LIVRE I
blaità la vierge de Lutève qu'en une mer semée d'écueils et de tempêtes elle devaitétre jetée; et chaque jour, avec une sorte d'épouvante , elle croyait voir se rapprocher le terrible et brillant lointain.
11 était nuit. Comme une immense mer suspendue au-dessus du globe , le firmament s'était parsemé d'étoiles brillantes semblables à des lies lumineuses. Une humide rosée couvrant la bruyère des Cévennes paraissait étendre sur la verdure une gaze à reflets d'argent. Les vents dormaient sous le feuillage ; et le cri rauque des sentinelles du fort troublait seul à longs intervalles la solennité des heures du sommeil.
O nuit ! divin voile delà création! qui peut contempler tes mystérieuses clartés , qui peut écouter ton harmonieux silence sans redescendre dans son ame, ou sortir tout entier de son être !... Mortels préoccupés de la vie, le so-
leil n'est habituellement , à vos yeux distraits par les intérêts humains, que l'astre d'une région obscure ; ombre étoilée ! alors que finissent les travaux du jour , c'est en ton sein que la pensée contemplative puise souvent les vraies clartés.
Le béfroi de la haute tour de Lutève a fait retentir le signal d'alarmes. Ses tintemens funestes et prolongés réveillent en sursaut les habitans du fort. Des cris lointains répétés par les cavernes de la montagne ont franchi les torrens des Cévennes y et se font entendre au manoir de Lutève comme les premiers sifflemens de la tempête.
La fille de Théobert , arrachée au sommeil par le son funèbre de l'airain , monte précipitamment au donjon de la citadelle. Du coté de la plaine , à l'horizon , le rideau nocturne s'est revêtu d'une teinte sanglante. Ezilda prête l'oreille au murmure croissant, aux sourdes clameurs dont se sont chargés les vents glacés