‹ Le renégatChapitre 153 sur 334 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

partager la tempête et rejeter vers les deux pôles deux orages ëpouvante's. Un rayon de lumière a reparu. Le vent se calme par degrés. L'Ocëan referme ses gouffres. Une sorte de miracle a conserve le radeau , et les deux amans existent encore.

» La fille de Faldis en reprenant ses sens revoit au-dessus de sa tête un firmament ëpurë ; elle se retrouve auprès d'Astolphe ; et la faible construction qui les a préserves du trëpas flotte doucement sur l'onde apaisëe au milieu du vaste Ocëan.

« — Mon ami! dit Anatliilde d'un accent )) timide , tu le vois. Dieu pouvait nous sau- » ver. » Mais un ironique sourire est la seule réponse d'Astolphe.

{( — L'orage est passe , » reprend-elle en montrant les cieux. u — La mort est encore w là , )) rëpond le prince en montrant la mer.

» Anatliilde jette ses beaux bras autour du cou de son bien-aimë : « — Au nom de noire

» amour , dit-elle d'une voix suppliante , » accorde à ton amie la première grâce » qu'elle te demande !.... Cher Astolphe ! » prions ensemble !

» — Prier !.... répond l'être égaré qu'adou- » cissent les accens d'Anathilde , et qui ? l'ex- » terminateur immortel : non , je ne le sau- » rais. Ma famille , ainsi que la tienne , était » bienfaisante et vertueuse : ta famille , ainsi » que la mienne , fut impitoyablement mas- » sacrée. A mes côtés.... là.... je vois encore » Turial : baigné de sang il m'appelle : Moji n frère ! me c/ie-t-il.... Ce généreux mortel M n'éla:t-il point ici bas la perfection elle- » même ?.... Eh bien, il succombe, il ex- » pire ; constamment le crime triomphe , et » l'on me parle d'un Dieu juste ! — et l'on )) ose me dire , prions ! »

» Il dit , et cache entre ses mains son mâle visage. Il s'efforce de s'endurcir ; on dirait qu'il redoute l'attendrissement , comme l'on

pressent un désastre. « — Pendant l'orage , » reprend la jeune fille tremblante, tu t'é- » criais : // n'j^ a point de Dieu. Maintenant » tu l'appelles Y Exterminateur immortel. L'in- » sulter 5 c'est le reconnaître ; le reconnaître » ainsi , c'est te perdre.

» — Non y je ne le reconnais point , s'écrie » le prince avec emportement. Créature pen- » santé , je rejette tout monstre inexplicable » et caché. — Et moi^ répond vivement Ana- » thilde , vierge aimante , je rejette toute » ame irréligieuse et rebelle. Qui ne saurait )) admettre un Dieu ne peut aimer, n'a point » un cœur. La foudre s'était retirée de nos » têtes , tes impiétés l'y rappelleront. De cet » instant je renonce à toi , mais sur la terre » du moins je ne t'aurai préféré que le ciel. »

n En prononçant ces derniers mots la voix d'Anathilde s'affaiblit. Bien que des larmes amères inondent ses joues pâles , son air est calme et résigné. De sa longue chevelure l'eau.

des orages découle. Jamais la beauté de la

vierge n'avait brillé d'un si pur éclat. « — Par-

) donne ! s'écrie Astolphe , pardonne ! je ne

) blasphémerai plus. Qui? moi! j'attirerais la

) foudre sur ta tète ! je le paraîtrais sans

) amour et sans cœur! révoltante pensée !....

) Idole de ma vie î dispose de moi tout entier ^

) rétracte tes cruelles paroles ! je croirai ce

) que tu croiras , j aimerai ce que tu aimeras,

je prierai celui que tu prieras : mais qu'un

doux regard m'en récompense ! — je n'ai

plus que toi sur la terre. »

» 11 dit ; et son pardon est obtenu. Près

d'Anathilde il s'assied ; et sur le sein de son

amant ;, qui doucement l'enlace de ses bi as ,

elle se penche avec tout l'abandon de la con-

iiance , de l'amour et de la reconnaissance.

» Mais les heures coulent — La nuit s'est passée pour le prince dans de funestes alternatives de crainte et d'espérance , de tendresse

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et de fureur. Les étoiles pâlissent , l'aurore reparait ; aucun vent ne souffle , aucun rivage ne se montre : le soleil se lève , et bientôt Tastre en plein midi darde ses feux hrùlans sur le couple privé d'abri que la nature entière abandonne.

» L'Océan , comme un athlète fatigué , dort d un léthargique sommeil : au loin l'azur des mers se confond avec celui de l'horizon. Autour des malheureux amans tout est consternation , désert et silence. Point de vivres! point d'eau désaltérante ! nul secours ! pas méjiie une brise rafraîchissante ! La faim commence à leur faire sentir ses pressantes angoisses. Sur la tête découverte d'Anathilde^ l'astre embrasé lance d'à-plomh ses pénétrantes flammes. Ses yeux éblouis et comme vitrés ne peuvent plus supporter . ni l'aspect d'un ciel ardent et nu , ni le brillant reflet des vagues d'un Océan sans bornes : contre le mat du fatal radeau la victime tombe accablée.

2gS LE RENÉGAT.

» O courage sublime ! Analhilde succombe à l'excès des souffrances , et ne pousse pas une plainte. Elle craint d'augmenter les douleurs d'Astolphe en manifestant les siennes ; et mourante , elle lui sourit... Ah ! ne demandez pas à l'ame d'un homme ce que sont les sacrifices, le dévouement, la résignation et l'amour, demandez-le au cœur d'une femme.

» La journée a fui. L'embarcation portée en pleine mer s'éloigne plus que jamais des côtes. La fille de Faldis bénit l'obscurité qui dérobera à son amant la vue de sa douloureuse agonie. Le vent s'est élevé. Anathilde appelle de tous ses vœux les ouragans qui pourraient empêcher Astolphe d'entendre les derniers gémissemens que peut-être elle ne pourra bientôt plus retenir. L'eau salée qu'elle but , et que rejeta sa poitrine , a en quelque sorte corrodé ses entrailles ; et la soif qui la dévore joint ses tortures à la faim. Qui pein-

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