CHAPITRE III
L’esprit catholique 1.
Qu’entendons-nous par esprit catholique? C’est la disposition, à la fois très exclusive et très large, dont le Cœur de Jésus est animé à l’égard des intérêts de son Église ^ disposition si exclusive, que tous les intérêts étrangers à ceux de son Église lui sont absolument indifférents; mais si large, en même temps, qu’il rapporte à ce suprême intérêt tous les intérêts légitimes, et qu’il leur donne par cette subordination toute l’importance dont ils sont susceptibles.
Puisque, en cela comme en tout le reste, les dispositions du Cœur de Jésus sont le modèle des nôtres, il importe de bien saisir cette attitude qu’il prend à l’égard des divers intérêts qui se disputent notre estime et notre dévouement.
Dieu n’a, à proprement parler, qu’une seule œuvre, un seul but, un seul intérêt : la communication de sa divinité aux créatures raisonnables, par leur union avec le Verbe incarné.
i Messager, t. XLIV, p. 386.
l’esprit catholique.
Glorifier son Fils unique et se glorifier par lui, en le faisant le chef d’un grand corps dont les membres participent à sa vie divine, et reproduisent, sous des formes infiniment variées, la perfection dont il leur offre le modèle ; rattacher au Créateur là création tout entière, le monde des corps et le monde des esprits, par leur union avec cet Homme-DiEu, qui est à’ la fois corps et esprit, créateur et créature; récapituler, suivant l’expression de saint Paul, toutes choses en Jésus- Christ : instaurare (i récapitulât e , d’après le texte grec) omnia in Christo (Eph. i, 10), voilà le dessein que Dieu a conçu dans l’éternité, et dont il poursuit l’exécution dans toute la suite des temps ; voilà l’œuvre éminemment divine, au succès de laquelle il subordonne toutes les créations de sa puissance, toutes les dispositions de sa sagesse, toutes les effusions de son amour.
Ce dessein, en vue duquel le Verbe incarné a accompli tous ses travaux et répandu tout son sang, c’est dans l’Église et par l’Église qu’il travaille constamment à le réaliser.
L’Église est donc l’objet constant de l’Homme-DiEu, le terme de toutes ses aspirations, le but de tous ses efforts. Tout son amour se partage entre elle et Dieu son Père; ou, pour mieux dire, il la confond avec Dieu son Père dans un même amour, puisqu’il ne cherche la gloire de son Père que dans la sanctification de son Église.
Est-ce à dire, pourtant, que le zèle du Cœur de Jésus, absorbé par les intérêts généraux de son Église, soit indifférent aux intérêts individuels des âmes et à ceux des sociétés particulières, qui composent la grande société chrétienne ?
Non assurément ; l’Église n’est pas pour Jésus-Christ une généralité abstraite, qu’il n’aime que dans son idée : c’est un corps vivant, dont son amour embrasse tous les membres, et dont son Esprit travaille sans cesse à accroître la perfection et le bien-être, par le bien-être et le progrès de chacun des membres.
Il n’est donc pas, dans cette grande société catholique, de société particulière ; il n’est pas de diocèse ni de paroisse, il n’est pas de communauté religieuse ni de congrégation ; il n’est pas de famille ; il n’est pas d’âme, dont le Cœur de Jésus n’embrasse, avec une ardeur infinie, les vrais intérêts dans le zèle qui l’anime pour les intérêts de son Église.
Pour mieux nous rendre compte des dispositions du Cœur de Jésus à l’égard de ce chef-d’œuvre de son amour, il est bon d’étudier avec attention l’admirable organisme dont il l’a doué.
A la différence des mécanismes inventés par l’art humain, et dont les éléments, inertes par eux-mêmes, n’ont d’autre mouvement que celui qui leur est imprimé du dehors, l’Église, nous l’avons dit, est un corps vivant, composé d’organes animés comme lui d’une vie divine, doués d’aptitudes diverses, et chargés de concourir, par l’accomplissement de leurs fonctions spéciales, au bien-être de tout le corps. De même qu’en nous, l’àme, qui est le principe vital, donne la vie et le mouvement d’abord à la tête, et le transmet de la tête à tous les membres par les divers organes ; ainsi l’Esprit de Dieu meut et dirige l’Église entière par le Vicaire de Jésus-Christ, qui en est le chef, et il en gouverne chaque partie par les évêques et les pasteurs secondaires, placés à la tète des diocèses et des paroisses.
l’esprit catholique.
Rien de plus admirable que cette hiérarchie de sociétés subordonnées les unes aux autres, dont le parfait ajustement compose la grande société catholique. Incomparablement supérieure à toutes les créations humaines, elle allie, à un plus haut degré que tôutes les autres œuvres de Dieu, les deux éléments constitutifs de la beauté : l’unité et la variété. De môme que les autorités par lesquelles ces sociétés particulières sont gouvernées émanent toutes de l’autorité suprême du Vicaire de Jésus-Christ, ainsi toutes les fins spéciales qu’elles poursuivent sont subordonnées à la fin commune de l’Église ; et c’est de la fidélité avec laquelle cette double subordination sera observée que résultera, non seulement la perfection et l’accroissement de l’Église entière, mais encore le bien-être et le progrès réel de chaque diocèse et de chaque paroisse.
La fécondité de l’Épouse de Jésus-Christ ne s’est pas bornée à ce premier ordre de créations. En dehors du domaine qu’elle a déjà conquis et au gouvernement duquel elle pourvoit par les évêques et les pasteurs du second rang, il y a des nations nombreuses, qui lui ont été également données en héritage et qui, pourtant, ne reconnaissent pas encore sa maternelle autorité.
Au sein même du troupeau fidèle, en dehors des besoins communs, auquel pourvoit le ministère ordinaire, le divin Esprit fait éprouver à certaines âmes des aspirations plus élevées. Il les pousse à quitter le monde, à s’isoler des âmes qui marchent dans la voie commune,
et à s’unir ensemble pour s’entr’aider à atteindre la perfection.
De là deux nouveaux ordres de sociétés particulières, formées, dès l’origine, au sein de la grande société chrétienne, et dont la merveilleuse variété donne un nouvel éclat à sa divine unité : ce sont les sociétés purement religieuses et les sociétés apostoliques. Les premières ont pour but immédiat la sanctification de leurs membres ; les secondes proposent tout ensemble à leurs membres leur propre perfection et le salut du prochain. Les premières, du reste, ne renoncent pas plus que les secondes à l’exercice du grand devoir de la charité. Toutes, au contraire, travaillent très efficacement au bien général de l’Église, par leurs prières et leurs généreux sacrifices ; et la plupart d’entre elles se dévouent, avec une infatigable abnégation, au soulagement de toutes les misères de l’humanité. Gomme le divin Maître, dont elles reproduisent la vie et la perfection sops ses divers aspects, « elles passent en faisant le bien, et en donnant leurs soins à toutes les infirmités et à toutes les souffrances. » (Act. x, 38.)
Aussi l’Église a-t-elle confirmé, du sceau de son infaillible approbation, la création de ces deux genres de société. Elle en a sanctionné les règles ; et, pour marquer la haute mission qu’elles remplissent auprès d’elle, elle a voulu que, dans le temple du Vatican, les statues de leurs fondateurs entourassent le tombeau du Prince des Apôtres.
Cette conduite de l’Église, à l’égard des diverses sociétés qu’elle a formées dans son sein, nous est un indice manifeste des sentiments du Cœur de Jésus. Il aime toutes ces sociétés ; et comment ne les aimerait-il pas, alors qu’elles sont les créations de son amour? Le
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zèle dont il est animé pour les intérêts de chacune d’entre elles est sans bornes ; mais ce zèle ne saurait être exclusif, parce qu’il est parfaitement ordonné. Ces sociétés n’existant que par l’Église et pour l'Église, Jésus-Christ embrasse leurs intérêts dans le zèle dont il brûle pour les intérêts de l’Église, et dans la prière qu’il fait sans cesse monter pour elle au trône de Dieu. Il prie pour le succès du ministère ordinaire, et il n’intercède pas avec moins d’ardeur pour obtenir au ministère extraordinaire sa pleine efficacité. Il prie pour les paroisses, et il prie aussi pour les communautés religieuses ; et toutes ces intentions différentes s’unissent avec une parfaite harmonie dans la grande intention du Cœur de Jésus, qui est la sanctification et le triomphe de l’Église.
Si nous sommes animés du véritable esprit du Cœur de Jésus, notre zèle ne sera pas plus exclusif que le sien. Pour nous comme pour lui, les intérêts de l’Église seront la fin à laquelle nous rapporterons les intérêts des sociétés particulières auxquelles nous appartenons, et la règle suivant laquelle nous les apprécierons. Nous ne pouvons pas, sans doute, poursuivre avec une activité égale le soin de tous ces immenses intérêts. N’ayant qu’une mesure très limitée de forces, nous devrons l’appliquer à la tâche spéciale qui nous est assignée. Sous ce rapport, la mission particulière des sociétés dont nous faisons partie mérite nos préférences ; mais ces préférences ne doivent jamais aller jusqu’à l’exclusion. Notre zèle n’est vraiment surnaturel qu’autant que, dans les œuvres auxquelles il se consacre, il cherche avant tout la gloire de Dieu. Du moment que nous excluerions de notre bienveillance ceux qui servent comme nous la cause de Dieu, nous prouverions que le
triomphe de cette sainte cause n’est pas l’objet véritable de notre ambition, et que notre esprit n’est pas celui du Cœur de Jésus.
Rien de plus large, au contraire, et rien de plus actif, en même temps, que le zèle dont cet esprit anime le vrai chrétien. Réalisant dans un sens bien plus élevé la belle parole du poète païen : « Je suis homme, et «rien de ce qui touche l’humanité ne m’est étranger, »
Homo sum et humani nihil a me dlienum puto,
il dit par toute sa conduite : Je suis chrétien, et rien de ce qui intéresse le Cœur de Jésus ne saurait m’être indifférent.
Il déploiera donc tout ce qu’il a de force et d’industrie dans la gestion des intérêts spéciaux dont la Providence l’a chargé. Dans la paroisse, il sera le promoteur le plus dévoué des œuvres paroissiales; mais l’activité qu’il leur consacrera ne l’empêchera pas de se dévouer, avec plus d’ardeur encore, aux œuvres d’un intérêt plus général, aux grandes Œuvres catholiques.
S’il appartient à une Société religieuse, nul ne sera plus fidèle que lui à en pratiquer les règles, à en garder l’esprit, à en glorifier les saints, à en remplir les ministères ; mais la préférence filiale qu’il donnera à la famille dont la vocation divine l’a fait l’enfant, n’ôtera rien au respect et à la charité dont il sera animé à l’égard des autres familles ; et on le trouvera toujours disposé à reconnaître leurs mérites, à honorer leurs grands hommes, à applaudir à leurs succès. S’il éprouve plus d’attraits pour la vie active, il ne fermera point pour cela les yeux sur l’excellence et les avantages de la vie contemplative. Sachant que chacun a reçu
l'esprit catholique.
un don spécial (1 Cor. vu, 7), l'estime qu'il a pour le sien ne le portera jamais à mépriser ceux qui ont été accordés à ses frères. Le vrai serviteur du Cœur de Jésus ne trouve pas plus de difficultés que Jésus- Christ lui-même à réunir dans un même sentiment d'estime et de religieuse sympathie tous les ministères, toutes les sociétés, toutes les œuvres que l'Église approuve, et qui ont pour but la gloire de Dieu.
Plus que jamais, à l’heure présente, les chrétiens doivent s’animer de cet esprit et prier pour en obtenir la diffusion. En présence de la ligue formidable de nos ennemis, nous devons, plus que jamais, éprouver le besoin de resserrer notre unité, et de lutter contre toutes les influences qui tendraient à nous affaiblir en nous désunissant.
Il importe, du reste, de le bien comprendre : en cédant aux inspirations de l’esprit particulier, nous ne sacrifierions pas seulement les intérêts généraux de la cause catholique, nous ne compromettrions pas moins, par celte conduite, les intérêts des œuvres auxquelles nous accorderions une préférence trop exclusive. Car, comment espérer que nous gérerons avec plus de fruit ces intérêts, si nous nous mettons en désaccord avec le divin auxiliaire dont l’appui fait toute notre force? Réussirions-nous, d’ailleurs, à faire prévaloir sur le bien général nos prétentions exclusives, qu’y aurionsnous gagné? Que peut valoir, aux yeux d’un chrétien, un succès obtenu aux dépens des intérêts de Dieu? Comment ne pas voir qu’en combattant une œuvre dont il est l’auteur, c’est contre lui-même qu'on combat ?
En nous préservant d’une aussi grossière illusion, en agrandissant notre cœur, et en nous promettant
d’embrasser dans nos sympathies toutes les œuvres chères au Cœur du divin Maître, l’esprit catholique nous animera d’un bien plus grand courage dans la poursuite de nos propres œuvres. Sous sa puissante influence, nous combattrons chacun à notre poste avec une constance inébranlable, et nous nous soutiendrons les uns les autres, avec un fraternel dévouement, dans la lutte contre nos communs ennemis. D’autant plus unis à notre divin Chef que nous serons plus intimement unis ensemble, nous mériterons, par l’unanimité avec laquelle nous défendrons nos communs intérêts, qu’il hâte le jour tant désiré de leur triomphe.