LIVRE V
drait l'horrible situation du prince ! tous les supplices de l'enfer sont à la fois en lui et hors de lui , en son ame et devant ses yeux ; il grince les dents avec rage , mais se détourne pour que sa compagne ne voie pas cette convulsion du désespoir; il n'ose ouvrir la bouche de crainte que les blasphèmes n'en échappent, et qu'Anathilde, plus à plaindre encore, ne le maudisse en expirant.
» Les ténèbres remplacent la lumière , et point de changement à leur sort !.... Vers la fin de la nuit , couchée sur l'humide plancher du radeau , Anathilde feint de dormir.... Astolphe entend un cri étouffé.... Une épouvantable pensée lui survient. « — Anathilde î s'é- )) crie-t-il, es-tu là ?... Ma sœur, ma bien-ai- » mée , parle-moi ! »
» Les mains de son épouse sont entre les siennes , mais il ne les sent plus : froides et glacées , leurs artères battent h peine. Leurs
3oo LE rxENÉGAT.
veines devenues blanches paraissent vides de
sang : et leur attouchement est celui de la
mort.
» L'infortunée ne répond point. Un rayon de Taube matinale argenté l'orient ; il éclaire son visage décoloré. Anathilde est sans voix, mais non encore sans existence. Ses yeux avec tendresse cherchent les jeux de son ami. Un sourire vague d'amour précède le soupir de la mort. (( — J'aperçois un vaisseau , s'écrie sou- » dain le prince avec transport : chère amante ! » nous sommes sauvés. » Anathilde voudrait répondre.... Sa langue déjà s'est glacée. Ses regards seuls parlent encore... mais ils s'éteignent par degrés , et semblent dire : (( — 11 » est trop tard. »
» Le bâtiment approche. Attachant un mouchoir blanc à la pointe de son épée , Aslolphe l'agite au-dessus de sa tête , et ses signes sont aperçus. Le navire se dirige à pleines voiles -de son coté. Le prince se tourne vers