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CHAPITRE X

Le Courage1.

Ce n’est pas un des signes les moins éclatants de la divinité du Sauveur que l’harmonie avec laquelle il a uni dans Son Cœur les qualités les plus opposées, celles qui chez les autres hommes sont d’autant plus difficiles à concilier qu’elles s’élèvent à un plus haut degré de perfection. Plus un guerrier se distingue par l’impétuosité de son courage, moins on a le droit de le prendre pour un modèle de douceur. En Jésus- Christ seul les vertus les plus contraires ont été portées à la plus haute perfection, et, arrivées à ce sommet, elles s’unissent et se confondent ensemble. Dans le portrait que l’Évangile nous trace de son divin Cœur, nous voyons briller avec un même éclat la douceur et la force, la plus patiente longanimité et le plus ferme courage.

Le Cœur de Jésus est le cœur de l’Agneau de Dieu ; mais c’est aussi le cœur du Lion de Juda. Et la douceur de l’Agneau, loin d’altérer en lui le courage du lion, en fait mieux ressortir l’énergie. C’est parce qu’il s’exerce sans effort que ce courage est exempt de toute violence. Il n’a pas besoin de lutter contre la crainte des maux temporels, parce que cette crainte lui est inconnue.

i Messager , t. XXXIX, p. 45. - T. XLII, p. 643.

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Il n’y a qu’un seul mal devant lequel le Sauveur ait ùn moment comme reculé : c’est la responsabilité de nos crimes dont, au jardin des Olives, l’inexorable justice de son Père lui fit sentir le poids accablant. Au moment où il se vit obligé de boire jusqu’à la lie et de s’incorporer en quelque sorte le calice de nos iniquités ; où, «t lui qui ne connaissait pas le péché, fut fait péché pour l’amour de nous » (2 Cor., v, 21), il fut saisi de frayeur, et il demanda grâce à Dieu son Père ; mais quant aux tourments temporels et à tous les maux que les hommes sont en état d’infliger, loin de les craindre, il marcha au devant d’eux, il les désira ardemment, et il ne témoigna que de l’amour aux bourreaux qui les lui infligeaient.

Nous voyions naguère ce divin Cœur, dès le premier moment de sa carrière mortelle, embrassant, avec une parfaite résolution et une pleine liberté, les tourments par lesquels cette carrière devait se terminer.

Il n’en ignorait pas les rigueurs ; aucune des douloureuses circonstances par lesquelles ils devaient être aggravés ne lui échappait ; et, loin fl’en détourner ses regards, il les avait constamment sous les yeux ; c’était la partie principale de l’œuvre qui, suivant le prophète, lui fut constamment présente : Opus ejus coram Mo. (Is., lxii, 2.)

Il ne manque pas d’hommes qui font les braves tant qu’ils sont loin du champ de bataille, mais dont la vaillance s’évanouit quand le péril approche : tel n’est

pas le courage du Cœur de Jésus : la proximité du daiiger ne lui ôte rien de sa calme intrépidité.

On lui dit que le cruel Hérode, qui avait iait décapiter Jean-Baptiste, lui prépare un sort semblable, et on lui conseille de se mettre à l’abri de sa fureur. Écoutez sa réponse et jugez si elle traduit la moindre crainte :

« Dites à ce renard : Voici que je chasse les démons et je guéris les malades aujourd’hui et encore demain. Je ne m’arrêterai que le troisième jour, » c’est-à-dire à l’heure que j’aurai moi -même marquée. (Luc, xiii, 3.)

Au moment où ses apôtres favoris viennent d’être témoins des gloires de sa transfiguration, il se plait à leur annoncer les ignominies et les tortures de sa Passion. Il renouvelle cette même annonce à plusieurs reprises, et y met autant d’insistance qu’en mettent les autres hommes à éloigner de leur pensée les maux qui les menacent.

Plus tard, Jésus a connaissance du complot ourdi par les princes des prêtres pour le faire mourir; et comme son heure n’est pas encore venue, il se retire au delà du Jourdain ; mais Lazare tombe malade et meurt. Marthe et Marie l’appellent, et il ne peut résister à leur invitation. « Maître, lui disent ses disciples, les juifs s’apprêtent à vous lapider ; et vous retournez vous exposer à leur haine î » Jésus leur répond : « N’y a-t-il pas douze heures dans le jour? » Remplir ces douze heures de sa journée, telle est sa préoccupation unique. Il sait que la nuit de la mort ne viendra qu’au moment fixé par son Père.

Elle approche enfin, cette heure douloureuse, l’heure de la puissance des ténèbres, la nuit de l’agonie sanglante, de la double trahison de Judas et de Pierre, de la fuite des disciples et du triomphe des ennemis du

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Sauveur. C’est le moment qu’il choisit pour inviter au festin de son amour ceux même qui bientôt vont l’abandonner, pour les nourrir de sa chair et pour épancher sa tendresse dans ce discours après la Cène, qui est comme le testament de son Cœur. A-t-il donc perdu de vue le sort qui l’attend ? Il l’a si peu perdu de vue, qu’il se fait de ce discours même un acheminement à sa Passion. Au lieu de demeurer dans le cénacle où le traître n’aurait pas osé venir le prendre, il dit aux disciples : « Afin que vous sachiez que j’aime mon Père, et que tout ce que mon Père me commande, je le fais, levez- vous, et allons. » C’est à la mort qu’il va et à une agonie plus douloureuse que la mort. Voyez pourtant comme son visage est serein et sa démarche assurée !

Bientôt, Judas approche avec sa troupe armée. Loin de reculer, Jésus va au-devant du traître : « Qui cherchez-vous? » demande-t-il aux soldats. — « Jésus de Nazareth, » répondent- ils. — « Me voici, » dit Jésus ; et il prononcé ces mots avec une telle fermeté que, trois fois, les soldats épouvantés tombent à la renverse. Quand a-t-on vu de la sorte la victime faire peur à ses bourreaux, au moment même où elle se remet entre leurs mains ?

Les tribunaux devant lesquels le Sauveur est successivement conduit sont autant de théâtres où se déploie l’intrépidité de son Cœur. Ceux qui seront appelés, dans toute la suite des siècles, à lui rendre témoignage n’auront qu’à jeter les yeux sur lui pour savoir comment la vérité doit être confessée. C’est d’abord le prince des prêtres qui le somme de dire s’il est le Fils de Dieu. Jésus n’ignore pas le but de cette interrogation; et dans la haine, qui seule l’a dictée, il trouve un motif

suffisant pour refuser d’y répondre. Il n’hésite pas pourtant, et à sa réponse il ajoute une déclaration qui va porter à son comble l’hostilité de ses juges : « Vous l’avez dit ; et, de plus, je vous le déclare, vous verrez un jour le Fils de l’Homme assis à la droite de la majesté de Dieu et venant dans les nuées du ciel. » Le témoignage était décisif, et, comme le divin accusé l’avait prévu, les juges prononcèrent immédiatement la sentence de mort.

Cependant, pour être exécutée, cette sentence devait être ratifiée par le gouverneur romain; et pour en obtenir la confirmation il fallait chercher un nouveau grief. Le titre de Fils de Dieu n’avait pas de quoi inquiéter Pilate ; mais, quand on lui dénonce le Sauveur comme s’arrogeant une royauté indépendante de celle de César, il ne peut négliger une prétention qu’il a fallu réprimer violemment chez les faux messies. Il interroge donc Jésus : « Êtes- vous roi? » lui demande-t-il. Et Jésus répond : « Vous l’avez dit ; oui, je suis roi. Je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité ; et tous ceux qui appartiennent à la vérité écoutent ma voix. »

En définissant par cette réponse la nature spirituelle de sa royauté, Jésus ôtait au dépositaire du pouvoir temporel tout juste motif de le condamner. Mais il n’ignorait pas que cette souveraineté, qui captive les âmes et s’impose aux souverains eux-mêmes, est pour l’orgueil humain le plus insupportable de tous les jougs ; et qu’en l’affirmant, il fournissait aux princes terrestres le prétexte qui devait motiver toutes leurs persécutions, il offrait, dès ce moment, à la haine de ses ennemis le moyen sûr et facile de contraindre la faiblesse du juge à porter contre lui une sentence de

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mort. Il leur suffira de lui dire : « Vous ne pouvez rendre la liberté à un homme qui affiche des prétentions pareilles, sans vous déclarer l’ennemi de Çésar. » César, en effet, ne reconnaissait au-dessus de lui aucun pouvoir, et c’était un crime de lèse-majesté au premier chef que de lui disputer l’empire des âmes.

Jésus sait tout cela. Il voit se dresser devant ses yeux, avec sa propre croix, toutes celles auxquelles seront attachés jusqu’à la fin des siècles les témoins de sa divine royauté. Loin de l’effrayer, ce spectacle anime son courage. 11 embrasse sa croix, au sommet de laquelle va être inscrit son témoignage dans les trois langues maîtresses ; pendant trois heures, il reste sur cette croix, les mains étendues, pour confirmer cette généreuse confession ; et, en la scellant par sa mort, il nous montre ce que nous 'devons être prêts à faire et à souffrir pour la soutenir à notre tour.

C’est bien, en effet, pour conquérir des imitateurs de son courage qu’il a livré ce suprême combat. « Il a voulu, nous dit saint Paul, affranchir par sa mort ceux que la crainte de la mort tenait toute leur vie dans l’esclavage. » (Héb., h, 14.)

L’Apôtre nous indique par ces paroles la source où les vrais chrétiens ont, de tout temps, puisé leur indomptable courage, le boulevard derrière lequel s’est abritée leur inaliénable liberté. Nos craintes sont, avec nos désirs, les seuls liens capables de captiver notre âme. En nous empêchant de vouloir ce que le devoir nous

commande, elles nous soumettent à une servitude bien plu9 honteuse que celle qui enchaîne les membres. Le maître qui craint son valet est l’esclave de son* valet ; tandis que l’esclave dont l’âme est affranchie de toute crainte jouit, au sein même de la servitude, d’une vraie et glorieuse liberté.

Tel est l’inestimable privilège que Jésus-Christ nous a conquis par sa mort. En nous affranchissant de la crainte de la mort, il nous a délivrés de toutes les autres craintes. Car, la mort étant comme le résumé de tous les maux terrestres, celui qui a cessé de la craindre, ne craint plus rien ; et seul, par conséquent, il est vraiment libre.

Et comment le vrai disciple de Jésus-Christ pourraitil craindre la mort? Après que notre Dieu s’est librement exposé à ses coups pour nnus conquérir la vie éternelle, pouvons- nous voir autre chose dans la mort soufferte en lui et pour lui que le plus assuré de tous les gages d’immortalité? La loi en sa mort doit donc chasser de notre cœur toute crainte. Si dans la partie inférieure de notre être, qui vit encore de la vie terrestre, les maux terrestres font naître de lâches frayeurs, les divines lumières de la foi et les célestes instincts de l’espérance et de la charité doivent maintenir, dans la partie supérieure de notre âme, un calme inaltérable. Tandis que la chair redoute la mort qui doit la détruire, l’esprit salue dans le tombeau le vestibule de la vie véritable. Et comme le vrai serviteur de Jésus- Christ vit par l’esprit beaucoup plus que par la chair, il acquiert, par son union toujours plus intime avec le Cœur de Jésus, un empire de plus en plus absolu sur les lâches frayeurs, comme sur les basses convoitises de la sensualité. Avec saint Paul il ne craint pas de

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jeter le gant à toutes les créatures, et de défier la mort comme la vie, les puissances de la terre comme celles de l’enfer, de le séparer jamais de la charité de Jésus-Christ.

Cette intrépidité, qui fut de tout temps l’apanage des vrais chrétiens, devient pour eux, à certaines époques, un devoir de circonstance. Il n’est jamais permis au soldat d’être lâche; mais, au moment du combat, la bravoure n’est plus seulement pour lui une glorieuse obligation, c’est encore une indispensable nécessité; en lui garantissant les honneurs de la victoire, elle peut seule le préserver des dangers plus grands et des hontes de la défaite.

Ainsi en est-il du chrétien.

Comme l’Église militante dont il est membre, il est constamment en présence de l’ennemi, et il doit, par conséquent, être toujours sous les armes. Mais, à certaines époques, la lutte devient plus vive; pour éprouver la fidélité de ses soldats et leur fournir l’occasion de mériter de plus glorieuses couronnes, le divin Chef de l’armée des élus permet à ses ennemis de leur livrer des attaques plus violentes et de remporter sur eux des victoires temporaires. Parfois même il semble se tourner contre les siens. Il se dérobe entièrement à leur vue et paraît sourd à leurs supplications. Depuis l’aurore jusqu’au soir, ils lutteront contre des ennemis dont le nombre s’accroît sans cesse, tandis que leurs rangs s’éclaircissent de plus en plus, soit par la chute des vaillants, soit par la défection des lâches. C’est au sein de cette apparente défaillance que le courage des soldats de Jésus-Christ brille de tout son éclat et acquiert tout son mérite. Moins alors ils sentent son appui, plus ils le glorifient par leur confiance aveugle

dans sa parole, et plus ils sont assurés d'être glorifiés par lui à leur tour. Mais il faut le reconnaître : ce courage n'est si méritoire qu'en raison même de sa difficulté; et, pour se préserver, au sein de ces crises, de la contagion du découragement, les âmes n'auront pas besoin d'un moindre effort que s'il s'agissait d'endurer les plus cruels supplices.

Si notre cause n’avait d’autre appui que la sagesse et l'énergie humaines, cette situation aurait de quoi désespérer le courage le plus intrépide. Aussi ne devons-nous pas être surpris de voir les âmes généralement assaillies par la tentation du découragement.

Gomment échapper à cette désolante influence quand, avec l'espérance du succès, on a perdu même la claire conception du devoir ; quand on ne sait ni dans quel sens il faut agir, ni jusqu'à quelle limite il faut pousser la résistance; quand, en agissant, on peut craindre de n'être pas suivi, et quand en résistant on n'est nullement assuré d'être soutenu? Telle est spécialement la position présente des catholiques français; et, comme les ennemis de l'Église poursuivent partout le même plan de bataille, il n'est pas au monde de vrai catholique qui doive demeurer indifférent aux douleurs et aux périls de cette position.

Où donc chercherons-nous le salut ? C’est au Cœur de Jésus que nous le demanderons, et c’est de lui que nous l'attendons avec la plus ferme confiance. Mais ne ne nous lassons pas de le redire : si grande que soit la bonté et la puissance de ce divin Cœur, si déterminé et si engagé qu’il soit à nous sauver, il ne veut pas et il ne peut pas nous sauver sans notre concours. Nous avons le droit de lui demander qu’il fasse, pour délivrer son Église et régénérer la société chrétienne, ce

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qui est au-dessus de notre pouvoir, mais à la condition que nous y travaillerons de notre côté, dans la mesure de notre pouvoir. C’est par nous que l’œuvre du salut doit commencer, et notre coopération peut seule la conduire à terme.

Or, la première condition à réaliser pour devenir les dignes coopérateurs de Dieu, c’est de nous animer du courage qui convient à ceux qui ont le Tout-Puissant pour auxiliaire.

Il faut bien le reconnaître : même à un point de vue purement naturel, la faiblesse est le caractère général de notre génération. De même que les organisations physiques éprouvent une tendance croissante à l’anémie, \es caractères subissent un affaiblissement de plus en plus marqué. A d’autres époques, les âmes durent se tenir en garde contre les entraînements irréfléchis, modérer d’excessives ardeurs. Il pouvait y avoir là, comme dans le frisson de la fièvre, un symptôme dangereux ; mais ce n’est pas là aujourd’hui le danger que les gens de bien ont le plus à craindre. Le mal dont ils souffrent pour la plupart, c’est plutôt l’atonie, l’abattement. Je ne sais quel souffle énervant a passé sur la société, paralysant l’énergie des volontés et ébranlant dans les intelligences elles-mêmes la solidité des principes. Toutes les têtes se penchent, suivant l’expression du prophète, et tous les cœurs sont atteints du marasme.

Comment s’étonner que des âmes ainsi prédisposées trouvent dans les avantages que leur faiblesse donne à l’ennemi un motif pour se décourager et s’affaiblir encore plus? La maladie dont nous souffrons va donc en s’aggravant sous l’influence de ses propres effets ; et elle ne peut tarder à nous enlever ce qui nous reste

de forces, si le divin Médecin des âmes et des nations ne se hâte de nous offrir un énergique antidote.

Mais l’antidote n’esl-il pas déjà trouvé ; et ne l’avonsnous pas entre les mains? N’y a-t-il pas dans l’immense et tout-puissant amour du Cœur de Jésus de quoi fortifier les volontés les plus débiles et rendre le courage aux cœurs les plus timides?

En traitant déjà ce même sujet précédemment, nous n’avons pas eu de peine à trouver dans les gages que ce divin amour nous a fournis, les motifs les plus certains de compter sur son appui dans nos luttes présentes. Pour trouver en nous-mêmes des assurances également encourageantes, il suffit de nous faire une juste idée de notre situation et de la comparer à celle de nos ennemis.

En vérité, si le découragement convient à quelqu’un, c’est bien à ceux qui guerroient contre le Tout-Puissant.

Plaçons-nous à leur point de vue, et supposons, pour un moment, que le but qu’ils poursuivent est digne des efforts et des sacrifices qu’ils font pour l’atteindre. Sont-ils assurés de l’atteindre ; et ne sont-ils pas certains, au contraire, que leurs efforts aboutiront à un inévitable et un irrémédiable échec?

Quel est ce but? C’est la destruction du règne de Dieu sur la terre. Esclaves et soldats de celui qui essaya vainement d’enlever au Tout-Puissant l’empire du ciel, ils ont juré de le dédommager de cette pre-

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mière défaite, en bannissant Jéhova et son Christ de la cité terrestre.

Voilà bien dix-neuf siècles qu’ils sont à l’œuvre. Car l’idée n’est pas neuve; et ceux qui travaillent aujourd’hui à la réaliser n’ont fait qu’emprunter à leurs devanciers, morts depuis longtemps, leurs vêtements et leurs armes. Nous pouvons les considérer tous comme formant une seule et même armée, qui, sous la conduite de son chef infernal, monte, depuis dix-neuf cents ans, à l’assaut de la citadelle que Dieu a bâtie de ses propres mains sur la montagne de Sion. Interrompu seulement, durant ces longs siècles, par quelques trêves passagères, cet assaut est repris de nos jours avec un redoublement de fureur ; et les cris de triomphe que poussent les assaillants nous montrent qu’ils ne doutent pas d’avoir enfin remporté la victoire.

Mais regardons-y de plus près : que verrons- nous ?

Aujourd’hui, comme dans les siècles passés, le premier exécuteur des vengeances divines, la mort plane sur cette armée, et elle ne cesse de frapper à droite et à gauche ces triomphateurs anticipés, qui se flattaient d’en finir demain avec le Christ. Combien déjà en avons-nous vus tomber de ces hommes qui semblaient avoir la destinée de l’Église entre leurs mains, et qui se promettaient de ne lui faire aucun quartier î Privés tout à coup de leur puissance apparente, en même temps que de la vie, plusieurs ont, par pure grâce, obtenu le temps nécessaire pour reconnaître leur folie et demander humblement pardon à Dieu et aux hommes. La perspective de les suivre bientôt dans la tombe est la seule assurance que possèdent les complices de leur impiété. Ils ne peuvent, à

ce sujet, se faire la moindre illusion : toutes leurs intrigues, toutes leurs agitations, tous leurs travaux, tous leurs sacrifices iront se briser contre la pierre du tombeau.

Et derrière cette pierre, qu’y a-t-il pour eux ?

Les plus présomptueux espèrent qu’il y a le néant, mais il s’en faut bien que tous puissent se donner cette affreuse assurance. Une voix qu’ils s’efforcent vainement d’étouffer leur crie, du fond de leur conscience, que la mort les traînera aux pieds de celui-là même dont ils s’efforcent de renverser le trône sur la terre, et que, pendant l’éternité, ils auront à subir les terribles châtiments réservés, par sa justice, à ceux qui auront méprisé les invitations de sa miséricorde.

La mort, et après la mort l’enfer; et pour échapper à la certitude de l’enfer, ne trouver de refuge que dans l’illusion du néant ; vivre constamment en présence de cette affreuse perspective; ne pouvoir se promettre d’autre fruit de ses travaux, d’autres résultats de ses efforts, d’autre succès pour son habileté : n’y a-t-il pas là, en vérité, de quoi jeter une âme dans le plus profond découragement?

Et n’est-ce pas là réellement la seule assurance que possèdent nos ennemis? N’est-ce pas la seule qu’ils aient pu recevoir en héritage de leurs devanciers? Gomme ils partagent leur folle illusion, ne sont-ils pas certains de partager leur cruel désillusionnement ?

Mais admettons qu’ils soient plus heureux, et qu’ils obtiennent enfin le succès vainement espéré depuis tant de siècles. Supposons que nous soyons arrivés au jour où doit s’accomplir la prédiction qui annonce le triomphe momentané de l’homme du péché. Admettons que le royaume du Christ sera détruit en apparence

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sur la terre, que son Église sera mise au tombeau, que ses témoins seront réduits au silence et que leurs cadavres joncheront les places publiques... Auront-ils, par hasard, échappé au Dieu du ciel, ceux qui auront réussi à détruire son empire terrestre? La mort ne les précipitera-t-elle pas à leur tour au pied de son trône ? N'est-ce pas d’eux qu’il est écrit qu’ils seront jetés dans l’étang de feu et de soufre avec la Béte, dont ils auront préféré le culte ignominieux à celui du Dieu vivant ? Et n'auront-ils pas & subir, dans la compagnie de leur infernal tyran, un châtiment dont l’épouvantable rigueur sera en rapport avec les gloires passagères de leur criminel triomphe?

Oui, vraiment, ceux-là ont lieu de se décourager dont le succès le plus invraisemblable ne peut servir qu'à consommer leur malheur. Travailler beaucoup, avec la crainte fondée de ne rien recueillir, c’est déjà un sujet suffisant d’inquiétude ; mais travailler, avec le néant comme suprême objet d’espérance, et avec une infinité de chances pires que le néant, n’est-ce pas le sujet d’un irrémédiable désespoir?

Laissons donc à nos ennemis ce sentiment qui leur appartient, et auquel ils ne peuvent échapper qu’en s’étourdissant eux-mêmes. Qu’il aient et qu’ils gardent le monopole du découragement. Consentir à partager avec eux ce triste privilège serait, de notre part, une manifeste injustice envers Dieu, envers Jésus- Christ et envers l’Église.

En effet, comme auxiliaires de Dieu, 'comme membres vivants de Jésus-Christ ,vcomme enfants de l’Eglise, nous avons deux assurances également consolantes et également infaillibles : nous sommes assurés d’abord que tous nos efforts seront couronnés de succès ; en second lieu, que notre succès ne sera jamais plus complet que lorsque nos efforts auront abouti, en apparence, à un plus complet échec.

Nous sommes toujours assurés du succès : car nous faisons l’œuvre de Dieu ; et il n’est pas de pouvoir au monde qui puisse entraver le succès de l’œuvre ’du Tout-Puissant.

Dieu n’a qu’une seule œuvre, dont sa sagesse a conçu le dessein dès l’éternité, et dont sa providence poursuit l’exécution dans le cours des âges : cette œuvre est la glorification de son Fils Jésus-Christ, par la sanctification des créatures raisonnables. Tout ce qu’il fait par lui-même, tout ce qu’il ordonne à ses serviteurs, tout ce qu’il tolère de la part de ses ennemis est destiné, dans sa pensée, à promouvoir l’exécution de ce grand dessein ; il y emploie tous ses divins attributs; il y fait servir toute la création; et, par conséquent, aussi longtemps que nous travaillons nous-mêmes à cette œuvre et que nous marchons dans le sens de Dieu, nous avons pour auxiliaires son infinie sagesse et son infinie puissance; nous sommes aussi assurés du succès qu’il l’est lui-même.

Nous ne sommes pas toujours certains d’atteindre le but immédiat de nos travaux, parce que ce genre de

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succès n’est pas toujours dans les desseins de Dieu. Il veut, au contraire, ou du moins il permet souvent que ses serviteurs échouent dans des œuvres qu’ils ont entreprises par son ordre. Ainsi saint Bernard, après avoir prouvé par les plus éclatants miracles que la seconde croisade était voulue de Dieu, dut se résigner à voir cette grande entreprise échouer misérablement, par la faute de ceux dont le concours était nécessaire pour en assurer le succès. Mais, s’il nous est souvent impossible d’atteindre le but temporel de nos œuvres, rien ne peut jamais nous empêcher d’en atteindre le but éternel ; et c’est le principal.

Ce but est la gloire de Dieu et notre félicité.

Or, remarquons-le bien, il n’est pas une seule de nos œuvres faites en vue de Dieu, il n’est pas un effort de notre volonté, pas un soupir de notre cœur inspiré par sa grâce qui ne procure à Dieu un degré de gloire éternelle, et ne nous vaille à nous- mêmes un degré d’éternelle félicité. N’est-ce pas là un beau succès? Et ne suffirait-il pas que cette assurance fût bien comprise, pour rendre notre cœur inaccessible au découragement ?

Qu’importe donc à l’ouvrier l’usage qu’on pourra faire de l’ouvrage auquel on l’applique, pourvu qu’il ait son salaire? Songera-t-il à se décourager envoyant briser cet ouvrage, si le travail qu’il lui a coûté est rémunéré par des monceaux d’or? Or, nous le savons : un degré de gloire éternelle est un bien incomparablement plus précieux que tous les trésors de la terre ; et, quand nous sommes assurés d’acquérir un pareil salaire par nos plus légers efforts et nos moindres sacrifices, nous pourrions nous laisser décourager par l’apparente stérilité des sacrifices et l’inutilité momentanée des efforts !

Ce découragement serait d’autant plus déraisonnable, qu’il naîtrait du motif le plus propre à nous encourager. Car, dans la pensée de Dieu, les échecs apparents auxquels il soumet ses serviteurs doivent être la source la plus abondante de leurs mérites et de leur éternelle gloire. Les amères angoisses causées à saint Bernard par les désastres de la seconde croisade ont contribué à la gloire dont il jouit au ciel, plus efficacement que les éclatants miracles par lesquels il accrédita sa prédication. Toutes les œuvres faites sous l’influence de la grâce divine sont méritoires ; mais leur mérite est d’autant plus grand, qu’elles sont plus profondément empreintes du sceau de la croix ; et, par conséquent, leur succès éternel est d’autant plus assuré et plus complet, qu’elles sont moins récompensées icibas par le succès temporel.

Nous devons tirer de là une conclusion bien propre à dilater notre cœur et à ranimer notre courage, au sein de la crise douloureuse que nous traversons. Si les principes que nous venons de rappeler sont vrais, — et comment les révoquer en doute? — les serviteurs de Dieu ne devraient jamais être assurés d’une confiance plus sereine que lorsque la cause qu’ils défendent est plus violemment attaquée et semble plus irrémédiablement défaite.

L’épreuve alors n’est plus individuelle seulement, elle devient sociale ; et, en s’étendant des âmes à l’Église entière, elle ne fait que croître en mérite et en fécondité. L’existence de l’Église, qui, comme celle de son divin Époux, n’est qu’une passion non interrompue, devient ainsi plus semblable au martyre que le Sauveur endura sur la Croix, alors que persécuté par ses ennemis, trahi et renié par ses disciples, il se plaignait

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d'être en apparence abandonné même de Dieu son Père.

La situation de l’Église aujourd’hui n’est-elle pas toute semblable? Dieu ne semble-t-il pas l’avoir également abandonnée et livrée sans défense au pouvoir de ses ennemis? Ne les voyons-nous pas tous réunis autour de sa Croix, tous, juifs et gentils, pharisiens et sadducéens, insultant à sa faiblesse et repaissant leurs yeux du spectacle de son agonie? A la vue de cette apparente défaite, allons-nous imiter le découragement des Apôtres, qui ignoraient encore la vertu de la Croix?

Si nous croyons à la fécondité infinie du sacrifice du Calvaire, si nous estimons le bonheur de Marie et des saintes Femmes qui reçurent sur leurs têtes le sang du Sauveur crucifié, ne devrons-nous pas nous estimer également heureux de prendre part aux amertumes de cette divine immolation reproduite par l’Église?

N’en doutons pas : en demeurant fidèles à l’Église, au milieu de l’universelle désertion, en restant debout au pied de sa Croix, en subissant patiemment le contre-coup des outrages dont on l’accable, en priant avec elle pour ses bourreaux et en nous immolant avec elle pour le salut du monde, alors même que nos prières sembleraient vaines et que nos sacrifices paraîtraient frappés de stérilité, nous gagnons en réalité incomparablement plus pour nous-mêmes, et nous contribuons plus efficacement à l’établissement du règne du sacré Cœur que nous ne ferions, à des époques plus prospères, par les travaux les plus féconds.

Relevons donc la tête, et ne laissons plus au découragement aucune entrée dans notre cœur. Ne donnons pas aux vils esclaves de Satan, aux adorateurs de la

Bête, la satisfaction de croire qu’ils font trembler les serviteurs de Dieu. Que notre confiance, au contraire, s’accroisse à mesure que l’épreuve s’aggrave. Attendons la victoire avec d’autant plus d’assurance, que la défaite semble plus irrémédiable. Que cette victoire vienne tôt ou tard, peu nous importe ; que nous en contemplions les splendeurs du parterre d’ici-bas ou des hauteurs du paradis, c’est chose assez indifférente ; l’im. portant, c’est que nous en savourions les joies durant l’éternité ; et cette assurance nul ne peut nous la ravir : Gaudium veslrum nemo tollet a vobis . N’y a-t-il pas dans cette magnifique perspective de quoi nous consoler des tristesses présentes, et pouvons-nous éprouver un autre sentiment que celui d’une profonde compassion pour les infortunés qui se condamnent à payer, par des tourments éternels, les éternelles délices que leur persécution nous fait acquérir?

Quelle ne sera pas notre force si, animés nous-mêmes de ces sentiments, nous savons les inculquer à tous les chrétiens ! Combien nos prières auront plus de vertu pour obtenir le secours de Dieu, et combien nos efforts auront plus d’efficacité pour résister à ses ennemis et pour les vaincre! De toutes les conditions à remplir, pour abréger les jours de l’épreuve, celle-là est incontestablement la plus néccesaire et la plus infaillible, puisque, en assurant l’efficacité de nos prières, elle nous facilitera l’accomplissement de tous nos autres devoirs.

Nous ne saurions donc mettre trop d’insistance à solliciter du Cœur de Jésus cette grâce pour tous les défenseurs de sa cause, pour nos premiers pasteurs, pour le clergé, pour tous les chrétiens ; car tous appartiennent à l’armée de Jésus-Christ, et chacun d’entre

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eux est appelé à contribuer pour sa part au triomphe. Que dans cette grande armée tous combattent avec le courage qui convient aux auxiliaires du Tout-Puissant, et la victoire ne saurait se faire longtemps attendre.

Le moment est donc venu, pour les chrétiens, de s’appliquer et de mettre en pratique l’exhortation que saint Paul adressait à son disciple Thimothée (1 Tim. vi, 13) : « Combattez le bon combat de la foi, et rendez courageusement devant la multitude le témoignage qui qui vous est demandé. Prenez pour modèle le courageux témoignage que Jésus-Christ se rendit à luimême devant Ponce-Pilate ; et gardez inviolablement votre mandat jusqu’à l’avènement de ce souverain Seigneur. Il aura son jour, en effet, et il se montrera dans toute la splendeur de sa puissance, lui qui aujourd’hui paraît déchu. On le reconnaîtra alors pour ce qu’il est, le Roi des rois, le Seigneur des seigneurs, celui qui seul possède l’immortalité, et à qui appartient l’honneur et l’empire éternel. Amen. »

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