CHAPITRE XII
La Magnanimité 1.
La magnanimité est un des caractères les plus essentiels du véritable esprit de Jésus-Christ ; et c’est peutêtre celui dont la nécessité est moins comprise par les chrétiens. Nul d’entre eux n’ignore que l’humilité est un devoir pour eux ; et s’il leur arrive de se laisser enfler le cœur par la vaine gloire, ils ne manquent pas de s’en accuser comme d’une faute; mais en est-il beaucoup qui se reprochent et s’accusent de s’être laissé rétrécir le coeur par la pusillanimité, et d’oublier habituellement les grandes destinées que Dieu leur a faites ? Ce vice n’est pourtant pas moins répandu que l’orgueil, et il ne fait pas dans les âmes moins de ravages.
Nous dirons plus : c’est à la pusillanimité que l’orgueil est redevable de sa funeste influence sur les âmes; et, pour se- mettre à l’abri de ses atteintes, il suffirait qu’elles comprissent mieux leur vraie grandeur. Ce n’est donc que par une fâcheuse méprise qu’on confondrait la pusillanimité avec l’humilité chrétienne. Non seulement ces deux sentiments n’ont rien de commun, mais ils sont absolument opposés l’un à l’autre.
1 Messager, t. XL11, p. 357.
Dans le cœur du chrétien, comme dans le Cœur de Jésus, la véritable humilité a pour compagne inséparable une divine magnanimité.
Pour s’en convaincre, il suffît de se faire une idée juste de l’humilité du Cœur de Jésus.
Cette humilité est sans bornes. Aucune créature n’a jamais eu de son néant une conviction aussi profonde, une intelligence aussi parfaite, un sentiment aussi vif que la sainte humanité du Sauveur. Seul entre tous les enfants des hommes, le Fils de Marie a eu la pleine possession de ses facultés au moment où la main créatrice de Dieu lui a donné l’existence. Éclairée dès lors de toute la splendeur des divines lumières, son intelligence a pu mesurer les deux abîmes dont, en cet indivisible instant, elle franchissait l’immensité : l’abîme du néant du fond duquel elle était tirée par un choix parfaitement gratuit du divin amour, et l’immensité de gloire à laquelle elle était élevée sans avoir rien fait, sans avoir pu même rien faire pour mériter cette exaltation. De là, dans le Cœur de Jésus, deux sentiments inséparables l’un de l’autre : le sentiment de ce qu’il était par lui-même, et le sentiment de ce qu’il est devenu par le bon plaisir du Père céleste.
Et ces deux sentiments ont dans le Cœur de Jésus la même force, comme les convictions d’où ils naissent ont, dans soif intelligence, la même clarté. Ce divin Cœur éprouve une joie ineffable à comparer ensemble ces deux termes, infiniment éloignés l’un de l’autre, que
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le divin amour a unis en lui. 11 se complaît dans la vue de ce néant d’où il a été tiré pour être élevé à une dignité divine. Il aime à se voir, durant une éternité, confondu avec cette infinité de créatures possibles qui jamais ne recevront l’existence ; il aime à se dire qu’il était aussi incapable qu’elles de sortir par sa propre vertu de cet abîme ; il savoure avec délices ce néant qu’il porte dans son propre fonds, comme toute créature qui n’a pas en elle la raison de son être ; et comme il en a une intelligence incomparablement plus parfaite qu’aucune pure créature, son humilité est incompara-* blement plus profonde que celle du plus humble d’entre les saints.
Il a donc le droit de s’offrir à nous comme le grand Maître de l’humilité, et de nous dire : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur. »
Mais, comprenons-le bien : la sincérité et l’énergie du Cœur de Jésus n’enlève rien de sa force au sentiment de sa divine dignité. Il apprécie, au contraire, d’autant mieux la hauteur infinie à laquelle il a été élevé par son union avec le Verbe de Dieu, qu’il mesure plus exactement l’infinie profondeur de l’abîme d’où il a été tiré. Il comprend toute la grandeur de ses divines prérogatives ; il sait qu’en l’unissant à la personne de son Verbe, Dieu le Père a étendu à son humanité sainte cette complaisance infinie avec laquelle, dès l’éternité, il embrasse son Fils unique ; qu’il l’a constitué son héritier universel (Heb. i, 3), lui a donné la pleine possession de tous ses trésors, et a commandé à tous les anges de l’adorer comme ils l’adorent lui-même. (Heb., i, 6.)
Jésus-Christ voit donc la création tout entière sous ses pieds. Il a conscience du pouvoir absolu que son
Père lui a donné sur elle et de la nécessité où il Ta mis de procurer sa gloire, d’obéir au moindre signe de sa volonté et de coopérer à l’exécution de ses desseins. Embrassant dans sa pensée tout le cours des siècles, il voit se dérouler toutes les scènes du grand drame dont son complet triomphe doit être le dénouement ; et les luttes, les révoltes, les victoires de ses ennemis lui paraissent ce qu’elles sont en réalité, des intrigues passagères destinées à relever l’intérêt du drame, à faire briller le mérite des acteurs et ressortir l’éclat du ‘dénouement final. Et, après que tous les ennemis auront été contraints de se prosterner, le dernier jour, devant son trône, Jésus les voit, pendant l’éternité, glorifier sa sainteté et sa justice par le juste châtiment de leur rébellion, comme ses élus glorifieront sa bonté et sa magnificence par les récompenses décernées à leur fidélité.
Avec de pareilles perspectives devant les yeux, comment le divin Sauveur aurait-il pu se laisser captiver par les craintes et les désirs qui exercent un si funeste empire sur les cœurs des autres hommes? Quel autre sentiment que celui d’un profond dédain pouvait-il éprouver, lorsque Satan lui montra tous les royaumes de la terre, et les lui offrit pour prix de l’hommage qu’il réclamait de lui ? Nous étonnerons-nous du fier silence qu’il oppose aux interrogations menaçantes de Pilate, et du calme inaltérable qui ne l’abandonne même pas sur la croix ? Quelle terreur peuvent inspirer tous les maux du temps à Celui qui se sent en possession de l’éternité? Quel attrait peuvent avoir tous les plaisirs et toutes les richesses de la terre pour Celui ' en qui habite la plénitude de la divinité ?
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Cette parfaite alliance entre l’humilité la plus profonde et une magnanimité toute divine, que nous venons d’admirer dans le Cœur de Jésus, devrait se reproduire dans le cœur de chaque chrétien.
Que nous ayons tous bien des motifs de nous humilier et de nous anéantir devant Dieu, il n’est pas nécessaire de le démontrer. Nous n’avons pas seulement été tirés du néant comme la sainte humanité du Sauveur ; cette condition inhérente à toute créature n’est que la moindre de nos misères. Après avoir été arrachés à ce premier abîme, par un bienfait parfaitement gratuit du divin amour ; nous nous sommes volontairement plongés dans un abîme incomparablement plus profond, celui du péché. Ce second néant, qui est notre œuvre et l’effet de notre libre choix, nous fournit le sujet d’une confusion bien plus vive que celui qui constitue l’apanage essentiel de notre nature ; et, comme nous ne comprendrons jamais parfaitement la malice et la laideur du péché, nous ne mépriserons jamais assez en nous les auteurs d’une si criminelle dégradation.
Notre humilité ne saurait donc jamais être assez profonde ; mais ce ne serait plus la véritable humilité chrétienne, si le mépris sans bornes qu’elle nous inspirera pour ce qui, en nous, vient de nous-mêmes, diminuait l’estime souveraine que nous devons avoir pour les dons infiniment précieux que la bonté divine nous a départis. Nous estimerons, au contrairè, d’autant plus la dignité surhumaine dont nous ayons été revêtus par la grâce, que nous comprendrons mieux
combien nous avions dégradé par le péché notre dignité naturelle. Descendus par notre propre choix bien audessous du néant, nous avons été élevés, par un second effort de la bonté divine, au-dessus de toute la création, nous avons été faits par Jésus-Christ participants de la nature divine. (2 Pet. i, 4.) Nous nous dispenserons de développer, de nouveau, les témoignages de l’Écriture et de la tradition par lesquels nous avons démontré la réalité de cette divinisation du chrétien par le Cœur de Jésus *.
Qu’il nous suffise de dire que c’est là un dogme de foi aussi certain que la divinité même du Sauveur, dont il est le complément. Ce n’est pas, en effet, pour elle seule que la sainte humanité du Sauveur a reçu la plénitude de la divinité, par son union hypostatique avec la personne du Verbe ; c’est afin de diviniser l’humanité tout entière, en faisant part de sa plénitude à tous ceux qui consentent à recevoir la communication. (Jo. i, 16.) En prédestinant le Fils de Marie à être son propre Fils (Rom. i, 4), Dieu le Père nous a prédestinés à devenir ses fils adoptifs par notre union avec ce Fils unique. (Eph. i, 5.)
Voilà ce que nous sommes devenus par notre régénération, nous qui, par notre propre naissance, n’étions que des fils de colère. (Eph. ii, 3.)
Ce n’est pas de nom seulement, mais en vérité que nous sommes les fils de Dieu. (1 Jo. ni, 1.) Nous sommes les membres du corps dont Jésus-Christ est le chef (1 Cor. xn, 27) ; la vie divine que notre Chef possède sans mesure et par son propre droit, nous la re-
* Voir le volume qui a pour titre : Le Cœur de Jésus et la Divinisation du chrétien.
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cevons de lui, chacun dans notre mesure. Cette vie qui est la grâce, elle est la même dans les membres que dans le chef, la même dans les chrétiens qu’en Jésus- Christ, quoique dans une proportion bien différente. Elle fait luire à leurs yeux la même lumière, allume dans leurs cœurs les mêmes flammes, leur fait éoncevoir les mêmes pensées et les mêmes sentiments. Elle leur fait acquérir des droits certains à la possession du même bonheur, bonheur vraiment divin, puisqu'il consiste dans la possession de Dieu lui-même.
Nous ne saurions trop revenir sur ces grandes vérités, trop peu comprises par le plus grand nombre de chrétiens, et trop oubliées par ceux qui les connaissent. Si nous les croyions d’une foi plus ferme et si nous les avions constamment présentes, elles auraient une mervilleuse vertu pour élever notre cœur au-dessus des vaines craintes et des puériles ambitions .de la terre, nous mettrions nos sentiments au niveau de notre dignité. Établis par notre divinisation dans un ordre supérieur à toute la création, nous regarderions tout bien créé comme indigne de notre estime, et nous éprouverions le même dédain que le Cœur de Jésus pour toutes les séductions par lesquelles le tentateur pourrait essayer de nous fasciner. Quel attrait peut avoir le clinquant du monde pour celui qui est propriétaire des trésors du ciel?
Nous partagerions également le calme inaltérable avec lequel le divin Sauveur envisageait les événements les plus malheureux. Comme lui, nous aurions l’infaillible assurance que ces événements ne peuvent que tourner à notre gloire. Saint Paul vient de nous dire : Jésus-Christ n’a pas été prédestiné tout seul. Chef du grand corps dont nous sommes les membres, c’est dans
dans tous ses membres aussi bien que dans toute sa personne qu’il doit être glorifié.
Le but de tous les desseins de la Providence, le terme infaillible de tous les événements qui s’accomplissent dans le monde est la formation, l’accroissement, la sanctification et la glorification de ce corps divin. Tout ce que Dieu fait par lui-même dans le gouvernement de l’univers , tout ce qu’il inspire à ses serviteurs, tout ce qu’il tolère chez ses ennemis doit irrésistiblement aboutir à ce résultat ; et pourvu que nous entrions nous-mêmes dans la pensée de Dieu nous sommes aussi assurés que Dieu lui-même de voir la création tout entière coopérer à notre bonheur et à notre gloire. Comme Jésus-Christ nous trouverons des auxiliaires involontaires dans nos plus mortels ennemis.
D’où peuvent donc venir nos agitations et nos inquiétudes? De notre pusillanimité. Nous perdons de vue notre dignité et nos divines destinées. Nous savons, en spéculation, ce qu’est Jésus-Christ et ce qu’est un chrétien ; mais nous laissons pénétrer dans notre cœur les sentiments les plus contraires à notre conviction.
Nous croyons que Jésus-Christ est le Fils de Dieu, éternel et tout-puissant comme son Père ; et nous tremblons de voir ce Dieu tout-puissant vaincu par les vers de terre révoltés contre lui! Nous savons que nous sommes les frères adoptifs de ce divin Roi, les héritiers présomptifs de son éternel royaume ; et nous partageons toutes les mesquines ambitions des fils du
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néant, nous nous laissons séduire par leurs promesses et effrayer par leurs menaces ! C’est notre pusillanimité qui nous perd ; c’est elle qui est la cause de nos faiblesses et de nos dangers ; c’est elle aussi qui nous met hors d’état d’apporter au monde le salut qu’il ne peut attendre que des vrais chrétiens. Le grand mal des âmes d’aujourd’hui, c’est leur énervement; c’est l’absence de tout idéal élevé dans les intelligences, de tout sentiment généreux dans les cœurs. A force de tout discuter, le rationalisme a détruit toutes les convictions; et le développement des richesses matérielles, coïncidant avec cette décadence des forces morales, a livré les cœurs en proie aux entraînements d’un abject sensualisme. Jouir et s’enrichir, pour jouir davantage, voilà l’unique mobile auquel obéit notre société dégénérée.
Qui nous relèvera de notre abaissement? Qui fera, de nouveau, circuler la vie morale dans ce grand corps dont le développement matériel ne peut, sans elle, qu’accélérer la dissolution?
Qui rendra aux intelligences la foi, aux cœurs le dévouement, aux âmes l’énergie? Cette miraculeuse restauration de notre société, devenue païenne, ne pourra s’accomplir qu’autant que, par la bouche des chrétiens, retentira à ses oreilles la grande voix qui réveilla de leur sommeil de mort les sociétés idolâtres. Au moment même où un grand écrivain de Rome disait : « Nous mourons d’une mort ignoble, » les apôtres de Jésus- Christ annonçaient à Rome et au monde entier la manifestation de la vie. « Ce que nous avons vu de nos yeux et touché de nos mains, disaient-ils, nous vous l’annonçons : oui, c’est une vie véritable qui, exilée de la terre était cachée dans le sein de Dieu, elle s’est ré-
vélée à nous ; nous l’avons vue ; nous l’avons entendue ; et nous venons lui rendre témoignage auprès de vous, afin que vous aussi vous en partagiez avec nous les richesses et les joies, et que, tous ensemble, nous entrions en société avec le Père céleste et avec son Fils Jésus- Christ. » (1 Jo. i.)
Telle est la grande nouvelle qu’il faut de nouveau annoncer aux hommes de notre âge, par qui elle a été complètement oubliée. Il faut leur rendre l’intelligence et le sens du surnaturel qu’ils ont perdus. Le relèvement des âmes et de la société est à ce prix.
De même que notre corps ne peut être vivifié que par la communication supérieure de l’âme, ainsi les âmes ne peuvent échapper à la mort qu’en recevant la communication de la vie de Dieu. Nous ne serons donc capables de travailler au salut de la société que dans la mesure dans laquelle nous pourrons lui rendre cette vie divine. Mais comment la lui rendre, si nous n’en possédons nous-mêmes la plénitude? Comment lui en faire comprendre la nécessité et le prix, si nous ne l’apprécions pas nous-mêmes à sa juste valeur? Comment relever les âmes, si nous ne maintenons pas nos pensées et nos sentiments à la hauteur de notre divine vocation?
Cette magnanimité, qui est le principe de notre force, est donc également la condition de notre influence et l’instrument nécessaire de notre apostolat. Voilà pourquoi l’Église nous répète chaque jour, par la bouche de chacun de ses prêtres, cet avertissement que nous ne comprendrons jamais assez : Sursum corda ! En haut les cœurs !
Enfants de Dieu, n’oubliez pas votre dignité divine ! Luttez contre les attractions terrestres et contre le poids
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de votre nature dégradée. Puisque vous possédez déjà en vraie propriété l’héritage divin dont les saints ont la jouissance, efforcez-vous d’en comprendre comme eux les dimensions infinies et d’en apprécier autant qu’eux l’infinie valeur. (Eph. m, 18.)
En haut les cœurs, puisque l’objet de vos affections et le terme de vos destinées est lui- même élevé au-dessus de toute grandeur créée! En haut les cœurs, afin que, vous élevant sans cesse, vous puissiez attirer après vous les âmes que tout aujourd’hui tend à rabaisser.