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CHAPITRE VIII

La Douceur *.

En nous présentant la bénignité, la douceur, comme le second caractère distinctif de la charité selon le Cœur de Jésus, saint Paul a mis entre nos mains la seconde pièce de l'armure qui doit rendre invincibles les serviteurs dévoués de ce divin Cœur. Si la patience est leur bouclier, la douceur est leur glaive. Par la patience, ils opposent aux traits de leurs ennemis une résistance insurmontable ; par la douceur, ils acquièrent sur les âmes un ascendant irrésistible. Par la patience, les agneaux sont défendus contre la iureur des loups ; et par la douceur, ils transforment les loups furieux en innocents agneaux.

Tel a été le triomphe du Sauveur lui-même ; et telle est également la condition de nos succès. Avant de nous valoir le royaume du ciel, la douceur nous assurera l’empire de la terre : Beati mites quoniam ipsi possidebunt terram .

Un jour, celui en vue duquel Dieu a créé toutes choses, celui auquel a été promis l’empire universel et

1 Messager, t. XLIV, p. 129,

que toutes les créatures ont reçu Tordre d’adorer, le Roi immortel des siècles apparut, aux yeux de David, dans tout l’appareil de sa majesté et dans tout l'éclat de son triomphe. A cette vue, le royal psalmiste entonne le chant le plus sublime qu’aient jamais proféré les lèvres humaines : « Mon cœur déborde ; il ne peut retenir l’hymne de louange. Semblable à la plume emportée par les transports de l’écrjvain, ma langue chante les gloires du divin Roi. Vous êtes beau pardessus tous les enfants des hommes; la grâce est répandue sur vos lèvres; et, dès l’éternité, le Très-Haut vous a comblé de ses bénédictions. »

Après nous avoir ainsi dépeint, en quelques traits, la beauté et la gloire du Roi Jésus, David va révéler le principe de sa force et l’instrument de ses victoires. « Ceignez votre glaive, lui dit -il, ô puissant guerrier ! Saisissez vos flèches aiguës : elles feront tomber à vos pieds les peuples et perceront le cœur de vos ennemis, i

Quelles sont ces flèches et quel est ce glaive? Écoutons : « Armée de vérité, de douceur et de justice, votre droite vous conduira de prodige en prodige. Fort des charmes de votre beauté, vous marcherez, vous triompherez, vous régnerez. »

Cette prophétie nous révèle tout le plan de l’œuvre du Fils de Dieu.

Pour reconquérir son royaume terrestre, que la révolte originelle lui avait arraché, ce divin Roi avait deux sortes d’armes. 11 pouvait s’armer de sa puissance, et rien ne lui était plus facile que de subjuguer avec son aide tous les peuples de la terre. Courbés par la crainte devant les grossières images des fausses divinités, prêts pour apaiser leur courroux imaginaire à répandre sur leurs autels le sang même de leurs en-

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fants, combien les hommes eussent été encore plus empressés à adorer le vrai Dieu et à accomplir ses plus rigoureux préceptes , s’il leur lût apparu la foudre en main et entouré des bataillons de la milice céleste !

Ce facile triomphe n’a pas tenté l’ambition du divin conquérant. Par là il aurait obtenu l’obéissance des hommes; mais cette soumission, dérivée de la crainte, eût été par trop semblable à celle de l’animal docile à l’aiguillon. Elle lui eût livré les corps; et ce n’étaient pas les corps que le Fils de Dieu voulait conquérir, c’étaient les cœurs; et les cœurs ne cèdent qu’à l’amour.

Il a donc cherché des armes qui lui permissent d’emporter notre amour; des flèches assez aiguës pour pénétrer jusque dans le plus intime des cœurs ; un glaive assez puissant pour arracher à l’homme, essentiellement égoïste, le libre hommage de son dévouement ; et cette armure est celle avec laquelle il a commencé à Bethléem la campagne qu’il devait consommer au Calvaire, et poursuivre, jusqu’à la fin des siècles, dans le tabernacle eucharistique. Sur ce triple champ de bataille, dans la crèche, sur la croix, sur l’autel, nous le voyons dépouillé de tout ce qui pourrait exciter la crainte, mais revêtu de l’armure la plus propre à attirer notre cœur. Aussi, en présence de cette seconde manifestation de la majesté divine, si différente de celle du Sinaï, saint Paul s’est-il écrié : « Elle est apparue la bénignité et l’humanité (suivant le texte grec, la philanthropie) de Dieu notre Sauveur! » (Tit., ni, 4.)

Non, ce n’est pas son pouvoir sans bornes, sa rigoureuse justice, sa sainteté inviolable qui se révèlent ici. Tous ces attributs, le Dieu de la crèche et de

l’autel les possède, car ils sont inaliénables ; mais ils sont cachés et comme éclipsés par la manifestation de sa bonté et de sa douceur. Il laisse dormir dans son céleste arsenal toutes les autres armes ; et il descend, fort de son seul amour, dans ce champ clos où il va lutter corps à corps contre notre égoïsme.

Suivons-le, en effet, dans tout le cours de sa carrière mortelle; aux plus violentes attaques, il n’oppose que la douceur, et c’est à elle seule qu’il a recours pour vaincre toutes les résistances. Il semble avoir oublié qu’il est le Tout-Puissant ; et il ne souffre pas que ceux qui s’en souviennent le sollicitent d’user, pour assurer le succès de sa mission, du secours que la création serait disposée à lui prêter contre ses ennemis. Quand Jacques et Jean lui proposent de faire descendre le feu du ciel sur une ville qui refuse de lui ouvrir ses portes : « Vous ne savez pas de quel esprit vous êtes, leur dit-il. » (Luc, ix, 55.) Ces disciples trop ardents se croyaient encore au temps de la loi de' crainte, où le prophète appelait ,1e feu du ciel à son aide, pour punir les contempteurs de sa mission. (4 Reg., i, 10.) Ils n’avaient pas encore compris que, pour remplir une mission plus haute, le Maître des prophètes venait les animer d’un esprit meilleur ; mais ils ne tarderont pas à le comprendre, et Jean, le fils du Tonnerre, se pénétrera si bien de cet esprit, qu’il ne saura plus rien prêcher que l’amour.

Il n’est pas, en effet, de leçon que le divin Maître se

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soit plus attaché à nous inculquer par ses exemples comme par ses paroles. Quand il veut résumer en deux mots tous ses enseignements : « Apprenez de moi, nous dit-il, que je suis doux et humble de Cœur. » L’intelligence pratique de cette leçon ne nous dispense pas, sans doute, de croire les autres vérités et d’accomplir les autres préceptes; mais elle disposera si bien nos cœurs et nos esprits que tous les autres enseignements y pénétreront sans peine, et que l’accomplissement des autres devoirs nous deviendra facile.

L’exemple de leur divin Maître apprendra aux Apôtres à chercher dans la douceur le secret principal de l’efficacité de leur ministère. C’est par là qu’ils le verront gagner une pauvre àme, que la rigueur des pharisiens n’aurait réussi qu’à perdre. Ces hypocrites zélateurs d’une justice purement extérieure amènent au Sauveur une pécheresse, que la loi de Moïse condamnait à être lapidée ; ils voulaient se donner le méchant plaisir de le voir, une fois au moins, aussi sévère qu’eux- mêmes. Que fait le bon Maître? Nous le disions naguère : usant envers ces méchants eux-mêmes de ménagements dont ils étaient indignes, il les contraint, en leur rappelant secrètement leurs propres iniquités, à se désister de leur accusation et à s’évader l’un après l’autre. Puis se tournant vers la pauvre pécheresse : « -Où sont ceux qui vous accusaient, lui demande-t-il? Quelqu’un d’entre eux vous a-t-il condamnée? — Non, Seigneur, aucun, répond-elle. — Eh bien ! moi non plus, je ne vous condamnerai pas : allez et ne péchez plus. »

• Nous voyons ici, dans tout son relief, le contraste entre le véritable esprit du Cœur de Jésus et ce détes-

table esprit pharisaïque qui ne cesse de lui faire la guerre, au sein même du christianisme. Qu’eût obtenu par sa rigueur ce zèle de la loi dont se targuaient les pharisiens ? Il eût jeté dans le désespoir la pauvre pécheresse ; et. en punissant son crime, il l’eût en quelque sorte éternisé en la précipitant elle-même dans l’enfer.

Jésus, au contraire, par sa douceur, fait naître dans le cœur de la pécheresse un sentiment de reconnaissance et d’amoureux repentir, qui la sauve en détruisant son péché.

Combien d’autres traits de l’Évangile faudrait-il citer, si nous voulions rappeler les triomphes dont Jésus-Christ a été redevable à son incomparable douceur? N’est-ce pas à l’aide de cet appât qu’il attira à lui la Samaritaine, et qu’il l’amena à l’humble confession de sa vie désordonnée? N’est-ce point par la condescendance ineffable avec laquelle il accueillit le repentir de Madeleine, qu’il s’attacha inviolablement cette âme égarée et l’éleva en un moment à la sainteté la plus haute? Et n’est-ce point encore par la force de sa douceur qu’il attire à lui toutes les âmes droites, en dépit des obstacles qui tendraient à les éloigner de lui?

Il est, dans son sacrement, bien plus caché encore et bien plus impuissant qu’il ne l’était aux jours de sa vie mortelle. Également faible dans son Église, il est, de plus, persécuté en elle, avec acharnement par toutes les puissances de la terre ; et pourtant les plus nobles âmes continuent à lui adresser leurs hommages, Chaque jour on voit des intelligences distinguées, retenues loin de lui par leurs préjugés, par leurs intérêts, par toutes les affections humaines, briser tous ces liens.

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surmonter tous les obstacles, se livrer à lui sans réserve et s’enrôler à son service.

C’est que, dans l’apparente inertie de sa puissance, le divin guerrier continue avec une énergie infatigable sa lutte d’amour. Au sein des ténèbres, où plus que jamais il voile sa grandeur, il fait plus que jamais éclater sa bonté. De là, il lance avec plus de force que jamais ces flèches aiguës qui pénètrent dans le plus intime des cœurs ; et le glaive de sa douceur subjugue d’autant plus glorieusement les ânies droites, que les cœurs pervers semblent se rire plus impunément du glaive de sa justice.

Cette arme toute-puissante, notre divin Chef la présente à tous les fidèles serviteurs de son Cœur sacré. Nous serons forts comme lui, si nous apprenons la grande leçon qu’il désire par-dessus tout nous enseigner : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de Cœur. » Mais n’oublions pajs ce que plus d’une fois déjà nous avons eu l’occasion de remarquer. La douceur selon le Cœur de Jésus n’a rien de commun avec cette mollesse qui résulte du tempérament sans énergie, et qui ne se préserve des exagérations de la vivacité et de la force que par l’exagération également blâmable de la faiblesse et de l’indolence. Ce n’est pas à cette douceur fade et inerte qu’a été promis l’empire de la terre ; mais à celle qui fut montrée à Samson sous la figure d’un rayon de miel construit dans la bouche d’un lion, à la douceur née de la force et soutenue par l’abnégation : De forti egressa est dulcedo.

La première de ces deux espèces de douceurs est une ébauche de la nature ; la seconde est le chef-d’œuvre de la grâce ; la première est une disposition innée et par conséquent sans mérite : la seconde est uûe vertu acquise et éminemment méritoire; comme toutes les qualités naturelles, la première est accompagnée de son défaut, qui est la faiblesse; la seconde, au contraire, s’allie harmonieusement avec la qualité opposée, qui est la force ; la première naît de l’impuissance de lutter contre les résistances extérieures ; la seconde ne peut être que le fruit d’une longue lutte contre la violence des mouvements intérieurs.

La douceur selon le Cœur de Jésus, c’est celle d’un saint François de Sales, qu’on aurait cru né avec le caractère le plus paisible, tandis que sa nature ardente avait dû conquérir par de violents efforts cette sérénité qui régnait sur son front. Ce n’est pas que les tempéraments plus froids et les caractères plus faibles ne puissent eux aussi acquérir la vraie douceur, et transformer en une vertu surnaturelle cette disposition plus calme, qu’ils tiennent de la nature ; mais, pour acquérir ce mérite, ils auront besoin d’une grâce également puissante et d’efforts également énergiques. Si les tempéraments plus ardents sont plus enclins à la violence, ces natures plus faibles sont plus portées à la tristesse èt au découragement . Celles-ci se laissent abattre par les résistances contre lesquelles les premiers s’emportent.

Or, l’abattement et la mauvaise humeur ne sont guère moins contraire à la douceur que l’emportement et la violence; et, pour surmonter la première de ces inclinations, il ne faut pas faire de moindres efforts que pour vaincre la seconde. Tous les tempéraments sont également éloignés par leur nature de la véritable

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douceur ; pour y arriver, les uns ont à retrancher autant que les autres ont à acquérir. Aux uns et aux autres, le Cœur de Jésus offre tout à la fois l’idéal qu’ils doivent réaliser par leurs efforts, et la grâce qui, seule, peut rendre leurs efforts fructueux.

Mais quelle n’est pas la puissance d’un cœur qui, avec l’appui de cette divine grâce et au prix de généreux efforts, s’est rendu maître de ce trésor précieux !

Il est sans doute bien d’autres prestiges capables de captiver les cœurs des hommes ; la beauté, la richesse, l’art, l’éloquence, ont leur fascination ; certains caractères dominateurs ont sur tout ce qui les entoure un ascendant auquel rien ne résiste. Mais il n’est pas de prestige plus irrésistible, il n’est pas de fascination plus légitime à la fois, plus universelle et plus durable que celle de la véritable douceur.

Toujours agités par le souffle des passions, toujours inquiets, même aux heures où tout leur sourit, le plus souvent tourmentés par le remords, le ressentiment, la crainte, les hommes s’arrêtent devant le fidèle imitateur de la douceur de Jésus-Christ comme devant une vision d’un monde meilleur. Cette constante sérénité, cette indépendance des basses convoitises, cette paix qui a pu se faire, dans les hauteurs de l’âme, un refuge auquel n’arrivent point les émotions de la sensibilité, ce dévouement qu’aucun égoïsme ne rebute, cette bonté qu’aucune ingratitude ne décourage, tout cela évidemment est plus qu’humain ; et les esprits les plus pervers, s’ils ont le bonheur de voir de près un pareil spectacle, sont contraints d’y reconnaître une influence divine, et de s’écrier avec le poète : Deus, ecce Deus ! Oui, vraiment Dieu est là. Dieu avec son cœur type achevé de la parfaite douceur : Discite a me qui mitis sum!

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