CHAPITRE XI
La Générosité f.
Chaque homme a sa physionomie morale, son caractère, par lequel il se distingue des autres hommes dans l’ordre moral, comme il se distingue d’eux dans l’ordre physique, par les traits de son visage; et la première de ces deux physionomies, aussi bien que la seconde, se lait remarquer par un trait plus saillant, dont on retrouve l’empreinte dans le langage, les actions, dans toute la manière d’être de la personne.
Semblable à nous en toutes choses, sauf le péché, l'Homme-DiEU a, lui aussi, sa physionomie morale ; et, dans cette physionomie, il y a un trait qui ressort plus que tous les autres : c’est la générosité.
La générosité, mais une générosité sans bornes, une générosité que nous aurions le droit de nommer excessive, si, dans cet ordre de choses, il pouvait y avoir un excès, tel est le caractère distinctif du Cœur de Jésus.
Tel, par conséquent, doit être aussi le caractère propre des vrais amis de ce divin Cœur.
Comme chrétiens, nous sommes déjà tenus de faire une guerre à mort à l’égoïsme, dont la charité chré-
1 Messager, t. XL11I, p. 514.
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tienne est l’antagoniste irréconciliable; mais, en nous mettant au service du Cœur de Jésus, nous avons contracté une obligation spéciale d’arracher de nos cœurs jusqu’aux dernières fibres de ce vice odieux, et de reproduire dans nos sentiments, dans notre langage, dans toute notre manière d’être et d’agir, la générosité de ce divin Cœur. C’est à ce signe seulement qu’on pourra nous reconnaître pous ses vrais disciples ; nous lui appartiendrons et il se donnera lui-même à nous, en retour, dans la mesure de notre générosité.
Nous ne saurions donc mieux faire que d’imiter les peintres qui veulent copier un chef-d’œuvre : ils l’étudient d’abord avec attention et en gravent dans leur esprit tous les traits, pour les reproduire ensuite sur la toile. Étudions, nous aussi, la générosité du Cœur de Jésus, pour la faire passer dans notre cœur, et de notre cœur dans notre conduite.
La générosité étant une vertu doit réaliser la définition que saint Augustin nous donne de la vertu : « Un amour bien ordonné ; Virtus est ordo amoris. » Par ce côté, la générosité ressemble à la justice, qui consiste aussi à aimer comme il faut, à vouloir le vrai bien. Mais il y a entre ces deux vertus cette différence essentielle, que la justice se borne à vouloir et à faire le bien qui est dû, tandis que la générosité veut et donne plus qu’elle ne doit. La justice a donc une mesure précise : elle s’attache à établir l’égalité entre ce qui est dû et ce qui est donné. Sa perfection consiste à ne rester ni en dessus ni en dessous de la dette con*
tractée. La générosité, au contraire, n’a pas de mesure ; elle acquiert d’autant plus de perfection qu’elle s’éloigne davantage de cette égalité de stricte justice. Aussi fait-elle exception à la règle générale, qui veut que toutes les vertus se tiennent dans un juste milieu, également éloignées des extrêmes contraires : In medio stat virtus. La générosité, non plus que la charité, ne connaît pas ce milieu ; son essence consiste dans l’excès; elle est d’autant plus elle-même qu’elle est plus excessive.
Que si nous voulons savoir jusqu’à quels excès elle est capable de se porter, ce n’est pas dans les cœurs des hommes, essentiellement égoïstes, qu’il faut l’étudier, c’est dans le Cœur de Jésus.
On peut dire que la générosité est la raison d’être de ce divin Cœur, puisqu’il n’existe qu’en vertu d’un miracle de la générosité infinie du Verbe de Dieu.
Après la chute de notre premier père, la divine justice n’était assurément pas tenue de le rétablir, lui et sa postérité, dans la dignité surnaturelle dont il s’était criminellement dépouillé. Cette dignité divine, qui nous avait été départie comme un don purement gratuit, nous était bien moins due encore après que nous l’avions librement repoussée. Si donc notre Créateur n’avait consulté que sa justice, il nous aurait laissés dans l’abjection à laquelle nous étions condamnés. Qu’est-ce qui l’a poussé à nous rendre le pouvoir de remonter à la hauteur d’où nous étions tombés, et de replacer sur notre front le diadème de grâce surnaturelle que nous avions arraché de nos propres mains ? C’est uniquement son infinie générosité.
C’est elle aussi qui, à l’exclusion de la justice, a fixé les conditions de notre relèvement.
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Dieu avait pour cela mille moyens ; il pouvait nous imposer bien des genres d’expiation. Nous n’aurions assurément pas eu le droit de nous plaindre, s’il nous eût laissé subir seuls la peine due à nos crimes, et remonter péniblement la pente le long de laquelle nous nous étions précipités.
Accomplie de la sorte, notre réparation aurait été aussi difficile à notre faiblesse qu’insuffisante à l’égard de la divine Majesté. Livrés à nous-mêmes, nous n’aurions pu faire que bien peu de chose ; et tout ce que nous aurions pu faire serait resté bien au-dessous de ce que nous devions.
C’est ici qu’a éclaté la générosité du Fils de Dieu. Nous voyant hors d’état d’offrir pour nos prévarications une réparation suffisante, il s’est chargé de les expier pour nous; et, pour faciliter notre relèvement, il est descendu jusqu’au niveau de notre misère.
Et comme il ne pouvait pas, en restant purement Dieu, porter la responsabilité de nos iniquités, partager nos douleurs et nous associer à ses mérites, il s’est fait homme; il a pris un cœur semblable au nôtre, et par ce cœur il a acquis la puissance qui manquait à sa divinité, la puissance de souffrir pour nous, d’offrir pour nous des expiations et d’acquérir pour nous des mérites d’un prix infini.
Tel est le dessein infiniment généreux en vertu duquel le Cœur de Jésus a été formé et uni à la personne du Fils de Dieu. N’avions-nous pas raison de dire que la générosité et une générosité infinie est la raison d’être de ce divin Cœur ?
Comment s’étonner, dès lors, que la générosité soit la règle et l’aliment de sa vie, comme elle en a été le principe?
C’est d’après ses inspirations qu’entre toutes les manières d’expier nos péchés et d'opérer notre salut, l’Homme-DiEu a choisi la plus pénible pour lui et la plus avantageuse pour nous.
S’il eût voulu se borner au strict nécessaire, l’œuvre de notre rédemption ne lui eût imposé que de bien légers sacrifices. Chacun des actes, chacune des souffrances d’un Homme-DiEU ayant un prix infini, il eût pu, par un seul soupir de son Cœur, offrir à la justice de son Père une satisfaction surabondante pour tous les crimes du monde. Par une seule prière, il pouvait mériter et obtenir pour nous toutes les grâces du salut. Après avoir rempli ces conditions de notre réparation, rien ne l’empêchait de s’entourer, durant sa carrière terrestre, des divins honneurs et des célestes délices dus à $on infinie dignité.
Pourquoi donc a-t-il préféré à une existence si douce cette vie de privation et de douleur qui, commencée dans les anéantissements de la crèche, s’est terminée par les ignominies de la Croix? C’est à sa générosité qu’il faut demander compte de cette préférence. C'est elle qui ne lui a pas permis de se borner à expier nos fautes; elle a voulu qu’il nous apprit, par son exemple, à les expier avec lui ; qu’en souffrant avec nous, il nous offrît dans nos souffrances la plus efficace de toutes les consolations; et qu’en luttant le premier contre nos tentations, il nous encourageât é les combattre et nous enseignât à les vaincre. Tels sont les motifs qui ont déterminé le Cœur de Jésus, lorsqu’au premier moment de son existence, en pleine possession de sa liberté, et pleinement éclairé sur sa divine mission, il a dû opter entre les deux voies par lesquelles il pouvait en atteindre le but : la voie des délices et de
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la gloire, et la voie des ignominies et des douleurs. La première convenait bien mieux à sa dignité, mais la seconde était plus conforme à nos intérêts ; autant il s’épargnait par la première d’humiliations et de souffrances, autant il nous assurait par la seconde de consolations et de secours. Sa générosité n’a pas hésité un seul instant : et, détournant les yeux des joies qui lui étaient dues à tant de titres, il s’est élancé de toute la force de ses désirs vers l’ignominie de la Croix : Proposito sibi gaudio , sustinuit crucem .
Voilà bien la générosité élevée à sa plus haute puissance ; la voilà avec les excès qui la caractérisent, avec cette avidité insatiable de dons et de sacrifices qui ne dit jamais : C’est assez !
Alors qu’une expiation d’un moment aurait suffi, il se fera de sa vie entière un long martyre. Une seule goutte de son sang aurait pu laver les crimes de mille mondes : il le versera à flots, il le répandra tout entier, jusqu’à la dernière goutte. C’était déjà bien assez d’abaissement pour un Dieu de se faire homme : il s’anéantira jusqu’à prendre la forme d’un esclave. Que dis-je? il nous apparaîtra comme un lépreux, comme un ver de terre !
Est-ce assez de générosité?
Non, ce n’est pas encore assez. Cette donation entière de lui-mêmç, cette complète immolation n’oht été accomplies qu’une fois, pour l’humanité entière. Or, ce n’est pas seulement l’humanité en général, c’est chaque homme en particulier qui est l’objet de son amour. Il faut donc qu’il trouve un moyen de renouveler pour chaque homme cette donation et ce sacrifice. L’Eucharistie procurera à son insatiable générosité cette incessante satisfaction.
C’est ici surtout que l’amour du Cœur de Jésus ne connaît aucune mesure et s’abandonne à tous les excès. S’il n’y avait dans le monde, jusqu’à la fin des siècles, qu’un seul autel, comme il n’y a eu qu’un seul Calvaire ; si Marie n’avait sur la terre qu’un seul héritier du pouvoir accordé d’abord à elle seule de laire descendre du ciel le Fils de Dieu, Jésus nous aurait déjà, par une semblable institution, témoigné un immense amour, tout en sauvegardant en quelque manière sa dignité. Mais non : il a mieux aimé s’exposer à tous les abandons et à tous les outrages, en se rendant présent à tous les hommes, même les plus ingrats, et en se mettant à la merci de tous les prêtres, même les plus indignes. Pourquoi? Parce que sa générosité n’a pas de bornes, et que le penchant irrésistible d’une générosité sans bornes, c’est de se donner sans mesure.
Il se donne donc à tous, en tous temps, en tous lieux : à tous, sans distinction de conditions, d’âge, de sexe, de degrés de sainteté; au chrétien le plus imparfait, comme à celui dont la perfection est la plus consommée; au faible «enfant qui entre dans la vie, comme au vieillard sur le bord de la tombe ; au sauvage le plus grossier, comme au plus éclairé des savants. Il se donne en tous lieux : non seulement dans les splendides cathédrales, mais dans les plus pauvres chapelles ; et, s’il le faut, jusque dans les étables, où il va trouver le pauvre mendiant gisant au milieu des animaux. Il se donne tous les jours de l’année, et à toutes les heures du jour ; il se donne tout entier, avec
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son corps, son sang, son âme, sa divinité; et, loin de se lasser de cette donation entière, renouvelée, depuis près de deux taille ans, tous les jours et à toutes les heures, il y puise la force de se donner encore demain, et les jours suivants, autant que durera le monde.
N’est-ce pas là le divin idéal de la générosité?
Cet idéal, comprenons-le bien, nous sommes tous appelés à le réaliser : car c’est par là surtout que le Cœur de Jésus s’ofïre à nous comme notre modèle; c’est à sa générosité surtout que se rapporte cette parole : « Je vous ai donné l’exemple, afin que vous agissiez comme j’ai agi. »
La règle qui a dirigé toute sa conduite et qui par conséquent doit diriger la nôtre, il l’a formulée dans une parole que les évangélistes avaient omise, et que saint Paul nous a heureusement conservée. Il la nomme « la parole du Seigneur Jésus : » Verbum Domini Jesu. (Act. xx, 35.) C’est, en effet, le mot qui résume toute son existence, la pensée qui a inspiré toutes ses œuvres, l’explication des excès de sa générosité. Et quelle est cette parole? — C’est « qu’il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir : Beatiùs est magis dare quam accipere . »
Si nous sommes les vrais disciples du Cœur de Jésus, nous adopterons ce principe et nous en ferons l’application à tous nos rapports, soit avec lui, soit avec nos frères.
C’est, avant tout, dans nos relations avec le Cœur de Jésus lui-même que nous mettrons en pratique ce principe, qui l’a guidé dans toutes ses relations avec nous.
Nous ne saurions, par conséquent, nous borner à lui demander ses grâces, à lui tendre la main comme des
mendiants, à nous efforcer de le mettre dans nos intérêts. Ce genre d’hommages, sans doute, ne lui déplaît pas. Ne vivant que par lui, nous ne pouvons noqs dispenser de lui demander notre pain de chaque jour; et, pour qu’il puisse goûter le bonheur de donner, il faut que nous soyons heureux de recevoir.
Mais là ne doivent pas se borner nos relations. Si l’indigence de notre nature nous condamne à jouer jusqu’à la fin, vis-à-vis de ce bienfaiteur généreux, le rôle de mendiants, sa gratuite bienveillance nous appelle à devenir ses vrais amis. Nous pouvons donc et nous devons, à notre tour, savourer dans nos rapports avec lui, le divin aliment de l’amitié, le bonheur qui consiste à donner plus qu’à recevoir. Oui, nous pouvons et nous devons aspirer à donner à notre Dieu, et à lui faire de tous les présents celui qu’il estime le plus : à lui donner des âmes, à être ses auxiliaires et ses coopérateurs. Nous pouvons et nous devons prendre les intérêts de notre divin ami, les défendre contre les attaques de nos communs adversaires, et travailler très efficacement à en avancer le triomphe.
Si bous sommes fortement pénétrés de cet esprit, il se manifestera dans toute notre conduite. Il nous fixera irrévocablement au service du divin Roi, et nous attachera à lui par le plus indissoluble de tous les liens, celui d’une véritable amitié.
Il n’y a, au contraire, que bien peu de choses à espérer de ces chrétiens qui sont animés de l’esprit opposé à l’esprit de générosité, de ceux que saint Paul appelle les fils de la soustraction : « Subtractionis filii. » (Heb. x, 39.) Combien il en est de ces chrétiens qui, attachés uniquement au service de Jésus-Christ par la
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crainte de l’enfer, ne lui accordent que ce qu’il leur est impossible de lui soustraire sans trop s’exposer au péril de se damner ! Une de leurs principales préoccupations est de réduire le plus possible la part de leur temps et de leurs affections qu’ils se résignent à lui sacrifier. Ils semblent persuadés qu’ils ne sauraient renfermer dans des bornes trop étroites leur reconnaissance envers un Dieu qui leur a témoigné une générosité sans bornes.
La conduite des vrais amis du Cœur de Jésus est l’opposé de celle-là. Ce qu’ils cherchent en toutes choses, ce qu’ils désirent par-dessus tout, c’est de plaire à leur divin ami et de procurer sa plus grande gloire. Le considérant comme la meilleure partie d’eux- mêmes, comme le chef du corps dont ils sont les membres, ils ne séparent pas leurs intérêts des siens ; et jamais, en effet, ils ne travaillent plus utilement pour eux-mêmes que lorsqu’ils semblent s’oublier eux-mêmes, pour promouvoir ses divins intérêts. Tandis que les fils de la soustraction tendent à leur perte, filii subtractionis in perditionem, les imitateurs de la générosité du Cœur de Jésus amassent des trésors de gloire et de bonheur. Plus ils s’oublient eux-mêmes, plus ils obligent leur divin ami à s’occuper de leurs intérêts.
Déjà sous la loi ancienne, qui était pourtant la loi de la servitude, Dieu réservait ses plus précieuses faveurs pour les âmes dont la générosité anticipait, en quelque sorte, l’esprit de la loi nouvelle. C’est à ce signe qu’Éliézer, le serviteur d’ Abraham, reconnut, par l’inspiration divine, celle qui devait être l’épouse d’Isaac, la mère des patriarches et l’aïeule du Messie. Il convint avec le Seigneur qu’il verrait une marque de cette glo-
rieuse vocation dans la générosité avec laquelle la jeune fille à laquelle il demanderait de l’eau, s’offrirait, après avoir étanché sa soif, à abreuver les animaux qu’il conduisait avec lui.
C’est ainsi que Dieu attache parfois les grâces les plus précieuses aux plus légers témoignages de notre dévouement. Ce n’est pas la valeur de nos dons qu’il apprécie, c’est la disposition avec laquelle ils lui sont offerts. Infiniment riche et infiniment généreux par nature, il lui en coûte moins de donner que de refuser; mais il ne peut donner qu’à des cœurs disposés à recevoir ses dons, et la meilleure de toutes les dispositions est la générosité. Plus elle élargit les cœurs, plus elle les rend capables de recevoir les effusions de la libéraralité divine. En nous montrant avares envers Dieu, nous le contraignons d’être avare envers nous. Ne craignons donc pas de lui donner; et, puisqu’il trouve plus de bonheur à donner qu’à recevoir, mettons-le en demeure de nous donner avec une largesse toujours croissante, en le contraignant de recevoir, dans une mesure de plus en plus large, les offrandes, de notre générosité.