ce Paraclet, de ce divin Consolateur, qui doit demeurer éternellement avec ses disciples.
Ces deux promesses, loin de se contredire, s’expliquent et se complètent l’une l’autre. Elles nous font comprendre que le Saint-Esprit, qui procède tout à la fois du Père et du Fils, est le commun trésor de l’un et de l’autre; il est tout à la fois, et à un même titre, l’Esprit du Père et l’Esprit du Fils. (Gai. iv, 6.) Il est leur amour substantiel, le lien qui les unit, la commune aspiration dans laquelle se consomme leur vie et leur félicité.
Et quand le Verbe de Dieu contracta avec notre nature, dans le sein de la Bienheureuse Vierge Marie,
l'esprit DE JESUS-CHRIST.
cette indissoluble union qui de Dieu et de l’homme ne fit qu’une seule personne, il voulut partager, avec cette épouse bien-aimée, le trésor qui constituait toute sa richesse. L’Esprit de Dieu répandu sans mesure sur l’âme sainte du Sauveur (Is. xi, 2 ; Joan. ni, 34) fut la dot par laquelle l’humanité, indigente par elle-même, fut rendue digne de cette ineffable union. Le divin Esprit appartint donc dès lors à l’Homme-DiEU, comme il avait appartenu au Verbe dès le commencement de l’éternité ; et, dès lors, il ne put être répandu su raucune créature que par la grâce de Jésus -Christ. Le Cœur de Jésus devint le réservoir exclusif de la vie divine dont l’Esprit divin est le principe ; et c’est de là que cette vie commença à se répandre, soit dans les esprits bienheureux, qui en possèdent la plénitude, soit dans' les âmes des hommes, en qui elle reçoit, durant la vie terrestre, de continuels accroissements.
Nous avons dit ce qu’est en lui-même l’Esprit de Jésus-Christ : c’est le Saint-Esprit, en tant qu’il anime l’âme sainte du Sauveur, l’embrase des flammes du divin amour, la revêt d’une force divine, et la rend capable d’accomplir des œuvres vraiment divines. C’est cet Esprit qui conduisit l’Homme-DiEU dans le désert (Mat. iv, t), c’est par lui que le Sauveur chassait les démons et faisait des miracles. (Mat. xn, 28.) C’est en lui qu’il conférait, non plus seulement comme Jean-Baptiste le baptême de la Pénitence, mais la vraie régénération des âmes, la parfaite rémission des péchés. (Joan. i, 33; iii, S.)
En effet, cet Esprit divin, dont l’âme sainte du Sauveur a reçu la plénitude, elle n’en a point gardé la possession exclusive. La vie dont il est pour elle le principe, elle la communique à toutes les âmes qui lui
sont unies par le baptême, par la foi et par l’amour. « Nous avons tous reçu de sa plénitude, grâce pour grâce, » dit saint Jean ; c’est dire que toutes les grâces qui ont été données sans mesure à l’Homme-DiEU sont communiquées aux chrétiens dans la mesure de leur union avec lui.
Saint Paul nous représente sous une image sensible cette union si intime, lorsqu’il nous dit que Jésus- Christ est notre chef et que nous sommes ses membres. Gardons-nous de voir là une simple figure de langage : reconnaissons-y, au contraire, une vérité aussi certaine qu’elle est glorieuse à notre nature. Car, comme dans l’homme, l’âme, qui a son siège principal dans la tête répand son influence vivifiante dans tous les membres unis avec la tête, ainsi dans l’Église, corps mystique du Sauveur, l’Esprit de Dieu, qui est l’âme de ce grand corps, exerce en Jésus-Christ la plénitude de sa vertu et l’étend aux autres âmes suivant le degré de leur union avec Jésus.
C’est donc un article de notre foi que l’Esprit de Dieu est véritablement donné dans le baptême à l’âme du chrétien, et qu’il y demeure réellement présent, aussi longtemps qu’il n’en est point chassé par le péché.
Ce dogme de la présence réelle de l’Esprit de Dieu dans l’âme en état de grâce est si clairement énoncé dans les saintes Écritures, que saint Thomas n’hésite pas à qualifier d’erreur contre la foi l’opinion de ceux qui prétendraient que ce divin Esprit est en nous par ses dons seulement, et non par sa propre personne. 11 est en nous, comme il est dans l’âme de Jésus-Christ, quoique dans un degré bien différent : nous inspirant les mêmes sentiments, nous animant du même amour,
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nous poussant à faire les mêmes œuvres ; et c’est par lui que toutes nos actions surnaturelles sont vraiment divines, et strictement dignes du bonheur divin qui doit en être la récompense.
Les notions qui précèdent nous aideront à déterminer le sens de certaines expressions qui reviennent souvent sous la plume des auteurs ascétiques et que tous nous avons fréquemment répétées : le bon esprit, l’esprit chrétien, l’esprit de foi et autres locutions analogues.
A quoi se rapportent directement ces expressions? Elles se rapportent aux dispositions que l’Esprit-Saint met dans les âmes, où il est présent par la grâce sanctifiante. Nous venons de comprendre qu’il ne demeure pas oisif dans l’àme du chrétien ; il travaille sans cesse à former en elle la ressemblance de Jésus-Christ ; à lui faire ressentir, vouloir, aimer, tout ce que veut, aime et sent le Cœur de Jésus. Il crée donc dans l’âme soumise à son influence des instincts divins, des facultés divines, qui la mettent en état de saisir et d’aimer les choses qui sont au-dessus des sens. C’est cet ensemble de facultés et d’aspirations célestes, cette partie supérieure de l’âme que nous nommons l’esprit chrétien; c’est ce que saint Paul nomme simplement « l’esprit, » dans les passages si nombreux de ses épitres, où il nous montre l’esprit luttant en nous contre la chair, et constituant en nous un homme nouveau constamment en guerre avec le vieil homme. Seule, en
effet, la vertu de ces instincts célestes peut complètement dominer la violence des inclinations brutales dont nul homme n’est exempt.
Plus l’âme est docile à l’action intérieure de l’Esprit de Jésus-Christ, plus cet esprit chrétien se développe en elle. Si, au contraire, elle se laisse conduire de préférence par les instincts de la chair ou par les simples lumières de la sagesse humaine, l’influence de l’Esprit de Jésus-Christ ira en diminuant en elle de plus en plus ; et, avant même que ce divin Esprit ait été chassé de cette âme par le péché, on pourra dire qu’elle va perdant l’esprit chrétien.
11 faut faire un grand effort pour obtenir du divin Cœur de Jésus qu’il répande avec une abondance proportionnée à nos besoins, sur nous d’abord et sur tous les chrétiens, cet Esprit qui, renouvelant leurs âmes, les mettra en état de régénérer le monde.
Ne nous y trompons pas : il n’y a pas d’autre remède efficace au mal qui tue la société.
Ce qui nous perd, ce n’est pas tel ou tel désordre particulier, l’ambition de tel homme, l’influence pernicieuse de tel écrivain, l’imperfection de tel régime politique : ce ne sont là que des causes secondaires, dont l’influence n’atteindrait que la surface du corps social, si ce corps n’était rongé dans ses entrailles par un mal mortel auquel ces désordres extérieurs empruntent leur gravité; ce mal est le dépérissement de l’esprit chrétien, qui, pour la société moderne, entraîne la destruction de tout sentiment religieux et moral.
Rien n’est, en effet , plus manifeste : en dehors du christianisme, il n’y a pas pour la société moderne de religion possible; et cette société ne pourrait, par conséquent, achever d’étouffer en elle l’esprit chrétien sans
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descendre, dans l’échelle de la dégradation morale, bien au-dessous des sociétés païennes. Or, que l’esprit chrétien aille en dépérissant parmi nous, comment en douter? Dans un grand nombre d’âmes il n’est pas détruit seulement, mais il est remplacé par la haine de cet esprit et par un zèle infernal, qui cherche tous les moyens de l’anéantir dans le monde.*
Mais il est un symptôme qui nous effraie incomparablement plus que la haine de cet esprit dans les âmes qui l’ont perdu : c’est son affaiblissement dans les âmes qui le possèdent encore. Si quelque chose pouvait nous faire craindre pour l’issue de la grande bataille que les ennemis de Jésus- Christ livrent à ses serviteurs, ce n’est pas tant la violence de l’attaque que la faiblesse de la défense. Quelle lâcheté dans un grand nombre de ces prétendus chrétiens ! Quelle disposition déplorable à transiger sur les prérogatives du divin Roi! Quelles préoccupations pour conserver de misérables avantages temporels, au prix des intérêts éternels des âmes! Combien de ces chrétiens, qui, pour rien au monde ne voudraient renoncer à leur baptême, voient d’un œil indifférent les ennemis de l’Église la priver de ses plus valeureux défenseurs, fouler aux pieds ses droits, charger d’entraves son sacerdoce, lui arracher les âmes de ses enfants ! Est-ce que les persécuteurs oseraient se porter à ces excès contre Jésus- Christ, si ceux qui adorent encore ce divin Sauveur étaient remplis de son esprit ?
Malheureusement, pour un grand nombre, la1 religion chrétienne est devenue affaire de pure forme. On fréquente encore les temples, on prend part à certaines cérémonies, on accomplit certaines pratiques; mais sous ces dehors chrétiens on cache un esprit tout païen.
La religion chrétienne ainsi pratiquée n’est plus qu’un cadavre, qui conserve les formes de la vie; mais l’âme l’a abandonné. N’est-ce pas ainsi que s’est perdue l’Église d’Orient? Elle garde encore tous ses rites et les accomplit avec une rigoureuse fidélité. Elle se livre à des jeûnes rigoureux ; elle prononce dans sa liturgie les prières que composèrent les grands Docteurs des premiers siècles ; mais les vertus des saints, leur doctrine, leur zèle, tout cela a disparu avec l’esprit chrétien.
Et comment ne pas reconnaître qu’au sein même de l’Église d’Occident, plus d’une contrée est menacée de la même mort, et déjà en proie à une dissolution toute semblable?
Nous ne saurions donc faire auprès du Cœur de Jésus de trop vives instances pour qu’il applique à ce mal le seul remède capable de le guérir ; n’est-ce pas çe que le divin Sauveur promettait à sainte Gertrude, par la bouche de saint Jean, lorsqu’il disait qu’il réservait la manifestation de l'amour de son divin Cœur pour l’heure où la société semblerait déjà saisie par le froid de la mort? Comment ne pas reconnaître ce froid mortel dans l’égoïsme et l’indifïérence qui envahissent les âmes? L’heure est donc venue, divin Sauveur, d’accomplir vos promesses : l’heure est venue dé faire puissamment rayonner sur une société que la vie abandonne, la chaleur de votre divin Cœur. Ranimez d’abord ceux qui conservent encore cette vie, mais en qui elle va s’affaiblissant ! Répandez abondamment votre Esprit sur toutes les classes de la société chrétienne : sur le clergé, afin qu’il hérite du courage et du zèle des Apôtres, comme il a hérité de leur pouvoir et de leur mission; sur les simples chrétiens, qui, au-
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jourd’hui, comme à l’heure de la première Pentecôte, sont appelés, eux aussi, à recevoir leur part du don divin et à en aider la propagation.
Et par les apôtres, par les chrétiens fervents, que cet Esprit de vie se propage au sein de ces masses qui semblent en proie à une irrémédiable corruption. O Jésus, unique Sauveur des nations comme des âmes ! souvenez-vous de vos miséricordes plus que de nos infidélités; ne donnez pas un démenti à vos promesses; envoyez cet Esprit, et il fera une création nouvelle ; et la face de notre terre sera renouvelée.