S ON 11 O M A X
Sur l'un des trônes les plus puissants du monde une jeune fille de dix-huit ans était donc assise,entourée d'admiration et d'hommages.
Comment allait-elle se garder de tous les dangers d'une si haute fortune ?
Comment cette couronne si large pour son fi ont n'allait-elle pas tomber comme
un bandeau sur ses yeux et la rendre aveugle ?
Comment le pernicieux vocabulaire de la flatterie sans cesse murmuré à son oreille n'allait-il pas troubler son esprit si jeune encore, et corrompre son cœur de femme ?
Comment continuerait-t-elle d'aimer le parfum des vertus modestes au milieu des cassolettes d'encens que de nombreux thuriféraires balançaient devant elle ?
Telles étaient les questions que se posaient sa digne mère, la duchesse de Kent, et son oncle, ie roi Léopold de Belgique, qui lui avait servi de père et qu'elle aimait tendrement. C'est sur le mariage qu'ils comptaient pour dissiper leurs anxiétés.
Sans doute la jeune reine y avait ellemême songé avant son accession au trône. Mais elle était maintenant tellement ab- &orbée par ses nouveaux et importants devoirs, et par les amusements et les plaisirs de la cour, qu'elle ajourna d'elle-même tout projet à cet égard avec une détermination bien arrêtée.
Le choix d'un mari était d'ailleurs une chose délicate et difficile.
Elle ne pouvait pas épouser un roi, à cause des conflits dynastiques, politiques et internationaux, qu'un tel mariage eut fait naître.
Certes, les prétendants princiers ne manquaient pas ; mais la jeune reine n'entendait pas qu'on lui dictât son choix, et elle avait la prétention de faire un mariage d'amour.
Un mariage d'amour pour une reine servante de son peuple, esclave de la diplomatie, et pupille d'un gouvernement, étaitce donc possible ?
Oh ! sans doute, c'est un roman qu'on voit tous ies jours en action parmi les gens du peuple. Elles sont belles les fiançailles des humbles ! C'est le printemps, c'est l'aurore, c'est la jeunesse, c'est la fleur de la vie ! Tout sourit, tout chante, tout est lumière *uiour des fiancés !
Mais il en est autrement du mariage des rois et des reines. Ce n'est pas leurs cœurs
qu'ils doivent consulter, mais l'intérêt de l'Etat et l'avenir de la nation.
Il faut éviter tout lien qui pourrait donner lieu à des complications politiques. Il faut rechercher des alliances personnelles, qui soient en même temps des alliances internationales.
Cependant, parmi les princes qui aspiraient à la main de la jeune souveraine il en était un qu'elle avait déjà remarqué. A titre de neveu, il avait passé plusieurs semaines au palais de Kensington chez sa tante, la duche-se de Kent, alors que la princesse Victoria, sa cousine, n'avait que dix-sept ans ; et une douce intimité s'était dès lors établie entre les deux jeunes gens.
Etait-ce de l'amour ? Non, pas encore ; c'en était la première aube peut-être, et, quand le jeune prince s'en retourna en Allemagne, il emporta le souvenir de la gracieuse et aimable princesse, qui deviendrait reine un jour peut-être.
Ce jour-là ne paraissait pas alors aussi
prochain ; car ce fut dès l'année suivante qu'elle monta sur le trône.
Or, parmi les lettres de félicitations qu'elle reçut à cette occasion, s'en trouvait une du prince Albert qui l'appelait sa très chère cousine et qui lui disait : " Vous êtes maintenant la reine du plus puissant royaume de l'Europe. Vous tenez dans vos mains le bonheur de millions de sujet-. Puisse le ciel vous assister et vous donner la force nécessaire dans votre haute et difficile mission .... Puis-je vous prier de penser quelquefois à vos cousins de Bonn, et de leur continuer cette bienvei lance que vous leur avez témoignée jusqu'à présent : Soyez assurée que nos cœurs sont toujours avec vous. ..."
Cette lettre réservée, mais qui trahissait une certaine émotion éveilla-t-elle quelque tendresse au cœur de la très chère cousine / Nous l'ignorons.
Mais le prince avait des appuis influents dans la duchesse de Kent et le roi Léopold. Il était agréé par eux, et tous deux soi-
gnaient d'autant mieux son intérêt qu'ils agissaient avec discrétion, sans importunité ni pression hors de sai-on, convaincus que l'amour viendrait dès qu'on pourrait lui ouvrir la porte.
Seulement Sa Majesté ne semblait pas du tout pressée d'ouvrir sa porte à l'amour, qui sait très bien entrer par les fenêtres d'ailleurs, et elle avait déclaré à son oncle qu'elle ne s'occuperait pas de cette question de mariage avant quatre ans.
Deux années s'écoulèrent ainsi ; et le prince Albert, toujours en Allemagne, ne se posait plus en prétendant, lorsqu'il fut invité, avec son frère aîné, devenu depuis le duc de Saxe-Cobourg Gotha, à passer quelque temps au château de Windsor.
C'était le roi Léopold qui avait préparé ce rapprochement, comptant sur les char, mes personnels et les solides qualités de son neveu pour faire la conquête de cette reine de vingt ans, qui se montrait rebelle au mariage.
On était au commencement d'octo
1839 ; et ceux qui ont visité Windsor à cette saison de l'année imagineront facilement quel séjour enchanteur il dut paraître à l'hôte princier de Sa Majesté.
Les amusements au Château, les réceptions, les courses à cheval dans l'admirable parc qui s'étend aux portes de la petite ville, les promenades à pied sous les grands arbres, dans les allées tapissées de feuilles jaunies, les causeries intimes au coin du feu, le soir.... que d'occasions propices aux pièges de l'amour !
La gracieuse souveraine y fut prise ; et bientôt elle entrevit la possibilité de ce mariage d'amour qu'elle avait rêvé.
" Albert, écrivait-elle à son oncle, est d'une beauté frappante. Il est très aimable, et sans affectation. Pour tout dire en un mot : c'est un fascinateur."
De son côté, le prince fut en peu de jours profondément épris. Et comme la position de celle qu'il aimait lui interdisait une demande en mariage il attendit qu'elle lui ouvrit elle-même son cœur.
Un, jour, au retour d'une chasse, on vint lui dire que Sa Majesté désirait le voir à sa chambre. 11 s'y rendit avec empressement, et trouva l'aimable reine plus sérieuse que d'ordinaire, et un peu nerveuse.
Quelles paroles furent alors échangées entre ces deux cœurs, si bien faits l'un pour l'autre ? Nous ne le saurons probablement jamais. Ce qui est certain, c'est qu'elle lui offrit sa main, et quil l'accepta, avec un bonheur indicible.
Le même jour, elle écrivait à son cher oncle de Belgique :
" Cette lettre, j'en suis sûre, va \ ous faire grand plaisir. . . Ma décision est prise, et je l'ai communiquée à Albert ce matin La chaude affection qu'il m'a montrée a gagné mon cœur. Il me semble une 'perfection, et j'ai devant moi la perspective d'un très grand bonheur. ... Je l'aime plus que je ne puis dire, et je ferai tout en mon pouvoir pour amoindrir le sacrifice qu'il va me faire -- car c'est à mon avis un sacrifice pour lui — Il me parait avoir beaucoup de
tact, et c'est une qualité bien nécessaire dans la position qui va lui être faite ? Ces derniers jours ont passé comme un rêve pour moi, et je suis tellement désorientée que je sais à peine ce que j'écris; mais je me sens très heureuse. . . "
Au château comme dans la mansarde, dans la bouche des reines comme dans celles des paysannes, le langage de l'amour est toujours le même. Le bien-aimé est toujours une 'perfection, et l'amour est si fort, le bonheur si grand, qu'on ne peut pas les exprimer. . . .
De son côté, le prince éciit au baron Stockmar qui a présidé à son éducation dans des termes presque identiques. Lui aussi est éperdu, et ne sachant comment exprimer les sentiments qui le dominent, il cite ces deux vers :
M Heaven opens on the ravished eye
u The heart is ail entranced in bliss : "
" Le ciel est ouvert devant mon œil ravi, et mon cœur est plongé dans une extase de félicité."
Le mois qui sui\it fut une succession de fêtes et d'amusements, alternant avec les tête-à-tête de l'intimité, et les épanchements d'un amour grandissant.
Le vieux château fort était devenu un palais de fée, le donjon un nid d'amour, et l'Angleterre une île de Calyp^o. Mais le prince était de ces hommes qui savent se commander eux-mêmes, et, quand vint le jour du départ, il ne fut pas nécessaire de le jeter à la mer comme Télémaque, quoique son cœur fût déchiré.
La correspondance remplaça les doux tête-à-tête, et le futur époux de la gracieuse reine écrivait à sa fiancée :
" Que je sois l'objet de tant d'amour et de dévouement est quelque chose qui me surpasse et que je puis à peine réaliser. Le sentiment qui me domine est celui-ci : Que suis-je pour mériter une telle félicité ? Car c'est un excès de bonheur pour moi que de vous être si cher. . . . Toutes mes pensées sont constamment avec vous, et les heures privilégiées que j'ai passées dans votre
intimité sont les points rayonnants de ma vie
Le 23 novembre 1839, Sa Majesté convoqua le Conseil Privé au palais de Buckingham ; et, quand les membres furent réunis au nombre de plus de quatre-vingt, la jeune et jolie souveraine parut devant eux, vêtue d'une simple robe de matin, mais portant à son bras un bracelet où se trouvait encadré le portrait du prince Albert.
D'une voix douce, mais claire et sonore, elle leur lut une déclaration par écrit, qui tremblait dans ses mains, leur annonçant son intention d'épouser le prince Albert de Saxe-Cobourg-Gotha :
" Pi ofondément pénétrée, leur disait-elle de la solennité de l'engagement que je vais contracter, je n'en suis pas venue à cette détermination sans avoir mûrement réfléchi, et sans m'être convaincue qu'avec les bénédictions de Dieu Tout-Puissant ce grand acte de ma vie assurera mon bonheur
domestique, et servira les intérêts de mon pays."
L'impression que la jeune reine éprouva dans cette occasion solennelle est consignée dans la note suivante de son journal : " J'entrai. La chambre était remplie, et je connus à peine ceux qui étaient là. Je vis bien lord Melbourne qui me regardait affectueusement avec des larmes dans les yeux. Je sentis que mes mains tremblaient ; mais je ne fis pas une faute en lisant ma déclaration, et quand ce fut fini je me sentis bien heureuse. ..."
Cette déclaration dut être renouvelée devant le Parlement assemblé, le 16 janvier suivant, 1840, et dès le lendemain les ennuis constitutionnels commencèrent.
Des malentendus et des préjugés se rirent jour dans les rangs des tories qui suscitèrent mille embarras au gouvernement, quand ce dernier voulut faire voter une allocation au prince, et fixer au moyen d'une loi sa place dans la liste de préséance, immédiatement après la Reine.
Le ministère, qui n'était pas fort, dut abandonner son projet de loi au sujet delà préséance, et réduire l'allocation proposée de 50,000 à 80,000 louis sterling.
En apprenant ces nouvelles, le prince fut péniblement affecté ; et il écrivit à Sa Majesté pour lui exprimer ses regrets, mais il ajoutait : " tant que je posséderai votre amour on ne réussira pas à me rendre malheureux."
Le mariage fut célébré, le 10 février 1840, dans la chapelle royale du palais de Saint James.
Je n'en veux noter qu'un petit incident caractéristique.
Avant la cérémonie, le primat d'Angleterre alla demander à Sa Majesté s'il ne conviendrait pas de retrancher du cérémonial la question suivante, qui doit être p >sée à la future épouse: " Wilt tkou obey him and serve him ? "
Sa Majesté répondit sans hésiter : " c'est mon désir d'être mariée, non pas comme une reine, mais comme une femme,"
Mais la reine était inséparable de la femme ; et cette suprême dignité, qui, semble-t-il, aurait dû mettre le comble au bonheur de ce couple fortuné, fut au contraire semblable à ces nuages qu'on voit quelquefois dans les plus beaux jours passer sur le soleil.
C'est en effet cette dignité royale de son épouse qui rendait anormale la position du Prince Consort.
Il représentait l'autorité domestique dans la famille royale ; mais dans le gouvernement il n'était rien.
A cause de son origine allemande, le père des rois futurs de l'Angleterre ne pouvait pas'meme, d'après la constitution, être considéré comme un loyal sujet de Sa Majesté britannique ! Tenu d'obéir à la reine, il avait droit de commander à l'épouse, et il se trouvait ainsi à la fois son sujet et son chef !
On imagine facilement toutes les complications qu'une telle anomalie devait faire surgir, surtout quand les deux époux pa-
raissaient en public, et dans les relations de la reine avec ses ministres.
Quelque parfaites que soient les constitutions humaines elles ont inévitablement leurs lacunes et leurs insuffisances.
Selon la marche des événements, il semble tantôt qu'elles donnent trop de garanties à l'autorité, et tantôt qu'elles laissent à la liberté un champ trop vaste. Un jour c'est le pouvoir populaire qui est l'idéal, et un autre jour c'est le pouvoir personnel du souverain.
Ces variations inévitables dans l'opinion publique produisent souvent des frottements désagréables, et même dangereux, entre le souverain, ses aviseurs et le parlement,
Or ces embarras sont naturellement plus graves, quand c'est une femme qui est reine, et quand son mari ne peut être le roi-
Heureusement, le Prince Consort n'était pas un homme ordinaire, et il possédait toutes les qualités requises dans la posi-
tion difficile qui lui était faite par la constitution.
Son esprit supérieur et son tact lui firent comprendre : que son individualité propre devait se fondre si bien dans celle de son épouse que cette dernière fût seule apparente ; qu'il ne devait jamais réclamer aucun pouvoir pour lui-même, ni assumer aucune responsabilité séparée devant le public ; qu'il devait se tenir au courant de toutes les questions sociales, politiques et internationales, afin de pouvoir assister la reine de ses conseils, être son aviseur confidentiel, son ministre permanent mais invisible.
L'histoire dira que le Prince Consort sut remplir à merveille ce rôle plus difficile que celui d'un roi.
Mais pour lui faciliter sa tâche, et lui adoucir les ennuis de cote position effacée, il avait l'amour.
Ecoute: » que sa royale épouse écrivait de lui au baron Stockmar: " Il ne peut
Le pbince pe Galles a l'agk de 7 ans
» terre on être [dus pur. pi»
t qui me soit plus cher."
tte admiration et cet ainour ne furent mps;etlesemV* "onsindiqu troubler le bonheur domestique
.deux- ;',,n »'""''
l'eut
morteili • pu briser leur
commun* apuse] rtatt»
&tn<