DE L'ORIGINE DU PARCELLEMENT EN LORRAINE
La propriété rurale dans l’Est de la France et en Lorraine en particulier est terriblement morcelée; c'est un fait qui fut observé de tout temps. Certains auteurs ont donné à ce phénomène une origine physiologique, d’autres une origine purement historique (2).
A notre avis le parcellement excessif du pays lorrain a des causes multiples qu’il faut rechercher dans l'histoire du peuplement de notre pays, dans le relief et la physiologie de notre sol.
Les premières populations que l’on trouve en Lorraine sont « des nomades vivant de chasse et de pêche au milieu des forêts à l’époque néolithique » (3).
Mais à un âge qui se place entre l’an 900 et 500 avant J.-C., un remous se produit dans les Hauts- Plateaux d'Asie où le peuple celte, poussé par d’autres émigrants, commence son exode vers les pays de l'Occident.
(1) D’après l'ouvrage de M. HoTTEnGER: La Propriété rurale en Lorraine, Morcellement et remembrement. Paris 1912.
(2) Voir Jogzin: Remembrement de la propriété foncière en France. Thèse Paris, 1917, p. 20.
(3) HoTrTeNGER: Morcellement et remembrement, p. 15.
Les Celtes, populations essentiellement pastorales s'engagent dans la vallée du Danube, riche en herbages, « la plus facile pour assurer la nourriture de leurs troupeaux » (4). Si nous les suivons dans leur migration nous pouvons constater la transformation que vont leur faire subir les différentes régions qu'ils ont à traverser.
Les riches pâturages de la vallée du Danube assurant.une abondante alimentation à leurs troupeaux, les Celtes continuent leur vie pastorale; maïs au sortir de cette vallée, ils débouchent dans une vaste région forestière qui couvrait à l’époque toute l'Allemagne du Sud. L’épaisse forêt bavaroïse n'étant nullement propice à l'élevage de grands troupeaux de bæœufs et de chevaux, l’évolution commence: les troupeaux sont réduits de plus en plus et remplacés par un animal nouveau, le porc, pour l'élevage duquel la forêt est éminemment favorable.
Ce premier changement dans la vie des Celtes en appelle un autre, car le porc ne se prête pas à la vie nomade comme les grands animaux. C’est alors le début d’une vie sédentaire, et M. HOTTENGER dans son ouvrage: La Propriété rurale en Lorraine. Morcellement et remembrement, explique comment l’élevage du porc düt amener les Celtes à la culture; M. HOTTENGER nous dit ceci:
« Les pasteurs peuvent bien vivre exclusivement de l’art pastoral, parce que le lait de jument et de vache est par lui-même un aliment complet, offrant tous les aliments essentiels à la nourriture de l’homme.
(4) HoTTENGER : Morcellement et remembrement, p. 17.
Mais il n’en est pas de même de la viande, qui, pour être consommée habituellement, demande à être associée à un céréale, froment, orge, seigle, etc. Or, le porc ne fournit que de la viande, viande plus serrée, plus échauffante que toute autre » (5).
La pratique de la culture entraîne elle-même une autre conséquence : un changement profond dans l'état social des peuples Celtes.
A l’état pastoral ils vivaient groupés sous le régime de la tribu, mais avec la pratique des cultures sur des surfaces forcément très limitées dans d’étroites clairières de l’immense forêt, il fallait se séparer en des groupes plus restreints, le ménage; mais ce fractionnement n’est cependant pas très poussé car les Celtes, habitués depuis longtemps à la vie communautaire, essayent de rester groupés autant que le permet l’état du sol; d'autre part il faut défendre sa maison et son champ contre un ennemi éventuel. Telles sont les raisons pour lesquelles on constate, sinon le groupement en tribus, du moins le groupement de plusieurs ménages, origine directe de notre village.
Pourtant, malgré les cultures, les ressources de l’art pastoral prédominent toujours, mais les conditions en sont plus difficiles car les pâturages sont rares et la surveillance est difficile à assurer sous bois; aussi, on réunit le bétail en un troupeau commun et on décide que les récoltes doivent être enlevées à date fixe pour permettre au troupeau de trouver sa subsistance. C’est là l’origine du droit de parcours et de vaine pâture.
(5) HoTTEnNGER: Morcellement et remembrement, p. 21.
Les Celtes les plus diligents défrichent les meilleurs coins de terre que la forêt n’a pas envahis, ils se les approprient, mais la communauté en a la jouissance pour faire paître les troupeaux, après enlèvement des récoltes.
Telle est la population celte lorsque poussée par de nouveaux arrivants, elle pénètre en Gaule par le sud de l'Alsace et se répand en France en empruntant les voies naturelles que forment les vallées (6).
Les Celtes qui prennent la direction du midi trouvent en Auvergne et dans les vallées des Alpes, de riches pâturages et alors ils reprennent leur ancienne vie pastorale, la tribu se reconstitue.
Ceux qui envahissent le Centre et le Nord de la France y trouvent un sol fertile, bien pourvu en eau et propice à la dispersion des populations qui forment de nombreux hameaux.
La pauvreté de la région Bretonne produit le même effet de dispersion parmi les Celtes qui y cherchent un asile.
En ce qui concerne la Lorraine, ce sont naturellement les vallées qui sont occupées par les nouveaux arrivants, vallées de la Meuse, de la Moselle, de la Seille et de la Sarre. Les Celtes s’établissent également dans les régions traversées par les chemins qui relient ces vallées entre elles, notamment la région comprise entre les sources de la Meuse et du Madon, également une région formant une bande étroite partant du Xaïnthois et passant par Soulosse, Toul et
(6) Voir à ce sujet l'ouvrage de M. HoTTENGER: La Propriété rurale en Lorraine, Morcellement et remembrement, p. 27.
Verdun, c’est-à-dire suivant à peu près la ligne de partage des eaux entre la Meuse et la Moselle.
Ces vallées Lorraines aux ressources variées, prairies, terres arables, forêts, peuplées de Celtes aux habitudes essentiellement communautaires vont être la terre d'élection d’un parcellement excessif.
On construit les villages à proximité des points d'eau et aux endroits où les ressources du sol sont suffisantes. Maïs la culture du sol n’est qu’accessoire, d'abord, par suite du peu d’étendue des terres arables, ensuite, à cause des origines pastorales des populations. C’est l'élevage qui tient la plus grande place et on ne cultive que les terres qui sont à proximité de l’agglomération; on abandonne tout le reste du territoire à la pratique du droit de parcours.
Comme les surfaces cultivables sont forcément très limitées, les Celtes doivent s'organiser pour obtenir le meilleur rendement de la terre. Il faut qu’après avoir produit, la terre se repose pendant une année; aussi, on divise le sol cultivable en deux parties égales ou & saisons », l’une restant en jachères pendant que l’autre est cultivée.
La saison en jachères reste soumise pendant l’année au droit de parcours aussi il est nécessaire pour que chaque famille puisse vivre, qu’elle possède une portion de terre dans chaque saison.
D'autre part tout le monde doit pratiquer le même genre de culture afin que les récoltes soient faites en même temps, car la communauté reprend son droit de vaine pâture après enlèvement des récoltes.
Après une année de jachères, chaque ménage reprend la portion qu’il avait l’année précédente; il ne peut en être autrement, car la valeur de la terre est extrêmement variable dans ce pays accidenté, et celui qui s’est approprié une bonne terre à l’origine a Île droit de la conserver, d'autant plus qu'avec la vie sédentaire, nos ancêtres commencent à utiliser le fumier de leur animaux pour amender leurs terres qui « deviennent alors plus complètement la propriété personnelle de ceux qui les possèdent » (7).
C’est ainsi qu’apparaît le morcellement, à l’origine même de la propriété. Il ne tarde pas d’ailleurs à s'étendre, car chacun, à mesure que ses besoins s'accroissent, entreprend la culture d’une nouvelle terre qu’il s’approprie et qui est évidemment plus ou moins éloignée de celle qu’il possédait déjà. La zone cultivée s'étend ainsi peu à peu par étapes successives et le morcellement y est extrême.
Telle est l’origine de notre agglomération rurale moderne à banlieue morcelée. Depuis ces temps lointains nous en retrouvons le type à toutes les époques de notre civilisation & et si la culture a pris le pas sur l’art pastoral, si des maisons modernes ont remplacé les huttes celtiques, il n’en est pas moins vrai que les caractéristiques de la communauté primitive se retrouvent dans le village lorrain actuel » (8).
Lors des invasions barbares la communauté rurale marque un recul, car on retourne à peu près au stade primitif où la culture n’était qu’accessoire à l'élevage ;
(7) HoTrENGER: Morcellement et remembrement, p. 36. (8) HOTTENGER: Morcellement et remembrement, p. 36.
la communauté rurale redevient pastorale mais elle se renforce au Moyen-Age et elle devient très puissante; c’est l’époque où la commune atteint son apogée en obtenant son émancipation.
Nous la retrouvons enfin à l’époque de la Révolution où elle n’est plus que l'ombre d'elle-même, car soumise à une étroite tutelle administrative et déchirée par les luttes politiques de ses habitants.
C'est ainsi qu’elle apparaît de nos jours, ébranlée encore par les profondes transformations économiques qui se produisent au x1x° siècle. Le morcellement n’a fait que s’aggraver depuis les temps les plus anciens, par suite des habitudes communautaires du groupement ; à la mort du père de famille la communauté est dissoute et les biens se partagent par parts égales entre tous ses membres, il faut naturellement que chacun recueille un lopin de terre dans chaque saison pour pouvoir suivre l’assollement qui est obligatoire pour tous; on assiste alors non seulement à un partage des parcelles, mais à leur fragmentation.
Un autre fait à également contribué à étendre le morcellement, c’est la vente des biens nationaux sous la Révolution; notamment les biens des émigrés furent fractionnés, subdivisés en lots avant d’être vendus. € On n'avait pas l'intention par cette mesure dit M. HOTTENGER, de créer une classe de petits propriétaires qui existait déjà, mais on ne voulut pas que ces châteaux et ces terres eussent pu conserver un semblant de personnalité: il fallait briser à tout jamais l’esprit féodal et aristocratique qui pouvait encore être attaché à ces terres ». Cela a encore
augmenté le morcellement, car d’après M. GIMEL (9), sur 452.072 lots, 370.617 allèrent à la très petite propriété foncière et 500.000 nouveaux propriétaires fonciers apparurent.
Toutes ces causes multiples ont contribué à donner au pays lorrain sa physionomie actuelle, tourmentée par l’éparpillement et l’enchevêtrement des propriétés.
Avant le xix° siècle les inconvénients du parcellement ne se faisaient sentir que très peu; les voies de communication faisaient défaut, il n’y avait qu'un petit nombre de grandes villes aussi le paysan ne produisait pas en vue de la vente, mais seulement pour assurer sa subsistance. Le paysan n’achetait rien, il tirait de sa terre tout ce dont il avait besoin, maïs l'extension des grandes villes jointe au développement des moyens de transport a provoqué tout à coup une pénurie des produits agricoles. Le résultat, c’est qu'on vit le paysan commencer une production intensive, cela fut facilité par le développement de la chimie agricole et l'emploi des engrais. À l'antique faucille se substitue la faulx puis la faucheuse mécanique. Le paysan ne produit plus pour sa consommation personnelle, mais pour la vente. La culture se développe tandis que l'élevage diminue.
Mais s’il faut remarquer qu’il s’est produit d’immenses progrès en agriculture au point de vue de la science agricole, on est obligé de constater que l’instrument principal de la production agricole, la terre, n'a pas été amélioré. La terre est actuellement la
(0) Journal de la Société de Statistique de Paris, juin 1885: « La division du sol ».
même que chez les primitifs, elle est aussi morcelée qu'à l’époque celtique; c’est ce déséquilibre entre le sol et les moyens de production qui est pour une grande part responsable de la crise que traverse notre agriculture.
Il est donc nécessaire de procéder à une répartition plus rationnelle de la terre, car on peut observer actuellement que l’agriculture est paralysée, elle ne peut plus progresser et le mal durera aussi longtemps que l’équilibre ne sera pas rétabli entre la terre et les moyens de production. À quoi servirait-il de créer de belles machines perfectionnées si l’on ne peut s’en servir par suite de l’exiguité des parcelles ?
Déjà en 1806 François DE NEUFCHATEAU écrivait à ce sujet: « Avec les territoires hâchés, cisaillés, sans chemins pour arriver aux lambeaux qui les constituent, l’Agriculture froissée par les entraves que le parcours et la vaine pâture multiplient autour d’elle, ne peut pas plus grandir qu'un enfant qu’on garotterait au berceau avec des liens de fer » (10).
Ainsi depuis longtemps déjà on connaît le mal, dans quelle mesure y a-t-on porté remède, quels ont été les résultats obtenus, que reste-il encore à faire ? c'est ce que nous allons maintenant étudier dans les développements qui vont suivre.
(10) François DE NEUFCHATEAU: Voyage agronomique dans la Sénatorerie de Dijon, 1807.