LA REVUE MILITAIRE
C'est dans la plaine de Lafïan, à deux milles d'Aldershot, que se fit la revue des troupes L'endroit ne pouvait être mieux choisi ; car cette plaine est une immense arène, de forme ovale, parfaitement unie, couverte d'un tapis de gazon vert, et entourée de collines boisées formant amphithéâtre.
Les collines sont les gradins naturels de ce cirque, où des millions de spectateurs peuvent trouver place ; et le gazon qui
couvre le sol est si épais que les galops de la cavalerie et de l'artillerie n'y peuvent soulever le moindre nuage de poussière- Sur un des côtés de l'arène, au pied d'une des collines, deux grandes estrades avaient été érigées, et c'est dans l'espace vide qui les séparait que devait stationner pendant la revue la voiture de Sa Majesté, ayant derrière elle les princesses de sang royal, dans leurs voitures respectives, et les princes anglais et étrangers, à cheval.
La revue devait commencer à quatre heures P. M. Mais dès le matin les troupes de \North-Camp et d'Aldershot s'étaient mises en mouvement, pour se concentrer autour de la plaine de Laflfan. A Aldershot surtout l'animation était grande. C'était jour de fête pour la petite ville, qui est essentiellement militaire, et qui comptait l'été dernier dans ses casernes et ses écoles environ 38000 soldats et officiers. Toutes ses rues étaient pavoisées et regorgeaient d'escadrons en marche, et de fanfares étourdissantes.
Tous les mouvements convergeaient vers la plaine de Laffan, et, de midi à quatre heures, on y vit arriver de toutes les directions, par toutes les routes, dans un rayon de vingt milles, de nombreux corps militaires et d'immenses multitudes de curieux.
L'affluence et le mouvement étaient surtout extraordinaires du côté de Farnborough station, par où devait arriver Sa Majesté. Pavillons, drapeaux, et banderolles de toutes couleurs, y flottaient au vent, et trois arcs de triompha y avaient été érigés.
Dès onze heures du matin commencèrent à arriver de Londres des trains chargés de troupes. Plusieurs bataillons de grenadiers, et de gardes écossais défilèrent les premiers. A midi, parut un corps de troupes indiennes.
De temps en temps, entraient en gare des trains remplis d'officiers et de dames. Les toilettes claires de celles-ci se détachaient admirablement sur les uniformes
militaires et formaient un tableau pittoresque et riant.
Cinquante omnibus venus de Londres, et d'innombrables véhicules de tout cenre, comprenant même des voitures d'ambulance et des wagons d'artillerie, transportaient les arrivants à leurs destinationsrespectives.
Le duc de Connaught fat de bonne heure sur les lieux et fit une visite rapide à Aldershot. Il portait le hâ'on de commandement, et était accompagné de plusieurs officiers.
Un peu avant deux heures, arriva le premier des trains royaux. Il amenait le prince et la princesse de Galles, le duc et la duchesse d'York, le duc de Cambridge, la princesse Victoria de Galles, la princesse Louise marquise de Lorne, le duc et la duchesse de Fife, le duc et la duchesse de Teck, le prince Albert de Prusse, le grand duc et la grande duchesse de Mecklembourcr-Strelitz et d'autres dont les noms nous échappent. Tous montèrent dans dix
landaus découverts, et disparurent dans la direction de l'Hôtel du Gouvernement, suivis par le duc de Connaught à cheval.
A trois heures arriva l'escorte de Sa Majesté, composée d'officiers coloniaux et de cavaliers In iiens, sous le commandement du lieutenant-colonel Gordon.
Enfin, à quatre heures moins deux minutes l'agitation de la foule à la gare de Farnborough devint intense : Le train royal portant Sa Majesté venait d'y entrer. Parmi les grandes dames de sa suite, on remarquait la princesse Henry de Battenberg, la princesse Christian, la princesse Victoria de Schleswig-Holstein, la princesse de Anhalt, Lady Churchill, mademoiselle Phipps, etc., etc.
A ce moment-là, la plaine de Laffan présentait le spectacle le plus pittoresque et plus animé ; et de grands mouvements s'y opéraient. De nombreux escadrons de fantassins, de cavaliers, d'artilleurs, précédés de leurs fanfares débouchaient de
toutes les directions dans la plaine, et y prenaient les postes assignés à chacun.
Il y avait plus de deux heures que les estrades et les collines voisines étaient couvertes de spectateurs. Les branches des arbres mêmes ployaient sous le poids d'oiseaux d'un nouveau genre, bipèdes sans plumes venus d'Alder^hot et des villages voisins.
A quatre heures et cinq minutes précises, le premier des 21 coups de canon du salut royal fit tressaillir la foule. Il annonçait que Sa Majesté avait quitté la gare de Farnborough et s'approchait de LafFan.
Quelques instants après, la crête de la colline se couronna de la brillante procession des princes, ayant à leur tête le prince de Galles en uniforme de hussard. Ils défilèrent lentement au pas de leurs chevaux, salués par les acclamations de la multitude, et vinrent se ranger entre les deux estrades.
Mais tous les regards étaient déjà fixés sur le cortège royal qui s'avançait. En
tête venait le duc de Connaught, entouré de son état-major ; puis, la cavalerie indienne et quelques officiers des troupes canadiennes, et enfin, Sa Majesté dans un landau découvert, ayant en face d'elle la princesse Béatrice et la princesse Christian. Avec un ensemble merveilleux, des milliers d'épées flamboyèrent au soleil, et les drapeaux s'abaissèrent. Ce salut des armes et des drapeaux est plein de solennité et de grandeur.
Alors commença la revue proprement dite, et ce fut vraiment un grand spectacle.
Toute la plaine, longue de deux milles et large d'un demi mille, ressemblait à une vaste aquarelle, dont le dessin était remarquable de symétrie et d'harmonie, et dont les lignes formées par les rangs militaires se mouvaient harmonieusement, comme un grand corps animé par une seule âme.
Auprès, au loin, à gauche, à droite, des lignes de soldats s'allongeaient, des carrés se formaient, des colonnes s'ébranlaient au roulement des tambours et marchaient, ici
du centre aux extrémités, et là des extrémités au centre. Les rangs pressés, mû-; comme par un ressort, ondoyaient, s'avançaient, défilaient, circulaient dans un balancement régulier et automatique.
Dans les lointains de la plaine une buée légère flottait sur les nombreux escadrons en marche, comme un voile transparent qui en idéalisait les lignes. Là-bas, des oscillations indécises de baïonnettes étincelantes indiquaient que des carrés de fantassins venaient de se mettre en marche. Plus près, c'étaient des colonnes de cuirassiers dont les plis ondulaient rapidement. Devant nous, les artilleurs passaient au grand galop de leurs chevaux, comme des centaures antiques, traînant leurs lourds caissons avec un bruit d'ouragan.
Les armes et les gibernes, les épaulettes et les casques, les shakos et les tuniques aux couleurs chatoyantes et variées, formaient des rivières de miroitements et de rayons. C'était un vaste tournoi d'hommes et de chevaux, où les cuivres et les aciers
polis resplendissaient. C'était un ruissellement de reflets et de flammes, jaillissant de vagues humaines en mouvement. Et pendant que ce spectacle ravissait nos yeux, des harmonies puissantes charmaient nos oreilles. Les trompettes sonnaient partout, les fanfares à cheval remplissaient l'air de leur musique guerrière ; des bandes de cornemuses, marchant en tête des régiments écossais, faisaient entendre les airs monotones et mélancoliques de leurs bruyères et de leurs montagnes.
De tous côtés les tambours battaient, et à chaque sonnerie des trompettes on voyait onduler l'immense moisson de sabres, d'épées, de lances, de baïonnettes, de casques, de pointes d'acier et de plumets flottants.
C'était un merveilleux tableau d'ensemble, et dont les plans se déroulaient avec un ordre admirable. Mais en observant la régularité de ces évolutions stratégiques, je songeais au chaos des batailles, à la mêlée des luttes tragiques, aux lignes bri-
sées par les obus, aux éclaircies sanglantes faites dans les rangs par les batteries qui vomissent la mort, aux retraites désordonnées, aux paniques fatales, aux fuites précipitées devant un ennemi vainqueur !
Le défilé devant Sa M ijesté fut simplement splendide. Il s'opéra de gauche à droite, et dura deux heures.
Pendant deux heures Sa Majesté vit passer devant elle et lui présenter les armes trente mille fantassins, cavaliers et artilleurs, tous divisés en escadrons, et précédés de leurs fanfares, les fantassins allant au pas, les cavaliers et les artilleurs au grand galop de leurs chevaux.
Qu'ils étaient beaux à voir tous ces vaillants défenseurs de la patrie ! Les Ecossais avec leurs casques à plumes, leurs ceintures à crinières, et leurs amples plaids élégamment drapés, graves et solennels, marchant au pas, mesuré par leurs fanfares de cornemuses — les Cuirassiers géants, aux poitrines d'acier et aux casques de cuivre, défilant au grand galop de leurs chevaux,
avec un cliquetis d'armures étourdissant — les Lanciers rigides, élevant leurs fers de lances, semblables à des tourelles en vedette surmontées d'une flèche en bronze doré— les Scots Grey, beaux et grands hommes, montés sur des chevaux colosses plus beaux encore, et faisant trembler le sol sous leur cavalcade — Ils sont bien les mêmes que Napoléon nomma les terribles Gris à Waterloo et qu'il décima sans pouvoir les vaincre , — les Hussards, avec leurs dolmans flottants aux revers rouges et gris ; — les Dragons-gardes, imperturbables et lourds, sous leur,s armures flamboyantes ; — les Carabiniers à cheval- -les Batteries d'artilleurs, entraînant dans une course vertigineuse leurs canons rayés et leurs caissons ; — les Ingénieurs et les Sapeurs avec leurs fourgons ; — les Mineurs sousmarins de Malte, de Hong-Kong, de Singapore, de l'île Maurice, de la Jamaïque et des Indes Occidentales ; — la Police Montée du Canada, les Dragons canadiens ; les Carabiniers d'Australie, de Queensland et de la Nouvelle-Zélande; les détachements d'ar-
tillerie de Trinidad, de la Nouvelle-Galles du Sud, des Bermudes, du Canada, de Ceylon, et d'autres encore qu'il serait trop long d'énumérer !
Un trait caractéristique de ce grand déploiement militaire était la variété des races et des couleurs, des uniformes et des langues. Car, à côté des Anglais, des Canadiens, des Australiens, marchaient et chevauchaient des Noirs de l'Afrique, des Jaunes de la Chine et des Indes, des Malais, des Cypriotes, des Hausas de Lagos et de la Côte d'Or, des Sykhs, des Punjabis, des Dyaks de Bornéo.
Il était près de sept heures quand le défilé fut terminé. Toutes les troupes, concentrées alors au centre de la plaine s'approchèrent de Sa Majesté, et l'hymne national fut joué par toutes les fanfares à la fois. Les soldats poussèrent des acclamations formidables, en élevant au bout de leurs carabines leurs casques, armets, képis, et casquettes. Les bravos de la multitude se joignirent aux clameurs des
troupes, et ce fut au millieu des cris d'un million de voix que Sa Majesté reprit avec son escorte la route de Windsor.