‹ Le reine Victoria et son JubiléChapitre 16 sur 28 · LA REVUE NAVALE · texte numérisé non relu

LA REVUE NAVALE

Le bras de mer Soient, choisi pour le déploiement majestueux de la marine anglaise, offre à la fois de grands avantages pour l'évolution des navires, et d'admirables points de vue pour les spectateurs.

Il est resserré entre la petite île de Wight et la côte méridionale de la grande île britannique, et protégé contre les tempêtes fréquentes qui troublent la Manche.

Les nombreux yatchs de plaisir qui y croisent peuvent admirer au nord les havres et les villes de Portsrnouth et de Southampton, au sud les rives pittoresques de Wight, avec ses grands bois, ses jardins, ses parterres, ses villas à demi cachées dans les feuillages, et ses petites villes blanches et roses.

Des hauteurs qui bordent cette large avenue maritime des millions de spectateurs peuvent voir évoluer des centaines de navires, et si Sa Majesté avait pu se transporter pour l'occasion dans son château d'Osborne elle aurait contemplé de ses fenêtres cet incomparable spectacle.

Tous ceux qui ont eu la bonne fortune d'en être témoin en sont revenus émerveillés. Sans doute la puissance navale de l'Angleterre était connue ; mais jamais les marins les mieux renseignés n'avaient eu pareille opportunité d'en apprécier à la fois l'étendue, la force et la beauté.

Le 26 juin, à Spithead, elle s'est exhibée avec un orgueil légitime, et elle a déployé ses vastes proportions devant les représentants de toutes les nations, afin de les forcer à reconnaître sa suprématie. De l'aveu de tous, la démonstration a été triomphante et le spectacle splendide.

On comprend aisément que c'est une nécessité pour l'Angleterre d'avoir la plus puissante marine du monde. La mer l'isole,

niais elle la protège aussi, à condition toutefois que cette mer soit bien gardée.

Les fortifications ne sont une force pour une ville qu'autant qu'elles sont bien garnies d'artilleurs. Or, l'océan est la plus formidable des fortifications ; mais il faut le peupler de navires pour s'en assurer la suprématie. Voilà la force de l'Angleterre : l'océan l'entoure comme une grande muraille de Chine, et ses redoutables cuirassés en sont les batteries.

Donc la fière Albion a voulu, durant ces jours de fête, se contempler elle-même dans sa force ; et pour cela elle s'est regardée dans le miroir de la mer.

Elle n'a pas rappelé des confins du monde les escadres dispersées dans ses stations navales lointaines. Elle a réuni seulement les navires en disponibilité dans les divers ports de son île, et, quand ils ont défilé sous ses yeux, ils formaient une ligne formidable de remparts d'acier couverts de canons, longue de trente cinq milles !

Au moment de la revue, et pour que le

regard pût en admirer l'ensemble harmonieux, on les avait rangés sur cinq lignes, ayant sept milles de longueur chacune.

Quel spectacle imposant et formidable !

Représentez-vous cent soixante-dix navires de guerre ainsi groupés, flottant sur une mer calme inondée de lumière, tous repeints à neuf, vernis, polis, rajeunis, avec leurs cuivres flamboyants, avec leurs milliers de pavillons de toutes couleurs flottant aux mâts, aux vergues et aux cordages, avec leurs tours et leurs tourelles garnies de canons de bronze et d'acier, avec leurs torpilles et leurs autres engins de guerre. Représentez-vous à tous les étages de ces citadelles flottantes quarante mille marins artistemenfc rangés, drapés dans leurs plus beaux uniformes, souriants, fiers et glorieux, et vous pourrez alors peutêtre, par un effort d'imagination, vous faire une idée approximative de la grandeur de ce spectacle.

Mais non, ce tableau n'est pas complet. Au milieu de ces Leviathans immobiles,

étalant leurs carapaces au soleil, il faut vous représenter une autre flotte, également pavoisée et rutilante, mais pleine de vie et de mouvement: c'est celle qui porte des milliers et des milliers de spectateurs. Elle se compose de steamers grands et petits, de bateaux et de yatchs à vapeur et à voiles, charriant des flots humains dans toutes les directions ; et pour ne mentionner, dans cette flotte de paix venant admirer la flotte de guérie, que les grands navires -pal ai s chargés de visiteurs, nommons la Campania de la ligue Cunard, le Teutonic de la ligne White Star, la Touraine de la Compagnie Générale Transatlantique, le Scot, le Danube, le Cartilage, appartenant à diverses nations.

Ce n'est pas tout encore. Tous les Etats européens, ainsi que les Etats-Unis et le Japon, sont représentés dans ce merveilleux concours, chacun par un de ses plus beaux navires de guerre ; et les spectateurs admirent tour à tour le Pothuau, de France, le Rossia, de Russie, le Wien de l'Autriche,

le Lepanto d'Italie, le Fuji du Japon, et les comparent aux grands cuirassés anglais- Parmi ces derniers, plusieurs ont des noms redoutables et pleins d'orgueil. On les appelle : le Terrible, le Victorious, le Povverf'ul, le Mars, le Jupiter, le Majestic, le Magnificent, le Sans-Pareil, l'Inflexible, la Dévastation, le Colosse, la Résolution, le Thunderer, le Mighty-Six, le Repuise, le Renown, dont le motto paraît être celui de toute la flotte: " Deeds not ivords, des actes et non des paroles. "

Ce jour-là cependant, tous ces géants de la mer se contentèrent heureusement de prononcer des paroles, et c'est le Renown qui parla le premier. Ce rôle convenait à son nom.

A l'heure fixée, un de ses canons gronda, annonçant à toute la flotte que le yatch royal s'avançait.

Ce yatch élégant et somptueux porte deux noms que l'histoire ne séparera pas et que la fête du jour rappelait sans cesse

— Victoria-Albert — et il avait à t on bord Albert, fils, prince de Galles, en grand uniforme d'amiral. A ses côtés se tenaient le duc d'York, le duc de Cambridge, le prince Henry de Prusse, tous revêtus de l'uniforme de marin, la princesse de Galles, et la princesse Victoria, sa fille, portant d'élégants costumes de yatch en flanelle blanche et des chapeaux de paille blancs.

Soudain, l'étendard royal de soie cramoisie et jaune tout brodé d'or fut déployé

— ce qui signifiait que le prince de Galles représentait Sa Majesté — et le défilé commença.

En arrière du yatch royal venaient le Carthage où brillaient dans leurs riches costumes les Magnats de l'Inde et leurs officiers — l'Elfin, l'Enchanteresse, le Wildfire que s'étaient partagés quelques membres du gouvernement anglais et les ministres coloniaux avec leurs invités — l'El Dorado portant les ambassadeurs et leurs suites — le Danube transformé en Chanrbre

des Lords— et la majestueuse Campania chargée de la Chambre des Communes.

Suivi de ce brillant cortège, le yatch royal s'avança lentement entre les lignes ries navires. Nous avons dit qu'ils étaient rangés sur cinq lignes formant ainsi trois grandes avenues. Le yatch royal les parcourut successivement dans toute leur étendue, et quand il arrivait entre deux n ivires les saluts d'usage s'échano- raient, les équipages poussaient des acclamations, les marins présentaient les armes, eb les fanfares jouaient " God save the Qu,°,en." Dans les intervalles de ce long dédié, les bouchesà-feu faisaient entendre leurs vois: sonores.

Au retour de cette longue course, le yatch royal se rapprocha du Renown, et il échangea ave? lui un colloque dans la langue des pavillons. Le Rénovai transmit à toute la flotte dans le même langage les ordres du prince, et de tous les navires,, s'élancèrent alors dans la direction du yatch royal des chaloupes à vapeur montées par les principaux officiers de chaque

navire. Une réception cordiale les attendait, et Son Altesse Royale leur exprima au nom de Sa Majesté toute la satisfaction et tout l'orgueil patriotique que son cœur avait ressentis eu face de Ce déploiement grandiose.

Les Commandants des navires étrangers furent également conviés à ce grand rendez-vous à bord du yatch royal, et ce fut un curieux spectacle de voir réunis et mêlés, les pavillons de toutes les nations autour de ce modeste navire, esprit d'une race revêtu d'une forme visible, et symbolique représentant de la puissance anglaise.

C'est alors qu'on put remarquer à son bord, outre ceux que j'ai déjà nommés, le duc et la duchesse d'Albany, le duc de Connaught, l'impératrice Frédéric, le prince Arthur de Connaught, la princesse Victoria Patricia de Connaught, le prince Alexandre et la princesse Eua de Battenberg, le prince Henry de Prusse, le prince Christian, la du2hesse de Saxe-Cobourg-

Gotha, le grand duc Serge de Russie, le prince Charles de Danemark, le prince Albert de Prusse, le prince et la princesse de Naple*, et d'autres princes venant des Indes, du Japon et du royaume de Siam.

Cette imposante revue dura plusieurs heures, et tout le monde s'extasiait devant la beauté du spectacle auquel un ciel splendide venait ajouter son éclat et ses sourires.

La mer surtout prenait part à la ^fête avec une bonne humeur charmante, et une allégresse quasi maternelles. Sa robe d'azur transparent ruisselait de pierres précieuses.

Tous ces monstres aux carapaces dures, elle les berçait mollement sur son sein. Tous ces grands meurtriers qui parcourent le monde et y sèment la mort, elle les entourait de ses caresses. Des multitudes de petites laines courtes clapotaient, riaient, poussaient des cris joyeux autour d'eux.

Tout était miroitement, rayonnement, bruissement, lumière et joie. On se sentait hypnotisé par je ne sais quel fluide magique. L3S vaguas moussaient d'allégresse comme des coupes de Champagne, et des odeurs capiteuses grisaient l'atmosphère.

Une sorte d'émotion contagieuse de la nature et des hommes gagna les spectateurs les plus flegmatiques, quand des centaines de canons, porte-voix formidables, transmirent au loin les explosions de la joie universelle.

Et la fête se prolongea au milieu des acclamations humaines et djs tonnerres de l'artillerie, tantôt éclatants et tantôt sourds, les uns rapprochés et les autres lointains, jusqu'à ce que le soleil qui avait bien fait sa part s'éclipsa tout à coup.

Jusque-là il s'était montré très complaisant pour Sa Majesté ; et ce jour-là même il avait assisté avec un intérêt visible à

cette magnifique démonstration navale, la contemplant avec sérénité de so;i grand œil éîatant de lumière.

Mais vers les cinq heures P. M. il sembla dire : " J'en ai assez de ce spectacle," et il céda sa place à de sombres nuages qui entrèrent en scène, sans y être invités. Ils se glissèrent d'abord lentement et sans bruit le long des coulisses de l'hémisphère céleste. La brise légère et sautillante qui avait dansé sur la vague, tout le jour, se retira devant eux. Li mer lit silence, et le ciel devint manaçant.

Voulut-il rappeler à l'Angleterre que tous ses canons de gros calibre ne sont après tout que ries pétards, comparés aux célestes batteries ? Voulut-il jeter une douche d'eau froide sur l'enthousiasme et la van té d'Albion ? — Peut-être. Ce qui est certain, c'est que ver* les six heures du soir, alors (pie la revue prop ement dite venait à peine de fini»", un orage tropical épouvantable éclata.

En un instant, toute la vaste flotte disparut aux regards, enveloppée dans les avalanches d'an nouveau déluge. Des salves d'artillerie électrique ébranlèrent les cieux, et firent trembler les lourds navires, le bras de mer et ses rivages. Pendant plus d'une heure, les éclairs sillonnèrent sans interruption l'atmosphère, et le tonnerre promena ses grondements terribles d'une extrémité à l'autre de l'horizon.

Mais quoiqu'il parût courroucé le ciel fut miséricordieux. Ce ne fut pas du feu, mais de l'eau seulement qu'il répandit sur cette multitude en fête. Il n'en résulta aucun naufrage ni accident. Ce ne fut un désastre que pour les toilettes des dames. Les plus élégantes présentaient après l'orage le spectacle le plus disgracieux et le plus attristant ; et plusieurs ont pensé sans doute qu'elles avaient payé trop cher leurs joies et leurs succès du jour.

Pendant quelque temps, on crut que l'illumination de la flotte, qui devait avoir

lieu le même soir, serait rendue impossible par la tempête. Mais les grands nuages noirs, qui étaient venus si inopinément troubler la fête, s'en allèrent comme ils étaient venus, et, quand la nuit tomba tout à fait, le ciel se montra parsemé d'étoiles.

Alors le yatch royal reparut à l'horizon tout illuminé, et il donna à la flotte les signaux convenus. Les canons tonnèrent de nouveau. Une fusée étincelante traça dans le ciel une ellipse lumineuse, et dans un instant les 170 navires se transformèrent. Les longues formes noires, qui semblaient dormir de leur dernier sommeil sur les dalles sombres de la mer, se réveillèrent tout à coup, pleines d,j vie et de lumière. De la proue à la poupe, de la ligne de flottaison à la cime des mâts, des girandoles de flamme formèrent des dessins harmonieux, et révélèrent tous les détails de forme et toutes les beautés des forteresses flottantes. Bientôt on crut avoir sous les yeux une grande ville en feu, dont les flammes étaient centuplées par les rêver-

bérations de la mer. C'était une illumination féerique.

Quand la canonade eut dit au yatch royal son dernier bonsoir , il était minuit. *

(*) En parlant de cette imposante démonstration, le Temps de Paris disait : " La France peut, mieux que toute autre nation, y prendre part avec une généreuse sympathie. Car elle sait que, malgré certaines divergences naturelles, il n'est pas probable que cet immense armement soit jamais tourné contre elle. Pour la France, cette pompe martiale n'est que le couronnement du Jubilé de la Paix ! "

Evidemment, le Temps, ce jour là, n'a pas été bon prophète.

Ce qui donne un intérêt particulier à la bonhomie du Temps, c'est qu'au même moment le Globe de Londres disait : "Si la Grande-Bretagne avait l'esprit agressif qui anime au moins une de ses voisines du Continent, la puissante Armada, réunie à Spithead serait une menace pour la paix du monde. Mais même le plus jaloux de nos critiques étrangers sait dans son cœur que la politique anglaise est profondément enracinée dans la justice et la droiture.... et que la puissance géante de sa marine ne sera employée qu'à faire du bien. "

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