LIVRE IX. iScj
ment d'expirer. Agobar sent que la coupe du malheur n'est point épuisée pour lui, puisque son frère bien aimé peut encore lui être ravi. A genoux au pied de la roche sauvage , il le presse contre son sein; et, décolorée comme le narcisse automnal que la faux a tranché le long du ruisseau de la prairie , la tète du bel et tendre Alaor repose doucement sur son cœur.
Tout entier à son ami, le prince n'a plus d'autre pensée que celle de le sauver : il le réchauffe entre ses bras ; il lui parle , il le supplie de revenir à l'existence , comme s'il était au pouvoir du guerrier expirant de changer l'ordre des destins. « — Alaor! mon cher » Alaor ! s écrie-t-il , ne meurs point , et je » puis encore vivre ! Qu'Agobar recouvre son » frère, Agobar n'aura rien perdu! »
Ainsi qu'un baume salutaire, ses paroles ont ranimé le Musulman. Aucune blessure n'avait mis ses jours en danger; ce n'étaient
i4o LE RENÉGAT,
que de fortes contusions et l'air glacé de la nuit qui l'avaient privé de ses sens. Alaor se soulève lentement : son sang a repris son cours ;
il regarde les objets qui l'environnent Des
masses de granit confusément groupées, et couvertes d'une brume épaisse , entourent les deux infortunés. Du milieu des rochers , quelques arbres d'une verdure noirâtre élèvent tristement leurs longues tiges pyramidales; et le rugissement monotone d'une mer houleuse et courroucée , tel que le roulement funèbre qui sur la plage des condamnés suit les exécutions sanglantes, interrompt seul le profond silence de cette espèce de tombeau. « — Les )) monstres!... dit Alaor. )) Puis pressant lamain de son ami : « Leur triomphe n'est point com- )) plet ; ici même pour nous encore il est un
)) espoir, une joie tu vis et nous sommes
» ensemble î »
Ils cherchent un abri sauveur. Le sang du