CHAPITRE VI
Le Désintéressement *.
Si la diffusion du véritable Esprit du Cœur de Jésus pouvait avoir pour résultat de produire, dans le cœur de tous les chrétiens réputés pieux, un véritable désintéressement, elle aurait écarté un obstacle plus nuisible au triomphe de Dieu que toutes les attaques des impies.
L’infernal adversaire du divin Sauveur tire, sans doute, un grand avantage du concours que lui prêtent les hommes ouvertement enrôlés sous son drapeau; mais il exploite avec bien plus d’avantage encore les divisions qu’il sème dans les rangs de l’armée de Dieu ; et la source de ces divisions est le sentiment si odieux, mais si naturel, dont saint Paul nous signale l’incompatibilité absolue avec la charité véritable, la jalousie : Charitas non œmulatur; la charité n’est point jalouse.
Non, la charité n’est point jalouse; mais la jalousie pénètre trop souvent dans le cœur des chrétiens chez lesquels la charité n’a pas atteint son plus haut degré de perfection.
Ne l’oublions pas : le baptême, en déposant dans notre cœur le germe céleste de la charité, n’y a point
* Messager, t. XLIV, p. 257.
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détruit la plante vénéneuse de l’amour-propre, que la faute originelle avait fait naître avec nous. Lorsque nous sommes entrés en possession de la liberté, nous avons trouvé ces deux plantes croissant côte à côte dans la terre de notre âme, et nous avons été invités par la grâce divine à donner à la charité tout son essor, en détruisant les racines que l’amour-propre a jetées dans les profondeurs de notre nature. C’est en cela que consiste tout le travail et tout le mérite de la vie chrétienne : travail lent et pénible, qui demande des efforts constamment renouvelés; mérite d’autant plus grand que, pour nous défaire de notre amourpropre, il faut nous dépouiller en quelque sorte de nous-mêmes, nous renoncer, selon l’expression si forte et si vraie de l’Évangile : Abneget semetipsum.
Ne nous étonnons donc pas qu’un grand nombre de ceux qui travaillent sérieusement à l’œuvre de leur sanctification, reculent devant le parfait accomplissement de cette condition essentielle ; qu’en satisfaisant, dans une certaine mesure, aux exigences de la charité divine, ils reculent devant l’immolation complète de l’amour-propre ; et qu’entre ces deux principes essentiellement hostiles, ils cherchent à établir dans leur propre cœur une sorte de modus vivendi , une conciliation quelconque, analogue à celle que la révolution modérée voulait établir, à Rome, entre la papauté et le pouvoir usurpateur.
Mais là, comme à Rome, conciliation est irréalisable, soit à cause de l’essentielle opposition des principes, soit par suite de l’impossibilité de leur assigner des territoires séparés. Si l’amour-propre consentait à limiter ses influences à certaines actions, à se rechercher uniquement dans les choses profanes ; et si, de
son côté, la charilé pouvait se borner à régler les rapports immédiats avec Dieu, il y aurait peut -êlre moyen d’éviter les conflits; mais ni l’un ni l’autre de ces pouvoirs rivaux ne consentent à cette limitation de son influence : la charité prétend diriger vers Dieu toutes les œuvres et toutes les tendances du chrétien ; et l’amour-propre, que le chrétien laisse subsister dans son cœur, loin de renoncer à chercher sa satisfaction dans les choses même les plus spirituelles, y trouve, au contraire, sa pâture la plus exquise.
Que va donc faire le chrétien qui ne veut chasser complètement ni l’un ni l’autre de ces deux pouvoirs ennemis?
11 sera réduit à les accoupler ensemble, malgré leur essentielle opposition. Il passera sa vie à équilibrer les mouvements contraires, cédant tantôt à l’un, tantôt à l’autre; évitant de se livrer à l’amour-propre jusqu’au point de détruire la charité, mais ne lui refusant pas non plus sa part dans les œuvres que la charité revendique comme sa propriété exclusive.
C’est de l’alliance contre nature des deux principes d’action les plus opposés que naissent tous le travers de la fausse piété. De tous ces fruits empoisonnés, le plus mauvais, sans contredit, est la jalousie. Déjà très funeste quand il s’attache aux intérêts humains, ce vice le devient bien plus encore quand il fait sa pâture des éternels intérêts de Dieu et des âmes.
C’est là, en effet, que la jalousie déploie tout ce qu’il y a en elle d’infernale malice. « C’est par l’envie du démon, dit l’Écriture, que la mort est entrée dans le monde : Invidia diaboli mors introivit in orbem terrarum. » (Sap., n, 24.) C’est que cet esprit méchant, après s’être dépouillé par sa révolte du bonheur
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qui lui était destiné, n’a pu se résigner à voir l’homme en jouir à sa place.
Bien qu’il ne gagne rien à avoir des compagnons de son supplice ; quoiqu’il en résulte, au contraire, pour lui une aggravation de tourments, il ne cesse de travailler à notre perte. Le plus cruel de tous les tourments pour lui serait de nous voir plus heureux que lui.
N’est-ce pas un sentiment tout semblable qui anime le chrétien jaloux ? Le mérite de ceux qui sont l’objet de son envie n’ôte assurément rien à son propre mérite; et, comme il ne perd rien à son élévation, il ne peut rien gagner à leur abaissement. Quel motif raisonnable peut- il donc attribuer au chagrin qui le ronge, quand il entend raconter leurs succès et célébrer leurs louanges ?
Sa jalousie n’est assurément pas plus excusable que celle du démon ; elle est même bien plus déraisonnable. Car le démon est l’ennemi de Dieu, et il s’est fait, par sa libre prévarication, une horrible nécessité de la haine du souverain bien. Quand donc il voit les intérêts de Dieu, confondus avec ceux de notre salut, triompher dans les âmes, il ne peut pas s’empêcher d’en concevoir une tristesse égale à sa haine.
Mais le chrétien est l’ami de Dieu. Il ‘fait profession d’aimer Dieu par-dessus toutes choses, et par conséquent de placer dans son estime les intérêts de Dieu au-dessus de tous les autres intérêts. 11 devrait donc se réjouir de tout ce qui tend à glorifier Dieu et de tout ce qui peut contribuer au triomphe de sa cause. Heureux de pouvoir faire par lui -même quelque bien, il doit être plus heureux encore de voir faire par les autres le bien qu’il est incapable de faire par lui-
même. Il n’ignore pas que tout bien véritable est l’œuvre de Dieu, ouvrier principal dont l’homme n’est que l’instrument.
Comment donc le véritable ami de Dieu pourraitil ne pas se réjouir des œuvres que son divin ami lait par d’autres instruments? Aurais-je le droit de me dire serviteur de Dieu, si je prétendais lui interdire de se glorifier par d’autres que par moi ; si je voyais de mauvais œil les succès qu’il obtient, sans que j’y aie une part ; et si, loin d’y coopérer, au moins par ma sympathie, je m’y opposais de toutes mes forces? En combattant ainsi les œuvres de Dieu, uniquement parce qu’elles ne sont pas mes œuvres, je ne montrerais pas seulement que je mêle les inspirations de mon amour-propre à celles de la charité, mais encore que je subordonne les droits de la charité aux inspirations de mon amour-propre.
Cette conduite serait d’autant plus déraisonnable qu’elle atteindrait infailliblement un résultat tout opposé à celui qu’elle poursuit. S’il y avait une véritable opposition entre nos propres intérêts et ceux des personnes que nous jalousons, on comprendrait, sans pouvoir l’approuver, que l’amour de nous-mêmes nous portât à voir avec peine ce qui leur est avantageux. Mais il n’en est pas ainsi; tout au contraire. Les chrétiens forment tous un même corps dont Jésus -Christ est le chef, et dont les membres sont unis par un lien bien plus étroit que celui qui unit les membres de notre corps.
De même donc qu’en nous tout le corps participe au bien-être et à la souffrance de chaque membre, ainsi, et d’une manière encore bien plus réelle, en vertu de la communion des saints, tout ce que gagne
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chaque membre de l’Église est gagné par le corps entier. Par la sympathie avec laquelle nous approuvons et nous encourageons le bien fait par nos frères, nous pouvons gagner autant et plus de mérite que par le bien que nous faisons nous-mêmes. Si, au contraire, nous nous attristons de ce bien, si nous y mettons des entraves, ne serait-ce que, par une indifférence affectée, non seulement nous perdons le mérite qu’une généreuse sympathie nous aurait fait acquérir, mais encore nous ôtons à nos propres œuvres toute valeur aux yeux de Dieu, puisque nous lui montrons par là que nous recherchons, dans ses œuvres, notre propre gloire et non la sienne.
Même aux yeux des hommes, la jalousie nous fait perdre ce que nous prétendons gagner. Nous craignons de voir les autres plus estimés que nous, et nous nous imaginons que l’accroissement de leur influence entraîne la diminution de la nôtre ; et nous ne voyons .pas que cette jalousie, évidente à tous les yeux, est tout ce qu’il y a au monde de plus propre à nous faire perdre, tout à la fois, l’estime des gens de bien et l’influence, dont l’estime est la base la plus nécessaire.
Règle générale et sans exception : les hommes les plus estimés sont ceux qui marchandent le moins leur estime à tout vrai mérite; et les hommes les plus influents sont ceux qui jalousent le moins l’influence des autres serviteurs de Dieu.
Ce n’est donc pas la charité seulement, c’est encore l’amour de nous-mêmes, bien entendu, qui doit nous faire abhorrer la jalousie. En produisant en nous ce hideux sentiment, notre amour-propre nous fait plus de mal que ne pourrait nous en faire la haine de nousmêmes.
Mais qui dira le dommage que font à la cause de Dieu les jalousies et les rivalités de ceux qui font profession de la défendre ! Déjà, au temps de la plus grande ferveur de la primitive Église, saint Paul se plaignait des entraves que d’autres prédicateurs de l’Évangile mettaient à son ministère : « Ils ne cherchent tous, disait-il, que leurs intérêts, et non les intérêts de Jésus- Christ. » (Phil. i4.)
S’il y avait eu au sein de l’Église naissante un ascendant qui dût être accepté sans discussion, c’était bien sans doute celui de l’apôtre de l’amour, de celui qui, par sa conduite comme par ses paroles, ne prêchait autre chose que cette charité dônt il avait puisé dans le Cœur même de Jésus les divines ardeurs.
Eh bien, saint Jean, dans sa troisième épître, se plaint d’être exclu de l’une des églises qu’il avait fondées, par la jalousie de celui-là même qui y occupait la première place. Que si plus tard l’Église d’Orient tcftit entière s’est séparée de l’unité catholique, n’est-ce pas à la jalousie de ses prélats qu’il faut l’attribuer, plus encore qu’à l’amour des nouveautés doctrinales? Quelle triste histoire on écrirait, si l’on pouvait raconter les ravages que n’a cessé de faire, au sein du troupeau de Jésus-Christ, ce monstre de la jalousie : les luttes qu’il a provoquées, les scandales qu’il a occasionnés, les forces vives qu’il a neutralisées dans de stériles oppositions, tandis qu’elles auraient pu s’employer si utilement dans l’intérêt commun.
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Du reste, chacun de nous n’a qu’à regarder autour de lui et à recueillir ses souvenirs, pour juger les résultats d’ensemble de la jalousie par son influence de détail.
Quoi de plus nuisible aux bonnes œuvres que le zèle exclusif avec lequel elles sont aidées par certaines personnes réputées dévotes? Étrange dévotion, en vérité, que celle qui croit ne pouvoir mieux servir une bonne œuvre qu’en combattant toutes les autres! Estce bien Dieu qu’on aime quand, pour relever l’un de ses serviteurs, on se permet de rabaisser ceux qui le servent avec une égale sincérité? N’est-ce pas plutôt faire l’œuvre de Satan et sa plus mauvaise œuvre, que de travailler de toules ses forces à créer et à fomenter des divisions, entre ceux que l’intérêt d’une commune cause devrait tenir le plus étroitement unis ? N’est-ce pas rendre à ceux dont on croit servir les intérêts le pire de tous les services, que de s’attacher moins à former ce qu’il y a de surnaturel dans leur zèle, qu’à stimuler et à exploiter ce qu’il s’y mêle de sentiments humains ?
Chaque jour, hélas! on voit se produire ces divisions que l’esprit de parti avait fait naître dans l’église de Corinthe, et qui formaient, entre les membres de cette église, autant de coteries qu’il y avait eu de Pères dans la foi ! Les uns disaient : « Moi j’appartiens à Paul ; » d’autres : « Moi je suis du parti de Céphas ou d’Apollo. » Eh quoi! leur disait saint Paul, n’appartenez- vous pas tous à Jésus-Christ, et préten-
dez-vous diviser ce divin chef, dont vous êtes les membres? Est-ce Paul qui a été crucifié pour vous; est-ce au nom de Paul que vous avez été baptisés? »
En vérité, c’est rabaisser par trop notre dignité de chrétiens, c’est par trop rétrécir l’horizon de notre charité et de notre zèle, que de nous inféoder exclusivement à une œuvre ou à un homme. Notre zèle, s’il est sincère, est le zèle même du Cœur de Jésus : il a le même principe, le même motif, et, par conséquent, il doit embrasser la même sphère. Si c’est pour nous une nécessité de borner notre action, il ne nous est pas permis de mettre des bornes à notre sympathie. Les œuvres des autres y ont autant de droit que nos propres œuvres, puisque ce sont également les œuvres de Jésus-Christ. « Tout est à vous, nous dit saint Paul, et vous êtes à Jésus-Christ comme Jésus-Christ est à Dieu son Père. Omnia vestra sunt, vos autem Christi, Christus autem Dei. » (Cor. iii, 13.)
Tel est, en effet, le moyen le plus efficace pour se mettre à l’abri de ce dangereux fléau de la jalousie : se pénétrer des sentiments de Jésus-Christ, s’accoutumer à confondre nos intérêts avec les siens, pratiquer en esprit et en vérité la dévotion à son divin Cœur. Ainsi entendue, cette dévotion est la mort de l’égoïsme. Celui qui est animé de cet esprit pourra encore éprouver les tentations de la jalousie, ressentir, à la vue de l’estime conquise par les autres, les piqûres de ce scorpion venimeux ; mais, loin de conserver le venin et d’envenimer la piqûre par un volontaire acquiescement, il secouera avec énergie la bête malfaisante, il la foulera aux pieds ; et, loin de se laisser vaincre par la tentation, il remportera sur elle une glorieuse victoire.
Car, comment céder volontairement aux inspirations
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de la jalousie, quand on vit dans rintimité du Cœur de Jésus et qu’on fait de ses sentiments le sujet constant de son étude? Envoyé au monde pour être Tunique Sauveur, il a dû, sans doute, par amour pour nous, exiger que nous marchions sur ses traces; c’est sa charité qui Ta porté à nous dire : « Celui qui n’est pas avec moi est contre moi. » Mais, dans la manière de le suivre, il nous a laissé une grande liberté, que ses apôtres doivent prendre garde de restreindre. Un jour, ses disciples vinrent se plaindre à lui qu’un homme n’appartenant pas à leur compagnie se permettait de chasser les esprits immondes, par l’invocation de son nom : « Laissez-le faire, répondit le Sauveur ; car tout homme qui n’est pas contre vous est avec vous. »
C’est surtout dans ses relations avec Jean-Baptiste que Jésus donne à ses serviteurs l’exemple du plus parfait désintéressement qui doit caractériser leurs rapports mutuels. Lorsqu’il commença sa vie publique, le Précurseur remplissait la Judée de l’éclat de ses vertus. De toqtes parts on accourait sur les bords du Jourdain, pour entendre ses prédications et recevoir son baptême. 11 n’avait pourtant pas d’autre mission que de préparer les voies au Sauvepr ; et, comme les rayons de l’aurore disparaissaient devant les feux du soleil, il devait, après la première apparition du Messie, lui faire hommage de tout le crédit qu’il avait acquis sur les foules.
Loin de se montrer empressé à recevoir cet hommage, Jésus se mêle à la multitude des pécheurs qui viennent recevoir le baptême de Jean ; et, lorsque celui-ci le reconnaissant se défend de le baptiser : « Laissez-moi faire, lui dit Jésus, c’est ainsi qu’il conviept que nous accomplissions toute justice. » Revendiquer la dignité qui nous appartient, c’est la justice ordinaire, la jus-
tice selon les hommes ; mais s’humilier d’autant plus qu’on se serait plus élevé, voilà la justice accomplie, la justice selon le Cœur de Jésus.
Jésus alors commence à baptiser de son côté et les foules se portent vers lui. Cet empressement est vu de mauvais œil parles disciples de Jean, auxquels il semble que la gloire naissante de Jésus est un préjudice porté à l’autorité de leur maître. Us viennent donc le trouver et lui disent : « Maître, voici que celui qui était avec vous sur l’autre rive du Jourdain, et auquel vous avez rendu témoignage, baptise lui aussi, et tout le monde court après lui. » Jean leur répond : « L’homme ne peut avoir que ce qui lui a été donné du ciel. Vous m’en êtes témoins; je n’ai cessé de vous dire : Ce n’est pas moi qui suis le Christ, je ne suis que son précurseur. C’est à l’Époux qu’appartient l’Épouse; et, quand la voix de l’Époux se fait entendre, l’ami de l’Époux l’écoute en tressaillant de joie. Cette joie est la mienne aujourd’hui. Oui, qu’il croisse et que je sois abaissé, c’est justice. » (Jo. m, 26, 30.)
Ces admirables paroles, tous les chrétiens devraient les méditer, elles devraient surtout servir de règle de conduite à ceux qui ont reçu du ciel une mission auprès des âmes. Ces âmes, comprenons-le bien, ne nous appartiennent pas ; elles sont les épouses de Jésus-Christ ; et notre mission, notre devoir, notre gloire consistent à les conduire à leur divin Époux, à les disposer à l’alliance qu’il a dessein de former avec elles. Nous ne
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pouvons donc avoir sur elles d’autre autorité que celle dont il nous investit ; dépasser les limites de cette mission serait la dépouiller de son caractère divin et nous priver, par conséquent, de notre glorieuse prérogative. Nous devons donc mettre toute notre ambition à écouter la voix de l’Époux des âmes et à réaliser ses desseins ; et, quand cette voix parle, quel que soit l’organe qu’elle emploie, nous devons l’écouter, non seulement avec soumission, mais avec joie. Serions-nous ses amis, si noiis nous attristions de ce qui le réjouit et le glorifie?
Pour mieux ramener à Jésus les disciples qui lui témoignaient à lui-même trop d’attachement humain, Jean les envoie au Sauveur et les charge de l’interroger sur sa mission. Jésus ne peut refuser le témoignage qui lui est demandé; mais, après avoir énuméré les signes de sa mission divine, il se rejette sur les louanges de son précurseur. « Qu’êtes-vous allé voir dans le désert? dit-il aux foules. — Est-ce un roseau agité par le vent, une âme servile, qui, pour se relever, accepte tous les abaissements? Est-ce un esclave de l'a mollesse, un homme vêtu d’habits somptueux? Non ; c’est dans le palais des rois et non au désert, qu’on trouve ces hommes dont tout le mérite est dans la richesse de leurs vêtements. Qu’êtes-vous donc allés voir? — Un prophète? Oui, je vous l’affirme, et plus qu’un prophète, car c’est de lui qu’il est écrit : J’enverrai mon ange, pour qu’il vous prépare la voie. En vérité, je vous le dis, entre tous les enfants des hommes, il n’en a point paru de plus grand que Jean- Baptiste. » (Math, h, 2, 11.)
Touchant combat de modestie et d’estime mutuelle ! Plus le P* écurseur s’abaisse et s’efforce de relever son
maître, plus il est exalté par lui ; et, assurément, pas plus Jean que Jésus lui-même ne perd rien dans l’estime de ses auditeurs, par l’estime qu’ils se témoignent l’un l’autre.
Que tous les disciples de Jésus-Christ méditent cette grande leçon ; que, suivant la recommandation de saint Paul, ils cherchent leur gloire où Jésus-Christ a cherché la sienne : Qui gloriatur in Domino glorietur, et cet affreux démon de la jalousie sera éliminé du sein du christianisme. Demander aux serviteurs du Roi des rois de conformer leur ambition à la sienne n’est pas, ce semble, leur imposer un très grand sacrifice. Leur fournir l’unique et infaillible moyen de conquérir son estime et de gagner par surcroît l’estime de tous les gens de bien, c’est assurément travailler dans leur intérêt. C’est le service que rendra la dévotion au Cœur de Jésus à tous ceux qui en saisiront le véritable esprit, par l’horreur qu’elle leur inspirera pour la jalousie. Autant les âmes atteintes de cette contagion, les âmes pharisaïques au zèle étroit et exclusif, éprouvent généralement de répulsion pour le culte du plus large et du plus généreux de tous les cœurs, autant les cœurs qui ont appris à connaître et à aimer le Cœur de Jésus s’ouvrent facilement aux inspirations de sa générosité, et repoussent instinctivement les mesquines rivalités de l’amour-propre.
Nous ne pouvons donc mieux entrer dans les désirs de ce divin Cœur et dans les intérêts de la cause de Dieu, qu’en unissant nos supplications pour la diffusion, de plus en plus grande, de cet esprit de désintéressement. Nos forces seront centuplées lorsque, avec la jalousie, auront disparu les divisions qui en neutralisent la meilleure partie.